André de Peretti
256 pages
Français

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Description

André de Peretti continue de transmettre avec humour et mots choisis un message d'optimisme contagieux, mais raisonnable, tant aux générations ayant suivi la sienne qu'aux jeunes d'aujourd'hui, à qui il propose de surfer avec ruse sur la complexité du monde. Sont rassemblés ici certains apports majeurs de son oeuvre pédagogique, joints à des témoignages qui rendent hommage non seulement au pédagogue, mais à l'homme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 66
EAN13 9782296461772
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

André de Peretti
Pédagogue d’exception
Histoire de Vie et Formation
Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé,
Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s’ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique.
Le volet Formation s’ouvre aux chercheurs sur la formation s’inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l’inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie , plus narratif, reflète l’expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Dernières parutions

Volet : Histoire de vie

Yves NIGER, La roue du hamster , 2010.
Jean-Pierre WEYLAND, L’imparfait du subjectif , 2010.
SAPHIRA X, Mémoires d’une fille paumée , 2010.
Anne-Marie PIFFAUT, Les secrets de Lina, Persévérance , 2010.
Maurice ANDRE, Récit de vie d’un marin , 2010.
Maryvonne CAILLAUX, Comme des orpailleurs. De la misère à la pauvreté, les relations comme chemins de libération , 2010.
Martine LANI-BAYLE et Marie-Anne MALLET (dir.),
Evénements et formation de la personne , Tome 3, 2010.
ORÉLIA, Le prix du silence , 2009.
François CHAPUT, Profession : chercheur d’emploi. Parcours cahoteux d’un « emploi-zoneur » , 2009.
Paul SECHTER, Venez nous chercher. Deux petites filles juives dans la tourmente nazie , 2009.
Monique BLOCQUAUX, La Vie sans toit , 2009.
Christian MONTEMONT et Yonida, Curriculum Evitœ. Une écriture biographique accompagnée , 2009.
Jean-Pierre MILAN, Aviateur sans moteur , 2008.
Roger BOLZONI, Vivre debout malgré la maladie et le handicap , 2008.
Martine Lani-Bayle (dir.)
Avec Philippe Montaireau et Carole Buffa-Potente


André de Peretti
Pédagogue d’exception


Regards croisés sur l’homme
aux mille et un rebondissements
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54946-3
EAN : 9782296549463

Fabrication numérique : Actissia Services, 2013
Dialog’âges
par Henrique Beltrão {1} , pour André de Peretti

Tout se passe comme si les étudiants n’existaient pas.
Où sont les petits élèves ? Vous me choquez
de parler d’éducation sans leur présence.
André de Peretti
(lors du Cercle réflexif de Nantes, le 26 mai 2010, cf. pp. 31-40)

Où sont les étudiants ?
Eveillons-les chez nous.
Que sentent les enseignants ?
Rêvons ensemble – toujours !
La réciprocité fait rimer
parmi nous
et cheminer dans la diversité,
lucidement fous.
Dénouons les liens attachants
pour nous réunir en partageant.
Errons loin de l’isolement…
Rappelons-nous les retrouvailles plaisantes.
Laissons tomber dans l’oubli
les réticences face à l’inouï.
Les générations se suivent mais ne se rassemblent pas
quand on ne reconnaît pas cet au-delà
qui vit maintenant, après, autrefois…
Nos certitudes caduquent , nos questions nous éduquent.
Cueillir l’hier, semer l’aujourd’hui, apprivoiser l’avenir.
Aimer la vie – maintenant et ici.
Vivre le délice du doute éternel
dialoguant au cœur des jardins
de ce poétique chemin
de "l’éphémère essentiel {2} ".

À l’écoute de nos v oix au fil du temps
par Henrique Beltrão, pour Martine Lani-Bayle {3}

L’âge change les échanges.
Les syllabes chantent leur langage.
Ouvrons le bagage des mots-valise.
Prenons les risques que l’on divise.
Vivons la beauté et le danger du partage.
Pénétrons nos zones de turbulence,
tous enceints de doutes et d’interrogations
qui nous habitent depuis l’enfance et l’adolescence.
"De nos jours, de mon temps", depuis toujours nous le disons…
Les enfants, les jeunes, les vieux vivent dans l’étrangeté.
On sera un autre, on l’est maintenant, oubliant ce qu’on a été…
Depuis nos renaissances, effacées nos anciennes présences.
Ecoutons l’inquiétude – sans âge – chez nous.
Dansons au rythme des pas qui s’envolent enchantés
vers le bal kaléidoscopique de la dysharmonie de la diversité.
Laissons couler les sabliers changeants depuis toujours.
La raison ne s’accorde pas à la folie du temps :
ce que nous pensons rime avec ce que nous sentons.
La chronologie n’obéit pas du tout aux grands.
Le cœur nourrit les apprentissages pour de bon.
Chacun incarne le temps – mais de passage.
A chaque geste, ouvrir le chemin à tout âge.
Laisser apparaître, vouloir transmettre
ce qu’on a le droit et le plaisir d’être.
Préambule « Est-ce que vous dormez ? » Martine Lani-Bayle {4}
« Pensez à l’avenir !
L’avenir dans les yeux. »
André de Peretti

