Mammouth Tango

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C'est le Ministère qui le dit: les élèves étaient encore plus nuls en anglais en 2002 qu'en 1996. Très officiellement donc, le Mammouth, en plus de 20 ans, n'a pas bougé d'un millimètre jusqu'à aujourd'hui, d'où l'actualité de ce récit. Au cours d'une longue carrière, Jean-Louis Grenier a naïvement essayé de titiller la bête pour la faire avancer un peu, à des niveaux très divers: partout la même incommensurable inertie a bloqué les initiatives. Le récit est donc autobiographique: du nord de la France au Maroc, puis aux Alpes, de la Réunion à la Provence, ce voyage traverse aussi la tourmente de Mai 68.

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Date de parution 01 avril 2005
Nombre de visites sur la page 313
EAN13 9782296391574
Langue Français

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MAMMOUTH TANGO
Une vocation d'enseignant massacréeJean-Louis GRENIER
MAMMOUTH TANGO
Une vocation d'enseignant massacrée
L'Harmattan L'Harmattan KonyvesboIt L'Harmattan Italla
5-7, rue de l'École-Polytechnique 1053 Budapest, Via Degli Artisti, 15
75005Paris Kossuth L.u. 14-16 10124 Torino
FRANCE HONGRŒ ITALŒcgL'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-8040-7
EAN : 9782747580403A la mémoire de mes parents,
instituteurs d'autrefois.QUELQUES BONNES QUESTIONS
Sans doute ce métier se dévalorise, mais aussi, plus je le vois
malmené, plus je veux croire qu'un nombre sera là pour redonner foi
et espoir. Mais quand la recherche pédagogique sera-t-elle ouverte
aux gens du non-savoir universitaire, à ces gens qui se salissent les
mains au contact souvent douloureux de leurs mômes paumés, quelle
que soit la richesse de leur famille? Quand la déontologie et la
finalité du métier d' instituteur seront-elles vraiment discutées par
lui-même et non par l'intermédiaire de celui qui, dans l'échelle
sociale, politique ou syndicale, a su "grimper" ? Voulons-nous
vraiment nous prendre en charge? Quand cesserons-nous d'être
infantilisés par notre hiérarchie administrative et syndicale, qui nous
protège mais sait nous garder innocents et inefficaces. Peut-être
estce nous-mêmes qui sommes en partie responsables de notre
déconsidération?
Lettre d'un lecteur, D. Durand,
Le Monde, Dossiers et Documents,
octobre 1985.CHAPITRE I
AU CHARBON!
Hervé Hamon et Patrick Rotman et la rumeur publique ont
raison: ce n'est pas le métier que j'ai choisi, ce sont les vacances.
Ma vocation pédagogique a eu pour fondement le plus sérieux la
randonnée en montagne ou la croisière au large.
Je ne plaisante pas. Je peux le prouver. Mes options se sont
affirmées très tôt. Mes parents n'ont pas oublié ma demande ferme
d'inscription à l'école de bergerie de Rambouillet, après le premier
bac. Je ne me souviens plus très bien pourquoi il n'y a pas eu de
suite. L'année suivante je faillis persévérer dans la préparation à
Marine Marchande. C'était ou la cabane de berger ou la passerelle
du navire. Mais certainement pas le confmement à vie dans une salle
de classe... Je sortais d'en prendre.
Moyennant quoi, depuis plus d'un quart de siècle, je fais
l'enseignant. Mais pour la grande vocation pédagogique qui m'aurait
guidé vers ce métier, voyez Zazie.
C'est vrai, je ne me rappelle pas pourquoi en fait j'ai abandonné
l'idée de la bergerie. Mais je ne chercherai pas. Ce livre dira ce qui
me reste "après que j'ai tout oublié", ou presque, soit ma "culture"
d'enseignant après 28 ans. Il sera impressionniste. Parce que, au
bout du compte, ce qui me reste, c'est bien l'impression que ça m'a
fait et qui fait que je suis l'enseignant que je suis.
Dans cet inventaire de souvenirs, d'expériences, d'anecdotes il y
aura donc nécessairement des inexactitudes. Elles ne seront, j'espère,
pas volontaires; mais dues à une mémoire défaillante avec l'âge,
l'éloignement. Dire les faits sans tricher, mais ne pas oublier nonplus de rester subjectif; l'image qui me reste est aussi une réalité,
que je voudrais dire.
Mon premier poste d'enseignant, ce fut le lycée de Loo.dans le
Pas-de-Calais. J'étais ravi. Né et élevé dans le Sud-ouest, j'avais,
croyant élargir mes chances, demandé tout poste situé grosso modo
en région montagneuse dans les Pyrénées, les Alpes ou le Sud du
Massif Central.
Résultat: les terrils et le climat enchanteur du Nord. Je n'en fis
pas une affaire mais je découvris, à l'occasion de ce premier contact,
un peu rude, avec l'institution, deux anomalies qui me rendirent
perplexe.
Ceux de mes condisciples qui avaient limité leurs vœux à leur
région d'origine se retrouvaient tous dans le Sud-ouest, à quelque
distance de la ville universitaire, mais enfin dans un pays vivable,
produisant du soleil et du vin. Il me semblait que le raisonnement
administratif, et j'ai pu le vérifier depuis, était: celui-ci est prêt à
voyager, autant l'envoyer dans le Nord combler la pénurie.
La prime à la stabilité, à l'immobilité, un des premiers
principes de l'Education Nationale, venait de m'être révélée. Je
vérifiai plusieurs fois au cours de ma carrière que l'important était
de "faire son trou". On héritait alors des meilleures classes, salles,
horaires - voire de la considération de l'Administration. D'ailleurs,
au sacra-saint barème d'attribution des postes, figure une rubrique
"stabilité dans le poste" qui apporte bon nombre de points à
l'occasion d'une demande de mutation. Encroûtez-vous et nous
vous récompenserons. Limitez votre expérience de la vie, déjà bien
maigre, même sur le plan géographique et nous vous en saurons
gré. En étant à peine jésuite, on peut bien sûr prétendre qu'il s'agit
précisément d'inciter les stables au départ. Etant resté longtemps
dans un poste, ils auront plus de points pour en obtenir un autre...
