Un coeur d'enfant ?

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L'expérience de l'enfant a acquis, durant les deux derniers siècles, une centralité totalement nouvelle : cet ouvrage en proposera donc la généalogie. Il explorera les pratiques et les techniques (éducatives, pédagogiques) qui organisent la production de son être intérieur et intime, la configuration et la formation, en lui, d'un sujet. Distribuée en deux volumes, cette enquête retracera la naissance et le développement des stratégies de subjectivation et de configuration de l'être enfantin.

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Date de parution 01 juillet 2017
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EAN13 9782336794075
Langue Français

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© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr EAN Epub : 978-2-336-79407-5
Recherches et innovations sur et pour des enseignants et des formateurs
Collection dirigée par André de Peretti, Jean Guglielmi, Dominique Violet
La formation des enseignants et des formateurs nécessite des recherches et des innovations Pui se distribuent sur un continuum allant de la maîtrise des savoirs à la maîtrise professionnelle et pour un autre Pui lui est orthogonal de la formation initiale à la formation continuée voire à l’éducation permanente. D’origines différentes ces recherches et ces innovations restent confidentielles et réservées à un petit cercle de professionnels informés. Or, ces nombreux travaux d’études et de recherches sont indispensables aux chercheurs, aux praticiens de l’enseignement et de la formation toujours en Puête de solutions pour les multiples problèmes Pu’ils rencontrent. Il faut par conséPuent faire circuler cette information. C’est le but de cette collection car enseignants, formateurs, chercheurs en éducation et décideurs sont en mesure d’en bénéficier si elle leur est communiPuée dans une forme « allant à l’essentiel », format, nombre de pages limité, résumés et mots clefs significatifs.
Déjà parus Éric DUBREUCQ,Un cœur d’enfant, Enquête généalogique sur l’expérience de l’enfant, tome I, S’émanciper et s’épanouir,2017. Éric DUBREUCQ,Les révolutions de l’éducation en France, 15 leçons de philosophie de l’éducation sur la laïcité, 2016. Christian ELLOIS (& al.),De l’expérience à la recherche, l’entretien d’aide et de conseil : comment mieux prendre en compte les différences ? Tome I : références et problématique, Tome II : méthodes et résultats, 2014. ierre STATIUS (dir.),Le métier d’enseignant aujourd’hui et demain. Colloque organisé par la CDIUFM et l’ENS-Lyon, en collaboration avec l’IFE et le Cerphi, les 24-26 octobre 2012, 2013. ierre STATIUS,De l’éducation des modernes : réflexions sur la crise de l’école à l’âge démocratique, 2009. Edmé Michel Y. ZINSOU,L’Université de Côte d’Ivoire et la société, 2009. Françoise SÉRANDOUR,De la parole à l’écriture en terrains scolaires et social, 2007. aul ROBERT,Le travail créatif : pour un retour au développement et à la croissance, 2007. M. BEAUVAIS, C. GÉRARD, J.-. GILLIER,Pour une éthique de l’intervention, 2006. DominiPue DELASSALLE (coordonné par),L’apprentissage des langues à l’école : diversité des pratiques(2 tomes), 2005. Christian GÉRARD,Diriger dans l’incertain, 2005. Cécile ALBERT,Éducation de la personne et pédagogies innovantes, 2005. Yves DURAND,Une technique d’étude de l’imaginaire2005 Anne LE ROUX (Coordonnatrice), Enseigner l’histoire-géographie par le problème ?,2004.
