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Tableau d'Essaouira-Mogador

De
328 pages
Ce premier tome réunit des écrits de témoins du lointain passé de cet archipel en piémont de l'Atlas marocain, que le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah choisit pour fonder, en 1760, la cité qu'il baptisera Essaouira. Voyageurs, consuls, négociants, rescapés de naufrages : tous rapportent les hauts et les bas que connut le commerce maritime de cette cité portuaire durant le siècle qui suivit sa fondation, ses effets sur la population, et nous éclairent sur le quotidien des habitants.
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Jean-François RobinetTableau d’Essaouira-Mogador
Un archipel en piémont de l’Atlas marocain, connu des Phéniciens, où, à Tableau d’Essaouira-Mogador l’aube de l’ère chrétienne, Juba II, roi de Maurétanie, installe des fabriques
de pourpre ; un mouillage mentionné par les géographes arabes du
Moyen Âge ; des îles que les nations européennes, en quête d’escales sur la
Écrits sur une ville marocaine et sa régioneroute des Indes, ne tarderont pas à convoiter – au xvi siècle, les Portugais
tenteront de s’y implanter. Une baie sablonneuse balayée, l’été venant, par Tome I
les vents alizés, que le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah choisit pour
fonder, en 1760, la cité qu’il baptisera Essaouira.
Le premier tome de cette anthologie réunit des écrits dus à des témoins
du lointain passé de ce site, puis à des voyageurs, consuls, négociants, qui
fréquentèrent la ville nouvelle, puis ceux de rescapés de naufrages à pro-xi
mité des Îles Canaries ; tous rapportent les hauts et les bas que connut
le commerce maritime de cette cité portuaire durant le siècle qui suivit
sa fondation, les efets de celui-ci sur la population – l’importance en
son sein d’une communauté juive et d’une autre, européenne – et nous
éclairent sur le quotidien des habitants. Ces témoignages originaux
laissant de nombreux blancs dans la continuité du tissu historique, des
emprunts faits à des travaux d’historiens contemporains, augmentés
d’introductions et de notes, viennent combler ces lacunes autant qu’il se
peut, et proposent au lecteur une analyse de ces documents bruts, une fois
replacés dans leur contexte.
Tome ILe domaine d’exercice de Jean-François Robinet n’est pas l’Histoire, mais les
Mathématiques, matière qu’il a enseignée à l’université de Lille. Son intérêt pour le
Maroc et sa longue et assidue fréquentation d’Essaouira l’ont déjà conduit à écrire :
Esquisses pour Essaouira, texte publié à Marrakech en 1996, puis à traduire : An
Account of the Empire of Marocc, oo uvrage classique de J.G. Jackson, traduction
qu’a publiée l’Institut d’Études africaines de Rabat, en 2005.
Illustration de couverture : Fragment d’une carte fgurant dans An
Account of Te Empire of Marocco de J.G. Jackson, Londres, 1809 © D.R.
33 €
ISBN : 978-2-343-05061-4
HC_GF_ROBINET_TABLEAU-ESSAOUIRA-MOGADOR_T1.indd 1 12/12/14 19:01
Tableau d’Essaouira-Mogador
Jean-François Robinet
Écrits sur une ville marocaine et sa région




















Tableau
d’Essaouira-Mogador


Jean-François Robinet






















Tableau
d’Essaouira-Mogador

Écrits sur une ville marocaine et sa région


Tome I

























































































Du même auteur



Esquisses pour Essaouira, Traces du Présent, Marrakech, 1996.

Relation de l'Empire de Maroc de James Grey Jackson (trad. fr. de An
Account of the Empire of Marocco de J.G. Jackson), préf. de M. El Mansour,
Institut d'Études africaines, Rabat, 2005.






















































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05061-4
EAN : 9782343050614
7
Avant-propos
a mosaïque de témoignages recueillis dans cet ouvrage –
e eL documents allant du v siècle av. J.-C. jusqu’au milieu du xx ,
qui évoquent le passé des Îles Purpuraires, le mouillage
d’Amogdoul; les convoitises dont les îles de Mogador furent l’objet; puis
la vie, les activités du port atlantique d’Essaouira fondé en 1760
par Sidi Mohammed ben Abdallah; ou qui esquissent quelques-unes
des traditions culturelles et religieuses pérennes de la ville, et son
environnement tribal – ne saurait prétendre au titre d’histoire
d’Essaouira, car point n’est besoin d’être un historien chevronné pour
s’apercevoir que le regard des observateurs (quelquefois anonymes)
qui nous les ont laissés, a glissé, sans s’y fixer, sur quantité d’aspects
desonrôlepolitiqueetdesonassiettesocialeetculturelle.Dufaitde
l’appartenance de nombre de ces témoins aux continents européen
ou américain, il advient que les images qu’ils nous en livrent soient
entachées de préjugés, ou gauchies par les raisons mêmes qui les
conduisirent à séjourner en ce lieu, défauts de vision qui, en
particulier, pourraient laisser croire à tort que, quand bien même Essaouira
a été une des villes les plus cosmopolites du Maroc, ce seraient des
étrangers qui auraient été les principaux acteurs de son histoire.
Deux causes majeures à l’incomplétude et au flou descriptifs
nimbant la silhouette de la ville qui s’ébauchera à travers les documents
que j’ai glanés et réunis ici.
En premier lieu, la place d’Essaouira dans l’histoire du Maroc
ne saurait se comparer à celle qu’y ont tenue Fès, Marrakech ou
Meknès; on conçoit donc sans peine que les informations dont nous
disposons sur la première de ces villes soient moins riches, moins
fournies et moins aisément accessibles que celles portant sur les trois
dernières; et, comme on le verra dans le corps du présent livre, les
analyses historiques les plus « pointues » se rapportant à cette cité
reposent sur le dépouillement et l’analyse d’archives diplomatiques
ou commerciales (d’accès limité), pratiques qui font appel aux ta-8
lents des historiens de métier, qualité à laquelle je ne saurais
aucunement prétendre.
