Ethique ou morale de l'éducation

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On parle désormais plus volontiers d’Éthique que de Morale. Ce livre veut démontrer que ce changement de termes ne se réduit pas à un simple effet de mode. L’Éthique fait appel à une réflexion critique que la Morale ordinaire persiste à ignorer.
À partir de situations concrètes et quotidiennes, ce texte s’interroge sur les incertitudes de nos croyances, sur la transformation de nos mœurs, sur les conséquences éthiques des progrès techniques et scientifiques tout autant que sur les nouveaux visages d’une autorité qui a cessé d’être de droit divin. En toutes circonstances les choix éducatifs, qu’ils soient familiaux ou scolaires, se révèlent décisifs. Une forme de pensée unique se trouve aujourd’hui confortée par l’interdiction sournoise de s’opposer à l’avis de spécialistes de plus en plus nombreux et dont les compétences sont trop souvent autoproclamées. Nos libertés de penser et d’agir sont régulièrement compromises par des argumentations culpabilisantes qui renvoient les éventuels contradicteurs à leur prétendue ignorance ou inconscience.
C’est par l’examen final des implications de l’idéologie hygiéniste contemporaine, avatar moderne de la Morale ordinaire, que cet ouvrage prend toute sa dimension critique.
Daniel GAYET, agrégé de philosophie, docteur en sciences humaines et sociales, est professeur de sciences de l’éducation à l’université de Franche-Comté (IUT de Belfort). Il participe aux travaux du Centre de recherche en éducation et formation (CREF) de l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’éducation familiale et sur la scolarité.

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Date de parution 01 janvier 2009
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EAN13 9782849241516
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0188 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Éthique ou morale de l’éducation ?collection « Pensée »
Dans la collection :
L’amour pur hyperbolique en mystique musulmane, de Jad Hatem
La rosace : prolégomènes à la mystique comparée, de Jad Hatem
Al Biruni, un génie de l’an mil, de Laurent Herz
Les Trois Néphites, le Bodhisattva et le Mahdî, de Jad Hatem
L’homme et ses origines de Robert-Jean Victor
Satan : monothéiste absolu selon Goethe et Hallaj de Jad Hatem
© Éditions du Cygne, Paris, 2009
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-151-6Daniel Gayet
Éthique ou morale de l’éducation ?
Éditions du Cygnedu même auteur :
- Les relations maître-élève, Paris : Économica/Anthropos,
2007
- Pédagogie et éducation familiale ; concepts et perspectives en
sciences humaines, Paris, L’Harmattan, 2006
- Les pratiques éducatives des familles, Paris, PUF, 2004
- L’élève, côté cour, côté classe, Paris, Institut national de
recherche pédagogique, 2003
- L’école contre les parents, Paris, Institut national de recherche
pédagogique, 1999
- C’est la faute aux parents, Paris, Syros/La découverte, 1999
- École et socialisation, le profil social des écoliers de 8 à 12
ans, Paris, L’Harmattan, 1998
- Les performances scolaires, comment on les explique ?, Paris,
L’Harmattan, 1997
- Modèles éducatifs et relations pédagogiques, Paris, Armand
Colin, 1995
- Les relations fraternelles, approches psychologique et
anthropologique des fratries, Paris-Neuchâtel, Delachaux/
Niestlé, 1993Introduction
L’Éthique est à la mode et la Morale pourrait bien en
avoir pâti. C’est au point que la remise en vogue de la
Morale, par le biais entre autres d’instructions ministérielles
destinées aux enseignants, prend immanquablement une
dimension un peu rétrograde ou vaguement passéiste. Il est
désormais moins ringard – ou seulement plus moderne ? –
de passer pour un éthicien plutôt que pour un moraliste
quand il nous prend la fantaisie d’argumenter sur les valeurs
et principes qui gouvernent notre vie quotidienne. La cote de
la Morale est sans conteste en baisse et même peut-être
carrément en berne alors que celle de l’Éthique est à ce point
à la hausse qu’on peut aujourd’hui l’estimer florissante. Cette
situation est d’autant plus troublante qu’on n’aurait pourtant
aucune peine à la réduire à une simple querelle de mots. Car
enfin la morale et l’éthique n’ont-elles pas le même objet et
ne tiennent-elles pas des discours presque identiques ? Et
nous pourrions tout simplement penser que l’Éthique c’est la
morale avec des habits neufs. Si tel est le cas, alors oui, la
substitution de l’Éthique à la Morale n’est peut-être après
tout qu’une banale question de mode.
La vieille morale serait devenue moribonde à force
d’avoir abusé sans retenue de son pouvoir autoproclamé
d’injonction et de condamnation. Elle aurait cédé devant le
ridicule de sa prétention à vouloir contrôler tous les
moments de notre existence jusqu’aux plus intimes. Trop
longtemps acoquinée à la religion, elle aurait accompagné
son déclin et paierait le prix fort d’une alliance
compromettante en dépit de tous les efforts pour en
imposer une forme laïque. Serait-ce cette union qui l’aurait
5épuisée dans sa lutte acharnée contre toutes les formes de
plaisirs, fussent-ils les plus innocents ? À moins qu’elle ne
solde ses exigences trop féroces à l’égard d’une sexualité trop
normée ?
