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Une École qui Tient Parole

De
370 pages
L'auteur se prend " à espérer une école traversée par une inspiration bousculée par la vie, fière de son identité, enthousiaste pour la connaissance et la culture, passionnée par la formation des hommes,... " Et si ce défi était relevé par une école qui donne un cadre permettant d'inventer, dans la tranquillité du respect sacré de la personne humaine, dans l'exigence de la cohérence entre la parole et la pratique, de nouvelles relations sociales, un nouveau rapport au monde ? Pour cela, faut-il encore que de la maternelle à l'université cette école veille à rester fidèle à sa parole non dans des discours mais dans son quotidien.
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t.
UNE ÉCOLE
QUI TIENT PAROLECollection Éducation et Formation
dirigée par Michel Bernard
Déjà parus
Série Références
R. LESCARBEAU, M. PAYETTE, Y. St. ARNAUD,PUM, Profession:
Consultant, 1990.
1. HASSENFORDER (dir.), Sociologie de l'Éducation, 1990.
J. (dir.), Lecteurs et lecture en Éducation, 1990.
J. (dir.), Chercheurs en Éducation, 1992.
E. PLAISANCE(dir.), Permanence et renouvellement en sociologie de
l'Éducation. Perspectives de recherches 1959-1990, 1992.
J. HASSENFORDER (dir.), Vers une nouvelle culture pédagogique - 29
chemins de praticiens, 1992.
J. DUMAZEDlER (dir.), La leçon de Condorcet, 1994.
M. LESNE,Travail pédagogique et formation des adultes, 1994.
M. SOREL(dir.), Pratiques nouvelles en éducation et formation, 1994.
C. BONJAN-PEYRON, Pour l'art d'inventer en éducation, 1994.
G. BROUGÈRE, Jeu et éducation, 1994.
H. IZARD,L'école primaire. Temps, espaces et acteurs, 1996.
J. PERRIAULT, La communication du savoir à distance, 1996.
H. COCHET,Complexité et formation, 1996.
J. FERRIER,Ils ont construit l'école publique. Les inspecteurs des écoles
primaires 1835-1995, 1997.
G. TIRY,L'apprentissage du réel en éducation, 1997.
P. TRABAL, La violence de l'enseignement des mathématiques et des
sciences. Une autre approche de la sociologie des sciences, 1997.
L. RAILLON,J. HASSENFORDER, Une revue en perspective. Education et
développement, 1997.
HASSENFORDER Jean, ETÉVÉChristiane (dir.), Les sciences de l'éducation
à travers les livres, 1997.
Série Guides
M. BERNARD,M. BOUTHORS, C. ETEVE,J. HASSENFORDER, Méthodoref
Guide méthodologique de recherche en éducation et formation, 1992.
D. SENSI,L'évaluation dans les formations en entreprise, 1992.
F. MINET,L'analyse de l'activité et laformation des compétences, 1995.
Série Thèses et Travaux Universitaires
R. BOURDONCLE, préface Raymond Boudon, L'université et la
profession. Un itinéraire de recherche sociologique, 1995.Georges OLTRA
UNE ÉCOLE
QUI TIENT PAROLE
L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9(Ç)L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-6534-XCollection Bibliothèque de l'Éducation
dirigée par Smaïn Laacher
Si l'institution scolaire est au centre de débats scientifiques,
philosophiques et politiques sans cesse renouvelés, c'est parce qu'elle a, peut-être
plus que toute autre institution, partie liée avec J'avenir de la société. Du
même coup, toutes les questions posées à son sujet deviennent des
questions vitales, et concernent aussi bien l'éducation, que les dispositions
culturelles, la formation, J'emploi.
Aussi, les nombreuses transformations qui touchent aujourd'hui aux
fond~ments et aux finalités du système scolaire ne laissent indifférent aucun
. groupe social.
La collection" Bibliothèque de l'éducation" veut à sa manière
contribuer à une connaissance plus grande de ces transformations en
accordant un intérêt tout particulier aux textes fondés sur des enquêtes
effectuées en France et ailleurs. L'analyse des pratiques scolaires des agents,
des groupes au sein de l'école (de la maternelle à l'enseignement
supérieur), y côtoiera celle des modes de fonctionnement de l'institution et
de ses relations avec les autres champs du monde social (politique,
économique, culturel, intellectuel).
Déjà parus
Paul BOUFFARTIGUE, De l'école au monde du travail. La
socialisation professionnelle des jeunes ingénieurs et techniciens, 1994.
Claude DIEBOLT, Education et croissance économique. Le cas de
l'Allemagne aux XIXème et XXème siècles, 1995.
Jean LEZIART, Le métier de lycéen et d'étudiant, Rapport aux savoirs
et réussite scolaire, 1996.
Pierre ERNY, Expériences deformation parentale etfamiliale, 1996.
Claude CARPENTIER, Histoire du certificat d'études primaires,
1996.
O. LESCALET et M. de LEONARDIS, Séparation des sexes et
compétences, 1996.