En second lieu, les « regards » sur Essaouira-Mogador et son
arrière-pays ici collectés sont, à de rares exceptions près, ceux que
portèrent des étrangers y ayant résidé un temps plus ou moins bref,
pour des raisons stratégiques ou politiques, diplomatiques ou
économiques, qui, pour beaucoup – et ce, dès les premiers siècles –
étaient
porteursdesambitionsetdesrivalitésterrestresetmaritimesdesnations dont ils relevaient. Les premiers furent les Phéniciens;
vinrent
ensuitelesnavigateursouvrantlesroutesdesIndesOrientalesetOccidentales; les premiers consuls appelés là par le sultan, fondateur
de la ville, et simultanément, des étrangers mus par la perspective
d’activités à visées ouvertement lucratives (les négociants européens
du « Commercio »); d’autres qui y arrivèrent par accident (les
rescapés de naufrages advenus à proximité des Îles Canaries). Pour
la période plus récente, ce sont les regards d’explorateurs, de
botanistes, géologues, cartographes – pour d’aucuns, français, dépendant
d’organismesassujettisauxautoritéscolonialesétabliesenAlgérie–,
missionnés par leur gouvernement, et souvent donc, avant-coureurs
de la pénétration que celui-ci projetait d’y entreprendre; enfin, les
regards portés par des civils (médecins, fonctionnaires, agents et
contrôleurs de tout poil) ou des militaires installés ou appelés dans
la région dans le cadre de l’administration du protectorat français
ou des opérations armées qu’il y mena.
Pourtant, les chroniqueurs et les historiens marocains des siècles
passés – qui sont légion – n’ont pas manqué, eux non plus, de parler
du mouillage d’Amogdoul, puis de la fondation d’Essaouira et des
effets de cette initiative impériale sur la région environnante. Mais
rares sont ceux de ces mémorialistes à avoir bénéficié d’une
traduction de leurs écrits dans une langue européenne; ce qu’on ne peut
que déplorer. En effet, les historiens modernes qui ont analysé et
exploité ces sources d’expression arabe, nous laissent entendre que
le point de vue de leurs auteurs sur le rôle de la ville au sein de la
politique makhzénienne, tant au plan intérieur qu’extérieur, diffère
sensiblement de celui qu’aux différentes époques, lui ont assigné des
témoins étrangers occasionnels, à qui, le plus souvent, la pérennité
ou les vicissitudes de l’État marocain, et les évolutions qu’en leur
temps, connaissait sa population, n’importaient guère au-delà de
l’intérêt propre qu’ils y trouvaient.9
Cette sous-représentation des sources écrites arabes s’aggrave
encore d’une quasi absence de sources historiques orales autochtones,
cependant essentielles dans la description et l’analyse d’une
communauté à forte composante berbère. Les rares traces d’histoire orale
qu’on rencontrera dans les pages à venir seront surtout le fait de
e echercheurs du XIX siècle finissant et du XX , dont les méthodes
d’investigation s’inspirent de celles des anthropologues ou des linguistes,
chercheurs liés, pour la plupart d’entre eux, à la pénétration
coloniale menée par les Européens en Afrique du Nord.
En organisant cet ouvrage, et pour pallier ces défauts d’approche,
je me suis efforcé, par la rédaction de brèves notices introductives,
d’éclairer le lecteur sur l’origine des textes retenus – qui, pour
certains, ne rapportent que des événements très ponctuels, voire
anecdotiques, relevant de l’« écume » de l’histoire –, sur leurs auteurs,
et ai succinctement esquissé le contexte dans lequel ils sont à
replacer. Quelques études d’historiens modernes, chartistes ou non, et de
1sociologues permettront aussi de corriger le caractère descriptif de
ces témoignages disparates au profit d’une analyse explicative.
J’aiécartédemonchoixdesauteursdeMémoiresoudeRelations,
qui,sansdouteconscientsducaractèrelimitédeleurinformationsur
le sujet qui nous occupe ici n’ont pas hésité pour la compléter
(suivant en cela la coutume de leur temps) à emprunter à certains de
leurs prédécesseurs; les citer eut donc été seulement redoubler les
textes sélectionnés. J’ai aussi écarté des ouvrages, traitant
principalement de géographie physique dont le contenu m’a paru par trop
2technique .
Parmi les ouvrages arabes, anglais ou américains, hollandais,
danois, espagnols, italiens auxquels j’ai emprunté, il s’en trouve à avoir
profité d’une traduction française – qui, le plus souvent, a suivi de
près l’édition originale –, dans ce cas, le nom du traducteur est
donné dans la référence qui suit l’extrait de l’ouvrage cité, et le titre
français indiqué est celui de ladite traduction. Lorsque le titre de
l’ouvrage est donné en anglais, le lecteur pourra entendre que je
suis responsable de la traduction proposée.
1. Moins nombreuses que je l’avais souhaité d’abord, protégées de reproduction qu’elles
sont. À défaut de les citer, il en est fait mention dans les introductions liminaires, les notes,
et dans la bibliographie figurant à la fin du second tome de l’ouvrage.
2. Ouvrages qui, néanmoins, sont eux aussi signalés dans la bibliographie.10
Après bien des hésitations, j’ai décidé de ne pas moderniser
l’or1thographe des textes les plus anciens et m’en suis tenu à celle des
sources consultées, quand bien même elle y est des plus fluctuantes
(en particulier pour ce qui concerne les noms de personnes et plus
2encorelesnomsdelieux ).Quantauxnotesinfrapaginales,ellessont
de deux sortes. Celles qu’il m’a paru souhaitable d’insérer aux fins
d’éclairer le lecteur – qui sont donc de mon cru – sont, lorsqu’elles
apparaissent à l’intérieur d’une citation, précédées de la mention
N.d.e.; dans le cas contraire, la note est due à l’auteur du texte cité,
ou à l’éditeur responsable de son exhumation.
J’ai grand plaisir à remercier Bouazza Benachir d’avoir écrit les
pagesquiconcluentcetouvrage,etpourm’avoirconvaincudemener
àtermecetravaildecompilationlaisséunlongtempsenchantier,et,
dans le fil de ses propres réflexions sur les « négritudes du Maroc »,
et de son « souci de l’Autre », de m’avoir fait bénéficier de
commentaires avisés, que je me suis empressé d’exploiter pour rédiger
introductions et notes. Plus prosaïquement, je lui suis aussi très gré
d’avoir soigneusement lu et relu ces pages, et y avoir relevé nombre
de coquilles et d’erreurs de différentes sortes. Merci aussi aux
auteurs et traducteurs qui m’ont autorisé à reproduire leurs articles
ou travaux récents. Merci enfin à mes amis et collègues Caroline et
Laurent Gruson pour les remarques qu’ils m’ont faites après leur
lecture d’une épreuve préparatoire de ce livre.
Jean-François Robinet
e1. Ni celle d’ouvrages du XIX siècle. Le lecteur rencontrera donc, sous la plume de certains
« autheurs » anciens, des « Habitans & des Négocians françois, ou anglois », qui pour
« assuerer leur proffitz » feront des « arrangemens avec les Authorités », etc...
2. Dans les cas les plus litigieux, les toponymes communs sont indiqués entre crochets.Encyclopédie de Diderot et D’Alembert,
re1 éd. 1751; Tome 10, p. 612.13
En ouverture
Pierre de Cenival
Pierre de Cenival (1888-1937), archiviste paléographe et historien, a été,
de 1918 à 1927, conservateur des Archives et bibliothèques du protectorat du
1Maroc à Rabat. Quand, en 1927, meurt Henry de Castries , il est nommé, à
la suite de celui-ci, Directeur de la Section historique du Maroc, et reprend
à Paris la publication des Sources Inédites de l’histoire du Maroc. Après avoir
poursuivilasériefrançaisedes Sources,ila,enparticulier,inaugurél’importante
2série portugaise. Il est aussi l’auteur de nombre d’autres travaux historiques .