Quant à l’Éthique, elle paraît ne s’être jamais si bien
portée si l’on en juge par la place grandissante qu’elle
revendique et qu’on lui accorde ou bien par le souci général
de la mentionner en toutes occasions comme une
préoccupation nécessaire devant accompagner les moindres
innovations ou projets. Ce qu’on ne saurait confondre
hâtivement avec un quelconque renouveau de la morale
comme le pensent Renaut et Mesure (1996) pour qui « le
retour de la morale, qui date du milieu des années 80, a eu lieu à la
fois sur la scène intellectuelle et dans les débats de société ».
Supplantée par l’Éthique, la Morale apparaît gentiment
désuète comme le vestige d’un passé qui faisait peu de cas de
notre souci de liberté et de bien-être. L’éthiquement
discutable s’est lentement et peut-être irrémédiablement
substitué au moralement condamnable. L’aspect fluctuant de
l’appréciation éthique a progressivement remplacé la
radicalité du jugement moral.
L’Éthique est aujourd’hui conviée à se prononcer dans la
plupart des domaines de l’activité humaine. Les progrès de la
science font émerger de nouvelles questions et des
perspectives jugées audacieuses qui provoquent de très
nombreuses réticences et se heurtent à de non moins
nombreux enthousiasmes. C’est ainsi que l’Éthique est de
plus en plus souvent requise dans la formation des
professionnels tout comme elle est invoquée dans les
questions de société amplifiées par les médias. On voit se
multiplier, destinés aux Universités comme aux entreprises,
des cours d’Éthique, alors qu’auparavant les questions
éthiques n’étaient débattues qu’occasionnellement et de
façon marginale. Depuis peu sont même apparus des éthiciens
6professionnels. Ce qui amènerait à penser l’Éthique comme
une discipline à part entière dont la particularité serait de
couvrir et de juger toutes les autres disciplines. Voila certes
une position inconfortable qui exigerait pour être légitime
une sorte d’omnicompétence.
Or il paraît bien difficile de séparer l’Éthique d’un
domaine de connaissance particulier. Elle est omniprésente
dans la moindre recherche. Elle accompagne le chercheur
lorsqu’il s’interroge sur les implications de ses découvertes à
chaque fois qu’il touche à la question du respect de la
personne. Ce qui implique que nous serions tous éthiciens
dans la mesure où nous sommes tous capables de prendre
du recul sur nos connaissances et nos actions. Il y aurait
donc bien de la fatuité à se dire spécialiste d’Éthique puisque
chacun est a priori porteur de ses propres valeurs et est donc
habilité à se considérer comme un juge aussi légitime que
n’importe qui d’autre. Ce faisant, c’est aussi de l’« opinion
publique » qu’on parle. Compte tenu de la diversité de ses
objets, l’Éthique est transversale, elle est reliée à toutes les
activités sans pouvoir être aisément perçue et légitimement
définie comme un domaine spécifique.
Si le domaine de l’Éthique est d’un abord plutôt confus
c’est parce qu’il est mal délimité et c’est aussi parce que
personne ne peut sur ce sujet se prétendre moins expert que
quiconque. Le nombre de questions relevant de
l’Éthique semble illimité au point qu’on peut se demander
s’il peut même exister une seule situation éthiquement
neutre. Ce n’est pas non plus par hasard si on parle
aujourd’hui autant d’Éthique à propos des progrès de la
connaissance scientifique et de la maîtrise des techniques.
Puisque nous constatons qu’au fil des âges l’homme a acquis
des pouvoirs croissants sur la nature et sur lui-même, des
savants ne pourraient-ils pas encore être animés d’une sorte
de frénésie de puissance, de « complexe de
7Frankenstein » qui mettrait l’humanité en péril ? Le mythe de
« savant fou » est peut-être devenu obsolète dans ce temps
où la recherche est désormais devenue une affaire d’équipes,
mais il n’empêche que le développement de la science
(aujourd’hui surtout la biologie et hier plutôt de la physique)
fait naître de nouvelles interrogations sur le pouvoir de
l’Homme transformé en apprenti sorcier. La peur des
1ordinateurs qui sévissait dans les années 70 a disparu
lorsque les foyers se sont progressivement équipés mais cela
n’empêche pas qu’on soupçonne des machines de posséder
des pouvoirs occultes à mesure que leurs performances se
révèlent plus étonnantes. Une nouvelle peur gravite autour
de l’idée que nous pourrions être un jour manipulés par la
machine elle-même. Toutes les discussions sur le droit de
poursuivre certaines expériences, l’utilisation des OGM, ou
les conséquences du clonage humain par exemple, traduisent
une inquiétude certaine et s’accompagnent de verdicts
souvent sans appel. Autrement dit, une grande part des
réflexions éthiques porte maintenant sur l’incertitude de
l’avenir et sur les dangers que nous fait encourir
l’accroissement de notre puissance sur la nature.