Éric Dubreucq Un cœur d’enfant Enquête généalogique sur l’expérience de l’enfant TOMEII Socialiser et libérer
DU MÊME AUTEUR
Une éducation républicaine. Marion, Buisson, Durkheim, Paris, Vrin, 2004
Les révolutions de l’éducation en France. 15 leçons de philosophie de l’éducation sur la laïcité, Paris, L’Harmattan, 2016
Un cœur d’enfant, tome I :S’émanciper et s’épanouir, Paris, L’Harmattan, 2017
Ce second volume, sous le titre :Socialiser et libérer, forme la suite de l’enquête entamée dans le Drécédent –S’émanciper et s’épanouir. ans celui-ci, un examen des Dratiques et des techniques Dédagogiques et éducati ves Darcourant un certain nombre de lieux Dratico-discursifs de Droduction du cœur e t de l’intériorité enfantine a Dermis d’exhumer la succession de Dlusieurs stratégies de subjectivation et, Darticulièrement, les raDDorts d’accord et d’oDDosition entre une cul ture chargée d’assurer la germination du sujet dans l’enfant et, d’autre Dart, un Drojet d’émanciDation culminant tantôt dans sa libération, tantôt dans sa socialisation. Il com mencera Dar l’examen de cette e stratégie de socialisation, celle qui se formule ve rs la toute fin du XIX siècle et le e début du XX siècle – DrinciDalement dans les œuvres de urkhei m – et qui exige au contraire que les formes et les normes de son être lui soient inculquées Dar des Drocédures destinées ànormerêtre (chaDitre 1 : « La norme, la Darole et le son maître »). J’étudierai ensuite, dans le mouvement d e l’“éducation nouvelle”, deux grands disDositifs de l’art de libérer l’enfance, d ’en cultiver les élans Dour leur Dermettre de faire naître une société dans laquelle Dourra s’ effectuer leur libération, laquelle doit s’oDérer Dar le déDloiement de leur vie, de leur tr avail et de leurs élans. eux “utoDies” et deux systèmes de Dratiques, on le verra, irrigue nt cette stratégie de libération : celle de la formation d’une école organisant la vie socia le des enfants Dour Dermettre leur travail et leur déveloDDement (chaDitre 2 : « La so ciété des enfants »), et celle de la transformation de l’école en « école-atelier », dan s laquelle le travail de l’enfance renouvelle la société en lui emDruntant son organis ation laborieuse (chaDitre 3 : « L’enfance des sociétés »). Enfin, je reviendrai, Dour finir, sur ce qui accomDagne et sous-tend toutes ces Drocédures de subjectivation : un Douvoir Drenant la forme d’une « Dastorale de l’enfance » (chaDitre 4).
CHAPITRE1
LA NORME, LA PAROLE ET LE MAÎTRE
Il y a un caractère commun à toutes les actions que l’on appelle communément morales, c’est qu’elles sont toutes conformes à des règles préétablies. Se conduire moralement, c’est agir suivant une norme, déterminant la conduite à tenir dans le cas donné avant même que nous n’ayons été nécessités à prendre un parti.
Durkheim,L’Éducation morale
Dans ce chapitre, une étude approfondie du cours de Durkheim surL’Éducation morale prendra pour objet une autre stratégie que celle, abordée à la fin du tome précédent, de l’amour et de la culture de l’être ge rminal de l’enfant : celle de la configuration de l’individualité dans l’enfant par un travail d’inculcation des normes, c’est-à-dire sasocialisation. De Buisson ou Kergomard à Durkheim, le retourneme nt paraît évident : ne s’agit-il pas de l’accentuation , voire du paroxysme, dans l’éducation, des tendances à modeler les enfants en leur imposan t les normes de leurs comportements et de leur existence ? Certes, on peu t difficilement nier le caractère disciplinaire et autoritaire de la manière dont Dur kheim présente la constitution progressive, dans l’enfant, d’une personnalité indi viduelle normale et normée : ce caractère est au contraire explicite et affirmé. À la définition de l’éducation comme « socialisation méthodique de la jeune génération » , c’est-à-dire comme « action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale », dont l’« objet » est « de susciter e t de développer chez l’enfant un certain 1 nombre d’états physiques, intellectuels et moraux » , correspond le travail de formation normative exposé dans les leçons surL’Éducation morale. Socialiser l’enfant suppose d’inscrire en lui le système des formes et des norm es, des principales manières de penser, de sentir et d’agir constitutives d’une soc iété et d’une époque. Et, dans la mesure où ces normes sont souvent « morales », tant ôt en ce sens qu’elles appartiennent à un autre ordre que celui des déterm inations matérielles et physiques, tantôt parce qu’elles constituent les valeurs et le s « grandes idées morales » d’une époque, socialiser l’enfant, c’est également le mor aliser, procéder à un travail d’inculcation formant en lui sa nature sociale et m orale. Pourtant, à suivre trop à la lettre cette direction de la pensée durkheimienne e n faisant de la sanction son principe et sa fin, on en vient à négliger son autre face, c elle qui voit dans la « personnalité » à former dans l’enfant le problème principal à examin er. Non pas on va le voir, qu’il faille tenir ce second centre de gravité de la conception durkheimienne pour l’expression d’une volonté d’“épanouissement”, mais bien que cet te question soit aussi celle qu’elle affronte.