Dans les faits, pour l'obtention d'un poste convoité, dans le Sud par
exemple, celui qui aura, par curiosité intellectuelle, bourlingué
dans plusieurs postes se trouvera désavantagé par rapport à celui
qui sera sagement resté 15 ans attaché au même piquet.
La deuxième chose dont je m'étonnai un moment, ce fut ma
mention "passable", c'est-à-dire "minable", au CAPES oral. Mes
conseillers pédagogiques, qui m'avaient guidé lors de cette année de
12formation, étaient au jury, assesseurs de l'Inspecteur Général. Après
les leçons que je fis devant deux classes, il m'assurèrent que la seule
hésitation que l'on pouvait avoir était entre mention "Très Bien" ou
"Bien". Je récoltai "Passable". Surprise de tous, sauf de mon père,
qui, instituteur laïque et obligatoire, me suggéra une explication.
Depuis des années il avait des rapports tendus avec une dame de ses
collègues, Mme L. Ils enseignaient tous deux dans les classes
primaires d'un grand lycée de la ville. Or, il se trouvait que, au
"Petit lycée", les enfants de notables, de médecins, de négociants,
etc., réussissaient miraculeusement mieux que les enfants de
femmes de ménage - tiens donc! Mais dans une classe seulement,
celle de Mme L. Ni mon père, ni ses collègues, ne mâchaient leurs
mots. Or Mme L. était l'épouse de l'Inspecteur Général d'Anglais,
président de mon jury...
C'est ainsi que je me retrouvai dans le Pas de Calais, ma
mention "minable" équivalant à un billet de route.
Je pensais que le favoritisme ou les basses vengeances étaient
le propre du privé que je voyais comme une sorte de jungle où tous
les coups étaient pratiqués; mais l'objectivité, la justice dans le
service public me paraissaient intouchables. Je connaissais le
caractère aléatoire des examens, le facteur chance, l'incertitude de
la notation, mais je ne mettais pas en question son impartialité
aveugle. J'enrageais et je méditai, avec une fureur de jeune chien,
de mordre en retour, inventant des façons diaboliques de me
venger... bien sûr jamais mises à exécution.
Ce fut d'ailleurs la seule fois de ma carrière, jusqu'à ces
derniers temps, que je fus témoin d'une injustice délibérée dans
l'enseignement public. Aveugle, mais impartial. Jamais je n'ai vu
les résultats scolaires, les passages dans les classes supérieures, les
admissions aux examens être consciemment influencés par la
classe sociale ou la race d'appartenance. Les fils de notables,
médecins, notaires, etc., redoublaient comme les autres... Dans ce
cas-là tout au plus pouvait-on parfois déceler un peu de secrète
jubilation chez les enseignants, dont les enfants généralement
marchent bien à l'école? Mais rien qui infléchisse la décision.
Tout au plus un petit sentiment de revanche. Bien sûr, des
conditions sociales défavorables ont souvent incité les enseignants
13à la bienveillance, sans excès. Tenter de corriger les inégalités de
chances au départ, c'est notre rôle, tout le monde l'admet.
Sur ce plan-là donc, je crois que c'est l'honneur des enseignants
d'avoir ignoré les pressions du milieu social. C'est aussi le propre
d'un service public: sa relative indépendance des contraintes locales
a été jusqu'à ce jour, la garantie d'une impartialité certaine. Les
partisans d'une privatisation et d'une décentralisation poussée
feraient bien de compter leurs sous et leur influence avant de
détruire l'édifice.
Je partis donc pour le Pas de Calais. Deux ans auparavant, en
route vers l'Angleterre, j'avais traversé par le train le bassin minier.
C'était un petit matin orange et sale; jusqu'à l'horizon bouché de
monstrueuses chenilles de ferraille vautrées sur les terrils
innombrables. Le noir partout. Pour le paysan du Sud-ouest que
j'étais, l'enfer...
Je dis à ma femme: "on n'est pas sûr de grand-chose, mais au
moins je sais que jamais je ne vivrai ici". Deux ans après, j'y étais.
Le lycée, qui venait d'ouvrir, était remarquable. Un gros sucre
morne posé à la limite de la ville, au bord d'un champ de
betteraves. Autour, de la boue, liquide 6 mois par an. Sur le mur
Nord, revêtu d'une céramique pâlichonne, l'eau glissait comme sur
un fond de pissotière. Dans la cour, les élèves apportaient, à leurs
chaussures, la boue betteravière.
Lorsque je découvris l'horreur, je ne pus retenir un
haut-Iecœur. Ainsi c'était là ce que l'époque pouvait produire comme lieu
d'initiation de sa jeunesse à la vie! Plus égoïstement, c'était là que
j'allais passer mes journées, sorte de dame pipi de la culture... Moi
qui rêvais d'océans et de neiges vierges, ou du moins, en attendant,
de campagne verdoyante!
Mais j'allais découvrir mieux. Nombre d'élèves se plaignaient
assez souvent de maux de têtes et me demandaient de fermer les
fenêtres... pour ne pas laisser entrer l'air du dehors. Je compris
bientôt pourquoi. A 700 m au vent, une grosse usine de produits
chimiques dégageait des fumées tellement toxiques que les arbres
crevaient dans un rayon de 200 m. Mieux, toute habitation était
interdite à moins de 500 m. Lorsque le vent soufflait du sud-ouest,
chose très fréquente en hiver, les vapeurs nitreuses mêlées au
14brouillard baignaient le lieu choisi pour l'épanouissement des
enfants. Incroyable!