Ces quelques remarques ne suffisent évidemment pas à
expliquer pourquoi le mot « Éthique » est aujourd’hui plus
volontiers utilisé que le mot « Morale ». Nous verrons que
cette ambivalence est une question récurrente et lancinante
qui va au-delà d’une simple mode de langage. Quand un mot
se substitue à un autre, même si cet autre n’est pas tombé en
désuétude, loin de là, cela signifie que d’autres valeurs se
sont imposées et qu’un autre regard sur l’homme s’est
développé au point de devenir consensuel.
1 La machine devient folle. Par exemple chez Stanley Kubrick avec le
film « 2001, l’odyssée de l’espace » (1968) ou chez Donald Cammel avec le
film « Génération Protheus » (1977).
8L’Éthique en effet repose aujourd’hui sur un consensus
mou. Celui-ci réfère à un petit nombre de principes : le
respect de la personne humaine, l’égalité des droits, le refus
de la violence, par exemple. L’articulation de ces principes
peut se décliner à l’infini jusqu’à en en révéler les
ambiguïtés : ça se discute sans qu’il soit toujours nécessaire
d’achever la discussion. Le consensus est mou, non
seulement parce qu’il conduit plus souvent à proposer qu’à
imposer mais surtout parce que ses limites sont elles-mêmes
floues. Argumentant sur les limites de la tolérance, l’Éthique
s’accorde fort bien de la diversité des opinions et préjugés de
chacun à la recherche d’un accord minimum. On aboutit
alors souvent à des propositions ambiguës qui laissent libre
court aux interprétations qu’on veut bien en donner.
L’Éthique respecte la liberté des jugements mais sous
condition d’une adhésion minimale au cadre consensuel. Le
conditionnel pourrait même être son principal mode verbal :
on devrait, il faudrait, on pourrait etc.
Interroger l’Éthique c’est tout à la fois en explorer le
champ explicite ou implicite et chercher à en tracer les
marges. C’est non seulement tenter de la différencier de la
Morale mais c’est encore se demander comment et pourquoi
elle concerne tous les aspects de notre vie fussent-ils les plus
intimes. Aux côtés de notre éthique personnelle qui regroupe
toutes les valeurs auxquelles nous sommes attachés, d’autres
éthiques plus formelles s’affichent sous forme de codes dans
des domaines aussi divers que ceux de l’information, de
l’économie, de la politique ou de la science. Cette éthique-là
est faite de réserves, de scrupules et se veut toute de
modération, de sagesse et de respect pour l’humanité en
général. Elle avance avec d’incessantes précautions un « oui
mais… » qui concède avec prudence la recevabilité de
certaines propositions ou de certaines actions. Mais elle nous
atteint aussi dans notre personne même en nous proposant –
tout en se gardant bien de vouloir nous les imposer – des
9règles de bonne conduite dans des domaines aussi divers que
celui du civisme ou de l’hygiène quotidienne. Au nom d’un
consensus qui se revendique comme un bon sens
élémentaire, une Éthique officielle composée d’idées toutes
faites connaît aujourd’hui un développement inquiétant qui
remet sournoisement en cause notre liberté de penser.
Pour mener à bien cette étude, les sciences de l’éducation
ont été un point de départ et, on le constatera par la suite,
une référence permanente, quoique non exclusive. Cette
focalisation aurait pu être tout autre et, d’une façon tout
aussi légitime, la réflexion sur l’éthique aurait pu s’initier à
partir de l’économie, de la physique ou de la biologie et s’y
référer en priorité avec la même pertinence. Les exemples ne
manquent pas de chercheurs qui, confrontés aux questions
posées par leurs contemporains, ont éprouvé le besoin
d’afficher publiquement avec une prudence variable les
positions éthiques auxquelles leurs travaux les avaient
conduits.
La toute première question était de savoir s’il n’était pas
trop prétentieux de traiter d’une notion à ce point
personnelle que je risquais de prétendre généraliser des
conceptions qui m’étaient propres. C’est cette même réserve
qu’exprimait déjà Olivier Reboul (1971) lorsque, dans son
petit livre sur la Philosophie de l’éducation, il se demandait en
conclusion si après tout ce n’était pas seulement de sa propre
philosophie personnelle de l’éducation qu’il avait parlé.
L’approche de l’Éthique que je propose sera forcément
subjective. Comment échapper aux incertitudes de l’opinion
dans l’analyse de domaines qui touchent à des valeurs ou à
des principes dont les fondements sont l’objet de
réajustements permanents ? À quel niveau se situer pour
accéder à un minimum indispensable d’objectivité pour
rester crédible ? Autrement dit : comment puis-je parler de
l’Éthique en général sans me référer à la conception que je
10m’en fais ? Bref, comment conjuguer une neutralité
nécessaire pour maintenir l’intérêt d’un éventuel lecteur et
l’inévitable parti pris qui accompagne la plupart de nos
jugements concernant la vie quotidienne. Or c’est peut-être
précisément cette dimension singulière qui constitue la
spécificité de l’Éthique et la différencie de la Morale.
La seconde question portait sur la difficulté de présenter
sur un sujet aussi vaste et imprécis une analyse unifiée et
cohérente. La multiplicité et la diversité des circonstances
impliquant une réflexion éthique sont telles qu’on se trouve
vite dépassé par le souci d’y trouver des points communs.
