Ecole et politiques linguistiques 2016 - Ebook

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Livres
352 pages

Description

Les politiques linguistiques ont comme enjeu le statut des langues, leur légitimation et leur transmission. Acteurs sociaux et institutionnels sont impliqués dans ces débats et ces combats et sont amenés, au bout du compte, à rechercher des équilibres acceptables dans un cadre démocratique.

Quelles structures élaborées dans le cadre de l'ingénierie des formations en langues peuvent médier entre des attentes contracdictoires : celles relative à l'efficacité communicative (qui tend à l'unité pour "faire société") et celles relatives à la construction d'un répertoire de langues diversifiés)?

L'École est l'un de ces espaces où la diversification des enseignements des langues est techniquement possible et qui peut préparer les apprenants à une manière sereine d'être aux langues. 

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Date de parution 06 juillet 2016
Nombre de visites sur la page 8
EAN13 9782278087365
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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École et politiques linguistiques

Jean-Claude Beacco
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Aux étudiantes et aux étudiants
des DESS des universités du Maine et de Paris III
sans qui ce livre n’aurait pas vu le jour.

AVANT-PROPOS

Le présent ouvrage vient de loin. D’un temps où les politiques linguistiques n’étaient guère enseignées en didactique du français langue étrangère (mais le sont-elles vraiment davantage de nos jours ?) et où elles étaient essentiellement présentes à propos de préoccupations attachées à la diffusion du français à l’étranger (Coste 1984, Porcher 1996). Il vient aussi de ma participation aux activités du Conseil de l’Europe, où le sort du français n’est certes pas la question principale. Il doit ainsi beaucoup au processus collectif d’élaboration du Guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe, sous-titre de l’ouvrage : De la diversité linguistique à l’éducation plurilingue (Beacco & Byram 2007) dont on retrouvera ici bien des échos ainsi qu’aux Profils des politiques linguistiqueséducatives auxquels j’ai été associé(1). Échos enfin de mes séminaires de DESS(2) de l’université du Maine et de Paris III, nourris des apports des étudiants venus de contextes sociolinguistiques et sociopolitiques multiples.

Ce livre vient aussi d’ailleurs, des multiples interventions concrètes sur des questions d’organisation de l’enseignement du français et des langues, auxquelles il m’a été donné de contribuer et qui apparaîtront çà et là, au fil du texte. Depuis le séminaire AUPELF-UREF (ancêtre de l’actuelle AUF) de Skopje (en juin 1991), qui s’est terminé la veille de la guerre, à mes implications d’aujourd’hui dans la mise en œuvre du plan « Trentino trilingue », dans le Dispositif national d’évaluation (DNE) du ministère de l’Éducation au Liban ou dans le Dialogue d’expertise de l’Institut français et de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), qui concerne l’enseignement du et en français en milieu universitaire(3).

Certes, ces origines ne garantissent aucunement les choix effectués dans cette présentation, ni sa cohérence ou son exhaustivité. On cherche seulement à rendre compte, de la sorte, de l’orientation générale de cet ouvrage. Il est plutôt centré sur des situations européennes (ce qui ne le disqualifie pas mécaniquement pour d’autres situations) et sur des contextes où les causes des tensions politiques ne sont pas principalement liées au statut des langues régionales ou minoritaires. Celles-ci sont assez sacrifiées dans cet ouvrage et méritent un volume spécifique.

Car notre propos est simplement de proposer à de futurs enseignants de langues et, en particulier, de français comme langue étrangère ou seconde, une première approche de ce domaine qui les concerne davantage qu’ils ne le pensent souvent, à la fois comme professionnels, mais aussi comme citoyens. Cette présentation s’ouvre sur une caractérisation du champ, pensé davantage en termes politiques qu’en termes de technicité linguistique, comme cela a été souvent le cas dans la littérature correspondante (chapitre 1). Les chapitres suivants (chapitres 2 à 4) décrivent et analysent les « motivations » (pour reprendre le terme de D. Ager 2001) qui fondent les choix politiques relatifs aux langues et à leur place dans la société et dans l’enseignement. Aux politiques monolingues de toute nature s’opposent des choix qui tendent à gérer la diversité linguistique des territoires. Ces politiques ne sont pas seulement mises en œuvre par la puissance publique, mais élaborées et promues en amont par de multiples acteurs sociaux (chapitre 6). Mais c’est bien l’État qui conçoit et organise les actions de diffusion de la langue nationale/officielle, relayé en cela par les associations culturelles et professionnelles sur place (chapitre 7).