Grazia Scarfo GHELLAB, La Transfomwtion du système
d'enseignement italien: la diffusion des business schools, 1997.Collection Alternances et Développements
dirigée par Jean-Claude DAIGNEY*
AUBEGNY Jean, L'évaluation des organisations éducatives. Jean, Les pièges de l'évaluation.
BACHELARD Paul (ed), Les acteurs du développement local.
BACHELARD Paul, Apprentissage et pratiques d'alternance.
BRIFFAUD Joël, De l'urbain au rural.
CHAPUT Monique, LIETARD Bernard, PINEAU Gaston, Reconnaître les
acquis: démarches d'exploration personnalisée.
CHARTIER Daniel, LERBET Georges (eds), La formation par production de .
savoirs. Daniel, A l'aube des formations par alternance.
CLÉNÉT Jean, GÉRARD Christian, Partenariat et alternance en éducation.
Des pratiques à construire.
COUDRIEAU Hubert, La science des systèmes et les exploitations agricoles. H, L'exploitation agricole: pilotages, tensions, complexités.
DEGORCE André, Atmosphère et efficience éducative.
DEMOL Jean-Noël, Projet, orientation et évaluation.
DENOYEL Noël, Le biais du gars: travail manuel et culture de l'artisan.
DUFFAURE André, Education, milieu et alternance.
ECHO, Des rendez-vous manqués? La classe de seconde.
GAUTREAU Guy, L'éclatement rural et les valeurs humaines.
GEA Y André, De l'entreprise à l'école: la formation des apprentis.
GEAY André, L'école de l'alternance.
GIMONET Jean- Claude, Alternance et relations humaines.
GOUZIEN Jean-Louis, La variété des façons d'apprendre.
GUILLAUMIN C., Une alternance réussie en lycée professionnel.
LERBET Georges, Approche systémique et production de savoir. L'insolite développement.
LERBET Georges, De la structure au système. Le flou et l'écolier: la culture du paradoxe.
LERBET Georges, Images de l'alternance à l'Education nationale.
LERBET-SÉRÉNI Frédérique, La relation duale.
MIGNEN Pierre, Au-delà du bricoleur, du technicien ou de l'ingénieur -
Que sont les paysans?
MONTEIL Jean-Marc, Dynamique sociale et systèmes deformation.
PEYRE Pierre, Projet professionnel, Formation et alternance.
PINEA U Gaston, Temps et contretemps enformation permanente.
PINEAU G., LIETARD B., CHAPUT M., Reconnaître les acquis. Démarches
d'exploration personnalisée.
SALLABERRY J.e., CHARTIER D., GÉRARD c., L'enseignement des
sciences en alternance.
DEMOL J.N., PILON J.M., Alternance, développement personnel et local.
Achevé d'imprimer le 23 mars 1998 sur les presses de Dominique Guéniot,
imprimeur à Langres - Saints-Geosmes
Photocomposition:L'HarmattanDépôt légal: avril 1998 - W d'imprimeur: 3214PREFACE
Un auteur qui tient parole
Void un livre inspiré par une longue expérience, par une existence
consacrée au renouveau pédagogique, dans une immersion généreuse au
sein d'une institution qui ne cesse de chercher comment les enseignants,
les parents, les élèves et le personnel administratif peuvent vivre en
"communauté éducative" dans l'esprit de l'évangile.
"Une école qui tient parole": c'est l'engagement personnel de son
auteur. Georges Oltra développe une pensée originale, ouvre des voies
utiles pour renouveler tout à la fois l'école en France et l'enseignement
catholique dans l'Eglise. Il justifie ses perspectives et suggestions. Il sait
exposer. Il n'hésite pas à secouer certaines habitudes ou certitudes. A ce
titre, d'aucuns le trouveront trop original ou innovateur. Je le connais
assez pour témoigner de son sage réalisme et de sa véritable passion pour
le plein développement des personnes. La perspective qui unifie son
oeuvre c'est bien son existence de directeur diocésain de l'enseignement
catholique. Ce livre en dévoile la trame profonde.
L'école catholique représente une longue originalité dans le système
éducatif français. L'ayant en quelque sorte précédé, elle a su y garder sa
place. Il importe qu'elle y développe son "âme" en y assurant son service
propre. Car les temps ont changé: les oppositions se sont apaisées.
L'heure est venue de définir de nouvelles relations pour le bien des
élèves. Georges Oltra s'efforce de les examiner à la lumière d'une logique
ascendante qu'il préférerait dans l'organisation du système éducatif
français: un "système d'éducation plus souple, moins centralisé, géré au
plus près des besoins" qui diffère selon l'environnement géographique ou
social. L'école catholique peut constituer "un espoir de voir un jour le
7Une école qui tient parole
système éducatif français bénéficier de plus de liberté et d'autonomie, ce
qui signifie peut-être de plus de créativité". "Le changement dans l'école
n'est pas affaire de structure incombant au pouvoir central politique. Il
passe par l'action interne au système éducatif dont les enseignants sont les
agents sociaux. L'école peut changer par la pratique scolaire".