Quand j’évoque André de Peretti, j’ai coutume de dire que je l’ai connu avant d’être née. Ce n’est ni un effet de style, ni un plaidoyer pour l’intergénérationnel. Mais un constat. Un simple constat. Mon père, en effet, a rencontré André de Peretti pendant son long parcours de captivité en Allemagne durant la Seconde guerre mondiale, et il en a été profondément marqué – dès lors, moi aussi : l’histoire remonte donc bien, me concernant, à quelques années avant ma naissance. Car derrière mon père, André a toujours été là, depuis cette époque qui a assombri le monde. André comme souvenir de survie. Une figure de proue, vive et avenante, invitante. Un inlassable sourire qui donne, en toutes circonstances, espoir {5} .
Il est bien difficile de capturer André de Peretti sur des lignes de papier même pour lui rendre hommage, tant il est vivant, pétillant, pluriel : je ne sais par quelle entrée commencer, comment parvenir à rendre compte avec des mots de ce que l’homme fait et a fait {6} , de ce qu’il nous fait et qui nous le rend indispensable.
Et qui fait ce qui en rend la découverte interminable aussi, caractéristique qu’il cultive en nous lançant à chaque intervention dans une aventure à 1001 rebondissements , à savoir comme le conte, sans fin, chacun relançant une suite. Pour autant, nous n’avons pas attendu ses proches 101 ans pour réunir, dans cet ouvrage, des témoignages de quelques-uns parmi les innombrables qu’il aura marqués, tant nous étions impatients de lui offrir ce bouquet que nous avons souhaité coloré, tel l’arc-en-ciel de ses multiples messages. Alors c’est à l’homme jeune de seulement 95 printemps que nous le destinons, rendez-vous étant pris pour les années suivantes.
Car André de Peretti ne cesse, en s’appuyant sur le passé, de nous inviter, toutes générations confondues, à l’avenir – comme la phrase mise ici en exergue le souligne –, plus justement à « apprivoiser » l’avenir {7} . Et ce message, il le renouvelle avec une ardeur et une énergie jamais défaillantes. Lui, pour s’y maintenir, n’a pas besoin de piqûres de rappel. Nous, si. Et comment y parvenir ? « Il y a des portes pour passer, nous dit-il, plutôt que des murs à cogner et je crois qu’il faut qu’on reste dans l’enthousiasme, dans la fierté. » (2007 : 123).
Enthousiasme, voilà un mot fréquent dans son vocabulaire. En effet André de Peretti détient un art de la mise en mots peu fréquent, usant de formules inhabituelles parfois un brin baroques et toujours alertantes et stimulantes. Et il joue malicieusement avec elles. Car l’humour est pour lui une vertu principale et salutaire, indispensable, un humour « bien tempéré » précise-t-il toutefois, comme le clavier musical bachien. Telle est sa partition.
Ces mots-moteurs, il les a glanés tout au long de sa vie et de son parcours, qui seront rappelés plus loin en ces pages. Il en a créé aussi. Des mots qui ne sont pas vains ni isolés, car il ne se contente pas de les dire, il les vit et les montre, il les agit et les agite, il les tisse en textes qui prendront vie à leur tour tant ils seront évocateurs, en nous, de ce qui est nécessaire à la vie.
En citer parmi les plus récurrents suffira à donner une idée de son énergétique principale, celle qu’il nous communique sans relâche. Et comme le véritable ordre n’est qu’un temps du fécond désordre, présentons-les en suivant l’aléa alphabétique qui évitera le cognitif autant que l’affectif ou le catégoriel et permettra, à chacun, d’y inventer sa propre logique ; et en colonne, pour laisser le vide générer sur la droite ainsi dégagée des associations, tant personnelles que sociales :
affût,
ami,
ardeur,
audace,
baroque
biologisation,
blason,
colibri,
complexité,
confiance,
créativité,
devenir,
diversification,
enthousiasme,
humour,
inouï,
interstices,
inversion,
malin,
(non) négativité,
optimisme,
oser,
panthère,
paradoxe,
réciprocité,
rencontre,
responsabilisation,
ruse,
solidarité,
surf ,
variété,
vigilance,


Chacun pourra apprécier dans cette liste ce qui fait partie de son propre vocabulaire, pour valider son taux de perettisation. Plus sérieusement, si l’on s’imaginait face à une tâche d’écriture avec consigne de produire un texte articulant, avec cohérence autant que pertinence (plus un brin d’impertinence), ces différents mots, on aurait une idée des avancées réflexives majeures proposées par André de Peretti. Tâche salutaire à prescrire à chacun, et pas seulement dans le monde de l’éducation ou de la formation {8} .
Dans l’ouvrage collectif qui va suivre, nous avons réuni des témoignages de personnes de notre équipe ou apparentées, toutes ayant été marquées à un titre ou un autre par l’œuvre autant que la personne d’André de Peretti. Afin de rendre hommage à son immense talent et ses qualités communicatives et positivantes. « Je ne cacherai pas, écrit celui-ci en dernières lignes de son imposant ouvrage Energétique personnelle et sociale {9} , que j’entretiens des réserves d’optimisme. Pourquoi pas ? L’optimisme, l’espoir ne sont-ils pas au cœur de toute méthode et de toute solidarité, donc de toute cohérence et de toute survie ? Et l’humour n’est-il pas la démarche d’une complexité saisie qui se dénoue en conscience, d’une lucidité qui s’affine en tendresse, d’une vigueur qui s’infléchit ou s’inverse en délicatesse ? Peut-être serait-il temps d’y souscrire. » (1999 : 416).
Au-delà de son vocabulaire, si nous le découvrons maintenant à travers ses nombreux ouvrages (cf. annexes 2), nous aurons accès à une autre forme de diversité dans les formulations des réflexions qu’il nous propose, allant de l’ouvrage pédagogique et ingéniérique fourmillant d’histoires et autres anecdotes, avec des indications souvent assez précises et illustrées sur comment faire en situation, à l’ouvrage plus théorique voire ardu (cf. par exemple 1999 op. cit. ), proche de l’essai philosophique. Mais André de Peretti ne s’est pas cantonné dans ce domaine, celui dont nous traiterons surtout ici compte-tenu de notre spécialité en éducation. Il a aussi produit une œuvre littéraire spirituelle et religieuse (il est un catholique engagé), historique (essentiellement sur le Maroc), mais également lyrique et poétique… Homme aux multiples facettes et sources d’intérêt enchevêtrées, homme ouvert et visionnaire.
« Avec la Mondialisation et ses paradoxes, n’entrons-nous pas, anticipe-t-il, dans l’ère des interactions, des disparités et des décloisonnements généralisés, plus que dans celle du "dépérissement de l’Etat" qui procède, néanmoins, d’une hypothèse analogue sur l’évolution des systèmes sociaux ? […] Nous allons droitement vers une civilisation des informations et des communications de plus en plus accélérées et simultanées mises à la disposition de plus en plus instantanée d’individus de plus en plus libres et paradoxalement dialogiquement reliés ! Bien ou mal ? », questionne-t-il encore après ce constat posé à la fin du siècle dernier et qui s’avère plus que vrai aujourd’hui, une décennie plus tard (1999 : pp. 414-415).
Résolument optimiste par choix, préconisant des actes résistants mais modestes, à fond plus qu’à l’extrême, goutte à goutte mais ardents, André de Peretti délivre, en direction des jeunes, un message d’espoir applicable à tous : « Il faut se dire "Oui ! Il y a beaucoup de choses à faire, oui, il y a des tas de gens malheureux et il faut qu’on crée une économie constructive, il faut qu’on crée des solidarités, il faut donner des possibilités, ce qui suppose aussi des idées, des recherches, des ardeurs, des risques, eh bien, on vit avec ! » (1997 : 119). Et cela nécessite d’être toujours à l’affût, toujours inventif, créatif. Rusé. Et responsable.


Parmi ses champs multiples, ce sont donc ses principaux apports pédagogiques que nous retiendrons surtout en ces pages et qui nous feront réagir, chacun en lien avec ses découvertes et expériences propres. Et à les parcourir, ces apports, on se prend à rêver : ah, si seulement ses préconisations avaient été plus efficacement écoutées, ne serait-ce que concernant l’épineuse question de l’évaluation, un des chevaux de bataille favoris d’André de Peretti, le stérile et avorté débat à ce propos, qui a pointé son nez en cette fin d’année 2010, vite étouffé, n’aurait même pas eu lieu d’être.
Si seulement… mais qu’attend-on ???
« Vous dormez ? », a demandé André le 26 mai 2010 {10} à son auditoire, pourtant attentif et subjugué, mais qu’il estimait un peu passif à son goût. Puissent ces pages, puissent ses propres pages dont il n’a pas été avare, nous réveiller : à l’orée d’un siècle, que dis-je, d’un millénaire nouveau, il serait temps !