Révolté par une telle absurdité, je demandai pourquoi le lycée
n'avait pas été construit à l'ouest, à quelques kilomètres de là, dans
les bois et les champs où l'air poussé par les vents dominants était
celui de la Manche. La grande majorité des élèves venait des
divers corons par autocars; le problème de l'éloignement ne se
serait pas posé. La raison était "administrative". Le lycée devait
être construit sur le territoire de la commune: ailleurs c'étaient
d'autres communes, rurales, petites, n'ayant pas droit à un beau
lycée comme ça. Que le lieu soit éminemment malsain ne suffisait
pas pour dépasser le découpage administratif au bénéfice des
poumons des enfants. Il n'y avait bien sûr pas d'espace pour les
terrains de sport: priorité à la betterave. Je venais d'Angleterre où
j'avais passé une année dans une école entourée de verdure et de
tout ce que l'on peut imaginer comme terrains de cricket, football,
rugby, tennis, etc., ce qui n'était pas une exception. Je ne
comprenais pas.
Ce que je ne comprenais pas non plus~c'est que mes collègues
ne s'en indignaient pas. Ils acceptaient. Un lycée en France c'était
ça: c'était à prendre ou à laisser. Une usine à bachot aussi laide
qu'une usine à boulons. D'ailleurs, les efforts que nous fimes pour
faire un peu de sport entre collègues eurent un résultat dérisoire.
J'ai le souvenir de soirées dans un gymnase sale et glacial (la
municipalité ne voulait pas donner de charbon pour la chaufferie,
dans le Pas de Calais !) où nous attendions en vain d'être assez
nombreux pour monter une équipe de... basket!
Je n'ai de cette époque que des souvenirs diffus. Je n'étais à
vrai dire pas impliqué, et j'avais décidé de ne pas l'être. Cette
nomination-sanction ne me concernait pas vraiment. Ce pays
invivable, c'était le placard noir où l'on m'avait enfermé pour un
temps: il serait le plus court possible.
Moi, mes rêves, ma vraie vie étaient, seraient ailleurs. Sur
mer, par exemple, dans mon vieux bateau de croisière rafistolé,
sans moteur, avec lequel j'avais déjà bataillé seul, la nuit, au large.
En montagne, où plus c'était dur, long, froid, inconfortable,
meilleur c'était.
15De toute façon, pas dans cet environnement pourri créé par
une humanité incompréhensible dont je ne me sentais nullement
solidaire. Je ne restais pas insensible à ce qui me fut révélé à Loo.
du système scolaire, du métier d'enseignant, des élèves. Mais ces
impressions restèrent à la périphérie, mes véritables intérêts étant
ailleurs, sur tous les plans. Je commençais ma carrière en
irresponsable: j'étais donc une graine de véritable enseignant.
D'ailleurs qu'avait-on fait pour me responsabiliser? Quelle
formation pédagogique avais-je reçue?
En 1959 c'était une franche rigolade. L'année passée au CPR1
visait exclusivement à apprendre à reproduire des techniques
d'enseignement stéréotypées, normalisées, codifiées, minutées.
Vous avez droit à 5 minutes pour le "point de grammaire", à placer
après le commentaire, avant la traduction qui ne saurait prendre
plus de 6 minutes et demie. Lire les instructions officielles de
l'époque ça n'est pas triste. Napoléon pas mort.
Mais que savions-nous des mécanismes d'apprentissage de
l'enfant, des processus d'acquisition d'une langue étrangère, des
méthodes, des phénomènes de groupe, de l'animation, des
problèmes psychologiques liés à la prise de parole en langue
étrangère, des objectifs mêmes que l'on poursuivait, des méthodes
d'évaluation? Rien - strictement rien. Je m'aperçois qu'il est temps
de vous dire que j'étais censé enseigner l'anglais. Ça, moi, je le
savais déjà, mais par contre on ne m'avait pas dit ce qu'enseigner
voulait dire, ou du moins quels problèmes ça pouvait poser!
Ces inquiétudes je ne les avais pas, bien sûr, mais alors pas du
tout. Et je le devais en partie à mes excellents conseillers
pédagogiques, l'un surtout - hommage lui soit rendu ici - qui, sur
le plan de la technique pédagogique, m'avait donné des certitudes.
Il se donnait entièrement à sa tâche. Avant le cours il me disait:
"Je vais leur rentrer dedans". Il Y allait comme un pilier de rugby,
Sud-ouest oblige, et ressortait en sueur, vanné, mais content: "Ils
avaient parlé".
1 Centre Pédagogique Régional.
16Entraînés, stimulés, fouaillés par sa fougue et par son
humour, ils ne pouvaient rester sur la touche. Quelques années
plus tard je devais apprendre que mon modèle avait cessé
d'enseigner... il était devenu censeur, épuisé. Cette technique
d'entraînement des masses bien rodée, faisant une place
judicieusement calculée à la récitation de la leçon, phonétique,
présentation du vocabulaire, lecture du texte, questions sur le
texte, point de grammaire (avec deux exemples pertinents, deux,
pas plus, inventés par les élèves et copiés sur le cahier), traduction
et lecture par les élèves, sonnerie, me paraissait irréfutable,
appliquée avec passion par quelqu'un que j'admirais et qu'aimaient
les élèves, conforme à ce que j'avais moi-même vécu pendant mes
années de lycée, et, de plus, conforme aux instructions officielles.
Pourquoi me serais-je posé des questions? Il Y avait bien sûr
quelques conférences pédagogiques au CPR, dont j'ai perdu tout
souvenIr...