Après cet apport à la réflexion de beaucoup d'éducateurs,
d'enseignants, de parents et d'administrateurs que préoccupe un excessif
conservatisme en décalage par rapport à l'indispensable renouvellement de
l'école en France, Georges Oltra s'adresse à l'école catholique pour
l'inviter à devenir ce qu'elle doit et peut être.
"Il faut chercher la clef de notre identité dans la notion d'un Dieu
personnel qui s'intéresse aux personnes dans une relation unique et
singulière. Là sera le modèle de notre organisation et de notre
fonctionnement: la personne, le respect de la personne, l'épanouissement
de la personne... C'est cela l'essentiel et la condition absolue de notre
liberté" .
"Je voudrais qu'on se souvienne qu'avant tout un enfant qui ne
comprend pas est un enfant qui souffre... l'echec scolaire est le premier
stade d'une exclusion qui mène à la violence. Nous devons tout faire pour
que l'enfant se trouve à l'école dans un milieu dont il sent qu'il sera un lieu
de réussite et de respect de sa personne" .
De là va découler le choix des méthodes pédagogiques. Dans
l'ensemble de celles qu'il examine, l'auteur marque sa préférence pour la
pédagogie de projet qui "rend à l'élève l'initiative" et fait de l'enseignant
"un accompagnateur" qui aide l'élève "à trouver les éléments de savoirs et
savoirs-faire pour réaliser son projet". Cette pédagogie donne chance à
l'adulte de "prendre sa place dans une organisation comme acteur conscient
et pas simplement comme exécutant". L'intérêt de cette pédagogie ne peut
échapper à ceux qui redoutent la passivité dans le monde actuel. Ce monde
ne fait pas de cadeaux aux personnes manquant d'étoffe ou de moyens de
s'impliquer dans le quotidien familiat économique, professionnel,
politique, culturel, spirituel et religieux.
L'école catholique, si elle veut rester fidèle à la vision de l'homme
qu'elle reçoit de l'Evangile, doit avoir le courage de rester critique vis-à-vis
de certaines données que le monde contemporain rend prédominantes: le
déterminisme des mécanismes économiques, l'argent comme modèle de
réussite à laquelle on accéderait grâce au culte des diplômes, l'efficacité par
les moyens techniques au détriment des relations interpersonnelles,
l'admiration pour la vitesse au détriment du temps qu'il faut pour
construire les personnes, l'habitude de penser par médias interposés et non
par réflexion personnelle à partir des données reçues à travers eux, la
8Préface
passivité devant la violence substituée à la loi qui régule la vie sociale, le
travail érigé en valeur suprême de I'homme réduit à sa productivité.
Sur tous ces points dont l'importance et l'urgence brfilante
n'échappent à personne, Georges Oltra porte un regard qui dépasse les
critiques pour ouvrir des voies éducatives fondées, réalisables, capables de
construire des personnes pour reconstruire le lien social trop largement mis
à mal aujourd'hui.
De là peut découler un renouvellement du sens de la vie humaine à
l'aune de l'évangile. Le caractère propre de l'éducation chrétienne y trouve
des perspectives susceptibles d'entraîner l'adhésion de beaucoup
d'éducateurs, et à l'école, et en famille.
L'auteur développe alors sa réflexion sur les programmes dont les
contenus ne sont jamais neutres. Sauf mauvaise information, je ne pense
pas que cette étude, dans les années récentes ait été conduite avec autant de
perspicacité. Georges Oltra y développe des remarques judicieuses,passant
les contenus au crible de la formation de la personnalité de l'enfant et du
jeune ces dernières années. On voit mieux comment il est possible
d'enseigner les programmes conformément à la spécificité de
l'Enseignement catholique. J'aime cet apport sur lequel, en pédagogue
averti, l'auteur a beaucoup réfléchi.
Les mathématiques peuvent "privilégier la forme sur le fond, la
structure sur le sujet personnel, l'organisation sur l'individu". Les sciences
physiques: les chercheurs physiciens et astrophysiciens témoignent qu'il
"y faut la motivation et l'enthousiasme". Que reste-t-il de cet enthousiasme
dans un programme de physique? quant à la biologie, va-t-elle servir de
justification à la reproduction et la sélection des meilleurs ou donner de
nouvelles perspectives sur l'éducation et l'élévation des personnes?
L'histoire et le français, la technologie et l'art à leur tour bénéficient de
l'attention de Georges Oltra. Toutes ces pages fourmillent de suggestions
dont les enseignants de ces disciplines seront heureux de trouver une
présentation claire, accessible et capable de renouveler l'amour de leur
vocation d'éveilleurs culturels.
Tout logiquement l'auteur va conclure sur la formation des enseignants
de l'école catholique. Il tient à ce que ce soit au cours de leur formation que
les professeurs stagiaires soient provoqués à porter un regard critique sur
les contenus de formation au nom de la vision chrétienne de l'homme et du
monde. "C'est dans l'acte même de la formation que se joue le sens et la
pastorale.. .Leur formation doit s'accompagner obligatoirement d'une
confrontation à la parole évangélique".
