Bineta & Mamadou - Brève chronique des écoles africaines du début de notre siècle

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Français
136 pages
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Description

Né en 1961, François Robert, après avoir enseigné au lycée et mené des recherches en pédagogie, est consultant indépendant sur le développement de l'éducation. Depuis une grande vingtaine d'années, il parcourt l'Afrique et visite des écoles et des bureaux de l'administration scolaire, parle avec des enseignants, des parents, des enfants, des fonctionnaires. Il veut aujourd'hui témoigner de ce monde et de toutes ces rencontres, souvent touchantes, quelquefois pathétiques, mais toujours porteuses de questions. "Bineta et Mamadou" est un ensemble de petits récits du quotidient où se rencontrent la drôlerie, le drame et l'absurde. Pour ne gêner personne, les noms ont été changés et les scènes ont lieu au Gondwana, que l'humoriste Mamane de RFI a bien voulu prêter pour l'occasion. Qu'il en soit ici remercié avec chaleur.

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Date de parution 01 avril 2020
Nombre de lectures 173
EAN13 9782350451062
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,05€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Bineta & Mamadou
Brève chronique des écoles africaines du début de notre siècle.
François Robert
Préface d’Emmanuelle Bastide
© Éditions Ganndal ISBN : 978-2-35045-106-2 B.P : 542, Conakry-Guinée Tél. : (224) 622 54 48 26 / 622 39 65 88 Courriel : ganndal.editions@gmail.com Blog : http : //editionsganndal.blogspot.com
Tous droits réservés.
Dépôt légal, Avril 2020
Préface En tant que journaliste dans une radio à audience essentiellement subsaharienne, j’ai rencontré beaucoup d’experts de l’éducation, mais peu comme François Robert, qui ont tant sillonné les salles de classes les plus éloignées du goudron. Son livre n’est pas un livre sur l’éducation en Afrique, mais plutôt sur les impossibilités de l’École. Ni vraiment pessimiste, ni vraiment optimiste, il a cette précision chirurgicale pour disséquer ce que l’on appelle pompeusement les politiques publiques et les confronter au réel, au pragmatisme des citoyens. Ofciellement la chanson des statistiques internationales nous dit que cela va de mieux en mieux : 81% des enfants en âge scolaire ont désormais une place et une inscription à l’école. Les objectifs de l’éducation pour tous, formulés au début des années 2000 ont permis de construire toujours plus d’écoles et d’ailleurs le grand embouteillage annoncé dans le secondaire est bien là. Dans les capitales africaines, de plus en plus d’enfants achèvent le cycle primaire et dans certains pays, les lles y sont même plus nombreuses et accèdent massivement à l’enseignement secondaire. Il y a bien toute une génération spontanée qui a proté d’un peu d’éducation, malgré les résultats médiocres des tests de compétences e à l’entrée en 6 . De plus en plus de jeunes s’informent, sur internet, se projettent, voire se construisent un destin, hors des décisions de leurs parents et prennent même la parole dans nos émissions de radio, en bravant l’autorité des adultes.
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Mais François Robert regarde et interroge surtout le verre à moitié vide dans son absurdité. Ses histoires dans les coulisses des bureaux des petits fonctionnaires de l’éducation posent de vraies questions, méconnues, brutales.
Pour la première fois, le pilotage de l’éducation, le sujet le plus ennuyeux de la terre, pour un journaliste, devient passionnant. Car ce pilotage est la clé de l’avenir des générations.
On retrouve tous les maux de l’École dans les pages de François Robert. Les inégalités territoriales, les écoles rurales démunies, et condamnées à une double peine, celle du manque de moyens et celle de la démographie, le redoublement des élèves, inefcace et couteux, les enseignants trop peu nombreux loin des villes, trop peu assidus dans la classe…et surtout les enfants jamais au centre des politiques.
Et pourtant combien d’ingéniosité, de soin, de frugalité chez certains personnels pour faire marcher l’école, pour comptabiliser, faire remonter les chiffres, les victoires et les défaites.
Le Mamouth africain de l’École dans toute sa diversité est un condensé de la douleur du développement. Il se cabre devant la novlangue, le charabia des agences de développement.
La force du récit de François Robert est de s’engouffrer dans les interstices et les non dits d’un système, souvent le premier budget des états, et qui mériterait de meilleures réponses à autant de problèmes basiques et complexes.
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Emmanuelle Bastide Journaliste à Radio France Internationale.
Je remercie ici inIniment le chroniqueur Mamane qui a bien voulu m’accorder la nationalité temporaire du Gondwana, bien utile pour héberger quelques-uns de ces récits et les mettre ainsi à l’abri de susceptibilités tout aussi prévisibles qu’inutiles.
La dédicace est au milieu de l’ouvrage,parce qu’elle ne tient pas du hasard.
Chapitre d’ouverture Où l’auteur se présente sans détour ni pudeur et raconte une partie des hasards qui l’ont mené dans les écoles du Gondwana, pays dont il taira autrement et avec soin le nom exact, à moins qu’il n’y en ait plusieurs.
Je suis consultant. Autant dire que si des gars comme moi avaient existé sous Ponce Pilate, il y aurait eu deux mecs sur la croix, un de chaque côté, histoire d’économiser sur le bois et sur le salaire des centurions. C’est mon métier, la rationalité qui permet et même impose de faire plus et mieux avec moins, j’ai le souci professionnel de la dépense et de ce que l’on obtient avec le moindre sou. Mon métier m’a emmené en Afrique, dans de nombreuses provinces du Gondwana, pour m’occuper des écoles, qui manquent d’argent, et de tout le reste aussi, et ne donnent en retour que pas assez de satisfactions.