Cette façon d'enseigner était-elle efficace? Personne ne
semblait s'en inquiéter sérieusement, et moi certainement pas. Elle
était, avait toujours été... c'était l'anglais au lycée. Est-ce que ça
marchait? Mais qui était donc chargé de répondre à cette
question? Ceux pour lesquels ça avait très bien marché, puisqu'ils
étaient devenus profs d'anglais, voire inspecteurs; donc ça
marchait, et même très bien, rompez!
Ainsi je reproduisais; j'étais payé pour. Et même j'essayais de
le faire bien. Là c'est la faute à un virus qu'on attrape dans un
milieu "instituteurs ruraux Troisième République" où l'instituteur -
secrétaire de mairie était une sorte de Saint-Louis moderne,
distribuait équitablement les tickets de rationnement pendant la
guerre, apprenait le solfège aux uns le jeudi matin, le saut à la
perche aux autres l'après-midi, se sentait responsable globalement
de l'élévation générale de la population du village. Et ce n'était pas
plus mal...
J'étais donc consciencieux et irresponsable. Pas de paradoxe
là-dedans. De nombreux enseignants ont vécu ainsi de longues
années dans la sérénité. Mes élèves en général m'aimaient bien, et
moi aussi. C'est là probablement ce qui a tout gâché. J'aurais pu
vivre tranquille. Il faut dire, pour ne pas tricher, que j'avais en moi
17une certaine prédisposition à enseigner. C'est du moins ce que
disaient mes parents, qui l'attribuaient d'ailleurs en grande partie à
mon goût du bavardage. Je crois aussi que j'aimais sincèrement
intéresser: ce qui se produit lorsqu'un enfant se donne, s'éveille,
s'applique, comment dire, est entièrement présent à ce qu'il fait,
c'est un peu le monde qui commence, pur. L'intérêt d'un enfant est
contagieux. Sa reconnaissance gratifiante. C'est bien connu; mais
moi je le découvrais. Je me souviens surtout des sixièmes et
cinquièmes des CES 1.Car j'ai oublié de vous dire que bien qu'étant
nommé au lycée de L... j'étais chargé aussi d'angliciser les enfants
des CES annexes de B Les-Mines et de M... , distants de 5 et 12
kilomètres. Comment m'y rendre, par exemple en sortant à 10 h de
L... pour commencer à 10 h 10 à M... en l'absence de transports en
commun? "Débrouillez-vous" m'avait dit le proviseur, un grand
jaune coincé mais ambitieux, qui, comme souvent les grands
timides, piquait de temps à autres des accès de fureur totalement
déplacés et qui n'avaient par-là strictement aucune efficacité.
"Vous avez une voiture". Parlons-en! Une vieille Fiat Balilla, ça
ne dira rien à personne forcément, un modèle années 30, première
voiture, disait-on, avec quatre vitesses et freins hydrauliques, mais
dont le démarreur avait depuis longtemps rendu l'âme. Je ne
pouvais la garer que le nez vers le bas d'une pente, ou bien je
devais la mettre en marche à la manivelle, en dosant avec doigté
l'ouverture du starter à l'aide d'un fil de fer traversant la calandre, à
condition d'avoir trouvé une pierre ou un bord de trottoir pour
l'immobiliser, car le frein à main ne marchait pas non plus; et
avec 620 F de salaire mensuel pour vivre à deux, il n'était pas
question de le faire réparer. D'autant qu'on ne trouvait plus
beaucoup de pièces.
Pendant un an donc, je dus tourner ma manivelle ou me
laisser doucement descendre le long de pentes imperceptibles,
souvent poussé par les élèves qui adoraient... Si ma voiture était
tombée définitivement en panne, il n'y avait pas de solution
prévue. ..
1 Collège d'Enseignement Secondaire
18Quand j'arrivais dans la cour arrachée au terrain vague qui
entourait une énorme usine de produits chimiques, à M... , il
flottait souvent au ras du sol, rabattues par le brouillard, des
vapeurs jaune roux, assez belles, dont on me dit qu'elles étaient
nitriques (ou nitreuses ?). Enfin plutôt infectes à respirer.. . Nous
entrions dans les bâtiments préfabriqués - provisoires... Et là,
souvent, une sorte de miracle se produisait. Dans ces conditions
minables, malgré tout, malgré le collègue fou qui hurlait derrière la
mince cloison Ge n'invente pas: il avait déjà été interné), il se
passait quelque chose: on pourrait parler de joie d'apprendre, de
curiosité, d'application, de sérieux, de fraîcheur d'enfants aussi.
L'intérêt des petits sixièmes et cinquièmes pour une langue
étrangère est toujours très vif. Il est très difficile de parvenir à les
en dégoûter. Mais enfin dans la majorité des cas, vers la seconde
c'est à peu près réussi. Maintenant prenez des enfants de mineurs,
élevés à la dure, francs, honnêtes, bosseurs, qui en veulent aussi
parce que l'école c'est l'issue de secours, et l'application redouble.
Et gentils avec ça. Je n'oublierai jamais cette inscription au tableau
à la veille de Noël... en anglais et avec des fautes. " Santa Claus,
1
bring a new car for Mr Grenier"
Au lycée les élèves arrivaient tôt dans la nuit d'hiver, dans de
longs autobus sales. Ils restaient là toute la journée; en classe, en
permanence, ou dans la cour maculée de boue. Rien n'était prévu
pour la détente, l'agrément, le confort, pas même un préau pour
abriter de la pluie. Le soir ils regagnaient dans la nuit retombée
leurs corons sinistres, où, heureusement, souvent, la chaleur
humaine ne manquait pas. Plus conscients, ils avaient perdu pas
mal du sens de l'humour des petits de M... : on l'aurait perdu à
moins. En fait les profs de français en lisant leurs copies étaient
frappés de l'attirance qu'exerçaient, en littérature, les personnages
de suicidés sur nombre d'entre eux. Si, pour un méridional, ils
étaient un peu lourds parfois, leur application, leur sérieux étaient
souvent impressionnants. Ils faisaient ce qu'on leur disait de faire,
et du mieux possible. Etonnant!