Alors, l'école catholique tient-elle parole?
Ayant défini l'identité de l'école catholique et décrit les voies de sa
9Une école qui tient parole
réalisation dans l'acte éducatif, l'auteur n'hésite pas à s'interroger sur la
compatibilité de telles ou telles pratiques avec la finalité poursuivie.
Rappelons quelques unes de ses convictions. Le manque de moyens
n'est pas une excuse à l'immobilisme. L'école catholique n'est pas un
refuge contre les atteintes du dehors. Elle n'a pas pour mission propre de
sélectionner les meilleurs élèves. La valeur d'un établissement ne se
mesure pas à son taux de réussite aux examens. L'école catholique n'a pas
à promouvoir la seule réussite individuelle et la concurrence dans laquelle
les plus forts écrasent les plus faibles. Elle n'a pas à promouvoir la
civilisation du profit et du gadget. Ses enseignants n'ont pas à hypostasier
le savoir scientifique, à se résigner à l'impérialisme des mathématiques, à
présenter les mécanismes économiques comme indépendants des décisions
humaines, à proposer comme modèle universel l'organisation des pays
développés.
L'école catholique doit inverser les modèles de réussite, en
promouvant le respect et l'épanouissement de la personne, l'accueil de
l'étranger, le refus de l'exclusion. Elle doit indiquer la voie de la gratuité et
de l'attention à l'autre dans les rapports humains. juger la technique à
l'aune de l'homme, veiller à ce que les méthodes pédagogiques employées
soient au service de la croissance humaine du plus grand nombre.
Redonner sa place au sujet, en valorisant d'autres langages que le langage
mathématique. Enseigner les théories scientifiques en indiquant les limites
précises de leur champ d'application. Soumettre le monde de la technique,
de l'invention, de l'économie à la réflexion éthique. Former à la lecture de
I'histoire qui reconnaisse aux hommes la liberté de déterminer leur destin.
Ouvrir les programmes d'économie aux grands drames du monde
contemporain. La valeur d'un établissement réside dans sa capacité de
donner ou redonner aux jeunes le goût et la joie d'apprendre, la confiance
dans la vie, l'ouverture au sens et à la transcendance, à l'intériorité, la
capacité d'innover. La réussite consiste dans l'épanouissement de la
personne humaine.
Georges Oltra évoque alors 3 types d'établissements:
- le "bon établissement", qui tourne autour de la gestion d'un
patrimoine commun: patrimoine culturel qu'il s'agit de défendre et de
transmettre à travers les programmes scrupuleusement respectés, et une
pédagogie centrée sur l'acquisition des connaissances évaluées par des
notes et monnayables. Pédagogie centrée sur "l'avoir". L'administration y
vise alors la rentabilité dans la gestion de l'établissement.
- l'établissement pensé sur le modèle de l'entreprise ou de la "société
de service", dans lequel les rapports interpersonnels sont organisés autour
de l'objectif de production. Pédagogie centrée sur le "faire" et
"l'efficacité". Les personnes, élèves, enseignants, chef d'établissement,
risquent d'être sacrifiés à la logique des résultats quantifiables.
10Préface
-l'établissement qui organise son équipe éducative autour de la
réalisation d'un projet commun: y sont développées les capacités de travail
en groupe, d'écoute, d'accompagnement. Une nouvelle conception de
l'autorité apparaît: l'enseignant devient accompagnateur des élèves, le chef
d'établissement devient fédérateur des différents projets des équipes
d'enseignants. Pédagogie de "la confiance". Les plus grands freins à la
création de ce type d'établissement viennent des peurs des différents
acteurs.
L'auteur reconnaît que l'enseignement catholique contient en son sein
ces trois types d'établissements. Mais il est clair que pour lui seul le
dernier "correspond le mieux à la reconnaissance des personnes comme
véritables sujets de leur développement et de leur action", priorité de
l'Ecole Catholique. C'est le modèle qu'il entend promouvoir.
Tout au long de l'ouvrage, Georges Oltra est guidé par la conviction
que la réforme de la vie scolaire peut se faire à l'intérieur des
établissements, dans la "pratique scolaire", par l'action conjuguée des
enseignants, des éducateurs et de tous les personnels, avec le soutien des
parents. Pour être elle-même l'école catholique s'est dotée d'une
organisation qui a tous les échelons doit favoriser le dialogue et la
concertation: "Organiser, c'est permettre à des équipes d'exister et de
fonctionner". "L'organisation est au service de la vie, et si la vie en pâtit, il
faut changer d'organisation".
Georges OItra examine alors les trois niveaux de cette organisation:
l'établissement scolaire "pierre angulaire de l'édifice", la Direction
Diocésaine, garante de l'identité "catholique" des établissements, et le
Secrétariat Général ainsi que les organismes nationaux. Il pointe ainsi le
doigt sur les erreurs de perspectives qui peuvent affecter une organisation
ainsi décentralisée: l'indépendantisme et le centralisme, deux dérives
également "mortifères".