_ _ _ _ _
M ERCI à toutes les personnes
qui ont participé avec enthousiasme et rapidité à cette démarche ainsi qu’aux transcripteurs et correcteurs, tout particulièrement Philippe-Jean Hesse et Carole Buffa-Potente, Hélène du Rusquec, Christiane Gomez-Dupuis et Isidore Le Borgne.
Présentation
Philippe Montaireau {11} et Carole Buffa-Potente {12}


Ce projet d’ouvrage, à l’initiative de Martine Lani-Bayle après suggestion de Gaston Pineau, est né de concert avec la programmation d’une journée en hommage à André de Peretti prévue à Nantes le 25 mai 2011.
Dans un temps restreint et à son insu, nous avons sollicité, dans notre entourage, ceux que nous savions en lien, à un moment donné, de près ou de loin, avec André de Peretti. Aussi avons-nous imaginé croiser des regards singuliers de pairs, disciples, étudiants, membres de sa famille, amis… sans dessein d’exhaustivité. En effet, comment convier toutes celles et ceux qui lui sont chers, toutes celles et ceux pour qui il a compté personnellement, professionnellement, intellectuellement ? Nous espérons néanmoins que nul ne sera froissé de ne pas avoir été sollicité, d’autant que le bouche à oreille a aussi opéré. Ce livre s’est donc construit avec des personnes qu’il connaît bien, d’autres moins, certaines pas du tout, et c’est grâce à un travail collectif que s’est maillée cette chaîne de compagnonnage.
La lecture des textes subjectifs agrémentés de photos de ce « novateur et homme de communication » {13} ici réunis se décline en trois temps.
La première partie vise à mieux connaître et comprendre le pédagogue dans sa singularité, sa globalité et sa complexité, d’abord à travers un entretien qu’il nous a accordé à Paris fin janvier 2011. Puis un séminaire récent dans le cadre des cercles réflexifs sur l’éducation à Nantes est une invitation à le voir à l’œuvre (Martine Lani-Bayle et Marie Poupard). Enfin, ses « idées-leviers » détaillées par François Muller, ses outils et techniques tels que le blason (Fabienne Cote et Louis Basco), le bestiaire (Raphaëlle Lavenant), permettent de mesurer ses apports divers et variés dans le champ de l’éducation et de la formation.
Un deuxième point , avec la poésie comme ouverture, convoque des témoignages générationnels classés par ordre chronologique. Des apprenants, des disciples, des pairs et amis, révèlent leur rencontre marquante avec André de Peretti pour lui dire leur gratitude, mais aussi pour nous faire partager ce qu’ils ont pu s’approprier grâce à ce « promoteur infatigable de la conformation et de la responsabilisation de l’apprenant dans sa propre démarche d’apprentissage. {14} »
D’abord la plus jeune ou 4 ème génération est celle des collégiens, lycéens et étudiants (Ophélie Boulard, cinq collégiens et Marie Poupard). Puis nous lirons les témoignages de professionnels du primaire à l’université, également en recherche, dans la 3 ème génération (Françoise Ménard, Philippe Montaireau, Renaud Hétier, Raphaëlle Lavenant, François Texier, Fabienne Cote et Louis Basco). Pascal Galvani, Mohammed Melyani, François Muller, Alfredo Pena-Vega, de la 2 ème génération, présentent ensuite comment ils s’appuient sur la posture inspirante d’André de Peretti, chercheur et formateur. La 1 ère génération avec Florence de Peretti, l’aînée de ses filles au nom de tous les siens, Martine Lani-Bayle, Philippe Meirieu, Dominique Relat, raconte à leur suite l’homme au-delà des mots. Enfin la génération « "O" comme Origine », celle des pairs toujours en recherche, comme Jacques Ardoino, Denise Bénaquin, Jean-Louis Le Moigne, Edgar Morin, Gaston Pineau, Armen Tarpinian, témoigne de ses liens profonds et fondateurs avec André de Peretti.
Notons que les auteurs des générations de 2 à « "O" comme Origine » ont simplement été classés par ordre alphabétique.
Dans un dernier temps des étudiants de l’Université permanente de Nantes, connaissant peu ou pas André de Peretti, ont produit un florilège faisant naître, en le réinventant, l’idée de l’homme à partir de quelques mots pérettiniens.

Si un de nos objectifs en cette aventure de recueil a été de surprendre André de Peretti lors de sa venue à Nantes le 25 mai 2011 en lui remettant ce livre-hommage, nous avons eu, à travers cette démarche, le désir de faire découvrir ou re-découvrir cet intellectuel au brillant parcours. Un pédagogue d’exception, un Homme d’exception, avec un fort engagement de la réflexion dans l’action et réciproquement… : que nous soyons enseignant, formateur, chercheur, parent, décideur, politique…, écoutons-le encore, encore et encore, aujourd’hui plus que jamais !



1980



1985
Partie I : V ARIATIONS PÉDAGOGIQUES
1. Un homme porteur d’avenir dans l’action (19)
Carole Buffa-Potente et Philippe Montaireau


2. Le pédagogue à l’œuvre (31)
Martine Lani-Bayle et Marie Poupard


3. Thèmes et variations pérettiniennes (41)
3.1. Quelques « idées-leviers », François Muller (41)
3.2. Le blason , Louis Basco et Fabienne Cote (69)
3.3. Le bestiaire germinatif, Raphaëlle Lavenant (75)
29 janvier 2011
1. Un homme porteur d’avenir dans l’action Carole Buffa-Potente et Philippe Montaireau {15}
Quelques lignes, quelques lignes seulement pour un si long trajet : un pari audacieux pour tenter de saisir la prestance pédagogique d’André de Peretti à travers un entretien qu’il a bien voulu nous accorder {16} .