1
« Papa Noël, apportez une nouvelle voiture à M. Grenier. »
19Et cette application, cette confiance que vous font des gamins
gentils et tristes, et courageux, ça finit par devenir contagieux et
par laisser des traces, même sur un jeune enseignant irresponsable
et dont la vie est, ou plutôt sera sûrement ailleurs que dans ce pays
de boue et de pluie, de champs de betteraves où poussent aussi les
usines, sûrement ailleurs que dans des bâtiments laids et mornes où
l'on enfermait des enfants. Pour moi ce serait ailleurs, c'était
certain. Mais eux? Ils étaient bien là, eux, prisonniers, coincés. Au
moins ne pas leur faire perdre leur temps, tenter de compenser,
d'être efficace, d'intéresser, d'amuser, d'éveiller, d'entretenir,
d'alimenter cette curiosité, d'amener un peu de vie, de leur donner
quelques chances d'en sortir, les aider un peu au passage...
Attitude pas forcément altruiste, car ce que vous leur donnez, ils
vous le rendent en confiance et en amitié.
C'est ainsi que, de façon inattendue, je sentis poindre en moi
un petit sentiment de responsabilité tout nouveau, qui certes
n'atteignit pas des sommets bien élevés. Mais, tant qu'à faire des
cours d'anglais devant les élèves, je commençais à me sentir tenu
de les faire un peu bien, par respect pour eux.
Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas en train d'écrire mon
panégyrique. Ma conscience professionnelle naissante n'allait pas
jusqu'à m'empêcher d'arriver assez souvent en retard, ou avec des
cours très approximativement préparés. En classe, je me donnais à
ce que je faisais, par penchant naturel autant que par sens du
devoir - mes fameuses" prédispositions".
Ce qui me paraît remarquable, c'est que cet intérêt naissant
pour mon métier n'était ni le résultat de ma formation
professionnelle, à peu près inexistante, ni l'effet naturel des
conditions de fonctionnement offertes par l'Education Nationale,
qui étaient exécrables. C'est plutôt en réaction contre ces
conditions que germait, sans que j'en sois aussi conscient
qu'aujourd'hui, une envie d'être vraiment utile aux élèves. Attitude
machiavélique du Ministère? Se pourrait-il qu'il eût basé aussi
longtemps sa stratégie sur l'équation "pas de formation
pédagogique + lycées invivables = naissance de vocations
d'enseignants" ?
20De mes collègues je me souviens peu. Nous n'avions que très
peu de contacts. Tous jeunes, presque tous également déportés,
nous ne savions absolument pas ce qui se passait dans les classes
des autres et n'avions pas envie de le savoir, de peur qu'ils ne
viennent mettre leur nez dans la nôtre; nous n'étions pas tellement
sûrs de bien faire...
Me sentant doublement extérieur, géographiquement et de par
mes intérêts profonds, je les imaginais plus motivés et sérieux que
moi. J'étais aussi impressionné par ce que représentait de science
un prof de maths, de physique ou de grec. Après tout, à peine cinq
ans auparavant j'étais de l'autre côté de la barrière et la distance qui
me séparait alors de mes maîtres me paraissait immense. Je me
trouvais maintenant en parallèle, et je n'y croyais pas tout à fait. Ils
en savaient sûrement plus dans leur domaine que moi dans le mien.
Et je les traitais au début comme je traitais les autorités, censeur et
proviseur, avec une déférence qui n'était que l'envers d'un vague
sentiment de culpabilité. C'est à l'occasion des mouvements de
grève qui agitèrent cette année-là les lycées que j'eus un début de
révélation de la face cachée de certains de mes collègues.
Enfin un mot d'ordre de grève dure, illimitée, devant
1,déboucher sur une grève des examens, fut lancé par le SNES et
massivement suivi dans les lycées et collèges! Une forte
majorité de collègues tint des réunions enflammées: la
revalorisation de la fonction, l'amélioration des conditions
d'enseignement, etc. étaient au bout du combat! La majorité des
établissements grévaient dur. La victoire était possible...1orsque
l'état-major syndical se dégonfla brusquement et... demanda la
reprise du travail sans aucune garantie sérieuse du côté de l'Etat.
J'ai bien sûr oublié les détails techniques, mais ce que je n'ai pas
oublié c'est le sentiment d'incompréhension, d'écœurement, qui
nous saisit; nous ne fûmes pas les seuls, à tel point que de
nombreux lycées décidèrent de passer outre le mot d'ordre
syndical et de poursuivre la grève. Lens continuait! Et Douai, et
beaucoup d'autres du Nord et d'ailleurs. Nous l'apprîmes le
1
Syndicat National de l'Enseignement Secondaire
21matin. Il fallait une réunion immédiate à 13 h pour une décision
collective claire dans un sens ou dans l'autre.
Elle eut lieu. Nous étions... trois. Les autres dirent que 13 h
ça dérangeait, que c'était l'heure du café et qu'il fallait savoir
respecter les priorités. Esquive, bien sûr, façon détournée
d'accepter la reprise. Pour certains oui, évidemment. Mais le plus
intéressant, c'est que nous eûmes l'impression gênante que, pour
d'autres, ce fut au fond, vraiment, l'attrait du café de midi qui
l'emporta. Je veux bien dire l'envie de la tasse de café chaud,
l'atmosphère du bistrot, l'habitude de cette pause entre collègues,
la causette, que sais-je? La molle satisfaction immédiate d'une
routine gentiment conviviale, pesa plus lourd que l'urgence d'une
prise de décision dans une lutte syndicale très sérieuse. Cela
nous parut... incroyable. Je dis nous car nous étions trois, dont la
secrétaire de section, une Ch'timi pure race, élevée dans
l'atmosphère des grandes grèves de 48. Son père y avait trouvé la
mort. Elle pouvait, à l'occasion, se passer de café.