Égoïsme, altruisme, anomie et conformisme
2 Quelques mots sur le statut du cours de Durkheim et sur l’interprétation que je veux en proposer sont ici nécessaires, en particulier su r la question de l’autoritarisme. Selon une manière très courante de comprendre sa pensée, Durkheim a conféré à l’éducation, et, dans le cours qui a été conservé, à l’éducation morale, les deux grandes fonctions de la puissance sociale, la régul ation des comportements par la
3 iscipline et l’attachement des êtres par la solidar ité . Il aurait ainsi théorisé la conception autoritaire dominante de son époque : ce lle qui assujettit l’individu à un régime de normativité impérieuse et d’intégration f orte, et face auquel sa liberté représenterait le danger d’une possible dissolution du lien social, la racine d’une 4 potentielle anomie, et non une autonomie à préserve r . Qui plus est, on peut se demander de quel « enfant » parle Durkheim, et s’il s’agit bien de celui de l’école 5 communale : il peut sembler que le modèle avancé soit import é du secondaire et non inventé pour le primaire et ces leçons paraissent p orter sur l’« enfant » en général, c’est-à-dire sur une catégorie rationnelle et exclu re de leur champ celle de son initiative 6 et de son indépendance . On trouverait donc, chez Durkheim, la valorisatio n quasi religieuse de l’autorité magistrale d’un maître éle vé au rang de prêtre et la promotion d’un pouvoir d’inculcation légitimé dans son absolu ité. De sorte que s’intéresser à ces idées pourrait insensiblement conduire à régresser vers un stade pré-laïque, vers la 7 figure d’un maître se confondant avec le grand prêt re d’une société de type comtien , voire à céder à une nostalgie fascinée par les vert us répressives de l’autorité et de l’ordre d’antan. Toute lecture de Durkheim semble a insi, par avance, se condamner à osciller entre la tentative d’une “réhabilitation” aussi vaine que suspecte et celle d’une “incrimination” à la fois rétrospective et inutile… Cette interprétation, pour le dire simplement, me paraît inexacte et tronquée ou incom plète. S’il est évident, pour Durkheim, que socialiser l’e nfant consiste à inscrire en lui des normes, donc à le discipliner, cette socialisation est cependant, à ses yeux, fortement problématique. L’hypothèse de ce chapitre sera de t enir le texte durkheimien pour l’un des lieux d’expression d’une tension constitutive d e la configuration moderne de l’individu, dont l’être enfantin forme le terrain e xemplaire. Celle-ci, dans cette perspective, est à la fois le produit et l’effet du travail d’inculcation des normes et, tout autant, un être qui résiste à cette pression normal isatrice. L’être intérieur de l’enfant résulte ainsi d’une imprégnation normative, mais il doit aussi, dans cette opération d’intériorisation, conquérir une forme d’autonomie dont le substrat est sa propre personnalité. Car, il ne s’agit pas seulement, dans cette problématisation, de palier les effets potentiellement destructeurs de l’imprégnati on disciplinaire, mais d’empêcher l’effacement et l’étouffement d’une personnalité qu i est sans cesse guettée par l’excès ou le défaut de normativité. En somme, si l’individ u n’existe qu’à titre de limite de la société, celle-ci, pourtant, lui fournit la conditi on de possibilité de son existence. Cette conception d’un être pour ainsi dire en équilibre e ntre son absorption dans le social et la dissolution qu’il subit lorsqu’il est rendu à l’ isolement de sa solitude traverse le livre de Durkheim surLe Suicide: on la retrouve dans les leçons surL’Éducation morale. Si l’on accepte, en effet, d’appliquer à celles-ci le schéma – développé dans l’ouvrage, contemporain de ces leçons, sur leSuicide – des deux fonctions, constitutives du lien 8 social aux yeux de Durkheim, de la régulation et de l’intégration des comportements , on sera amené à poser que l’individu résulte d’un é quilibre à trouver entre les formes, tantôt défectueuses, tantôt excessives, qui peuvent procéder de l’action sociale. Dans l eSuicide sont ainsi distinguées les deux formes pathologiqu es engendrées par l’excès de régulation (suicide fataliste) et par l’ excès d’intégration (suicide altruiste), et les deux formes morbides procédant du défaut d’inté gration (suicide égoïste) et d’une 9 régulation insuffisante (suicide anomique ). De même, j’en fais l’hypothèse, il faut distinguer dans les leçons deL’Éducation moraletypes de personnalités quatre « déséquilibrées » pour bien concevoir l’individual ité que l’éducation cherche à façonner dans l’enfant. Celui-ci se constitue à la croisée incertaine de formes