Il n’en reste pas moins que le système éducatif demeure un puissant instrument de légitimation des langues (chapitre 8). La place des langues peut y faire l’objet de différents compromis et ne pas être envisagée en termes de concurrence ou d’exclusion, cela en particulier si l’on considère que la maîtrise des langues est susceptible de degrés et peut recevoir des profils différenciés (par compétences) (chapitres 8 et 9). L’ouvrage se clôt par l’étude de deux cas spécifiques, celui de l’intégration linguistique des personnes migrantes (chapitre 11), d’une particulière actualité politique en Europe, et celui de l’internationalisation des enseignements supérieurs où se pose, sous d’autres formes qu’auparavant, la « question de l’anglais » (chapitre 12). D’autres problèmes de politique des langues étaient, bien entendu, candidats à une description, comme ceux de l’accueil linguistique des enfants issus de la migration ou de l’enseignement des matières scolaires dans une langue autre que la langue nationale principale, au moyen d’une langue régionale ou d’une langue étrangère. On s’en est tenu à ces deux-là, peu fréquemment abordés dans la formation des enseignants et l’on invite le lecteur à satisfaire sa curiosité sur des ouvrages plus spécialisés que celui-ci.

Lentus in umbra
Boulouris, juillet 2015

Notes

(1)http://www.coe.int/t/dg4/linguistic/Profils_FR.asp

(2)  Diplôme d’études supérieures spécialisées, situé en 5e année d’université, avant la création des maîtrises en deux ans.

(3)http://dialoguedexpertise.org/

CHAPITRE 1

Les langues, enjeux de pouvoir

Les langues sont un moyen de communication, mais aussi un instrument de pouvoir et un objet de conflits. Le champ dit de la politique linguistique concerne les questions relatives à la gestion des langues dans l’espace social. Le concept est récent et il a reçu des définitions diverses et imbriquées les unes dans les autres, en particulier selon que l’on considère celle-ci comme un domaine d’intervention ou comme un champ d’analyse et de recherche, étant donné que les recherches elles-mêmes peuvent servir de fondement à des interventions. Ce chapitre justifiera une conception de ce domaine comme étant un espace où se jouent des questions de société et non comme constituant essentiellement un domaine d’application de la linguistique.

1.1. La politique linguistique, domaine de la sociolinguistique

La notion de politique linguistique émerge d’abord comme champ d’études spécifique de la sociolinguistique, qui est en quelque sorte sa discipline de référence originelle. Bien des études menées dans le champ de la sociolinguistique sont pertinentes pour organiser les politiques linguistiques, même si elles s’en tiennent à des descriptions et qu’elles n’envisagent pas de manière centrale les conséquences à en tirer pour la gestion des langues dans une société donnée.

En effet, la sociolinguistique peut être appréhendée globalement en tant qu’étude du langage comme fait social ou en relation avec la société : c’est une tradition épistémologique permanente dans le champ des sciences du langage, qui surgira à nouveau après la période structuraliste, en réaction plutôt anti-chomskyenne qu’anti-saussurienne. Cette préoccupation est présente avant et après le structuralisme, dans la grammaire historique du XIXe siècle qui fait intervenir l’influence du substrat sur les évolutions linguistiques et ne se limite donc pas à des « règles universelles » d’évolution, comme les lois phonétiques. Des préoccupations de cette nature sont présentes dans l’œuvre de J. Baudouin de Courtenay (1845-1929), centrée sur la phonologie et la nature des changements linguistiques, d’A. Meillet (1866-1936), en particulier dans son Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes (1903 : 18) : « la langue n’existe qu’en vertu de la société, de même que les sociétés humaines ne sauraient exister sans la langue ».