L'année devenait longue. Nous habitions un village rural
extérieur au bassin minier. L'air y était meilleur, sauf par vent d'est
où le linge étendu devenait gris. Les gens y étaient chaleureux,
gais, simples - heureusement, car le décor donnait envie de se
pendre. Certains passèrent à l'acte: il y eut deux pendus en 9 mois
au village.
De la fenêtre de la maison d'école que nous habitions, on
voyait une route perpétuellement noire et humide qui menait aux
champs de betteraves. Le regard vide d'un énorme œil-de-bœuf
percé dans la tour de l'église de béton gris nous fixait
perpétuellement, sans nous voir. Etrange sentiment que Dieu était
dans le coma. L'animation était donnée par les trois autobus beige
sale de la mine qui s'arrêtaient à la mi-journée devant l'église. Il en
sortait des hommes noirs et courbés qui se dispersaient aussitôt.
Certains s'arrêtaient pour pisser le long du mur ouest de l'église,
vert d'humidité. Puis ils montaient lentement la route bombée et
luisante. La place était de nouveau vide.
Pourtant il se passait en moi quelque chose d'étrange: moi,
l'amoureux du soleil, de la nature à l'état pur, des grands espaces,
je ne restais pas insensible à la poésie de ce Nord crasseux,
22surpeuplé, bouché. Quelle contradiction! Je ne l'admis que
progressivement, en cachette de moi-même. Vision d'un puits de
mine et du mouvement étrange de ses roues folles, dans un
demijour de forge, au petit matin! Puissante laideur d'une rue bordée de
corons noircis; degré zéro de la beauté - mais pas médiocre. Plus
la nostalgie, qui vous pénètre comme le crachin et la suie. Et puis
un pays qui ne triche pas, avec des gens francs, directs, gais,
chaleureux, énergiques. C'est bien connu et c'est vrai.
Bon, tout ça c'était très bien, c'était le petit supplément de
poésie et de littérature, mais ça ne correspondait pas à mon projet
de vie. J'entretenais ma forme physique en courant dans les
sentiers détrempés. Je découvris à cette occasion que les seuls
espaces qui échappaient à la betterave étaient les forêts privées,
clôturées, ce qui me révoltait, et je jouais à cache-cache avec les
gardes-chasse, ou bien les cimetières militaires innombrables, qui
coupaient toute envie de rigoler, surtout à l'époque où ce qui
m'attendait, c'était l'Algérie. A Pâques, après trois mois de pluie,
le moral baissa devant la perspective de deux années
supplémentaires au moins dans le Nord avant d'obtenir une
mutation.
Et puis tout se passa très vite. Une réunion d'information de
sergents recruteurs d'enseignants pour les pays d'Afrique du
Nord, un collègue originaire de Tunisie qui m'en fit un portrait
idyllique. Mais je ne pouvais pas postuler, n'ayant pas fait mon
service militaire.
Puis le Ministère dit que je pouvais. Je découvris à cette
occasion, pour la première fois de ma carrière, à quel point le ton
définitif des décrets et règlements peut masquer une fluidité des
interprétations qui passent du blanc au noir selon l'intérêt de
l'Administration: elle avait, à l'époque, un criant besoin
d'enseignants pour l'AFN. J'en bénéficiai, et on nous proposa un
poste double à Oujda, base arrière du FLN, où ma petite fille de
six mois aurait été bercée par le son du canon... Nous refusâmes.
La mort dans l'âme, à la fin des vacances, nous chargeâmes la
voiture pour rentrer dans le Nord. Nous fîmes une dernière halte
à Bordeaux chez mes parents.
23Un télégramme du Ministère. Poste double à Casablanca,
réponse immédiate.
Nous étions partis.
24CHAPITRE n
CINQ ANS DE VACANCES
Je dois le Nord et donc le Maroc à cette fameuse mention
lamentable obtenue au CAPES pratique.
Merci, Monsieur l'Inspecteur Général. A vrai dire je le dois
surtout à votre sens de l'humour. Très personnel. Sot que j'étais
de n'avoir pas décelé d'humour dans le texte expliqué aux
élèves! Personne d'autre que vous, Monsieur l'Inspecteur, n'en a
jamais vu d'ailleurs. Tout le monde trouve le morceau plutôt
tragique. Et c'est un test que j'ai souvent fait, au début.
Je quittais le Nord pour le soleil; je sortais du placard,
punition finie. Avec du recul j'apprécie mieux maintenant le
service qui m'a été rendu, certes involontairement. Un début de
carrière douillet et selon mes vœux de l'époque m'eut
probablement endormi définitivement. Le choc salutaire du Nord
produisit une double réaction inverse. Une vigoureuse
confirmation de mes aspirations à un environnement naturel, une
vie de plein air, d'espace et de soleil par opposition avec le pays
noir. Et paradoxalement, un surprenant attachement à des valeurs
inattendues découvertes au contact des paysages, des modes de
vie et surtout des hommes du Nord. Lorsque je quittai le village,
le lycée, dans le brouillard froid d'un matin d'octobre, j'eus un
peu le sentiment de trahir.
Un an de métier c'était très peu. Mais je sentais pourtant que
mon attitude d'enseignant changeait aussi. J'étais un jeune prof,
c'est-à-dire encore presque un étudiant, prêt à l'irrévérence, parce
qu'au fond je prenais l'institution au sérieux. Je la croyais
monolithique, immobile, rigide et donc à rejeter en bloc, parprIncIpe. Mais il ne me venait pas à l'idée qu'elle pût être
fissurée.