Un moment de formation chargé d’émotions
Lors d’un regroupement Transform’ {17} fin octobre 2010, Martine Lani-Bayle propose d’associer ceux qui le souhaitent à un projet d’ouvrage coordonné en hommage à André de Peretti. Malgré les délais serrés, regards et sourires échangés rapidement sont suffisants pour imaginer l’enthousiasme qui est le nôtre. Sans trop réfléchir à notre légitimité, nous qui le connaissons assez peu, peut-être n’aurions-nous pas osé nous engager dans cette aventure sans ce cercle réflexif de mai 2010 à Nantes (cf. article suivant de Martine Lani-Bayle et Marie Poupard). En effet, pour avoir eu la chance d’y participer, nous savons qu’André de Peretti est abordable, humain, malgré son brillant parcours quelque peu inhibant, alors… mettant provisoirement de côté nos inquiétudes légitimes pour entendre nos émotions, notre envie d’aller voir de plus près cet homme qui nous avait fascinés prend rapidement le dessus. Nous convenons d’un rendez-vous avec lui.
Une question nous taraude : pourquoi avons-nous si peu, trop peu, croisé ses écrits à l’université dans le cadre de nos études ?
Nous sommes trois à vivre cette expédition parisienne, une professeure des écoles en CLIS {18} (Raphaëlle Lavenant – articles pp. 75-77 et 101-107) et nous-mêmes, formateurs d’adultes.
Ensemble, solidaires, devant la grande porte cochère de son domicile dont le nom de la rue est chargé de sens – celle d’un précurseur de la Révolution et de l’éducation tout au long de la vie, dont la devise était déjà celle d’apprendre à apprendre –, nous sommes probablement aussi tendus les uns que les autres. Les mots ne sont pas utiles entre nous pour le réaliser : nous veillons à ne pas nous communiquer notre inexorable appréhension.
André de Peretti nous attend ; son accueil chaleureux nous permet de nous détendre rapidement, puis il nous invite autour d’une grande table, celle-là même qui fut témoin de la discussion du conseil du trône pendant les événements marocains où il jouera un rôle décisif, comme il nous le fait revivre pendant l’entretien {19} .
Exit nos bonnes résolutions, nous qui souhaitions trouver un équilibre entre le laisser s’exprimer le plus possible, tout en veillant à ne pas l’importuner en restant trop longtemps. Mais à plusieurs reprises, il nous précisera être « bavard » : nous échangerons finalement pendant cinq heures en oubliant l’horloge – « mon temps est sans limite », dira-t-il –, et nous voyagerons avec lui en revivant des éléments forts de son histoire. Très alerte et fringant, sa culture générale, sa mémoire des dates, sa réflexion à travers ses convictions nous impressionnent.
Il avait envie de se livrer, nous désirions l’écouter.
Aussi, il s’avéra difficile de partir…
Ce n’est qu’en début de soirée que nous nous serrons fermement et longuement la main, tous trois ravis, émus de cette rencontre humaine, de ce grand moment de formation.
Des valeurs ancrées depuis l’enfance
au rythme de rencontres marquantes et multiples
André de Peretti est un homme intègre toujours en phase avec son savoir, son savoir-faire et son savoir-être, son action et ses valeurs éthiques et chrétiennes. Pour lui, « tout se tient et tout est important […] Il faut être à l’écoute de soi […] Il y a une écoute de ce qui peut sourcer en nous, que nous pouvons contrarier quand nous voulons trop l’immédiateté logique. Il faut laisser de la souplesse, se redonner de la souplesse. »
Suite au divorce de ses parents, il est contraint de quitter son pays natal à l’âge de onze ans, pour aller vivre chez une grande tante, puis chez une tante et un oncle en France. Il restera très attaché à ses racines marocaines, à ses amis, à des personnalités, comme le roi Mohamed V, auprès desquelles il jouera un rôle crucial par son combat en faveur de l’indépendance du Maroc.
Cet exil l’amène à côtoyer un milieu intellectuel et artistique, mais il est aussi proche de l’entreprise et du monde ouvrier. L’attention qu’il porte à la personne humaine sonne très tôt comme une évidence et s’inscrit dans une réelle ouverture aux autres, au monde, à la vie. Étant attaché à créer une ambiance, un esprit d’ouverture dans les collèges et les lycées, il s’investit auprès de la jeunesse chrétienne. Il trouve la chaleur humaine sans fard qui lui sied auprès des familles ouvrières. Avec émotion, il se remémore « l’accueil extraordinaire » de ces enfants et de ces parents miséreux : « Il fallait voir les conditions extrêmement malheureuses de l’époque. On a oublié, c’était inimaginable […] Je ne me séparerai jamais de la classe ouvrière. Je me sentais lié même si, en même temps, j’étais lié par ma famille au monde non seulement bourgeois, mais aristocratique. »
Libre, il ne se sent appartenir à aucune caste et s’approprie la devise de sa branche familiale Par pari refertur , généralement traduite par « on rend la pareille ». Mais, au-delà de l’interprétation paternelle conforme à la traduction classique, il l’entend, quant à lui, comme « l’égal est rendu à l’égal, ni personne au-dessus, ni personne en dessous ». C’est là un bel exemple d’individuation d’une devise collective, affirmant les valeurs d’un sujet qui ainsi se désassujettit, se fonde.
Malgré les difficultés qu’il rencontrera, il ne perdra jamais sa joie de vivre qui engendre un réel optimisme à toute épreuve, à l’exception d’une période de creux d’un an après sa captivité. Il retrouvera son énergie, son humour, auprès de sa mère et d’amis au Maroc. Notamment l’humour juif qu’il cultive et dont il apprécie particulièrement la subtilité qui le caractérise : « L’humour a de multiples aspects mais un premier aspect, c’est d’inverser les situations. […] Le texte prend un éclairage, c’est-à-dire que l’humour met en jeu le contexte, alors que notre tendance est toujours à garder le texte et à ne pas le faire sortir. »
Sa vie est parsemée de rencontres diverses et variées et elles ont, dans une importante mesure, fait sa vie, comme il l’écrit dans Le sens du sens {20} . Ainsi, il croise des intellectuels, des poètes, des philosophes, des hommes politiques, avec de véritables et prestigieuses amitiés comme Teilhard de Chardin, Albert Camus, Louis Massignon, Edgar Faure, Max Pagès, Carl Rogers, Edgar Morin… mais aussi d’innombrables lectures hétéroclites qui le nourrissent dans sa vie intellectuelle, professionnelle, existentielle, dans le sens où ces différentes personnes lui inspirent « le refus des choses mécaniques, habituelles, d’une doxa lancinante d’idées reçues. Non, on reçoit des idées accompagnées, elles nous accompagnent et nous les accompagnons mais elles ne sont pas des idées que l’on prend en bloc », explique-t-il.
Les décennies traversées par André de Peretti sont probablement celles qui ont connu les plus profondes mutations tant sur les plans culturels que sur les plans sociaux, économiques et elles s’inscrivent dans un monde de plus en plus complexe. Cependant, son histoire semble se dérouler tel un fil. Les moments vécus restent très présents malgré les années mais il reste en phase avec son époque entouré de sa femme qu’il admire et qui joue un rôle important dans sa vie d’homme, ainsi que de leurs enfants et petits-enfants dont il connaît le cheminement singulier par-delà les frontières.
Mais, s’il s’est toujours montré bien dans son époque au gré des évolutions, il sait aussi être en décalage, à contre-courant.
Un parcours éclectique et atypique…
Elève brillant passionné de mathématiques, de lettres, de philosophie, il fait le choix, tout en restant attaché à son inclination littéraire, de poursuivre ses études à Polytechnique.
Aussi, il donne ses premiers cours de littérature en captivité grâce à sa culture générale, son désir d’apprendre à travers les lectures, son envie de transmettre : « la joie de connaître et le plaisir d’enseigner » resteront son plaidoyer.
A la faveur de ces qualités, il va être sollicité après-guerre, sans titre spécifique, pour mettre en œuvre des enseignements de psychologie et d’esthétique destinés aux cadres des manufactures de l’Etat. Là encore, il se forme grâce à l’approfondissement d’auteurs, de chercheurs, et à l’observation sur le terrain. Lorsqu’il enseigne les lettres et la philosophie en mathématiques spéciales, il allie sciences humaines et sciences exactes.
Comme pour valider son expérience, il mène une thèse de doctorat assez tardivement, Du changement à l’inertie, reprise aujourd’hui sous le titre Energétique personnelle et sociale. Au moment de la soutenance, il opte pour une posture de biais pour pouvoir voir et le jury et le public. Cette attitude traduit à la fois son côté respectueux de l’autre et son côté transgressif, à contre-courant, dialogique révélatrice de sa personnalité.
En effet, comme il était formateur sans titre officiel, il devient docteur ès lettres et sciences humaines sans statut de chercheur à proprement parler et il tient à faire des recherches différentes des travaux universitaires habituels. Il cultive la sérendipité {21} et lie l’abstrait au concret.
Pour lui, il est essentiel de « mettre de l’inattendu » et pour cela, se souvient de son ami Carl Rogers qui l’a beaucoup inspiré tout au long de son œuvre. Quand il dirigeait le département de psychosociologie de l’éducation à l’institut National de la Recherche Pédagogique : « Je disais, à la vingtaine de chercheurs, à chaque fois qu’ils me présentaient leur thème : "il faut que vous ajoutiez une variable qui n’a rien à voir avec votre projet, parce que c’est peut-être elle qui fera apparaître quelque chose". »
Il sait butiner çà et là, au gré de ses lectures, de ses rencontres ; à travers les disciplines, les champs théoriques ; accueillant en souplesse ce qu’il découvre, s’adaptant et adaptant son trajet à la complexité du monde : tout ceci participe d’un élément clé de sa métis de chercheur.
Lorsqu’il rencontre Carl Rogers, grâce à Max Pagès qui était un de ses étudiants aux Etats-Unis, ils deviendront novateurs en développant la psychologie humaniste en France. Dans le même sens, il est psychosociologue et, comme le souligne Ardoino dans Penser l’hétérogène, ils sont aussi psychosociologues parce que cliniciens mais par ailleurs, psychologues sociaux et anthropologues grâce à leurs diverses activités et intérêts disciplinaires : sociologie, psychologie, économie, sciences de l’organisation… et ceci, pas nécessairement contre l’institution. En effet, « ça me paraissait naturel de coopérer avec les fonctionnaires à condition qu’effectivement, nous conservions notre souplesse de recherche et d’autonomie, qu’on ne nous dise pas ce qu’on doit trouver, qu’on nous dise ce qu’on voudrait explorer. » Pour André de Peretti, l’administration permet d’organiser les structures, de créer et d’entretenir une dynamique de mouvements où les différents acteurs ne sont pas dépossédés de leur créativité ; ceci en opposition à la bureaucratie qu’il place du côté des inerties, des freins, des entropies.
Aussi son intelligence, sa malice, font la différence et lui permettent d’aller où il le souhaite précisément, mais avec les intéressés : « si vous attaquez l’administration quelle qu’elle soit, ils vont réagir en se défendant, vous allez la maintenir dans ce que vous voudriez qu’elle change ; c’est en rusant , en trouvant ce petit obstacle, cette réalité, ce petit trou de souris, que vous allez permettre que des gens se déplacent. » On comprend qu’il se considère comme « un analyseur d’interstices »…
… pour une pédagogie innovante