"Il Ya toujours bénéfice pour l'institution à faire passer en premier la
personne". On l'aura compris Georges OItra y voit un principe fondateur.
Chaque responsabilité est confiée pour "mettre son autorité au service d'un
projet, pour permettre aux autres d'inventer et de faire" : par conséquence
normale, le responsable doit veiller à ne jamais mettre le projet d'ensemble
au service de son projet personnel. On ne peut être responsable qu'en
dialogue avec d'autres.
Georges Oltra peut alors conclure en situant l'Ecole Catholique dans
l'Eglise Catholique. Celle-ci a son caractère propre, pleinement traditionnel
depuis les Actes des Apôtres jusqu'aux textes de Vatican II et aux
dernières encycliques. Elle est régulée par la Révélation biblique et la
tradition de Pratique vivante de l'évangile du Christ.
11Une école qui tient parole
Dans une telle Eglise, l'Ecole Catholique peut tenir parole, demeurer
missionnaire et ouverte, autrement dit catholique, recevoir et définir les
responsabilités pastorales selon le statut national précisé par les Evêques de
France.
Cette rapide présentation permet d'entrevoir la solidité du plan d'ensemble
et la richesse de la pensée qui en découle.
Une telle réflexion me semble appelée à devenir un classique pour
ceux qui veulent comprendre l'originalité de l'Enseignement Catholique et
une référence pour ceux qui ont choisi d'aider leur école catholique à vivre
selon la Parole de Dieu; à "tenir parole".
Une pensée aussi structurée a pu éclore grâce aux expériences et
tâtonnements de nombreux établissements catholiques à travers la France.
Georges Oltra a pu la formuler en confrontant et en imbriquant deux
évolutions des trente dernières années: celle de l'Eglise catholique dans
son rapport avec le monde, notamment celui des diverses religions: celle de
l'Ecole catholique en France dans ses relations avec l'Etat, l'Education
Nationale et la culture d'un pays attaché à une certaine laïcité.
Ces évolutions continueront. Elles peuvent se faire au bénéfice de
tous. L'enjeu demeure celui du plein développement des enfants et des
jeunes.
Je remercie Georges Oltra d'y contribuer en clarifiant bien les "choses
de l'éducation et de l'instruction", le juste rapport entre les générations et le
sens même du Développement de Salut que Dieu propose à chacun. Je sais
qu'il portait depuis longtemps le projet de cette contribution: vous pourrez
conclure vous-même, en refermant son livre, ou plutôt en le tenant ouvert
pour le mettre en oeuvre: "voici un auteur qui tient parole".
+ Jean-Charles THOMAS,
évêque de Versailles pour les Yvelines,
(ancien directeur diocésain de l'Enseignement
catholique en Vendée)
12Dans un écrit de Geneviève Mathé datant de 1990, resté privé comme
malheureusement beaucoup d'autres, j'ai découvert cette phrase pleine de
promesses au coeur d'une méditation sur le suaire de Turin: "Le mystère
est proposition".
J'en ai fait il y a quelques années la pensée accompagnant les traditionnels
voeux du nouvel an. La phrase a plongé dans la réflexion un certain
nombre de destinataires, parfois même dans la perplexité.
Ce livre est peut-être tout simplement une illustration possible de cette
pensée.
Or voilà qu'en 1995, en lisant le livre de Paul Ricoeur" Réflexion faite.
Autobiographie intellectuelle", je me suis arrêté devant ce propos sur
l'herméneutique:
" Ce qui est à interpréter dans un texte c'est une proposition de
monde, le projet d'un monde que je pourrais habiter et où je pourrais
déployer mes possibles les plus propres. "
Cette découverte, cette convergence d'inspiration, ce même souffle de
pensée entre une femme inconnue et un philosophe mondialement connu
m'a conforté dans la conviction qui a toujours été mienne qu'il ya grand
bénéfice à tendre l'oreille à tout ce qui bruit de foisonnement de sens dans
le murmure de l'humanité. Si l'on arrivait à écouter chacun et à entendre le
concert de l'ensemble il pourrait y avoir grande et belle symphonie.
Pour autant faudrait-il que nous cessions d'être assourdis par quelques
grands ténors qui ne cherchent qu'à imposer leur voix au mépris des
autres, en criant plus fort que tout le monde. Yahvé à la rencontre du
prophète Elie ne se trouve ni dans l'ouragan, ni dans le tremblement de
terre, ni dans le feu. Il parle dans la brise légère.
"
Il est souvent de bon ton dans les livres d'aller chercher, souvent très
loin, une pensée profonde ou originale pour introduire un propos. Ainsi
13Une école qui tient parole
apparaissent des noms de savants renommés, de poètes qui peuvent être
chinois ou hindous, de penseurs antiques grecs ou égyptiens...