La sociolinguistique se fondera sur la prise en charge comme champs scientifiques des deux domaines saussuriens. De la dichotomie fondatrice, « l’étude du langage comprend deux parties : l’une essentielle a pour objet la langue qui est sociale dans son essence et indépendante de l’individu, l’autre secondaire a pour objet la parole individuelle c’est-à-dire la parole y compris la phonation » (Cours de Linguistique générale, § 37-39). La sociolinguistique retiendra le premier, mais aussi le second, comme n’étant pas constitués des données individuelles erratiques et non signifiantes scientifiquement, mais que l’on considère susceptibles d’analyses. W. Labov (1966) le montrera dans sa première enquête sur la variation de la prononciation des vendeurs des grands magasins de New York.

De ce fait, de nombreuses études menées dans le cadre de la sociolinguistique peuvent être utilisées pour des actions politiques en direction des langues. C’est, par exemple, le cas de l’étude des contacts de langue (sabirs, pidgins, créoles), des langues véhiculaires africaines (le wolof au Sénégal ou le bambara au Mali). De même, l’emploi alterné des langues, qu’il s’agisse de alternance codique (code switching), du mélange codique (code mixing) ou du code meshing (Young & Martinez 2011) ou encore les pratiques linguistiques dans les communautés plurilingues (dont les communautés immigrées) ou celles des locuteurs bilingues, constituent-ils des objets de recherche pour la sociolinguistique qui ont des incidences sociétales importantes.

L’analyse de ces formes de pratiques langagières peut être pertinente pour des problématiques de politique linguistique et de politique linguistique éducative, en elles-mêmes ou en tant que pouvant apporter des éléments de connaissance pertinents pour des décisions à prendre. Ainsi, pour les linguas francas : à l’origine, la lingua franca (Dakhlia 2008), était une langue restreinte constituée d’un mélange à base de français (d’où son nom), d’italien et d’arabe, destinée à permettre les échanges en Méditerranée, en particulier entre les Barbaresques du Maghreb et les chrétiens. Mais, à côté de la création d’une langue de communication originale, on peut utiliser comme lingua franca une langue existante et employée dans une communauté donnée, entre les natifs de cette langue et d’autres locuteurs, mais aussi entre des non-natifs. Cela a été le rôle, d’une certaine manière, du latin, jusqu’au XVIe siècle, même si le latin n’a été que rarement la langue première des locuteurs : langue de l’Église (catholique romaine), mais aussi langue de la Science et des universités. L’allemand aussi a joué un rôle de cette nature en Europe centrale et orientale ainsi que le russe en Asie centrale et en Extrême-Orient. Cette place est tenue aujourd’hui par l’anglo-américain, langue dite hypercentrale par A. de Swaan (2013), qui présente la particularité d’être actuellement la seule langue véhiculaire mondiale, y compris entre des locuteurs d’autres langues véhiculaires « locales », comme l’espagnol, le portugais ou le français. La question de la place à faire à l’anglais comme langue internationale dans l’enseignement, par rapport aux langues du voisinage par exemple, constitue une décision politique importante pour les systèmes éducatifs, en particulier dans le cadre de l’enseignement supérieur. Elle peut être éclairée par la connaissance des fonctions des linguas francas et des effets de leur emploi sur les autres langues.

Cette articulation historique entre les recherches en sociolinguistique et le développement autonome du champ des politiques linguistiques a longtemps conduit à faire appréhender celles-ci comme une discipline relevant plutôt des sciences du langage que du politique.