Le lien entre théorie et pratique sonne juste le concernant et est probant. En effet, il nous fait partager son vécu d’hier, porteur d’espoir, qu’il a pu expérimenter lui-même en tant que professeur, formateur, directeur, chercheur, conseiller ministériel, avec des actions concrètes sur le terrain d’aujourd’hui – ce qu’il constate encore par lui-même lors d’interventions.
Comme il l’a largement argumenté à travers ses écrits et lors de conférences, André de Peretti préconise une organisation tripartite : « Donc un, l’organisation matérielle, deux, l’organisation des rôles et trois, l’organisation du temps et des fractions, autour de la question : qu’est-ce qu’on fait ? »
Plus que l’évaluation récurrente actuelle, il est favorable à l’auto-évaluation à propos de laquelle il existe « des quantités de solutions », pour peu que l’on soit imaginatif, car « la science procède, découle, à partir des erreurs », précise-t-il.
Nous le voyons, André de Peretti est débordant d’idées novatrices, toujours attaché à associer l’apprenant dans sa formation, à lui donner un rôle pour le responsabiliser et l’impliquer, afin qu’il s’en sente acteur. En parallèle, parce qu’ils sont liés, il convie l’enseignant à réfléchir à sa posture et à l’adapter, pour que chacun puisse trouver sa place, apprendre et s’épanouir.
Sa posture invite l’apprenant à s’auto-former en bannissant la compétition « apprends pour toi et pour les autres, par toi et par les autres, avec les autres. {22} »
Comme il le rappelle au cours de l’entretien en se référant à Teilhard de Chardin : « tout ce qui monte converge, il faut aider chacun à monter dans ses propres valeurs », dans le sens où il ne s’agit pas de convertir les personnes mais de les soutenir. Il cherche à favoriser une ascension mutuelle et conjointe.
Il pense nécessaire d’alterner judicieusement apports théoriques et mise au travail, grâce à une préparation minutieuse que le formateur est capable d’ajuster à son public. Il doit pour cela faire preuve d’imagination, de création.
Par le passé, et lorsqu’il intervient encore aujourd’hui lors de conférences, il parle sans notes, mais il garde toujours à proximité un petit carnet dans lequel il a noté en lettres microscopiques, que lui seul peut lire, une kyrielle de mots essentiels qu’il craint d’oublier [cf. la photo de couverture].
Quand il enseignait à l’université ses propositions étaient différentes de celles des collègues classiques. A travers la dynamique de groupe, il tenait aux interactions entre étudiants, aux interventions de professionnels. Aussi, il est heureux de certaines initiatives concrètes d’aujourd’hui.
Lors d’un récent séminaire, à travers des outils comme le blason et la bicyclette, il rassemble l’équipe de direction et les soixante délégués de classe : « Je les ai fait travailler pendant quatre heures en leur faisant construire leur fonction. […] Questions de rien du tout, mais autre chose que de savoir ce qu’on va faire, des choses qui soient suggestives, symboliques. »
Il nous fait partager un autre exemple concret d’une école ouverte qui s’appuie sur la « pédagogie multi-âges » et dont il admire l’originalité et les évolutions au fil du temps, avec l’appui du maire qui donne des moyens et le soutien de l’inspectrice d’Académie.
Par ailleurs, il se réjouit d’une situation de travaux personnels appliqués qui invite élèves et enseignants à des échanges productifs et créatifs, comme le lui raconte un de ses petit-fils : « Il a fait un film avec plusieurs collègues-camarades soutenus par plusieurs professeurs en interdisciplinaire. »
Dans le même sens, le Réseau réciproque d’échange de savoirs {23} s’inscrit dans une dynamique d’inachèvement de l’homme, d’éducation tout au long de la vie {24} : « La recherche fait partie de l’existence quotidienne de tout le monde et on peut, à chaque instant, éviter justement l’inertie, l’entropie. On s’attache à une réalité si belle soit-elle. A chaque instant, hop , création. Chaque personne doit savoir qu’elle a quelque chose à apporter. »
C’est en ce sens qu’il s’interroge quant à l’absence de forme progressive en grammaire : « Nous sommes en tout ou rien. Ce qui m’avait frappé c’était, lorsque nous avons eu à traduire le livre de notre ami Carl Rogers On becoming a person : cela veut dire en train de devenir une personne , ce n’est jamais fini. Nous, on traduit le développement de la personne , ça y est, c’est fait. » Aussi, il créé un néologisme : l’ inversance pour exprimer ce mouvement, cette création perpétuelle en chacun de nous.
A plusieurs reprises au fil de l’entretien, il revient sur ses ouvrages éclectiques entre travaux scientifiques, pédagogiques, essais, théâtre et poésie, parfois méconnus du grand public. Ne cachant pas son désarroi et son incompréhension face à des procédés éditoriaux qui se contentent de publier sans se préoccuper de la diffusion, ou qui semblent les seuls décideurs, comme s’ils étaient les détenteurs des ouvrages dans la mesure où ils ont les droits sur eux.
Lui est prêt, comme il l’a fait avec François Muller {25} , à mettre ses livres en ligne pour le plus grand nombre. En effet certains ouvrages pédagogiques, tels que Techniques pour communiquer , Organiser des formations en encore Mille et une propositions pédagogiques , sont de véritables outils de travail. A aucun moment il ne les a conçus comme des dogmes à suivre à la lettre, il les imagine comme des appuis, des sources d’inspiration, invitant à la réflexion à travers une certaine forme de liberté créatrice. Point crucial et pourtant, où en est-on aujourd’hui ?
Comment rebondir
dans un contexte déconcertant ?
En effet, les enseignants sont pré-recrutés sur les savoirs à transmettre plutôt que sur la façon de les transmettre.
Ayant participé de l’initiative des ex-MAFPEN {26} et IUFM {27} , dont nous savons l’avenir plus qu’incertain, nous partageons son incompréhension, ses désillusions, lorsqu’il nous fait part de propos entendus par un formateur y exerçant : « la mort de cet IUFM est décrétée depuis deux ans. Avant ils faisaient un petit quelque chose mais à l’heure actuelle c’est pire, c’est rien du tout. Débrouillez-vous ! J’emploie un mot poli. »
Que peuvent construire les enseignants sans le soutien des politiciens, questionne-t-il en remarquant que cette position ne date pas d’hier ? Et de déplorer les revendications des républicains dont la culture est « un mode d’exclusion de tous ceux qui ne sont pas pareils à eux, avec une pseudo-interprétation de Platon et un idéalisme d’excrétion. Ils traitent les autres en excréments {28} . »
André de Peretti recontextualise dans la foulée l’avilissement du travail manuel qui perdure depuis le XVIII e siècle. Et il se souvient : « Je voyais beaucoup de collègues quand des élèves ne marchaient pas, leur disant, il va aller faire un CAP, et on traite l’élève de nul. On identifie la non-conformité des résultats qu’on attend de lui à la nullité de sa personne. Et pour un gamin qui a envie d’utiliser ses mains, de faire de l’artisanat, pourquoi ? »
Indubitablement avec les valeurs qui sont les siennes, son intérêt pour l’autre et son action sur le terrain, il ne peut s’y résoudre et explique les dangers irréversibles d’exclusion et de ségrégation. Ceux-ci ont déjà été subis il n’y a pas si longtemps dans l’histoire à travers « le mythe identitaire », dans le sens où chaque élève est différent dans sa culture familiale, son rythme d’apprentissage, face à des enseignants également singuliers. Il ajoute : « J’ai ironisé sur le contenu de formation devant plusieurs ministres en disant qu’effectivement, tout se passe comme si dans ces milieux de gens éclairés l’idée que, quand on a des idées riches dans la tête, il suffit qu’on ait un tube de transmission pour qu’automatiquement, ça monte au même niveau sans plus d’effort. »
Aujourd’hui, les attentes ministérielles sonnent comme des injonctions qui inhibent les idées et les actions créatives des enseignants face à l’inspection qui sanctionne. Par crainte, ils doutent et ne semblent pas avoir d’autre choix que celui d’obtempérer.
André de Peretti se montre dérouté par cette forme d’autodestruction : « Alors que justement, il y a une richesse extraordinaire à la fois de grands pédagogues mais aussi de collègues qui ont fait des choses, mais qui n’en parlent pas, qui n’osent pas en parler parce que là encore, notre phénomène d’absolutisme est caractéristique. […] Certains errements politiques, cette absence de consultation, sont tellement aberrants que ça va se retourner inéluctablement. Trop, comme d’habitude, c’est trop ! »
Comme dans certains de ses écrits, il est parfois décontenancé. Lors de l’entretien, son ton monté d’un cran et un langage un chouïa moins soutenu que d’habitude traduisent son exaspération. En effet comment cet homme de terrain, toujours en réflexion et toujours actif aujourd’hui, qui a été si impliqué à de hauts niveaux de décisions politiques, peut-il entendre de telles aberrations ?
Mais son optimisme et son humour le rattrapent : « Ma considération ne cède pas au pessimisme. De toute façon, je sais qu’il va y avoir de l’ inversance. […] Voilà, c’est pour vous dire que les choses arrivent quand même. Il faut dire à nos jeunes d’être enthousiastes et à nos enseignants d’être créatifs et organisateurs. »
Et si nous nous laissions porter par son enthousiasme ? « Je fais partie du groupe des gens dont les rêves se réalisent. »
En guise de clôture/ouverture : nos pratiques
sur le terrain de l’éducation tout au long de la vie
Formateurs d’adultes, nous avons d’abord rencontré les écrits d’André de Peretti à travers ses techniques, son approche humaniste rogérienne, ses valeurs – sur lesquelles nous nous appuyons –, tout en gardant une forme de spontanéité et de grande liberté.
Si l’un d’entre nous est plus novice, nous sommes attachés à notre tâtonnement sur le terrain, à la recherche de notre propre forme. En effet, nous n’imaginons pas une posture pédagogique acquise et figée. Au contraire, nous tenons à cultiver nos doutes, notre adaptabilité à l’autre, à innover, à chercher, à comprendre, à apprendre.
Disponibles et à l’écoute des adultes en formation, nous cheminons ensemble, convaincus que les rencontres peuvent être co-constructives à travers un travail en partenariat et solidarité dans le champ de l’éducation.
Nous n’oublierons pas cette rencontre avec un homme authentique, libre, chaleureux, disponible, avec de profondes valeurs humaines, des convictions qu’il a défendues tout au long de sa carrière et qu’il porte encore aujourd’hui. Nous mesurons la chance d’avoir pu échanger en face à face avec lui lors d’un moment privilégié, au cours duquel il nous a accordé sa confiance en nous racontant son histoire.
Un regret, néanmoins – car tous deux particulièrement sensibles à la démarche clinique en éducation –, sera de ne pas avoir pu associer André de Peretti à cet article, cet ouvrage étant pour lui une surprise jusqu’à sa sortie, lui qui aime tant les interactions ! Son regard quant à notre interprétation interviendra donc dans l’après-coup…
2. Le pédagogue à l’œuvre aux Ateliers et Chantiers de Nantes
Un cercle réflexif a eu lieu dans le cadre de l’Université permanente de Nantes le mercredi 26 mai 2010 de 10 à 16 heures, avec pour thème : « Le défi de l’éducation », et comme invité André de Peretti, qui nous a fait part de son expérience et des enseignements qu’il en a tirés, dégageant ses propositions pour l’avenir de l’éducation.
[Notons qu’il avait eu 94 ans au début de ce mois. Il est venu nous voir de Paris. Alerte, il a mené la journée tambour battant, jusqu’à la fin debout parmi nous qu’il mettra au travail]