L’articletrèsprécisqueP.deCenivalaconsacréàEssaouiradansL’Encyclopédie
de l’Islam (1932) me paraît être un préambule des plus adéquats à l’ensemble
de textes ci-après collectés..
Mogador, ville du Maroc, sur la côte atlantique. La baie de
Mogador, protégée contre les vents du nord par la pointe rocheuse sur
laquelle la ville est bâtie, contre ceux de l’ouest par une île
mesurant dans sa plus grande largeur un kilomètre environ, forme un
port naturel qui, quoique médiocre et inabordable pour les navires
de gros tonnage, a pourtant le mérite d’être accessible en toute
saison, privilège qui lui assure une place de choix parmi les abris de
la côte atlantique du Maroc, généralement inhospitalière. Cette
situation favorisée dut être très anciennement mise à profit. Malgré
l’imprécision des sources, il est probable qu’il faut chercher à
Mogador l’emplacement de l’une des cinq colonies phéniciennes fondées
epar Hannon (v siècle). L’île aurait porté le nom d’île d’Hera ou de
Junon. Pline rapporte qu’à la fin du premier siècle avant J.-C., le roi
Juba ii fonda des teintureries de pourpre aux Purpuriæ insulœ, îles
de l’Océan situées « en face des Autoles », peuplade gétule qui vivait
au nord du Haut-Atlas. La pourpre gétule, qui fut célèbre à Rome,
était fournie par des mollusques abondant sur cette côte. On ne
trouve qu’à Mogador une île et des îlots qui puissent être identifiés
avec les Purpuriæ Insulœ; mais aucune découverte archéologique
n’est venue encore confirmer les déductions tirées des géographes
3anciens .
1. Pour plus d’informations sur H. de Castries et des Sources Inédites de l’histoire du
Maroc, v. infra, p. 49.
2. D’après la notice nécrologique de F. d’Espezel consacrée à P. de Cenival, in Bibliothèque
de l’École des Chartes, vol. 98, 1937.
3. N.d.e. Rappelons que ce texte est antérieur aux fouilles entreprises dans l’île, à partir
de 1951, d’abord par J. Desjacques et P. Koeberlé, et poursuivies ensuite par A. Jodin.14
eAu xi siècle, d’après Al-Bakri (qui termina la rédaction de son
livre en 1068), Amogdul, mouillage très sûr, sert de port à toute
la province de Sus. On reconnaît dans ce nom celui d’un saint
local, Sidi Mogdul, encore vénéré dans la région, dont le tombeau se
trouve sur le rivage, près de l’embouchure du Wadi ‘l-Ksob. Il est
d’ailleurs possible que le saint, dont on ignore tout, ait reçu pour
nom un vieux toponyme berbère. Mogador n’est qu’une
transcription espagnole ou portugaise de Mogdul, en passant par les formes
intermédiaires Mogodoul, Mogodor, que l’on rencontre parfois dans
les textes. Le port et l’île portent ce nom de Mogodor ou Mongodor,
e esur une série de portulans desxiv etxv siècles (publiés par Ch. de
la Roncière, La Découverte de l’Afrique au Moyen Âge, 1925), mais
il n’y avait pas de ville à cet endroit quand, en septembre 1506,
erle roi de Portugal Dom Manuel I chargea un gentilhomme de sa
maison, Diogo d’Azambuja, d’y bâtir une forteresse qui s’appela le
Castello Real de Mogador. Bâti à grand peine malgré l’hostilité des
indigènes, le château portugais ne leur résista pas longtemps. Alors
qu’à Safi et à Santa Cruz du Cap de Guer (Agadir), l’état
d’anarchie dans lequel vivaient les tribus, favorisa les progrès rapides des
Portugais, il semble qu’à Mogador ils se soient heurtés à un centre
de résistance constitué très vraisemblablement par la vieille
organisation maraboutique berbère des Regraga. La garnison dut rester
bloquée dans le Castello Real, ravitaillée tant bien que mal par le
Portugal et Madère jusqu’au jour où, en octobre ou novembre 1510,
les tribus furent plus fortes et s’emparèrent de la forteresse dans des
conditions qui ne sont pas connues.
e 1 eUndessinduxvii siècle etdesplansduxviii nelaissentaucun
doute sur l’emplacement du Castello Real. Il était situé non pas
à l’embouchure du Wadi ‘l-Ksob, là où l’on montre actuellement
eun prétendu fort portugais qui date seulement de la fin du xviii
siècle, mais bien au bord de la passe nord, en face de l’île, sur la
pointe rocheuse qui supporte le môle ouest du port actuel. Tantôt
abandonné, tantôt restauré tant bien que mal par les souverains du
Maroc qui à certains moments y tinrent une petite garnison, le vieux
château portugais survécut jusqu’en 1764 ou 1765 et ne fut détruit
qu’au moment où l’on construisit la ville.
Malgré l’insuccès de la tentative portugaise, la situation
privilégiée de Mogador ne cessa pas d’attirer la convoitise des nations
1. N.d.e. Cf. infra, p. 54.15
eeuropéennes. Au début du xvii siècle, l’Espagne craignant de voir
s’installer à Mogador des corsaires marocains, algériens ou même
européens, songe à s’emparer de la position pour protéger la route
des Indes. Vers la même époque, des agents anglais pensent à faire
de Mogador une base contre l’Espagne. Les sultans Mawlay Zaidan
en 1611-12 et son fils ‘Abd al-Malik en 1628 projetèrent de fortifier
la place pour empêcher les étrangers de s’y établir. C’est le
moment où, en France, Richelieu et le Père Joseph élaborent des plans
depolitiquecoloniale.LechevalierdeRazillyleurproposeen1626
d’occuper l’île de Mogador et d’y organiser un comptoir et des
pêcheries. Il la fait même reconnaître en 1629, mais ne la trouve pas
en état d’être surprise.
Malgré tant de projets et de tentatives, l’île et le rivage restent
à peu près déserts. Des navires fréquentent pourtant la rade. C’est
epar Mogador que, pendant le premier quart du xvii siècle, se fait
la plus grande partie des échanges entre Marrakush et la Hollande.
Plus tard, au temps de Mawlay Isma’il, le port sert surtout de refuge
aux corsaires qui viennent y relâcher et y réparer leurs vaisseaux.
Dès 1751, Sidi Muhammad b. ‘Abd Allah, alors khalifa de son
père pour la région de Marrakush, désireux de développer les
relations commerciales de ses sujets avec l’Europe, céda l’île de Mogador
à une compagnie danoise qui préféra s’installer à Agadir et n’y
réussit d’ailleurs pas. Quelques années plus tard devenu sultan et ayant
fait de Marrakush sa capitale, Sidi Muhammad décida de fonder
luimême une ville à Mogador et de drainer par là tout le commerce du
sud du royaume, au plus grand profit du trésor royal qui profiterait
non seulement des droits de douane accrus par le développement
du mouvement commercial, mais encore du revenu des immeubles
dont la plupart, bâtis par le souverain, lui appartenaient en propre.