J'ai préféré être attentif à mes proches, mes collaborateurs immédiats, tous
gens préoccupés par les questions d'éducation et dont la conversation m'a
souvent enrichi.
Ils trouveront place qui leur revient au milieu des savants et penseurs "de
métier" qui eux aussi ont contribué, souvent par delà le temps à être ce que
Je SUIS.
Aux uns et aux autres je veux dire le même: Merci !
14AVANT-PROPOS
Ecrire, c'est d'abord mettre de l'ordre dans ses propres idées, c'est
écrire pour soi en premier lieu, la dimension de la communication vient
après. Et avec elle, l'exigence qui contraint à la concision, au choix du mot
juste, en même temps qu'au risque de l'incompréhension.
Ecrire sur l'école, sur un sujet vite marqué à l'empreinte de la passion, de
l'idéologie, c'est risquer doublement la lecture engagée d'avance, c'est
oser affronter les "vérités" préétablies, celles à propos desquelles le doute
n'est pas permis.
Ecrire sur l'école catholique, et la nommer ainsi, c'est risquer le brouillard
des préjugés dans un pays où les passions partisanes ne sont pas mortes,
où la moindre proposition d'un système éducatif pluriel touche à ce qui
fait, à travers le service public d'éducation, la substance même de l'Etat
Républicain à la française depuis bientôt deux siècles.
L'école dite de Jules Ferry pour une part non négligeable a fait la France
d'aujourd'hui, c'est sa gloire d'avoir réalisé l'unité de la Nation, par
l'imposition d'une culture commune. La liberté par la Raison en marche
dans la connaissance, l'idéal a été atteint. Est-ce à dire qu'à partir de là
toute évolution est impensable, la question mérite attention.
Il me semble parfois qu'en ce domaine comme dans d'autres l'existence de
la différence n'est acceptable que dans la limite du monopole d'Etat. Dans
le fond en France l'étranger n'a d'avenir que dans l'intégration
individuelle, ce qui sous-entend qu'il doit au préalable abandonner les
attaches culturelles de sa communauté d'origine... c'est ce que nous
appelons respecter sa différence!
Or, si nous ne savons pas accueillir l'autre dans sa différence, jamais nous
ne pourrons accueillir nos propres enfants qui sont nos plus proches
étrangers.
15Une école qui tient parole
Il a tant été écrit sur l'école, sur.son inadaptation, sur son archaïsme
parfois, il s' ~st trouvé tant de détracteurs de l'école, il s'est écrit tant de
statistiques sur l'échec scolaire et sa massivité, que l'on a senti il y a peu,
l'urgence de restaurer son image. Et l'on a vu ainsi des gouvernements,
des hommes politiques, des chefs d'entreprise qui hier dénonçaient haut et
fort une école qui ne fabriquait que des chômeurs... en faire aujourd'hui,
tous horizons politiques confondus, la priorité des priorités.
Une des dernières expressions en date est celle du rapport Fauroux,
dans la préface duquel on peut lire:
Il
nul problème français en cette fin de siècle n'égale en importance
celui de l'éducation nationale parce qu'il est la racine de tous les autres.
Aucune institution ne mérite avec plus d'urgence d'être modernisée."
De fait ce revirement n'est qu'un épisode de plus de l'absence de
projet véritable sur l'homme et la société dans un monde de plus en plus
éclaté. Les politiques n'en sont pas entièrement responsables, les
philosophes n'ont peut-être pas fait entièrement leur travail...
Car la question fondamentale reste bien: qu'avons-nous à proposer aux
jeunes d'aujourd'hui comme espérance, comme raisons de vouloir, comme
conception de l'homme et de la société? Qu'avons-nous à leur dire?
Quelle parole au-delà des discours de tous ordres? De quelle espérance
témoignons-nous? L'école communale encore une fois proposait
l'amélioration pour demain, la culture et la liberté. Elle reposait sur l'idée
de progrès tant dans les domaines scientifiques, que techniques ou
d'organisation sociale, elle permettait l'accès à l'emploi.
Aujourd'hui le progrès est douteux, l'avancée technique menace
l'environnement, les sociétés se dissolvent et nous ne sommes pas
capables de proposer un idéal. Alors il arrive, comme dans toutes les
périodes de crise que nous allions demander aux jeunes eux-mêmes la
direction à suivre, renversant ainsi les rôles et leur faisant supporter le
poids de nos indécisions.
En France quand un problème se pose, ou bien l'on fait un sondage,
pour savoir comment agir dans le sens de l'opinion, ou bien on crée un
ministère. Hier celui de la condition féminine, il y a peu: le ministère des
relations entre les générations!... (il n'a eu, il faut bien le dire qu'une
existence éphémère.) En quoi un ministère, peut-il améliorer les relations
entre les générations, c'est à dire entre nous mêmes et nos enfants? Faut-il
que l'Etat s'en occupe? Paraphrasant Alain, je dirai que je commence à
prendre peur de voir ainsi l'Etat intervenir dans ma cuisine!. ..