D’après les notes de
Martine Lani-Bayle {29} et Marie Poupard {30}
André va nous présenter, annonce-t-il avec un sourire pétillant, 1001 propositions…
L’organisation de l’enseignement est fragmentée, pas organisée. On enferme, on isole. Tout se passe comme si les élèves n’existaient pas. Pendant une même journée, ils passent dans 6 lieux, avec 6 personnes, et ils doivent tout retenir ! Avec environ 16 disciplines dans la semaine. Ils doivent être performants partout. Se pose alors la question de l’évaluation : une erreur = une faute. Une moyenne, c’est de la folie, en mathématiques. Et il faut tenir compte de la « constante macabre » : il faut de mauvaises notes pour qu’il y en ait de bonnes. Il y a là un aspect peccamineux, remarque-t-il. Ça n’était pas ainsi dans la tradition. Or, il y a 25 manières de noter, et plus de 30 « cotations ».
Quelques curiosités par rapport à nous : combien n’étaient pas présents lors des précédents cercles ? Environ 5. Pourquoi sommes-nous ici ? Et quelles seraient les questions utiles à se poser ? Qui est enseignant, ou l’a été ? Et les enfants, que l’on dit placés au centre, où sont-ils ? C’est comme partout, les savoirs d’abord !
La scolarité devrait fonctionner comme une organisation biologique. La science maintenant, c’est la biologie. Une chose doit avoir sa place pour être en relation avec les autres. Et il y a un absent, la personne. Il faudrait s’approcher les uns des autres.
André nous propose alors de mettre en œuvre une petite technique qu’il appelle « de voisinage ». Cela permet de mettre en relation les pensées de chaque participant pour que celles-ci ne soient plus « abstraction ». Chaque participant va ainsi recevoir un numéro : 1 ou 2, et le numéro 1 interviewe le numéro 2 (c’est-à-dire son voisin). Ensuite le numéro 1 rencontre un autre numéro 2 et lui relate le contenu de son échange précédent. Après, l’écouteur viendra inscrire les propos qu’il a recueillis au tableau et tous seront lus. Avec un orateur et un interrupteur.
Vous pensez à des quantités de choses, remarque-t-il, souvent, c’est perdu pour tous si vous ne les faites pas apparaître.