J’ai écrit sur le sujet des milliers de pages d’une littérature grise, de documents de consultant cher payés et ennuyeux à lire. Un simple calcul m’a montré que si l’on imprime tout, en format normalisé 21 x 29,7 cms, j’aurai noirci avant la retraite un hectare de papier. Au stylo et au clavier, sans charrue. Ce grand arpent de littérature me laisse, au souvenir (je ne relis jamais ces pages un peu fastidieuses une
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fois que j’ai été payé), un arrière-goût tenace d’eau de vaisselle. C’est de la littérature auto-censurée, je n’ai pas un bœuf sur la langue, mais un troupeau complet de ruminants, parce qu’il ne faut fâcher personne. Cette littérature est également émasculée, parce que le goût de mes clients est très porté sur les abstractions, les généralités, les acronymes, les schémas d’organisation, les chiffres faux ou vrais, vraisemblables ou absurdes, mais dûment et deux fois vériés, les perspectives, les belles leçons apprises des bonnes pratiques et autres fariboles ejusdem farinae, tandis qu’ils n’aiment pas beaucoup qu’on leur parle des gens. Dans ces pages laborieuses, je n’ai jamais pu faire entrer un vrai quelqu’un de chair et d’os, d’envies et de sentiments, qui m’ait parlé ou souri, remercié ou menacé, témoigné de ses emmerdements, ou avec qui, simplement, j’ai pu fraterniser quelques minutes ou quelques années et aller boire des bières, ou que j’ai pris en grippe et allergie.
Pourtant j’ai rencontré plus de gens au Gondwana que je n’ai noirci de pages. Des gens de toutes sortes, certains que l’on souhaite revoir et à qui l’on téléphone dès son retour, d’autres qu’on aimerait avoir étranglés sans se faire prendre. Je me suis trouvé dans des embarras indicibles, face à des aventures qu’aucun guide de procédure, dont je suis très familier, ne m’a aidé à résoudre. Je n’ai pas tellement idée de ce que ces rencontres et aventures signient, si même elles signient quelque chose. Mais ce que je sais, c’est que c’est en les racontant que je réponds à tous ces gens qui, dans mon village bourguignon ou dans d’autres coins de l’Europe, me questionnent sur ma vie d’Afrique, avec en toile de fond, des images qui
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me dérangent : l’Afrique n’est-elle pas corrompue et dangereuse ? Cela vaut-il la peine de se pencher sur elle, sauf pour recevoir des coups de pieds au derrière ? Alors voici quelques récits, dans toute leur trivialité. Qu’on les prenne pour ce qu’ils sont : presque vrais (il a bien fallu mélanger des noms, des lieux et des époques et parfois faire quelques raccourcis), un peu bizarres, dépourvus de sens caché et parfois même de sens tout court, mais en tout cas tout ce qu’on veut, sauf des jugements. * * * Il faut quand même en dire un peu plus. Consultant, ce n’est pas vraiment un métier, encore moins un apostolat, un titre, peut-être, mais alors parmi les moins chers du catalogue, vu que chacun peut s’autoproclamer consultant. En vrai, je suis plutôt un dilettante, ou j’aimerais bien en être un, mais ce n’est guère vendeur au siècle des performances et des professionnels. Il y a des points communs : le consultant comme le dilettante est sceptique par profession et, comme lui, il ne s’engage en rien. C’est assez pour moi. Je savais un peu, d’une ancienne vie, comment et pourquoi l’on fait des écoles et ce que l’on est censé y faire ; j’avais vécu quelques années dans une région occidentale aride du Gondwana, puis sur ses côtes septentrionales. C’est ainsi que, me trouvant sans occupation, j’ai offert mes services à qui voudrait bien les payer, proposé d’arpenter les dunes, les marigots, les forêts, les steppes, les capitales, les quartiers du Gondwana, les bureaux des chefs, des
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sous-chefs et des argentiers, pour donner mon avis sur le meilleur moyen d’y faire marcher des écoles. Tout cela n’a pas trop mal fonctionné, les grandes boutiques de développement m’ont envoyé ici et là préparer des dépenses, compter les enfants présents, absents et à venir, ausculter les politiques publiques, examiner les budgets, écouter des leçons, comprendre pourquoi les pompes à eau des cours de récréation ne marchent presque jamais, pourquoi la craie vient à manquer, si l’on peut apprendre Pythagore sans équerre ni compas, interviewer les instituteurs. Je m’en acquitte comme je peux et depuis quelques lustres, j’ai ainsi parcouru deux-cent-quatre-vingt-quatorze mille six cent kilomètres au Gondwana, dans les véhicules les plus divers, avec des ordres de mission revêtus de cachets de toutes les couleurs, des chauffeurs parfois prudents et attentifs et quelquefois non, visité presque autant de bureaux de fonctionnaires qu’il y a de nids-de-poule sur les pistes et parlé avec tous les instituteurs qui ont bien voulu me donner quelques minutes. * * * Un dilettante, ça pense toujours à autre chose, c’est une sorte d’obligation professionnelle qu’il s’est donnée, alors pendant tout ce temps je m’imagine dans la longue histoire des blancs du Gondwana, des écoles, des colonies, de l’attente toujours déçue du fameux développement qui n’arrive pas plus que Godot. Il y a quatre-vingts ans, ce n’est pas si vieux, mes compatriotes et presque contemporains colonisaient un grand bout de ce Gondwana que j’arpente. Est-ce
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