D’où la nécessité de sélectionner quelques situations et de
montrer qu’elles ont un caractère exemplaire. Il faudra aussi
expliquer pourquoi certains thèmes relèvent finalement de
l’Éthique (comme ce sera le cas pour le dernier chapitre qui
porte sur l’hygiénisme) alors même qu’on pourrait penser
qu’ils touchent à des domaines dont l’objectivité et la
neutralité ne sauraient être mis en doute. C’est pour des
raisons voisines qu’il faudra discuter du fondement de
certains consensus en montrant que bien des évidences
relèvent sans le savoir d’un domaine normatif forcément
fluctuant donc contestable.
Toute cette étude a consisté finalement à creuser l’écart
souvent trop ténu entre la Morale et l’Éthique et à accentuer
leurs différences peut-être jusqu’à l’outrance. Jusqu’à
dénoncer dans certains aspects de l’Éthique contemporaine
des implications, des contradictions et des prescriptions
voilées qui sont autant de résurgences d’une morale parfois
obsolète et toujours un peu honteuse de se reconnaître
comme telle.I. Éthique et Morale
Jadis la Morale s’enseignait aux écoliers sous forme de
leçons. Il est possible que la nostalgie de la vieille école les
restaure prochainement, soutenue par une opinion publique
sensibilisée à une prétendue déliquescence de l’esprit civique.
« Faire la leçon » se confond d’ailleurs toujours avec « faire la
morale ». Les instituteurs ont longtemps été considérés
comme les diffuseurs d’une morale républicaine capable de
rivaliser avec la morale religieuse. Le Code Soleil publié pour
la première fois en 1926, et sans cesse réédité depuis, avait
entre autres pour objectif de donner aux enseignants des
conseils et aussi des directives de vie allant même jusqu’à en
règlementer les aspects les plus intimes. Il était recommandé
aux jeunes instituteurs et institutrices de servir de modèles
par la rigueur de leurs tenues comme par la modération de
leurs attitudes et de leurs propos. Leur vie se devait d’être
exemplaire en toutes occasions et de ne pas susciter la
moindre critique qui aurait pu jeter le discrédit sur l’école
elle-même. Comment les autorités académiques
auraientelles pu accepter en 1950 qu’une institutrice soit mère
célibataire ? Et imaginerait-on aujourd’hui qu’on refuse à
cette mère célibataire de devenir institutrice ?
Dans le même temps étaient dispensés ailleurs des cours
de morale professionnelle qui se réduisaient à l’énoncé de
règles, de droits et de devoirs assortis, comme le Code Soleil
lui-même, d’informations sur la législation. Les manuels
d’éducation ménagère destinés aux jeunes filles ne se
contentaient pas de donner des recettes de cuisine ou
d’expliquer comment il fallait maintenir sa maison propre, ils
expliquaient aussi comment la femme devait savoir tenir sa
13place dans un monde où le pouvoir se déclinait
exclusivement au masculin. Les femmes avaient pour rôle
principal d’être les gardiennes de la sérénité des foyers.
Dans la perspective de l’Éthique au contraire, c’est la
responsabilité de la personne qui est mise en avant et au lieu
que des préceptes lui soient imposés, c’est à elle-même qu’il
revient en toute liberté soit de les suivre soit de les refuser.
Je conçois que cette distinction reste assez floue et, pour
illustrer la différence que j’établis entre Morale et Éthique, je
propose quelques extraits de textes montrant ce qui a pu être
emoralement prescrit aux femmes au milieu du XX siècle et
qui, au regard de nos valeurs actuelles reste éthiquement
discutable.
Mon premier exemple, que j’ai déjà cité ailleurs (Gayet
2004, p.15) est tiré d’un manuel d’éducation ménagère
diffusé vers 1930 et intitulé : « Pour faire le bonheur de votre
foyer ». Au sujet des dangers de l’alcoolisme, il est écrit
(p.200) :
« [La mère de famille] gardera près d’elle son mari et ses fils en
créant une ambiance agréable, en rendant l’intérieur de la maison
attrayant, en sachant organiser des distractions saines, et en ne donnant
pas à ses enfants l’habitude de boire du vin ou ‘une petite goutte’ ». Et
à propos de la conduite de la jeune fille (p.210) : « le
dévouement est la principale vertu des femmes. Leur c œur est fait pour
aimer ».
Le second texte est extrait d’un manuel scolaire
anglo2saxon d’économie domestique (1960) trouvé sur Internet .
« Faites en sorte que le souper soit prêt : Préparez les
choses à l'avance, le soir précédent s'il le faut, afin qu'un délicieux repas
l'attende à son retour du travail. C'est une façon de lui faire savoir que
2 Je ne saurais néanmoins garantir l’authenticité de ce document qui,
malgré de nombreuses références, n’indique pas clairement les sources.
Mais les prescriptions données, compte tenu de l’époque indiquée, me
semblent crédibles
14vous avez pensé à lui et que vous vous souciez de ses besoins. La
plupart des hommes ont faim lorsqu’ils rentrent à la maison et la
perspective d’un bon repas (particulièrement leur plat favori) fait partie
de la nécessaire chaleur d'un accueil.