Le port servirait de base aux corsaires qui, par la menace exercée
contre les flottes d’Europe devaient contraindre toutes les nations
chrétiennes à conclure avec le Sultan des traités qui lui valaient des
cadeaux somptueux et même des redevances en argent. Afin de
peupleretd’achalanderlaville,ilexigeaquelesconsulsetlesmarchands
européens vinssent s’y établir et y fissent construire des maisons à
leurs frais.
En 1760, il avait commencé quelques travaux, mais c’est de
l’automne 1764 que date véritablement la fondation de la ville, qui reçut
le nom d’al-Suwaira (Souira) (la petite forteresse), sous lequel elle16
est connue des indigènes, le nom de Mogador étant employé
uniquement par les Européens. On trouve aussi une forme berbérisée :
Tasuirt. Le Sultan alla lui-même choisir et répartir les terrains
destinés aux constructions. Il avait demandé aux Anglais de lui fournir
un architecte. Ils lui envoyèrent un « ingénieur » français originaire
d’Avignon, appelé Nicolas Cournut, ancien dessinateur des
fortifications des places de Roussillon. C’était un aventurier, qui après
avoir travaillé en France comme entrepreneur s’était mis pendant
la guerre de Sept Ans à la solde des Anglais. Il vivait à
Gibraltar quand Sidi Muhammad le recruta. Le Sultan n’eut pas trop à
se louer de ses services et le renvoya en France au début de 1767.
Aucun des monuments actuels de Mogador ne peut être attribué à
Cournut avec certitude, car après lui plusieurs architectes et maçons
européens travaillèrent pour le Sultan, en particulier un architecte
génois auquel est due la batterie appelée la skala, située sur le
rempart de l’ouest face à la mer. Mogador doit à ses constructeurs des
rues droites, des portes monumentales, des bastions de type
européen, dont on ne trouverait pas l’équivalent dans les autres villes
marocaines et qui donnent à celle-ci une physionomie toute
particulière. Sidi Muhammad fit également édifier en dehors de la ville un
palais de plaisance qui subsiste, à demi enseveli par le sable de la
dune, en face du petit village de Diyabat.
Les rêves du Sultan ne furent jamais réalisés qu’imparfaitement.
Les marchands attirés à Mogador par les promesses de diminution
des droits de sortie sur les marchandises furent rapidement déçus
quand ils virent que le souverain ne tenait pas ses engagements et
imposait constamment au commerce de nouvelles charges. La
prospérité de Mogador resta médiocre sous Sidi Muhammad et déclina
encore sous ses successeurs. La situation de la ville à l’écart des
capitales et des grandes routes lui valut de servir souvent pendant le
exix siècle de prison politique et de lieu de résidence forcée pour
les hauts fonctionnaires en disgrâce. Mogador resta pourtant la tête
des caravanes du Sus, de la Mauritanie et du Sudan et conserva de
ce fait une certaine activité commerciale, à laquelle l’ouverture du
port d’Agadir au commerce causera un grave préjudice.
Le 15 août 1844, lendemain de la bataille d’Isly, l’escadre
française commandée par le prince de Joinville, qui venait de bombarder
Tanger, fit subir le même sort à Mogador. Il s’agissait de porter au
sultan Mawlay ‘Abd al-Rahman un coup sensible en frappant une
17
villequiluiappartenaitpersonnellementetdontiltiraitd’importants revenus. Trois heures de bombardement réduisirent au silence
les batteries de la place; puis l’armée française débarqua dans l’île
dont la garnison retranchée dans la mosquée se défendit
farouchement jusqu’au lendemain matin. Le 16 août, un détachement de six
cents hommes alla noyer les poudres, enclouer les canons et détruire
les défenses de Mogador. La ville qui n’avait que peu souffert des
boulets français, mais que les habitants avaient évacuée, fut
incendiée par les tribus du voisinage (Shiyadma et Haha).
Mogador est actuellement le siège d’un contrôle civil. Elle compte
18 401 habitants au recensement de 1926. L’élément israélite y tient
une place particulièrement importante avec 7 730 individus. Le
climat extrêmement tempéré est d’une égalité remarquable; mais il est
gâté par le vent qui souffle de façon presque constante, chargé du
sable des dunes voisines.
Bibliographie : Consulter les index de : R. Roget, Le Maroc chez les auteurs
anciens, 1924; St. Gsell, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord; al-Bakri,
Description de l’Afrique septentrionale,éd.ettrad.Slane,1911-13;DamiaodeGois,
Cronica do felicissimo rei D. Manuel, éd. D. Lopes, Coïmbre, 1926; H. de
Castries, Sources Inédites de l’histoire du Maroc; al-Zayani, Le Maroc de 1631 à
1812, éd. et trad. Houdas, 1886; al-Nasiri, Kitab al Istiksa, trad. Fumey, ds.
Archives Marocaines, t. ix et x; voir aussi : Duarte Pacheco Pereira,
Esmeraldo de Situ Orbis, éd. Epiphanio da Silva Dias (trad. R. Ricard, ds. Hespéris,
1927, p. 249; [Bidé de Maurville], Relation de l’affaire de Larache, Amsterdam
1775, p. 244; G. Höst, Nachrichten von Marokos und Fes, Copenhague 1781 et
Den Marokanske Kajser Mohammed ben Abdallah’s Historie, Copenhague 1791;
Chénier, Recherches historiques sur les Maures, 1787, t. III; Lemprière, Voyage
dans l’Empire de Maroc, trad. Sainte-Suzanne, 1801; Jackson, An Account of
the Empire of Marocco, Londres 1809; H. de Castries, Le Danemark et le Maroc,
ds. Hespéris, 1926, p. 342-45; Doutté, En tribu, 1914, p. 352-58; Latreille, La
Campagne de 1844 au Maroc.
L’Encyclopédie de l’Islam, 1932, t. iii, pp. 622-3.AVANT 1760
l’Océan ténébreux qui baigne la
1partie occidentale du globe terrestre
1. La formule est du géographe Al-Idrissi.21
I. Les périples d’Hannon et de Sylax
Me trompé-je en me figurant que l’excellente Histoire du Maroc, publiée en
1967, sous la direction de Jean Brignon (à l’époque, inspecteur d’histoire et
géographie au Maroc, aux côtés de Bernard Rosenberger) fut pour les lycéens
marocains, du temps que l’histoire leur était contée en français, ce que, encore
dans les années d’après-guerre, furent les « Malet-Isaac » pour nous autres,
1lycéens français? C’est sous le couvert de cet historien que seront ici présentés
les deux textes les plus anciens connus où il soit fait allusion (ou du moins, il est
très probable qu’il soit fait allusion) au site et aux îles d’Essaouira. Quoi qu’il
en soit, dès ces premières pages, s’affirme la vocation commerçante du lieu.