Martine écoute Karla sa voisine de gauche (à sa droite, c’est André). L’éducation est un concept présent. « Nous nous éduquons ensemble dans le monde », pas seulement à l’école. Elle aide, donne des normes, mais l’éducation est bien plus vaste et passe par le contact avec les autres et le monde : nous apprenons ensemble. Au Brésil il y a des problèmes graves, beaucoup de déficiences, il est important de former les enseignants. On ne peut exiger qu’ils forment les autres si on ne les forme pas à être plus sensibles. Des élèves arrivent en classe sans avoir mangé, ou avec de grosses difficultés, tout cela compte. Il faut penser un peu plus large que le contexte, et pas seulement par rapport aux contenus scolaires. On part d’une réalité, l’école en est isolée. Il faudrait s’en préoccuper, car elle est une partie de cette réalité.



Marie écoute son voisin de table :
Le problème de l’évaluation. Quand il y a « erreur » il y a « faute ». D’une pluralité on donne des notes pour aller vers un résultat absolu. Proposition de notation par couleurs (un autre symbolisme de l’évaluation) ou encore de cahiers d’entraînement qui restent dans la classe et qui sont à la disposition des élèves.
La nécessité d’établir un contrat entre les élèves et les professeurs et cela sans la pression des parents.
Une proposition de répartition d’une matière sur une semaine pour laisser l’élève progresser à son rythme.
Une nécessité d’échange entre les élèves dit « en difficulté » et les élèves dit « doués ».
Proposition de mélanger les différents niveaux de classes pour faire profiter chacun de la richesse des échanges avec l’autre.
Faire intervenir les parents pour donner la possibilité aux élèves de faire du lien avec du concret.
Une nécessité d’ouvrir les échanges avec l’extérieur.

Marie a aussi relevé certains points évoqués à travers le compte-rendu des autres interviews :
L’invitation au dialogue (échanges entre les sujets)
La pluralité des possibles (beaucoup de possibilités d’organisation)
Apprendre autrement. Une réciprocité dans la découverte.
Problème de souplesse dans l’organisation. Un besoin de « liens de liberté ».
Nécessité de mettre en place un projet pédagogique « reliant ».
Réactions ? nous demande André à la suite de ces présentations…
Il faudrait monter en responsabilités et en réciprocité, dès les tout-petits, remarque-t-il après ces écoutes. Quand tous sont volontaires, même ceux en difficulté, cela marche pour tous. Par exemple, déjà en maternelle, donner des rôles à tenir : « le découvreur des cagoules perdues », « le réveilleur en douceur »…
Augmenter la pluralité des possibles, les possibilités d’organisation, qui sont considérables. Créer des classes multi-âges. Moins subir les certitudes des enseignants. On apprend pour soi et pour les autres, et non contre. On apprend par soi et par les autres. L’émulation devrait remplacer la compétition.
Ces discussions devant le tableau et les propositions des uns et des autres durent jusqu’à la fin de la matinée.