Pourtant, à l'occasion de ma nomination, je découvris avec
étonnement que deux officiels patentés pouvaient tenir des
discours contradictoires, que l'on pouvait négocier, refuser un
poste et s'en voir proposer un autre; qu'il existait des rapports de
force et des coups fourrés, dont j'avais été la première victime.
La seconde fut le collègue pied-noir tunisien qui,
inexplicablement, se vit refuser au dernier moment une mutation
à Sfax pratiquement acquise. Un coup d'œil indiscret sur son
dossier au Ministère: c'était notre cher proviseur qui, voulant le
garder, lui avait mis, au dernier moment, un avis défavorable;
après l'avoir encouragé chaleureusement à partir tout au long de
l'année.. .
Il me vint alors l'idée que l'Education Nationale n'était
peutêtre pas la mère bienveillante, bien qu'un peu lourde et assoupie,
qui s'occuperait de tout convenablement, pourvu que je joue
sagement le rôle qu'elle me confiait. Mais qu'il me fallait
m'occuper de mes propres affaires. J'allai voir le proviseur et lui
demandai froidement s'il allait me faire le même coup. Ce n'était
pas son intention. Je le remerciai.
Fissures légères, direz-vous. Anecdotes non significatives,
incidents de parcours comme il y en a dans toute organisation
humaine. Sans doute. Et je n'aurais pas pris la peine de relater
ces médiocres découvertes, si elles n'avaient eu pour moi un peu
une valeur initiatique. Le premier baiser: maladroit, raté,
insipide, mais le premier, et, par là, marquant.
Cette idée vague que la maison Education Nationale n'était
peut-être pas aussi sérieuse qu'elle en avait l'air ne m'empêcha
nullement de dormir. J'avais dans la vie d'autres intérêts ou
préoccupations. J'essaie de me remémorer ce que fut ma vie
professionnelle pendant ces cinq années passées au Maroc. Je
vois un ruban continu et monotone, pas désagréable, mais peu de
faits marquants, peu de souvenirs qui s'imposent. Une grisaille de
fonctionnaires fonctionnant. Ni grandes joies, ni fortes
stimulations; pas même de problèmes sérieux. Par contre, si
j'entrouvre la porte du domaine personnel, c'est l'avalanche
26d'images, de sensations, d'histoires, d'aventures, mes deux jeunes
enfants, adorables pensions-nous, nous fascinaient et absorbaient
une bonne partie de notre énergie et de notre temps. Ajoutez-y la
découverte d'un pays tout neuf; en 1961 on n'était pas encore
tellement blasés, le Maroc c'était encore un peu insolite, on
n'avait eu ni la télé ni Connaissance du Monde pour nous le
défraîchir. Nous pouvions nous baigner sous les palmiers de
Marrakech en contemplant dans l'Atlas enneigé les cimes sur
lesquelles nous glissions encore le matin, skis au pied, au bord
du désert. Nous partions à Pâques pour de longues expéditions en
Land Rover sur les pistes impossibles du Sud. Je découvrais
partout une beauté insoupçonnée et des espaces où dépenser mon
énergie, ce qui rendait les retours à Casa difficiles.
Pourtant les amitiés n'y manquaient pas. On est souvent très
convivial entre Français à l'étranger, parfois presque trop. Le
culturel ne manquait pas non plus: il régnait une saine émulation
entre les colonies étrangères qui proposaient concerts, pièces de
théâtre, films et conférences. Je pris des cours de guitare
classique au conservatoire, m'occupai un temps d'un ciné-club, je
préparai même l'agrégation. Enfin, pas longtemps. Après trois
mois de travail, ma foi assez sérieux, cette deuxième tentative fut
interrompue, comme la première, par une opération qui me mit
hors de combat et enterra définitivement la question. De plus on
avait du soleil, des sous, et une fatma pour le gros ouvrage.
Mettez tout cela sur un plateau de la balance, et la pédagogie
dans l'autre. Inutile de vous faire le dessin.
Etais-je donc un mauvais prof? Mais non, vous n'avez rien
compris! Demandez à l'institution. J'étais excellemment noté.
J'intéressais les élèves. J'appliquais les instructions
ministérielles, je remplissais les bulletins trimestriels, j'assistais
aux réunions. Il me vient même à l'esprit d'autres preuves plus
sérieuses: je fus inspecté la première année, dans une seconde
classique. Nous partions d'un texte où je m'assurai
soigneusement qu'il n'y avait pas trace d'humour. Les élèves
furent sublimes: le cours se termina par une discussion animée
en anglais, entre les élèves et l'inspecteur qui était intervenu et
auquel ils eurent le courage d'exprimer leur désaccord sur son
27interprétation. Il évaluait le produit de mon enseignement, c'
està-dire la capacité de mes élèves à comprendre et parler la langue,
plutôt que la conformité de mon comportement au regard des
instructions ministérielles pendant 50 minutes de cours. Il me
félicita, et m'assura que ma mention passable au CAPES était
effacée, qu'il ne comprenait pas ce qui avait pu se passer, qu'il
n'y aurait aucune incidence sur ma carrière à l'avenir.
Plus tard on me demanda d'effectuer une démonstration de
méthode active devant une classe, dont le fond était tapissé
d'huiles diverses, Inspecteur d'Académie, etc. La classe n'était
pas la mienne et je m'aperçus après quelques minutes que les
malheureux élèves ne comprenaient absolument rien à ce que je
disais; je n'étais pas sûr qu'ils distinguent vraiment "yes" et
"no". Ils me dirent après que" je n'avais pas le même accent que
leur prof". Renseignements pris - il s'agissait du frère d'une amie
- leur prof s'était débattu comme un beau diable pour surtout ne
pas enseigner l'anglais, lui qui l'avait en horreur, avait eu 4 au
bac et n'en avait pas fait depuis. C'était l'anglais ou pas de poste,
de PEGCI je crois. Il avait cédé, d'où le résultat.