Le texte connu sous le nom de Périple d’Hannon n’est toujours
pas élucidé. L’expédition conduite par Hannon aurait eu lieu entre
475 et 450 avant J.-C. sur l’ordre du sénat de Carthage. Mais le
texte est obscur et contient des invraisemblances : peut-on croire
que 30 000 hommes et femmes se soient entassés sur 60 navires à 50
rameurs avec tout un matériel et des vivres? [...]
Récemment, avec des arguments sérieux, on a démontré que les
navigateurs antiques avec les embarcations dont ils disposent, étant
donnés les vents et les courants, la nécessité de longer les côtes,
et d’y toucher fréquemment pour y faire de l’eau et y dormir, ne
pouvaient pas dépasser le cap Juby, et en tout cas pas le cap
Bojador. Le périple de Sylax, considéré souvent comme un faux, mais
qui contient des éléments intéressants, affirme qu’on ne peut aller
au delà de Cerné. Là, dit-il, les commerçants phéniciens font des
échanges, ils apportent se l’onguent, de la pierre d’Égypte, des
poteries attiques, etc., et obtiennent des peaux d’animaux sauvages
(lions et fauves, éléphants) d’animaux domestiques, et de l’ivoire; il
n’est pas question d’or.
Où se trouve donc l’îlot de Cernée? Aucune fouille n’ayant été
2faite dans l’île de Hern , on incline maintenant à l’identifier à l’îlot
d’Essaouira,oùdesfouillesontmisàjourdesfragmentsd’ivoirebrut
et des tessons de céramique grecque. Le même texte nous apprend
que les marchands « dressent des tentes dans l’île » : justement on
n’a trouvé aucune construction. Si l’on admet qu’il est impossible
de dépasser l’embouchure du Draa, il n’y a pas d’autre hypothèse.
[...]
1. De fait, dans la préface de l’ouvrage, il est dit que B. Rosenberger est l’auteur des
chapitres traitant de la période allant des origines jusqu’aux Almoravides; sans doute est-ce
donc à lui qu’est due la présentation qu’on va lire de ces anciens périples.
2. N.d.e.OuHerné,ouencore,ÎleduDragon,trèspetitîlotrocheux,àproximitédeDakhla.22
1. LE FABULEUX PÉRIPLE D’HANNON
Il est bon de publier à nouveau ce texte d’interprétation difficile. Si le début
peut être admis, à partir de Cerné, nous sommes dans la fable.
« Il a plu aux Carthaginois de faire naviguer Hannon au delà des
colonnes d’Hercule pour y fonder des villes lybo-phéniciennes. C’est
pourquoi il accomplit ce voyage à la tête d’une flotte de soixante
navires à cinquante rameurs emmenant avec lui trente mille hommes
ou femmes, des vivres et des marchandises.
Quand nous eûmes dépassé les colonnes d’Hercule, et après une
navigation de deux jours, nous fondâmes une ville à laquelle nous
donnâmes le nom de Thymaterion; elle dominait une vaste plaine.
De là nous prîmes vers l’Ouest et nous ralliâmes près du cap
libyen de Soloeis couvert d’épaisses forêts. En ce lieu nous élevâmes
un temple à Neptune et nous continuâmes en suite notre voyage
vers l’Est. Après une demi-journée nous parvînmes à un lac situé
non loin de la mer et couvert de joncs élevés où paissaient un grand
nombre d’éléphants et de bêtes féroces.
Nous dépassâmes ce lac dans une journée de course et nous
peuplâmes de nouveaux colons les villes du littoral : Karikon, Gytte,
Mélitta et Arambys. De là nous entrâmes dans l’embouchure du
1 2Lixus ,grandfleuvequivientdel’intérieurdelaLibye .LesLixites,
peuplade nomade, faisaient paître leurs troupeaux sur le bord de ce
fleuve. Nous établîmes des rapports avec ce peuple au milieu duquel
nous séjournâmes quelque temps.
Plus loin dans l’intérieur des terres se trouvent les Éthiopiens,
peuple hospitalier, habitant une région remplie de bête sauvages et
entrecoupée de hautes montagnes où le Lixus prend sa source;
diton. Au milieu de ces montagnes vivent des hommes d’une structure
particulière appelés Troglodytes. Les Lixites prétendent qu’ils sont
3plus rapides à la course que les chevaux .
Nous prîmes des interprètes chez les Lixites et nous longeâmes
pendant douze jours, dans la direction du Sud, des côtes désertes;
puis ensuite nous naviguâmes pendant un jour vers l’Est; en cet
endroit, au fond d’un golfe, nous découvrîmes une petite île de cinq
stades de circuit à laquelle nous donnâmes le nom de Cerné et où
1. N.d.e. L’actuel Loukkos, qui se jette à Larache.
2. Bien entendu, les termes de Libye, de Libyens, d’Éthiopie et d’Éthiopiens n’ont
pas dans ces textes le sens que nous leurs attribuons aujourd’hui.
3. N.d.e. Une fable, peut-être, mais qui, plus de vingt siècles après, titillera encore
l’imagination ou la crédulité d’auteurs comme J. G. Jackson (souvent cité par la suite) – voir son
second livre : An Account of Timbuctoo.23
nous fondâmes une colonie... La durée de la traversée de Carthage
aux colonnes d’Hercule et de ce point à Cerné est la même. » [...]
Périple d’Hannon, roi des Carthaginois, trad. ph. cazeneuve, Tunis, 1889, cité dans
C. Coquery, La découverte de l’Afrique, Paris, Julliard, 1965.
2. LE RÉCIT DE SYLAX
Le récit de Sylax, taxé de faux, n’est pourtant pas moins vraisemblable que
le périple d’Hannon; qu’on en juge.
« De Carthage aux Colonnes d’Hercule, dans d’excellentes
conditions de navigation, on compte sept jours et sept nuits... »
« La traversée, le long de la côte, des Colonnes d’Hercule au cap
d’Hermès, dure deux jours. Du cap d’Hermès au cap Soloeis, elle en
dure trois; du cap Soloeis à Cerné elle dure sept jours. Toute cette
traversée des Colonnes d’Hercule à Cerné est donc de douze jours.
Pour ce qui est au delà de Cerné on ne peut y parvenir à cause
des bas fonds, de la vase et des algues. Ces algues sont larges d’une
palme, pointues par en haut et piquantes. Les commerçants sont
phéniciens; quand ils arrivent à Cerné, ils amarrent leurs vaisseaux
ronds et dressent des tentes dans l’île. Ils déchargent leur cargaison
et la transportent à terre dans de petites embarcations. Il y a là des
Éthiopiens avec qui ils font des échanges. Ils échangent leurs
marchandises contre des peaux de cerfs, de lions et de léopards, contre
des peaux ou des défenses d’éléphants, contre des peaux d’animaux
domestiques. Les Ethiopiens se parent de tatouages et boivent dans
des coupes d’ivoire. Leurs femmes se parent de colliers d’ivoire...