L’après-midi repart sur les négativités, les obstacles, et cherche des propositions pour débusquer des possibles, des souhaitables, du vrai.
Nous ne rouspétons pas, nous agissons, tant pis si cela s’oppose à l’esprit français. Il ne faudrait pas ronchonner à perpétuité.
Quelques points d’arrêt :
Professeur et profession. On ne peut faire plus proche, alors que tout se passe comme s’il n’y avait pas de rapport.
Nous travaillons l’ intellocratie (cf. Finkielkraut), l’école est élitocratique.
Olibrii … [je ne me souviens plus pourquoi j’ai noté ce mot].
Il règne un jacobinisme absolutiste, un aspect unitaire au nom de l’ égalité , un « mythe identitaire » : quelle rigidité ! Avec cela, 16 disciplines et pourtant, histoire-géographie n’en font qu’une, il n’y a qu’en France. Les systèmes sont fermés, même les SVT (Sciences de la Vie et de la Terre).
Les enseignements sont isolés. On doit se cacher, car on est menacé quand on innove. Il y a de l’ostracisme, des gardiens de la vérité syndicaliste. Cela provoque un effet d’effacement des innovations, on en perd jusqu’au souvenir. Ils ne se souviennent que des routines. On en parle pour n’en rien faire, des nouveautés.
Le système marche à la faute ou à l’insuffisance, non à l’erreur. C’est l’élève le fautif, le système est pur et les enseignants parfaits. L’ évaluation est trahie {31} .
Les enseignants sont réticents par rapport aux possibilités technologiques. C’est un choix putatif.
Réaction d’Olivier : l’échec n’est jamais valorisé. On assassine celui qui est en situation d’échec, celui-ci n’est pas étudié comme facteur de progrès.
L’égalitarisme et l’identitarisme détruisent l’égalité (l’égalité est équationnelle, c’est a = b)
« Est-ce que vous dormez ? » , nous réveille André…
(Petites expressions glanées au passage : « Qui est pour ? » ; « Rayé des cadres ! »…)



Et quelques remarques, le temps de se remettre en piste :
L’audiovisuel est difficile, car émotionnel ; la technologie est plus rationnelle, elle marche mieux.
Les organes sont interdépendants mais originaux.
La créativité n’est pas l’ applicationnisme. L’enseignant ne croit pas à sa liberté professionnelle. Tout se passe comme s’il était menacé à chaque instant. Or l’inspection n’a lieu en moyenne qu’une fois tous les 7 ans…
Il y a une « perpétuation nobiliaire » du titre.



André nous propose alors de faire des check-lists , comme en aviation ou en chirurgie, pour empêcher l’effet-effacement.
Il propose aussi de créer des groupes par « points de négativité », avec des rôles {32} .
Et de fabriquer des blasons [voir présentation pp. 69-74], Relancer le voir.





Et de composer avec les mots :

AVIS
Approximation – transposition
Variété
Ingénierie
Souplesse

DON
Diversifier (comme en biologie)
Optimisme (combat de résistance)
Non négativité (piège de la réactionnalité = entrer dans le piège de l’autre). Ça a été négatif ? On va en faire quelque chose. Il y a des difficultés ? Tant mieux. Se mettre en action par rapport à ses valeurs, pas en réaction mais en enthousiasme.
On va créer une nouvelle civilisation. Ardeur et créatisme.

ROC
Responsabilité. Quels que soient l’âge et le moment
Organisation biologisante
Créativité et complexité,
en inter et en trans (e)…


Ainsi, résume Marie, André de Peretti conclut cette journée d’étude sur le « défi de l’éducation » en déclarant ces trois mots « AVIS et DON, mais ROC ». En effet, l’éducation c’est à la fois faire avec l’« AVIS » et les « DONS » de chacun mais pour cela, nous nous devons tous d’être des « ROCS », c’est-à-dire d’une fermeté inébranlable, afin de pouvoir lutter contre toutes les négativités présentes dans le domaine de l’éducation.



Ce n’est qu’un au revoir , André…
et voilà les notes que nous vous attribuons pour votre prestation.
3. Thèmes et variations pérettiniennes
3.1. Quelques « idées-leviers » , François Muller
Variété requise en pédagogie : le Sudoku de la formation… (43)
● Le clinamen
● Les laboratoires d’étude
● Les ateliers de créativité
● L’entrée en formation
● Réacteurs subjectifs et comptes-rendus objectifs
● Temps méta et transposition…
● Faire le pari d’une intelligence collective…
● Elaborer collectivement un concept, le Q-sort
Alors, Sudoku en formation ?
L’effet-Picasso ou 10 leçons… (51)
● Favoriser la transposition…
● Filer la métaphore…
● Intégrer la dimension subjective
● Organiser le nécessaire enrôlement des acteurs
● S’attacher au processus plus qu’au programme
● Adopter l’approche « compétence »
● Construire des boucles d’apprentissage
● Combiner réflexivité et expérimentation
● Se soucier de la traçabilité de la formation
● Vers dix invitations créatives en formation
Quelques nœuds à faire à son mouchoir …
Les chantiers du changement en éducation (58)
● Que dit-on quand on dit malaise des enseignants ?
● Néanmoins, que faisons-nous ?
● Autour du thème de la « chaise »…
● L’innovation : la métaphore de N. Casteret
● La dialogique combinatoire…
Dix conditions pour un changement
En finale, la petite musique d’André de Peretti

3.2. Le blason , par Louis Basco et Fabienne Cote (69)

3.3. Le bestiaire germinatif , par Raphaëlle Lavenant (75)
3.1. Quelques « idées-leviers »
François Muller
François Muller, dont vous ferez connaissance dans la partie suivante (pp. 155-173), nous présente un aperçu des principales « idées-levier » d’André de Peretti, dont les compléments sont à visiter directement sur le site {33} .

Ce travail de mémoire toujours vive ressemble à la structure de la Chaconne de la Grande Partita de J.S. Bach, BWV 1004 ; un thème simple, marqué par une descente chromatique à la basse, est exposé, puis décliné en vingt-six variations, enchaînées et parfois inattendues ; Bach passe même en mode majeur au centre de l’œuvre. Tour à tour posée, puis développée en arpèges, puis en accords, jusqu’à une seule note.

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