Face à cela je me prends à espérer une école traversée par une
16Avant-Propos
inspiration, bousculée par la vie, fière dé son identité, enthousiaste pour la
connaissance et la culture, passionnée par la formation des hommes,
soulevée par l'immense courant qui de la matière va vers l'Amour,
transcendée par un ailleurs.
C'est d'aventure dont il s'agit, c'est à dire de ce qui peut venir, de ce qui
est sur le point d'advenir, de ce qui doit venir, et qui adviendra je l'espère.
Certes parler au nom d'un ailleurs c'est se situer u/topos, et parler
d'utopie aujourd'hui dans un monde où règne l'efficacité immédiate de la
technique peut paraître déplacé et inadapté. Mais parler d'éducation c'est
toujours faire confiance aux personnes et au temps, c'est accepter une
inefficacité immédiate apparente faisant le pari de la maturation.
Parler au nom d'un ailleurs, c'est aussi oser une parole prophétique et sur
ce point l'école manque aujourd'hui d'un souffle qui soulève ses
enthousiasmes.
Et si ce défi était relevé par une école qui puise sa référence de
l'homme dans un texte qui ne cesse d'advenir, que les hommes ne cessent
de faire présent, qui ne définit pas un type d'homme ou d'organisation
sociale particulier, mais qui donne un cadre permettant d'inventer, dans la
tranquillité du respect sacré de la personne humaine, dans l'exigence de la
cohérence entre la parole et la pratique et dont l'un des maîtres mots est la
création?
" Une école qui tient parole" c'est de tout cela dont il s'agira.
J'espère que ce qui s'y dira sera une parole et non pas un discours. Des
discours sur l'école nous en avons plus qu'il n'en faudrait, nous avons
probablement les meilleurs rapports sur l'éducation qui soient au monde,
parfois même... les étrangers s'en inspirent pour les mettre en pratique
avec succès.
Je voudrais ici, loin des discours, dire des convictions, j'oserai une parole
personnelle qui ne saurait donc être le porte-parole ou le porte-discours
d'une Institution.
Les grandes orientations de l'école catholique ont été souvent définies, les
textes sont nombreux, il n'est pas question d'en produire un nouveau.
Mais toute conviction qui ne se traduirait pas dans des réalités serait lettre
morte ou cymbale qui résonne. il faudra donc sans cesse revenir à la réalité
de la classe ou de l'école. C'est d'enseignement et d'éducation dont je
voudrais parler, de pratique quotidienne de la classe, pour explorer les
possibles et débusquer nos points aveugles. Il s'agira bien de réfléchir au
processus éducatif au travers des procédures d'enseignement.
C'est sur fond de visages de jeunes, d'enseignants ou de parents en proie à
leurs difficultés ou illuminés par leurs réussites que se déroulera le cours
17Une école qui tient parole
de mes réflexions.Et si comme le dit justement Emmanuel Levinas "c'est
le visage d'autrui qui me donne identité" alors je referai au long de ces
pages une partie des rencontres qui ont forgé la mienne. D'une certaine
façon, ce texte leur revient.
Dans sa lettre aux enseignants de septembre 90, le Père Cloupet
écrivait ceci :
"Il est admis, il est même attendu par beaucoup, que l'école
catholique s'associe à l'oeuvre éducative - dont nul ne détient la formule
définitive - selon les valeurs et les critères qui lui sont propres. Elle ne peut
se dérober à cet appel; il lui faut, au nom de l'Evangile dont elle est
porteuse et qui est son ultime raison d'être, s'efforcer de dire quelque
chosed'inédit sur l'homme, quelquechosed'inédit à l'homme"
Un seul ne peut certainement pas le faire, je me contenterai donc de
quelques notes qui rappellent des réflexions peut-être anciennes, mais
toujours bonnes à méditer. L'inédit est souvent le mal/entendu.
Comment dire l'école et comment dire l'école catholique? Ceci
nécessitera d'aborder la question de ses enjeux dans le monde
contemporain c'est à dire d'une école qui explicitement affiche une
référence, de lire le sens des pédagogies dans le modèle des relations
qu'elles constituent, d'examiner les contenus d'enseignement pour
déterminer la valeur que nous leur accordons, d'en tirer les conséquences
quant à la formation des maîtres, de jeter un regard critique sur
l'organisation de l'Enseignement Catholique, sur celle des établissements
et d'en déceler les significations qui s'en dégagent. Vaste programme dont
il ne saurait être question ici que d'ébauche.
Le titre mérite peut-être quelque précision: "Une école qui tient
parole" ne signifie pas qu'elle soit la seule à rester fidèle à son projet, ni
même qu'elle le fasse mieux que d'autres; je n'aurais pas l'impudence de
parler à la place d'autrui. Ceci posé il s'agira bien de relever les cohérences
ou les incohérences de cette école qui parle et agit au nom de l'évangile,
avec autant que faire se peut le maximum de lucidité et d'humilité.