Ces Éthiopiens sont les hommes les plus grands que nous
connaissions; leur taille dépasse quatre coudées; certains même atteignent
cinq coudées. Ils portent la barbe et ont de beaux cheveux... Ils
sont bons cavaliers, lancent le javelot, et sont de bons archers. Ils
se servent aussi de traits durcis au feu. Les commerçants phéniciens
leur apportent des onguents, de la pierre d’Égypte, des poteries
attiques, des conges (grands récipients). On vend ces poteries à la fête
des conges. Ces Éthiopiens mangent de la viande et boivent du lait,
ilsfontbeaucoupdevindeleursvignesquelesPhéniciensexportent.
Ils ont aussi une grande ville où vont les vaisseaux des marchands
phéniciens. » [...]
1roget, Textes anciens sur le Maroc , pp. 19 et 20, Collection Budé, Les Belles
Lettres.
1. N.d.e. Le titre exact du livre de R. Roget est : Le Maroc chez les auteurs anciens.24
3. LE COMMERCE MUET DE L’OR
« Les Carthaginois racontent encore ceci : il y a en Libye, au delà
des Colonnes d’Hercule un pays qu’habitent des hommes. Lorsque
les Carthaginois arrivent chez ces peuplades, ils déchargent leurs
marchandises, les rangent le long du rivage, puis remontent à bord
et allument des feux pour faire voir la fumée. Lorsque les indigènes
voient la fumée, ils viennent sur le bord de la mer, placent de l’or vis
à vis des marchandises et s’éloignent. Les Carthaginois débarquent
alors et vont se rendre compte : si l’or leur semble égal au prix des
marchandises, ils le prennent et s’en vont, sinon ils remontent à bord
etattendent.Alorslesindigènesreviennentetajoutentdel’oràcelui
qu’ilsontmisjusqu’àcequ’ilssoientd’accord.Nilesunsnilesautres
ne sont malhonnêtes : les Carthaginois ne touchent pas à l’or tant
qu’il ne leur paraît pas payer leurs marchandises, et les indigènes ne
touchent pas aux marchandises avant que les Carthaginois n’aient
pris l’or.
hérodote iv 196, pub. par roget, opus cité, p. 17.
Extrait de : Jean Brignon et al., Histoire du Maroc, pp. 20-21 et 26-27.25
II. Les Îles Purpuraires
À consulter le petit livre de Raymond Roget, Le Maroc chez les auteurs
anciens (1924), il semble que les seules traces écrites dues à un auteur grec ou
latin, se rapportant à l’île de Mogador et aux fabriques de pourpre que Juba II
(52 av. J.-C. - 23 ap. J.-C.) y fit établir, se bornent à ces quelques lignes de
Pline l’Ancien (m. en 79 ap. J.-C.). Si l’astronome et astrologue grec Claude
Ptolémée (circ. 96 - 168 ap. J.C.) signale ces îles, sous le nom de Tamousiga,
tout ce qu’il en dit est qu’elles se situent à 8°, 29° 55’.
Pline l’Ancien
Sur les îles de Maurétanie on n’est pas mieux renseigné. On sait
seulement qu’il y en a quelques-unes vis-à-vis des Autoles,
découvertes par le roi Juba qui y avait installé des teintureries de pourpre
de Gétulie.
R. Roget, Le Maroc chez les auteurs anciens, p. 35.
On est évidemment beaucoup mieux renseigné sur ce site et ces fabriques
après les fouilles archéologiques qu’en 1951, entreprirent dans l’île d’Essaouira
Jean Desjacques et Paul Koeberlé – qui, pour lors, enseignaient au Maroc.
Fouilles que poursuivit André Jodin, qui, en 1966 et 1967, publia les
résultats de ses recherches dans deux livres : Mogador, comptoir phénicien du Maroc
atlantique et Les établissements du roi Juba II aux Iles Purpuraires (Mogador).
Jean Desjacques et Paul Koeberlé
1Mogador et les Îles Purpuraires
On connaît l’importance de la pourpre chez les Anciens; cette
teinture, dont les nuances allaient du rouge au violet et au bleu
verdâtre, dont on imprégnait les étoffes de laine et de soie et qui
était si estimée. Pour nous en tenir à l’Antiquité classique, elle est
déjà citée dans Homère qui nous représente Andromaque « tissant
au métier, dans le fond de sa haute demeure, un manteau double
de pourpre qu’elle parsème de dessins variés », tandis que son mari
2vient d’être tué par Achille aux portes de Scées .
On attribuait l’invention de la pourpre aux Phéniciens et à une
époque bien reculée puisque c’est Héraklès, c’est-à-dire Melqart, qui
1. Nous remercions M. R. Thouvenot, inspecteur des Antiquités préislamiques, qui a bien
voulu revoir cet article et vérifier et compléter nos références aux auteurs anciens.
2. Il. XXII. v. 440, 441.26
l’avait découverte par hasard, et on la tirait de coquillages dont
les naturalistes distinguent diverses espèces : le murex brandris; le
murex trunculus et le purpura haemastoma, distinction déjà connue
1de Pline l’Ancien . [...]
L’industrie de la pourpre maure devait être importante et
rémunératrice puisque l’avant-dernier roi de Maurétanie, Juba II, n’avait
pas jugé au-dessous de sa dignité d’installer des teintureries en un
lieu que Pline désigna avec quelque prudence : « Des îles de
Maurétanie, ce qu’on raconte n’est pas très sûr; on sait seulement qu’il
y en a quelques-unes en face des Autoles, découvertes par Juba et
2où il avait installé des teintureries de pourpre gétule. » Ce sont
celles que, quelques lignes plus loin, il appelle les îles Purpuraires et
qui étaient le point de départ des navigateurs vers les îles Fortunées
(Les Canaries).
Ces îles purpuraires ne peuvent avoir été que les îlots qui se
trouvent en face de Mogador. À l’heure actuelle il n’y en a pas
3d’autressurlacôte(saufceluideFédala
,reliémaintenantaucontinent et où, du reste, on n’a jamais retrouvé d’antiquités). Ils sont
bien en face du pays des Autoles qui nomadisaient de Sala (Chellah)
à l’Atlas et au delà. Le géographe Ptolémée, sans doute, ne les cite
pas, mais il met à peu près à la même latitude l’île d’Érythie, trop
loin en pleine mer il est vrai, mais il commet un erreur du même
genre pour Cadix dont la situation était pourtant bien connue.
L’île de Mogador présentait aux navigateurs anciens toutes les
commodités qu’ils recherchaient. Elle est constituée par une variété
de grès tendre très particulière à la côte marocaine : malgré son peu
de consistance, c’est un matériau de construction utilisé dans toute
la région car il est facile à travailler; mais il ne dure guère, surtout
si, pour le miner, l’action de la mer s’allie à celle du vent.
Elle est admirablement située à proximité (900 mètres au S.-O.
environ) de la presqu’île rocheuse où s’est bâtie la ville moderne
dont elle commande l’accès à la rade. D’autre part, elle s’étend en
face de l’embouchure de l’oued Ksob, non loin de l’antique site
préhistorique de Diabet et à proximité d’un vieux fort ruiné dit « Fort
4portugais » ; le chenal, au sud de l’île, atteint à peine 4 mètres de
1. PL. Hist. Nat., IX, I xi, 1-2.
2. Pline, VI, xxxvi, 4, ap. Roget, p. 35. Il y a en réalité un groupe d’îlots, mais les autres
sont trop peu importants pour avoir été habités.