éns cesse sa propre stabilité.fectueuses, de déséquilibres potentiels menaçant sa Une page duSuicideoblématiqueclairement le caractère intrinsèquement pr  exprime de la configuration d’un individu doté d’une person nalité « équilibrée » :
« Il n’y a pas d’idéal moral qui ne combine, en des proportions variables selon les sociétés, l’égoïsme, l’altruisme et une certaine anomie. Car la vie sociale suppose à la fois que l’individu a une certaine personnalité, qu’il est prêt, si la communauté l’exige, à en faire l’abandon, enfin qu’il est ouvert, dans une certaine mesure, aux idées de progrès. C’est pourquoi il n’y a pas de peuple où ne coexistent ces trois courants d’opinion qui inclinent l’homme dans trois directions divergentes et même contradictoires. Là où ils se tempèrent mutuellement, l’agent moral est dans un état 10 d’équilibre qui le met à l’abri contre toute idée de suicide. » Dans ce passage, Durkheim ne fait pas de l’individu le produit structuré d’une socialisation quiéliminerait l’égoïsme et l’anomie, au profit de l’altruisme et – pour ajouter ce complément – du fatalisme résigné. Il dé finit au contraire l’idéal moral comme une combinaison des trois – ou quatre – ingré dients. L’être moral ou social n’existe que dans l’équilibre résultant de son écar tèlement entre trois – ou quatre – 11 tendances . L’interprétation des leçons surL’Éducation morale que je vais proposer obéira à cette logique mise en place dans leSuicide, elle se fondera sur une lecture prêtant attention, dans le texte durkheimien, à la formulation des deux grandes formes de personnalité déséquilibrée : individu déstabilis é par excès de discipline et d’attachement, ou,a contrario, par leur défaut. J’examinerai d’abord les formes excessives de l’étouffement disciplinaire et de l’i ntégration absorbant la personnalité enfantine, puis celles, défaillantes, des manques d e normativité et d’intégration sociale et de l’individualité incertaine qui en résulte. L’ intention sera d’exhumer la silhouette hésitante, qui s’esquisse au carrefour des types pa thologiques ou morbides du travail de modelage de l’individu “normal” par l’éducation. Elle sera de rendre compte du potentiel disciplinaire de la stratégie de socialis ation, sans pour autant en méconnaître la dimension positive d’invention et de configurati on d’une individualité autonome dans l’enfant.
1. Les excès de la norme : l’étouffement de l’enfan ce
Partout, dansL’Éducation morale, Durkheim appelle « personnalité » – tantôt celle des individus, tantôt celle des groupes auxquels il s appartiennent – la double configuration par laquelle chacun se confronte à un e force sociale extérieure et régulatrice, qui lui permet de résister en soi-même à certaines de ses tendances, mais aussi, en s’attachant à des groupes sociaux, d’y re connaître son être propre, de voir dans les fins que la collectivité impose à ses élan s individuels des biens qu’il reçoit 12 autant que des contraintes qu’il subit. Devenir une « personne » résulte alors du processus complexe d’incorporation et d’intériorisa tion des normes morales – c’est-à-dire des règles dotées de la force et de l’attracti on suffisantes pour gouverner les comportements : « Se conduire moralement, c’est agi r suivant unenorme, déterminant la conduite à tenir dans le cas donné avant même qu e nous n’ayons été nécessités à 13 prendre un parti. » Et, dans l’application des procédés et techniques de configuration de la personnalité individuelle, deux grands obstac les sont soulignés : le risque de l’excès disciplinaire dans l’éducation scolaire et celui de l’engloutissement communautaire. L’être enrégimenté par une disciplin e violente et destructrice et celui qui est absorbé par un esprit national guerrier et obtus font tous deux l’objet d’une critique durkheimienne explicite de la tendance à l ’excès, tendance potentielle, sinon