Soyez prête : Prenez quinze minutes pour vous reposer afin
d'être détendue lorsqu'il rentre. Retouchez votre maquillage, mettez un
ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la
journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Soyez
enjouée et un peu plus intéressante que ces derniers. Sa dure journée a
besoin d'être égayée et c'est un de vos devoirs de faire en sorte qu’elle le
soit.
Si votre mari suggère l’accouplement : acceptez alors avec
humilité tout en gardant à l'esprit que le plaisir d'un homme est plus
important que celui d’une femme, lorsqu’il atteint l'orgasme, un petit
gémissement de votre part l'encouragera et sera tout à fait suffisant pour
indiquer toute forme de plaisir que vous ayez pu avoir.
Si votre mari suggère une quelconque des pratiques
moins courantes : montrez-vous obéissante et résignée, mais indiquez
votre éventuel manque d'enthousiasme en gardant le silence. Il est
probable que votre mari s'endormira alors rapidement ; ajustez vos
vêtements, rafraîchissez-vous et appliquez votre crème de nuit et vos
produits de soin pour les cheveux. »
Le point commun de ces textes est évidemment
l’affirmation du statut inférieur de la femme. Deux principes
essentiels de notre éthique y sont mis en défaut : le respect
dû à la personne humaine et l’égalité homme-femme. Les
conseils exprimés par ces deux textes nous paraissent
aujourd’hui désuets voire ridicules alors qu’au siècle dernier,
ils devaient encore être suivis par toute femme honnête. Ils
prétendaient décrire des devoirs auxquels les femmes étaient
tenues de se plier. On constatera que rien n’y est justifié. Des
propositions sont assénées comme autant de vérités
indiscutables. Mais il s’agit bien là, qu’on l’accepte ou non,
d’une morale, même si celle-ci nous semble dépassée. Les
principes se justifient seulement par l’intérêt : si une femme
15veut garder son mari, il faut qu’elle se soumette aux
impératifs d’une conduite qualifiée de bonne sans la moindre
explication. Bien que nous nous trouvions là très loin d’une
morale à caractère universel, il n’empêche que cette vision
désormais restrictive et caricaturale de la morale explique en
partie pourquoi un cours qui s’intitulerait « cours de
3morale » serait parfois perçu comme une curiosité un peu
désuète.
La définition que Le Robert donne de la morale est sur ce
point éclairante : « la morale est une science du bien et du mal qui
soumet la conduite de l’homme à des règles (devoirs) en vue du bien. Ces
règles de conduite sont considérées par ceux qui les pratiquent comme
valables de façon absolue. ». Cette définition appelle deux
remarques. La première porte sur la dimension subjective et
relativiste des termes. Les règles ne sont pas en soi éternelles
et universelles, elles ne le sont que pour « ceux qui les
pratiquent ». La seconde remarque porte sur l’utilisation du
mot « science ». Ce mot fait tout de suite problème. La
Science est l’objet d’un savoir alors que la Morale renverrait
à l’action ou à la croyance, elle serait de l’ordre du devoir.
On peut bien objecter que le savoir scientifique est lui
aussi contestable et se modifie ou se précise avec le temps, la
différence essentielle est que ce savoir-là se sait et se reconnaît
lui-même comme contestable. Qualifier la Morale, et cela
vaut aussi bien pour l’Éthique, de « Science », c’est lui
attribuer une fonction qu’elle n’a pas et qu’elle ne peut
absolument remplir. La Morale ou l’Éthique sont peut-être
des conditions de possibilité ou d’accompagnement de la
Science, elles ne sauraient se confondre avec elle.
Le mot « Morale » est de plus en plus souvent remplacé
par le mot « Éthique », considéré comme plus moderne et
moins contraignant. La différence entre les deux termes
3 Comme cela se pratique en Alsace et dans le département de la Moselle
en option à la place de l’enseignement religieux.
16semble minime et nul doute que la confusion soit parfois
totale. Mais s’il existe un peu partout des comités d’Éthique,
on n’imagine pas que puissent se constituer aujourd’hui des
comités de Morale. Une des raisons d’être de ce travail est de
montrer qu’il s’agit-il de bien autre chose que de modernité.
Les substantifs ne sont pas interchangeables à la différence
peut-être des adjectifs qui sont bien souvent synonymes. La
Morale se présente sous la forme d’une contrainte qui
s’impose au nom de l’humanité ou de la conscience
universelle de l’Homme. L’Éthique en revanche renvoie à
l’individu, elle postule la reconnaissance d’un droit au
bienêtre, à l’exercice plein et entier de la liberté même si c’est
sous réserve du respect de la liberté des autres. Ou bien
comme le précisait Paul Ric œ ur (1990), « on entre véritablement
en éthique quand à l’affirmation pour soi de la liberté s’ajoute la
volonté que la liberté de l’autre soit ». De la Morale à l’Éthique,
s’opère un renversement de perspective. À la priorité
accordée aux devoirs s’est substituée la priorité accordée aux
droits. Dans « Le capitalisme est-il moral ? » André
ComteSponville (2000) distingue l’ordre moral de l’ordre éthique.