1.2. Des définitions classiques de la politique linguistique

Cependant, la politique linguistique a reçu ultérieurement une définition plus spécifique comme forme délibérée d’intervention sur les langues, ceci en opposition avec leurs dynamiques internes produites par leurs usages. La politique linguistique est alors présentée comme un ensemble de choix délibérés destinés à réguler les emplois de la langue/des langues dans la vie sociale. Dans les définitions les plus courantes, les politiques linguistiques sont considérées comme des actions d’aménagement des langues de son territoire par l’État ou par des institutions qui agissent en son nom. Pour les langues encore peu outillées, ces interventions peuvent tendre à équiper celles-ci (création de mots nouveaux) ; plus généralement, outre ces fonctions, les politiques linguistiques tendent globalement à réguler des évolutions en cours et plus particulièrement des usages effectifs considérés « fautifs » ou indésirables, c’est le cas, par exemple, des évolutions de la prononciation ou du non-respect par les locuteurs des normes dominantes du « bien parler ».

1.2.1. Corpus et statut

Ces actions d’aménagement sont ordinairement distinguées selon qu’elles portent sur le corpus de la langue (à savoir sur les formes de langue elle-même) ou sur son statut. Dans le modèle de R. B. Kaplan et R. B. Baldauf Jr (1997), le domaine du statut est social, celui du corpus, linguistique. Dans les deux cas, l’action déterminante est celle de l’État qui peut intervenir par des mesures réglementaires, dites généralement d’aménagement linguistique. Les mesures relatives au corpus peuvent porter sur le système d’écriture et la graphie/l’orthographe, les mots nouveaux, l’emploi de mots étrangers, les dictionnaires génériques et terminologiques… L’État peut aussi intervenir sur le choix des langues autorisées dans la sphère publique et les administrations, puisque le cadre juridique démocratique exclut l’intervention sur les langues utilisées dans la communication privée entre les citoyens. Ces mesures peuvent concerner, par exemple, les formes de présence et le statut juridique des langues régionales ou minoritaires (qui peuvent recevoir un certain statut d’officialité), celui de la signalétique routière et des noms de lieux, ou la/les langue/s utilisée/s dans le système éducatif… Ces actions concernent indirectement tous les citoyens par le biais du système éducatif, qui est l’un des instruments les plus importants de ces politiques.

I. Fodor et C. Hagège (1983 : 11 et suiv.) préfèrent distinguer des actions externes et des actions internes. Les actions externes peuvent concerner la standardisation par rapport à des variétés dialectales, comme celle qui, par exemple, a conduit à l’élaboration du romanche commun dans le canton suisse des Grisons ou à l’adoption comme langue officielle d’une variété dialectale (comme le catalan en Catalogne espagnole). Les actions internes concernent par exemple la modernisation de la langue officielle, surtout celle de son lexique.

1.2.2. L’État et les experts

Dans ces définitions, deux acteurs interviennent : d’un côté, l’État, conçu comme puissance publique, qui a la capacité juridique, en fonction de la constitution en vigueur, d’intervenir par des dispositions légales ou simplement réglementaires sur l’emploi des langues dans la sphère publique, de l’autre, des linguistes experts, de statut universitaire pour la plupart, spécialistes de phonétique, de terminologie, de langues régionales ou étrangères utilisées sur le territoire (arabe, berbère ou arménien par exemple, en France)… Ils sont chargés par l’État d’identifier les modalités techniques de mise en œuvre de telles mesures ou de mener des enquêtes, souvent préalables, destinées à évaluer la pertinence et les conditions de mise en œuvre de telles réformes ou d’aménagements plus légers. L.-J. Calvet (1993 : 111) souligne que cette forme d’action est propre à l’État : il la nomme planification linguistique en tant qu’elle est la réalisation concrète des décisions prises. Celle-ci est à distinguer de la politique linguistique, en général, qui renvoie à des choix sociaux relatifs aux langues que n’importe quel groupe peut élaborer, mais qu’il n’a pas nécessairement les moyens de mettre en œuvre à grande échelle.