3. N.d.e. L’actuelle Mohammedia.
4. À tort! V. supra, p. 14 et infra, p. 52.27
profondeur. Il est probable que, primitivement, il n’y avait qu’une
seule île mesurant 1:000600 mètres dans ses plus grandes
dimen1sions. Aujourd’hui l’érosion marine l’a séparée en deux : l’îlot nord,
le plus petit, inhabitable, désigné communément sous le nom de l’île
aux Pigeons a reçu des indigènes celui d’« îlot Faraoun ». On sait
que les musulmans attribuent aux Pharaons d’Égypte, connus par
l’histoire populaire de Moïse, les grandes constructions antérieures
à l’Islam. La ville romaine de Volubilis s’appelait Ksar Faraoun, et
la Seguia el Faraoun, près de Rabat, était le nom donné à un large
2fossé qui faisait sans doute partie du limès romain . Il est séduisant
de penser qu’à Mogador aussi le nom de Faraoun évoque quelque
construction de l’époque romaine.
Si le nivellement fait ressortir sur le petit îlot une hauteur de 27
mètres, il indique sur la grande île deux crêtes de 24 et 29 mètres
d’où l’on a, sur le large comme sur la côte, une vue magnifique. C’est
entre ces deux rides, à l’abri du vent de la mer et du vent de terre,
qu’ont été bâtis vers le Sud divers édifices plus ou moins délabrés :
prison désaffectée, vieille mosquée, ancien lazaret et six batteries,
tous modernes.
L’accès des îles est toujours affaire délicate. Les vents qui
sévissent pendant une grande période de l’année rendent l’accostage
difficile. La configuration des côtes rocheuses et prodigieusement
escarpées rend le débarquement pratiquement impossible sur la plus
grande partie de la périphérie. Plusieurs criques s’ouvrent
heureusement sur de minuscules plages de sable et de galets dominées, elles
aussi, par des rochers accores. On pouvait y tirer les barques en
prenant soin de les surveiller au moment de la marée haute.
Le bois ne manquait pas autrefois. Les nombreuses racines
fossilisées de thuya et de genévrier le prouvent. L’eau douce était à
proximité sur la côte et, bien qu’il ne pleuve pas beaucoup, on
pouvait tout de même utiliser des citernes pendant une bonne partie de
3l’année . La rade présentait un abri sûr pour qui voulait débarquer
sur le continent. L’installation d’une station s’offrait donc dans des
1. L’érosion se poursuit sous nos yeux. Le plan établi par Cornut en 1765 atteste d’une
manière éloquente les modifications subies par les côtes de l’île. Même celui du Bureau
Topographique du Maroc, vieux de 40 ans à peine, n’est déjà plus exact.
2. L. Brunot, La mer dans les traditions et les industries indigènes de Rabat et de Salé,
p. 139.
3. L’O.N.M. enregistre pour Mogador 287 millimètres de pluie par an, le maximum des
précipitationsayantlieuennovembreetdécembre.MaislesciternesétabliesparlesMusulmans
et actuellement subsistantes restent pleines toute l’année; il est vrai qu’on n’y puise guère.28
conditions favorables pour les navigateurs de l’Antiquité : l’accès
au continent, et inversement le repli sur l’île étaient rapides. Les
vents sont assez forts et réguliers pour qu’on pût les utiliser selon
les besoins. Le ravitaillement n’offrait pas ce genre de difficultés. On
ne risquait pas d’être attaqué à l’improviste par les sauvages, car
1la surveillance des abords était facile . On ne s’étonnera donc pas
que nous ayons retrouvé des vestiges d’établissements qui peuvent
eremonter jusqu’auiv siècle av. J.-C. et s’étendent certainement
jusequ’au iv siècle ap. J.-C.
MaislesAnciensvenaient-ilscherchersurcettecôtelescoquillages
à pourpre, et d’abord la pourpre de Gétulie provenait-elle des
coquillages comme ils le prétendent? C’est probable, et pourtant, bien
quelestermesdemurexetdepurpurasoientsanséquivoque,lachose
a été contestée. Dans une courte note parue dans « Hespéris », le
Dr. Herber a cru pouvoir affirmer qu’elle était d’origine végétale et
2tirée de l’oseille . Son argument est que le murex est rare sur la côte,
qu’on n’a pas signalé de Safi à Mogador un seul amas comparable à
3ceux de Tyr et de Sidon, alors que les kjokkenmöddins avec toutes
les espèces de coquillages sont nombreux, et il conclut fort
justement par un appel « à l’observation des faits matériels ». Or, ce fait
nouveau qu’il demandait s’est présenté.
D’abord les kjokkenmöddins découverts après 1941 comprennent
4uneprédominancedepurpura haemastoma .Cecoquillageàpourpre
adoncétéabondantsurnoscôtesdurantl’époquepréhistorique.Or,
il en est de même à l’époque actuelle.
Pomponius Mela et Pline parlent de deux coquillages, le murex et
le purpura. Pline les décrit ainsi : « Les coquillages pour la pourpre
et les couleurs condyliennes (c’est-à-dire provenant des coquillages)
sont de deux espèces. La plus petite est le buccin (buccinum) ayant
la forme et portant le nom de la conque qui produit le son du cor
(buccina); l’ouverture est ronde, à pourtour incisé. L’autre est
appelée pourpre (purpura); son bec s’avance formant un canal qui,
tubulé à l’intérieur sur le côté, livre passage à la langue; en outre,
la coquille est couverte jusqu’au sommet de pointes, d’ordinaire au
1. V. Bérard, Les Phéniciens et l’Odyssée, p. 309 (sur le bois), p. 313 (sur l’eau et les
provisions), Nausicaa et le retour d’Ulysse, p. 34.
2. David et Herber, La pourpre de Gétulie, « Hesp. » 1938, p. 97.
3. N.d.e. Amas de débris culinaires et ménagers (essentiellement formés de coquillages) de
populations mésolithiques et néolithiques, de la Baltique, de l’Écosse, de France, du Portugal,
d’Amérique du Sud, etc. (cf. Larousse).
4. Ennouchi, L’Anthropologie, 1953, p. 272.29
nombre de sept, et disposées en rond, mais le buccin n’en n’a pas.
1Tous les deux ont autant de spirales qu’ils ont d’années. »
On trouve bien ces deux variétés sur les côtes marocaines; la plus
fréquente est la première, celle que Pline appelle buccinum et que
nosnaturalistesappellentmaintenantPurpura haemastoma;l’autre,
aux pointes caractéristiques, que nous appelons maintenant murex,
se rencontre en moindre quantité.