Selon lui la Morale toucherait à ce qu’on fait par devoir en
mettant en oeuvre la volonté et l’Éthique concernerait tout
ce qu’on fait par amour ; l’Éthique mettrait donc en œ uvre
des sentiments que la Morale ignore. Conception fortement
marquée par le kantisme et une représentation du devoir
défini comme totalement désintéressé. L’idée générale serait
donc que l’Éthique s’accommode mieux de la liberté
humaine que ne le peut le faire la Morale.
Le terme « Morale » a pris souvent une connotation
négative, comme lorsqu’on prétend « faire la morale » ou bien
quand on soutient un « discours moralisateur ». Les textes cités
ci-dessus renvoient à des valeurs que nous pouvons juger
conventionnelles ou désuètes. Or derrière ces valeurs, on
n’aurait aucune peine à détecter la présence de notions
comme la faute, la culpabilité ou l’obéissance. Ce qui est
17ainsi véhiculé c’est donc une conception passive de la
personne pour qui les préceptes énoncés apparaissent
comme autant d’obstacles à notre liberté.
La Morale serait l’ensemble des règles qui nous
contraignent et auxquelles nous adhérons, tout en restant à
chaque instant théoriquement libres de leur désobéir. À
l’opposé ou en complément, l’Éthique serait une réflexion
critique sur la moralité des actions ou leur relative
immoralité. C’est pourquoi on parle par exemple de
« comités d'éthique » au sein des institutions scientifiques ou
des hôpitaux, lorsqu’on énonce le droit des malades. Plus
précisément, l’Éthique serait indépendante des traditions ou
même de toute idéologie. Elle reposerait sur un accord
4minimum établi à partir d’un libre dialogue entre les
personnes.
L’objet de l’Éthique
Il est vrai que l’étymologie ne nous est pas d’un grand
secours. En Grec le mot « ’ηθική» désigne ce qui concerne
les m œ urs ou la morale. Le mot «’ ηθος » peut être traduit par
coutume ou usage. D’où la dénomination d’Éthologie pour
définir ce domaine scientifique consacré à l’étude objective
des comportements animaux. L’Éthologie s’est étendue à
l’observation des conduites humaines dans les années 80.
L’Éthologie porte sur des faits observables, l’Éthique sur des
valeurs. Plus spécifique, la Déontologie désigne l’ensemble
des règles prescrites dans le cadre d’une profession. Le
participe « » signifie « ce qui doit être ». L’Éthique
renvoie aux m œ urs, et le grec « Éthique » se traduit en Latin
par « Morale ».
4 C’est bien l’adjectif « minimum » qui oppose le mieux l’Éthique à la
Morale. Par comparaison, la Morale est maximaliste en imposant un seul
ordre de valeurs.
18À la base de l’Éthique et de la Morale nous trouvons un
refus quasi-général d’accepter des conduites qui vont à
l’encontre de nos convictions quant à la dignité de la
personne humaine. Une des questions préliminaires est de
savoir si je peux accepter d’autrui une conduite que je
n’adopterais pas à son égard. Cette question touche au moins
à trois domaines différents. D’abord le domaine de l’action
qui me permet de distinguer ce qu’il faut faire et ce qu’il ne
pas faire. Ensuite le domaine de la parole qui différencie ce
qu’il faut dire de ce qu’il ne faut pas dire. Deux domaines qui
peuvent se confondre lorsque les paroles sont conçues
comme pouvant blesser autant que des actions. La violence
verbale par exemple peut se montrer aussi insupportable que
la violence physique. Enfin, en troisième lieu, le domaine de
la pensée qui sépare ce qu’il faut penser et ce qu’il ne faut
pas penser. Entre le penser et le dire la frontière est parfois
bien mince. Mais quel mal peut-il y avoir si l’on a de
mauvaises pensées et si l’on ne les dit pas ? L’Éthique a-t-elle
son mot à dire dans cette curieuse et pernicieuse notion de
« péché par pensée » avancée par la Religion ?
Ni l’Éthique ni la Morale ne peuvent être désignées
comme des « Sciences », encore moins comme des Sciences
humaines. En revanche les Sciences humaines proposent des
approches qui tentent d’expliquer comment se constituent
nos valeurs et les raisons pour lesquelles nous ne pouvons
nous y soustraire.
Ainsi pour la Psychologie, nous posséderions une faculté
spontanée, peut-être innée, d’éprouver des sentiments ou des
intuitions d’approbation ou de rejet face à certains actes. S’il
est relativement facile d’étudier dans le cadre d’une
psychologie du développement, comment se construit le
jugement moral (Piaget, 1932, par exemple), il demeure
difficile d’expliquer pourquoi il se construit et pourquoi il est
aussi différemment partagé. Dans une optique behavioriste,
19on devrait émettre les mêmes réserves. Dérivé d’émotions
primaires, notamment la peur, le sentiment moral serait le
seul produit de conditionnements successifs. En l’absence
d’une formation morale liée à une carence éducative,
l’individu deviendrait forcément délinquant. L’approche la
plus précise est probablement celle de la Psychanalyse.