 

Les sociolinguistes, lexicologues et lexicographes, phonéticiens… sont sollicités comme experts, en fonction de leurs compétences scientifiques et de leur spécialité dans ces domaines, pour rendre possible et efficace la mise en œuvre de ces mesures d’ingénierie concernant les langues. Ne relèvent de leurs compétences que les propositions et suggestions qu’ils élaborent au terme de ces études sur la faisabilité, la pertinence ou le coût des dispositions envisagées. Par exemple, le Haut Conseil de l’évaluation de l’école confie à F. Grin, professeur à l’université de Genève, une étude sur L’enseignement des langues étrangères comme politique publique (n° 19, 2005) qui en définit ainsi le propos dans son introduction :

« Cette étude tente le pari de développer, en quelques pages, une réflexion sur l’enseignement des langues étrangères qui met l’accent sur des aspects souvent négligés de la question. On n’y parle pas de pédagogie, d’évaluation des acquis ou d’organisation du système éducatif […] on ne s’essaiera pas davantage à une comparaison entre les modalités d’enseignement dans différents pays, à une analyse culturelle ou sociolinguistique du plurilinguisme en Europe, ou à une description du cadre juridique et institutionnel qui l’entoure. […] Ce qui, en revanche, semble toujours manquer, c’est une analyse des enjeux sous l’angle de l’analyse de politiques : quelles langues étrangères enseigner, pour quelles raisons, et compte tenu de quel contexte ? Telles sont les questions que cette étude aborde, en s’appuyant principalement sur l’économie des langues et sur l’évaluation des politiques linguistiques. »

Les conclusions de ce rapport, qui vont dans le sens de l’adoption de l’espéranto, n’ont pas été suivies. De telles recherches, menées dans les cadres épistémologiques propres aux sciences du langage, donnent lieu à la publication de rapports, comme dans le cas cité, ou à des études et suscitent des débats entre pairs. Ces productions relatives aux interventions sur les langues et à leurs justifications constituent une grande partie de la littérature scientifique relative aux politiques linguistiques. Mais elles peuvent être ignorées ou détournées de leurs fins par les acteurs politiques.

Les spécialistes des langues sont aussi des citoyens et leur implication dans des recherches à valence sociétale repose la question des relations entre implication personnelle et déontologie scientifique. Ce qui n’empêche pas T. de Mauro (2014) d’appeler les linguistes à intervenir dans les débats de société.

1.3. La politique linguistique comme politique

On en est venu à considérer que ces définitions complexes et imbriquées sont cependant trop restrictives. Les aménagements du corpus semblent devoir relever de décisions techniques et fonctionnelles. Elles le sont effectivement, mais seulement en partie. Et l’État n’est pas seulement une instance organisatrice neutre, mais un espace de débat entre des groupes poursuivant des finalités diverses, voire conflictuelles.

1.3.1. L’action sur le corpus est aussi action sur le statut

En effet, par exemple dans le cas des aménagements de la néologie ou de la terminologie, il importe de remonter à leurs motivations politiques, élaborées en amont. Créer des institutions chargées de pourvoir la langue en mots nouveaux pour désigner des réalités nouvelles relève aussi d’une volonté de lutter contre les emprunts à des langues étrangères ou de défendre la « pureté » de langue, ce qui est une idéologie diffusée. Ainsi, l’Office québécois de la langue française(1) peut-il promouvoir l’emploi de courriel pour concurrencer e-mail (mail est en fait un mot français à l’origine !) et de bien d’autres termes encore, pour limiter le recours à des emprunts à l’anglais.

Même dynamique en Catalogne par rapport à l’espagnol, où les congrès scientifiques, par exemple, sont souvent annoncés en catalan et en anglais, mais non en espagnol. Le vocabulaire sportif italien est italien (calcio et non foot-ball, angolo et non corner, rigore et non penalty…) parce que le régime mussolinien a veillé à expurger la langue des xénismes. Il est vrai que l’Italie, depuis les années Berlusconi, s’est rattrapée côté anglicisation généralisée avec, par exemple, son Ministero del Lavoro, della Salute e delle Politiche Sociali régulièrement dénommé dans la presse del Welfare. La loi dite Toubon (1994) relative à l’emploi de la langue française impose la traduction des termes étrangers dans la publicité écrite et la traduction en deux langues des textes publics (annonces dans les transports publics, didascalies dans les musées…), ce qui est une manière plus ouverte de contrecarrer le recours exclusif à l’anglais.