C’est par hasard que notre attention fut attirée sur eux. En
décembre 1952, un de nous se trouvant sur le rivage vers Agadir vit des
femmes indigènes qui ramassaient des coquillages; elles les brisaient
pour en retirer l’animal et le manger. La chose ne l’aurait pas
autrement étonné s’il n’avait été frappé par ce détail qu’elles avaient les
mains rouges. Un examen attentif des échantillons que nous avions
emportés nous permit de constater l’existence d’une glande située
sous le manteau, glande qui arrachée, dégageait une odeur fort
désagréable et qui donna à nos mains une coloration jaune d’abord, à
peine visible, mais qui, à la lumière solaire, vira au vert, au bleu,
au rouge mauve, puis au violet et dont il nous fut fort difficile de
nous débarrasser. Le laboratoire du Muséeum à qui nous avions
envoyé quelques exemplaires les identifia sans difficulté comme étant
des Purpure Haemastoma. Malgré leur état de fermentation due aux
délaisnécessitésparlevoyageetquienrenditunepartieinutilisable,
2il procéda aux travaux nécessaires pour en tirer une teinture .
« Après avoir broyé, en présence de sable, les glandes dans un
mortier,nousavonsfiltrésurtissus.Toutescesmanipulationsontété
faites avec le seul souci d’utiliser une technique simple et primitive.
« Ce filtrat est, le premier jour, jaune, puis vert. Au bout de
quatre à cinq jours (température : 10 à 15 degrés, luminosité :
1mètred’unefenêtre aunord),ildevientmauvepourpre. Lacouleur
devient de plus en plus vive en subissant une exposition prolongée
au soleil.
« Un milieu ammoniacal ou acétique semble ralentir le virage au
violet, sans toutefois le diminuer.
« Si l’on fait bouillir le filtrat le premier jour, il vire
immédiatement (oxydation). Toutefois, sa teneur en matière colorante est
1. Pline, H. N. IX, 61, 1-2, trad. Littré.
2. Nous ne saurions trop remercier de leur complaisance MM. Budker et Yves Plessis, du
Service des Pêches et Productions Coloniales d’origine animale, qui ont bien voulu procéder
à toutes les expériences.30
d’autant plus forte que le filtrat n’a subi aucune modification
brutale.
« Aucun dosage et valeur numérique ne sauraient être retenus,
étant donné la faible quantité et le mauvais état de la matière
première analysée.
« L’expérience prouve : une présence absolument nette de
substance colorante mauve et une grande stabilité de cette teinture. »
1Or, le purpura haemastoma ne se rencontre pas à l’état isolé;
il existe sur toute la côte en quantités énormes, et ses colonies se
retrouvent jusqu’au Sous à l’embouchure de l’O. Massa notamment.
Les indigènes récoltent les coquillages et apprécient fort les
gastéropodes comme aliment, tout comme dans l’Antiquité. À Mogador
même, un peu au nord de la ville, au lieu dit « plage de Safi »,
le vent ne cesse d’en découvrir pour les recouvrir ensuite lorsqu’il
remanie les dunes. Ces coquillages sont presque tous percés et
toujours en face de l’endroit où devait se trouver la glande qui contient
le colorant. Près de ces tas de coquillages on retrouve parfois des
fragments de céramique antique, d’amphores notamment : cols et
anses surtout. On peut supposer sans témérité que coquillages et
céramiques sont contemporains.
Mais Pline parle des îles Purpuraires. Or, dans l’île de Mogador
nous avons trouvé les mêmes coquillages que sur le continent. Sans
douten’avons-nouspaslesénormestasdeTyretdeSidon,maistous
lesateliersn’avaientpasl’importancedecesvieuxcentresphéniciens
nilamêmeexistencemillénaire.Deplus,l’Océanbatfurieusementla
côte et ses coups de bélier ont certainement désagrégé et emporté les
talus de débris divers sur le rivage comme il l’a fait pour les édifices
antiques. Sur la côte sud-est de l’île nous avons repéré et
photographié les vestiges d’établissement romains que l’érosion, depuis deux
ans, a d’abord sapés avant d’en faire écrouler les morceaux, au pied
de la falaise restes d’une maison romaine, au sol en mortier de
tuileau reposant sur un hérisson de grosses pierres, la partie supérieure
étant soigneusement polie. Il n’est guère possible de dater
précisément cette construction : ce sont les mêmes procédés que nous avons
vu employés à Volubilis et à Banasa et qui furent d’usage courant
1. « Au point de vue chimique, la pourpre est voisine de l’indigo, mais contient une forte
proportion de brome. C’est une dibromosindigotine. On y trouve une substance : l’indol qui
figure parmi les produits d’élimination des êtres vivants. En réalité la glande à pourpre produit
de la purpurine et de la purpurase, et c’est la réaction de ces deux substances l’une sur l’autre
qui engendre la matière colorante. » L. Bertin, La vie des animaux, t. i, p. 129.31
eauii siècle de notre ère. Ils prouvent tout de même l’existence d’un
établissement permanent de quelque importance sous l’Empire
romain. Mais d’autres découvertes nous ramènent à l’époque du roi
Juba ii. [...]
Enumération et description de deniers et de céramiques de cette époque
trouvés sur l’île.
C’est malheureusement tout ce que nous pouvons rapporter à
l’époque de Juba II. Bien que Pline lui attribue formellement, et
à
luiseul,l’exploitationdelapourpresurcesrivages,peut-êtreyavaitil eu des prédécesseurs : Phéniciens d’Asie et de Carthage d’abord,
1Gaditans ensuite . Nous savons que les marins de Gadès
fréquentaient ces parages et allaient même fort loin sur les côtes d’Afrique :
ils avaient eu la précaution de se mettre en bons termes avec le
2roi à qui ils avaient offert le duumvirat honoraire de leur ville . Or
nous avons aussi retrouvé un bronze de Gadès avec au droit le profil
d’Héraklès-Melqart et au revers le thon.
L’industrie royale prospéra; elle prospéra même trop puisque ce
fut une des causes de la mort de Ptolémée, le fils de Juba. «
L’empereur Caligula, après l’avoir fait venir près de lui et accueilli avec
honneur, le fit tout à coup mettre à mort, simplement parce qu’il
s’aperçut qu’en entrant dans l’amphithéâtre où lui même donnait
un spectacle, il avait attiré tous les regards par l’éclat de son
man3teau de pourpre » , en 40 ap. J.-C. À sa mort, les teintureries,
comme tous les biens royaux, durent passer entre les mains de
l’empereur et ne cessèrent pas d’être exploitées. Nous en avons la preuve
par les multiples tessons de poterie rouge lustrée retrouvés un peu
partout dans l’île : poterie gallo-romaine de la Graufêsenque et de
Lezoux dont certains fonds portent la signature du fabricant, vases
moulés qui sont ornés de motifs de décoration connus, identiques à
ceux des répertoires de J. Dechelette et de F. Hermet. L’un d’eux
porte sur son fond, écrit à la pointe le nom typiquement sémitique
de MVTHVN. Peut-être les Romains ont-ils continué à pratiquer
la même industrie de la pourpre en se servant d’Orientaux
spécialisés, là même où avaient opéré leurs lointains ancêtres phéniciens ou
carthaginois.
1. La céramique punique découverte fera l’objet d’une publication de M. P. Cintas; les
inscriptions puniques, de M. J. G. Février.
2. J. Carcopino, Le Maroc antique, p. 173.
3. Suétone, La vie de Caligula, XXXV, 1. – Carcopino, ibid., p. 194.