De cette démonstration-suicide je me tirai par la
gesticulation - ce qui fit dire à l'un des observateurs que "bien sûr
ça marchait, mais que l'on pouvait s'interroger: était-il
raisonnable de demander à un enseignant de renouveler
régulièrement une telle performance sportive ?" Le message était
passé par le geste, l'action avait entraîné tout le monde, le verbe
avait suivi plus ou moins. Je présentai la méthode après la
classe: on me demanda de rédiger un papier qui fut diffusé et
j'eus des félicitations écrites et même un remboursement de mes
frais de déplacement... en francs dévalués par quelques mois
d'attente, selon l'usage.
Moi, j'avais des doutes. Je sentais que cette image de bon
prof ne coïncidait pas exactement avec la réalité. D'abord, mes
intérêts profonds étaient ailleurs: je ne faisais que me prêter à
heure fixe à l'institution scolaire. Heure fixe, c'est une façon de
1
Professeur d'Enseignement Général des Collèges
28parler. Car j'arrivais plus souvent... après l'heure. Funeste
habitude très révélatrice de tendances profondes. Parfois je
déboulais sur mon vélo, à fond de train pendant 3 kilomètres, et
m'effondrais derrière la chaise, incapable de parler, inondé de
sueur, m'efforçant de reprendre mon souffle. L'interrogation
écrite qui s'abattait alors sur mes terminales n'était pas toujours
pédagogiquement justifiée. Ou bien je ne réussissais pas à
m'extirper à temps de la piscine d'eau de mer où je nageais
souvent à l'heure de midi, et les élèves, qui n'étaient pas dupes,
trop sagement rangés devant la classe dans un lycée trop
silencieux, me voyaient arriver les cheveux trempés et le sable
collant à la peau. Dans la salle un regard bleu acier, une
moustache rousse à l'horizontale parfaite, une élégance et une
civilité implacables: le Proviseur. J'étais redevenu élève.
J'avais d'autres raisons de douter de mon sérieux. Beaucoup
d'autres activités passaient avant la préparation des cours ou la
correction des copies, qui se faisait parfois à la plage. Je me
souviens être allé une fois directement au lycée après une nuit
blanche passée à danser au "Zoom Zoom". Au petit matin un café
noir, et en route pour une journée de cours; je tirai mon énergie
d'une réserve insoupçonnée et les cours marchèrent très bien.
Sauf l'après-midi où j'eus cette expérience bizarre, que peu de
collègues ont sans doute éprouvée: se réveiller en classe...
Mais pendant le temps où je fonctionnais, je crois que
j'avais le souci de bien fonctionner. J'avais même un début
d'inquiétude sur l'efficacité réelle de ce que je faisais, qui me fit,
une année, déclarer au proviseur, le coeur battant de mon audace
extrême, que, avec une sixième de 42 élèves, programmée de 16
h à 17 h dans un préfabriqué, dans un pays chaud, je déclinais
d'emblée toute responsabilité en ce qui concernait les résultats.
On en prit acte et ce fut tout.
En revanche, je réussis à changer le manuel utilisé
jusqu'alors, en commençant à mettre en application le principe
que j'avais découvert dans le Nord, dans l'Education Nationale:
faire les choses soi-même si on veut qu'elles se fassent. Je ne
désespère pas de revoir ce livre, le fameux Carpentier et Fialip
édition bleue, dans les CES de demain. Ecrit vers 1937, resucée
29d'un bouquin plus ancien, il était en effet conçu pour faire
"acquérir du savoir" - un maximum de savoir. Tellement même
que certains mots du livre de cinquième étaient ignorés de la
majorité des Anglais que j'ai pu rencontrer - l'expression "with
arms akimbo", par exemple. Bouquin redoutable, responsable de
la nullité extrême en anglais des générations de plus de 50 ans
aujourd'hui. Encyclopédique, ridicule et mort, il s'appelait
"L'anglais vivant". Personne ne semblait s'être aperçu de rien au
lycée. On ne pouvait pas en changer "à cause des stocks et des
boursiers" . Je mis gaillardement le proviseur en porte-à-faux en
expliquant aux parents, par l'intermédiaire du cahier de textes
des élèves, tout l'intérêt qu'il y aurait à choisir "L'anglais par
l'action", qui représentait un pas considérable vers
l'apprentissage de la langue réelle. Les parents furent tous
d'accord, et je pus offrir les nouveaux livres aux boursiers avec
la ristourne que j'eus pour les avoir commandés en gros. L'année
suivante le nouveau bouquin fut adopté par tous les collègues...
Cette "action", les petits élèves et moi-même la vivions à
fond. Tellement à fond qu'un jour, démontrant sur l'estrade "I
jump over the chair", je mesurai mal mon élan, m'entravai dans
le dossier et allai m'étaler de tout mon long devant une classe
médusée et vaguement effrayée. Tout naturellement nous en
vînmes au jeu dramatique des petites saynètes qui ne tenaient
encore qu'une très modeste place, car le livre lui-même était
plutôt un descriptif d'action, et je découvris le prodigieux facteur
de motivation et d'intégration de la langue que la dramatisation
pouvait être. Personne ne m'en avait jamais parlé lors de ma
"formation pédagogique".
Je décorais ma salle de patates douces démentes dont le
feuillage proliférant adoucissait le béton des murs. Dans mes
cours il y avait de l'humour, mais oui, du dessin, des chants.
Avec mes grands élèves, j'avais des rapports cordiaux: à 24 ans,
je n'étais pas tellement plus vieux que certains. J'essayais de
choisir les textes les plus intéressants du bouquin bien sûr, et
d'en sortir lors du commentaire: je me procurais parfois
quelques disques et films en anglais.
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