Bien d’autres décisions qui concernent les langues relèvent de positions idéologiques qui ne sont pas nécessairement partagées par tous les citoyens. Ainsi, les décisions de politiques linguistiques ne sont pas fondamentalement de nature technique : elles émanent de l’État non pas en tant que puissance régulatrice neutre, mais bien en tant qu’instance de décision entre différentes options sur les orientations à donner à l’action de l’État dans ces matières. On rappellera, par exemple, que la célèbre réforme de l’orthographe du turc, la révolution linguistique (Dil Devrimide 1928) par Mustapha Kemal (qui remplace les caractères arabes par un alphabet latin) n’est pas étrangère à l’idéal de laïcité du kémalisme, puisqu’on ne vise pas par-là simplement la « modernisation » et la lutte contre l’analphabétisme généralisé, mais que l’on cherche aussi à essayer de rendre, à terme, moins facile l’accès au Coran, qui utilise l’alphabet arabe.

1.3.2. La primauté du politique

Les décisions de politique linguistique relèvent… du politique, en ce qu’elles sont promues par des groupes que fédèrent des projets culturels différents, justifiées par des choix idéologiques distincts, proposées selon des modalités d’intervention diverses ou concurrentes : dans les sociétés démocratiques, toutes ces questions font débat. Ces choix s’effectuent dans le cadre des assemblées élues par les représentants des citoyens, et les discussions sont d’autant plus animées qu’elles portent sur des questions directement sociétales relatives aux langues, comme l’enseignement des langues régionales, le niveau de langue attendu pour pouvoir devenir citoyen ou pour être naturalisé… L’élaboration de la politique linguistique dans le cadre des démocraties parlementaires s’effectue en convergence ou en opposition entre les réponses institutionnelles et les diverses formes des demandes sociales.

Les politiques linguistiques ne sont pas très fréquemment élaborées à partir de choix techniques effectués en connaissance de cause à partir d’études de spécialistes ou d’experts. À la différence d’autres domaines (comme l’économie), les experts sont assez peu sollicités. Ces décisions politiques ne sont prises que très éventuellement en concertation avec des conseillers, techniciens, ou experts linguistes : certes, Jack Lang ministre (en 2000) consulte C. Hagège pour la nouvelle organisation de l’enseignement des langues vivantes. Et le ministre Luc Châtel installe un Comité stratégique des langues qui produit un rapport : Apprendre les langues. Apprendre le monde, ministère de l’Éducation nationale (janvier 2012(2)). Celui-ci ne sera pas suivi d’effets immédiats, en particulier par suite du changement de gouvernement.

En fait, les décisions politiques sont élaborées ou prises en fonction des représentations sociales des responsables et des élus : étant tous locuteurs, ils sont amenés à définir des orientations en fonction de ces idées reçues sur le langage et les langues (Yaguello 1988) et non nécessairement sur des données objectivées. Les décisions se prennent en fonction de principes, de valeurs, d’idéologies et de représentations sociales plus que sur des bases sociolinguistiques établies.

On pourrait avancer des considérations de même nature pour ce qui est des experts dont les recherches servent, parfois, à fonder les politiques linguistiques publiques. Les spécialistes sont, certes, tout à fait en mesure de proposer des décisions scientifiquement argumentées, mais il n’y a jamais une seule réponse possible à une même question, même si elle est fondée sur des faits et sur des données. Et les chercheurs sont aussi des citoyens, animés par des convictions et des valeurs qui les conduisent à privilégier tel ou tel domaine de recherche, telle ou telle formulation d’une problématique et telle ou telle forme de recherche (par exemple recherche-action), sans que ni les méthodologies de recherche ni l’honnêteté scientifique ne soient en cause : « Le fait de concevoir la recherche, l’enseignement universitaire, la formation professionnelle et l’information/intervention institutionnelle comme des activités conjointes et dont les fruits se nourrissent mutuellement impose d’adopter une posture conduisant, dans le travail du chercheur, à ne pas séparer les résultats produits de leurs processus de construction. Il impose aussi […] de situer clairement sa position lors de chaque prise de parole, écrit, intervention. » (Castellotti 2013 : 83)