L’instance morale est celle du surmoi, instance tardive
constitutive de la personnalité au côté du ça et du moi. Le
surmoi résulte de l’intériorisation des interdits parentaux ; en
ce sens il peut prendre un caractère sadique en nous
interdisant de réaliser nos désirs. Au terme de la période
œdipienne, le sujet devient progressivement lui-même son
propre censeur et prend le relais de l’idéal du moi. C’est ainsi
que nous reprendrions à notre propre compte des normes
auxquelles nous avons cédé uniquement par crainte et
auxquelles nous adhérons ensuite pour éviter les châtiments
que nous pourrions nous imposer, tels le remords ou le
repentir afférents à une culpabilité devenue insupportable.
Dans une optique sociologique, on constatera qu’une
société ne peut fonctionner que sur un système de valeurs
partagées. C’est même là une caractéristique de tout groupe
humain qui ne peut perdurer que sous réserve d’un
consensus permettant à chaque membre de se reconnaître et
de s’accepter. Les études sur les modes de fonctionnement
des groupes enfantins ou adolescents indiquent que des
valeurs sont automatiquement élaborées en commun et
s’imposent sous peine d’exclusion sociale (Gayet 2008).
L’éducation est le maître mot de la moralisation et se
confond avec la socialisation. C’est par l’éducation que
l’enfant accède d’abord passivement à un système de valeurs
transmises en premier lieu par la famille puis par d’autres
instances à vocation éducative, que ce soient la religion,
l’école et les autres institutions socio-éducatives ou encore le
groupe de pairs. Dans tous les cas, ces valeurs sont d’abord
imposées avant de pouvoir être éventuellement discutées.
20Dans la mesure où elles ne sont pas justifiées, elles peuvent
être considérées comme relevant d’un endoctrinement –
équivalent, dans le domaine social, du conditionnement, dans
l’ordre psychologique.
Les limites des Sciences humaines s’éprouvent dans leur
impossibilité d’expliquer in fine ce qui relève de la liberté du
sujet. Cette liberté échappe par sa définition même à une
connaissance totale qui éliminerait toute indétermination. De
ce que finalement nos conduites demeurent imprévisibles,
même si certaines d’entre elles restent plus probables que
d’autres, il s’ensuit que les raisons qui poussent chacun de
nous à adhérer à certaines valeurs ou à les rejeter demeurent
pour une large part inexplicables. Nous touchons là à un
malentendu fondamental entre les sciences humaines et la
philosophie. Or cette dernière prétend être seule à pouvoir
parler de Morale de façon tout à la fois raisonnée et
raisonnable. L’Éthique n’occuperait-elle pas la place tenue
traditionnellement par la Philosophie morale ?
Il se pourrait que la délicate distinction entre l’Éthique et
la Morale se situe là. L’Éthique comporte en effet une
dimension philosophique absente de la Morale ordinaire.
J’entends par « dimension philosophique » cette permanence
d’un questionnement sur la validité des options que nous
prenons. Les questions morales se posent à tout instant de la
vie. Nous ne pouvons pas en effet nous empêcher d’émettre
des jugements sur nos actions comme sur les événements du
monde, sur les pratiques de ceux qui nous entourent, celles
de nos voisins, etc. Ou bien on se contente de solliciter la
conscience morale du public en recherchant son adhésion ou
sa condamnation, ou bien on réfléchit sur le sens, la portée
et les limites des valeurs qui accompagnent nos actions ou
les actions des autres. Et cette seconde acception est bien
celle de l’Éthique.
Il ne s’agit donc plus d’énoncer des principes, ce que la
Morale fait fort bien depuis des siècles, mais de s’interroger
21sur leur fondement et leur cohérence. C’est pourquoi
l’Éthique se définit plutôt comme l’appel à une réflexion sur
la légitimité des valeurs auxquelles nous adhérons. La
pertinence d’une réflexion qui porte sur les valeurs n’est pas
du même ordre que celle qui prévaut dans les domaines
accessibles à une démarche scientifique portant sur des faits.
La spécificité de la démarche éthique correspond à la place
que la philosophie s’est toujours attribuée. L’Éthique des
chercheurs par exemple est à la fois au-delà et en-deça de
leurs compétences. En-deça, quand ils s’assurent de la
rigueur de leur méthode et de l’objectivité de leurs
démarches ; au-delà, quand ils mesurent les conséquences de
ce qu’ils ont pu découvrir. Dès qu’ils s’interrogent sur leurs
recherches, ils cessent d’être chercheurs en dégageant les
implications éthiques et philosophiques de leurs actions.
L’Éthique ne saurait cependant se réduire à une
philosophie morale. Elle comprend deux dimensions
précises. On y trouvera d’une part la recherche de ce qui est
bien dans le cadre d’une réflexion sur ce que doit être notre
rapport à l’autre. Et secondairement la recherche du confort
et du bonheur. Le premier point ne se distingue de la morale
ordinaire que par l’usage systématique d’une réflexion
approfondie qui définit, je l’ai souligné, la philosophie
morale. Le second point indique une tolérance souvent
récusée par des morales rigoristes. La recherche du bonheur
joue comme un élément pondérateur qui n’entre pas en
contradiction avec les règles de l’Éthique.
Dans cette optique, l’Éthique peut se définir comme une
oscillation entre deux niveaux. Au niveau maximal
correspondant à la morale la plus rigoriste, je définis comme
nécessaire un ordre de valeurs qui ne dépend pas des
personnes et auquel chacun doit s’astreindre. La priorité est
alors donnée au rapport à l’autre et, par conséquent à l’oubli
de soi. Au niveau minimal, je définis comme acceptable tout ce
qui n’est pas contraire à ma volonté et qui ne nuit pas à
22autrui. La recherche de mon propre bonheur est alors
parfaitement légitime tant que j’accepte de limiter l’usage de
ma liberté à la liberté des autres.
Ces considérations sur ce que peut être une éthique
personnelle m’amènent à distinguer cinq niveaux qui vont de
l’approbation la plus totale à la condamnation radicale
d’événements qui me sont extérieurs selon le tableau
suivant :
1. Ce que j’approuve + +
2. Ce que j’accepte +
3. Ce que je tolère 0
4. Ce que je désapprouve 
5. Ce que je condamne  
On pourrait avancer un tableau parallèle à partir des
sentiments accompagnant les actions dont je serais
moimême l’auteur :
1. Ce que j’accomplis avec fierté
2. Ce que j’accomplis par devoir sans en tirer de
fierté
3. Ce qui est éthiquement indifférent
4. Ce que j’accomplis avec une certaine honte
5. Ce que j’accomplis avec une grande
culpabilité
Ces deux tableaux présentent une échelle de jugements
qui peuvent être extrêmement variables selon les individus
quand bien même ils porteraient sur des situations
identiques. Des délinquants peuvent se montrer très fiers
d’avoir réussi à accomplir un forfait qui chez d’autres
23susciterait une forte culpabilité. Des actions semblables
déclenchent des appréciations discordantes. Il n’est pas
seulement question ici de ce qu’on a pu appeler « le sens
moral » dont chacun est pourvu à des degrés divers, mais des
fluctuations de la valeur éthique accordée aux mêmes
actions. Il est vrai que certains affichent une rigueur morale
qui les fait condamner ce qui reste acceptable pour la
majorité tandis que d’autres semblent n’avoir que peu ou pas
conscience de l’éventuelle immoralité de leurs actes. Mais
plus encore, « le sens éthique » peut d’autant plus
difficilement être apprécié objectivement que le sujet
luimême s’estime être le seul juge légitime de ses actions.
La transformation des idées au cours des dernières
décennies explique ce renversement de perspective.
Prétextant remplacer une morale ordinaire passive et
conventionnelle, s’est imposée une réflexion éthique à la
mesure de ce que certains appellent la société postmoderne.
La morale ordinaire était et est encore prescriptive sans
dimension véritablement explicative. Ou bien elle est
autotélique et autojustificatrice ; il faut suivre ses préceptes
parce qu’il faut les suivre, autrement dit : « c’est comme ça parce
que c’est comme ça ». Ce qui fait immanquablement penser aux
réponses parfois données par les adultes aux enfants quand
ils leur posent des questions embarrassantes. Ou alors cette
même morale ordinaire s’appuie sur une autorité. D’où la
référence automatique et obligée à ce qui est écrit dans la
Bible ou dans le Coran. La discussion des commandements
qu’ils viennent de Dieu ou de l’Homme est elle-même une
faute.
Or l’élévation du niveau culturel de la population ne
permet plus aussi facilement qu’on se dispense
d’explications. De moins en moins de gens acceptent
d’adhérer à ce qu’ils ne comprennent pas. Les sectes savent
bien quel confort et quel repos peut apporter aux plus
24fragiles la croyance selon laquelle une autorité extérieure
détient la vérité. Le gourou, comme le directeur de
conscience d’hier, nous soulage du devoir d’assumer seuls le
poids de nos responsabilités. En outre, nous montrons
davantage de réticence quand nos droits sont sacrifiés au
nom de nos devoirs. Derrière toute Éthique se dessine une
revendication d’autonomie. L’Éthique ajouterait donc à la
morale ordinaire, une demande de justification de ses
principes et l’exigence d’une reconnaissance primordiale de
nos droits. Son principe pourrait s’exprimer sous cette
forme : « J’accepte de me conformer à mes devoirs pourvu
que j’y trouve mon compte ».
À la différence de la morale ordinaire, l’interdit est défini
a minima. Ou comme l’écrit José Séknadjé-Askénazi (1998,
p.82) : « Aucune éthique ne peut fonder la règle sociale sur l’interdit ;
bien au contraire elle ne dérive l’interdit que de ce qui est à préserver ».
Le permis n’est plus délimité par l’interdit, c’est désormais
l’inverse : l’interdit est délimité par le permis.
Cette transformation des représentations est sans doute à
mettre en rapport avec l’évanescence du sentiment religieux.
Le recours à une autorité extérieure est de plus en plus
ressenti comme une atteinte à nos droits fondamentaux. La
religion dans les pays occidentaux, quand elle est encore
pratiquée, est devenue plus personnelle à mesure que chacun
s’estime poussé à établir par soi-même son propre code de
valeurs.
La Morale des philosophes
C’est donc à la philosophie morale que l’Éthique
s’apparente le plus ; et même dans le domaine scientifique, la
réflexion éthique repose sur une réflexion philosophique.
Dans l’histoire de la connaissance, les philosophes ont été les
premiers à s’interroger sur les fondements de nos valeurs.
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