Mais je voudrais entendre ici tenir parole au sens où l'on dit parfois tenir
table ouverte pour signifier que personne n'est exclu du banquet. Je
voudrais que l'école soit ce lieu où l'on tienne parole ouverte en
permanence, à savoir lieu de débat ouvert au passant. C'est ainsi que ce
livre se veut parole ouverte au lecteur qui s'y promènera et qui voudra tenir
débat pour lui-même.
J'aimerais qu'après sa lecture, les acteurs de l'Enseignement Catholique
que sont les élèves, les parents, les enseignants, les personnels de service
18Avant-Propos
et d'administration, les cadres à quelque niveau qu'ils se situent, trouvent
de nouvelles raisons d'espérer et de plus fortes convictions dans l'action.
Pour autant il n'est pas nécessaire pour lire ce livre d'avoir la foi ou
de confesser la croyance en un Dieu. Je l'ai voulu comme le témoin de ce
que nous voudrions être, de ce que nous voulons être, de ce que nous
sommes pour une part, dans la mesure même où nous sommes fidèles à
notre référence.
Je n'y parlerai que très peu d'une foi traduite dans des vérités
dogmatiques, je n'évoquerai pas les questions de catéchèse ou de pratique
religieuse, ces questions ont été souvent et amplement abordées par des
gens plus compétents... j'y parlerai pratique de la classe et quotidien des
établissements.
Se promener c'est emprunter à sa fantaisie des chemins balisés ou
des chemins de traverse. Se promener dans ce livre est possible. On pourra
selon son envie lire d'une promenade sage dans le décours des chapitres
alignés, ou bien sauter une haie parce que trop technique, prendre le
raccourci d'une méthode à un contenu et revenir plus tard pour découvrir
des bosquets oubliés.
Ce que je souhaite au promeneur oculaire c'est de trouver des haltes
de fraîcheur et des sources d'eau claire.
19PRJEMIJEIIVE 1P ARTIE:
Ce monde dans lequel nous VIVons...
dans lequel nous enseIgnons...1
QUELQUES CONVICTIONS
Tout le monde est en général d'accord pour dire que l'école est faite
pour transmettre des savoirs, pour véhiculer une culture et on ne peut
qu'aquiescer à une telle proposition. Mais à la réflexion le problème est
plus complexe.
Lorsque nous transmettons des contenus d'enseignement aux enfants,
faisons-nous passer uniquement des savoirs, une culture, ou bien aussi un
mode de vie, une perception des rapports sociaux, et un sens de
l'existence ?
Probablement tout à la fois, c'est ce qui fait la richesse et l'ambiguité de
l'acte pédagogique.
De plus, l'acte scolaire a lieu dans un environnement socioculturel donné,
qui évolue sans cesse et de plus en plus vite, dont il paraît nécessaire de
tenir compte.
L'école "heureusement fermée sur le monde" que prônait Alain, comme le
sanctuaire de la culture, n'est plus aujourd'hui qu'un mythe, en admettant
qu'elle ait pu un jour exister. Il nous faut donc avant d'entrer plus avant
dans les questions pédagogiques, examiner la culture dominante de ce
monde pour savoir comment se situer face à elle ou avec elle, en fonction
de notre conception de l'homme et de son devenir.
Parmi les convictions qui sous tendent ce livre et qui permettront au lecteur
de saisir le fil conducteur de la réflexion, j'en citerai quelques unes qui
seront plus longuement développées plus loin.
Il s'agira ici, tout d'abord d'un essai de cohérence entre le dire et la
pratique. Comment rendre crédible ce que je dis, si ce n'est en le mettant
23Une école qui tient parole
en cohérence avec ce que je fais. Faire ce que je dis, ce qui me permet de
dire ce que je fais. J'ai toujours pensé que le témoignage était souvent plus
important que les discours même les plus brillants, mais que par ailleurs il
était nécessaire de pouvoir "raconter ce que l'on fait". J'aime bien la façon
dont Paul Ricoeur dit que la vie c'est pouvoir faire récit de son existence,
c'est s'inscrire dans le roman d'une communauté humaine. Dans ce récit,
il faut prendre sa place et ce fait même modifie le discours de l'Institution,
en quelque sorte le récit de quelqu'un le récit déjà là.
A partir de là, peut se poser la question des rapports entre l'école et la
société: à ce propos, je pense que d'une part l'école, dans ses contenus
comme dans son vécu a toujours tendance à être le reflet d'une pratique
sociale contemporaine ou déjà passée, mais qu'elle faillirait à sa mission si
elle ne se donnait pas pour tâche de préparer le visage de la société de
demain. C'est dans cette tension entre passé et avenir que se situe
l'actualité de son identité. L'école catholique participe elle aussi de cette
tension à la fois sur le plan de la société dans son ensemble et sur celui de
l'Eglise dont elle témoigne.
Je crois aussi, et c'est là, le centre de mes convictions sur l'école
catholique, qu'il n'est pas de pratique neutre. Cette question sera reprise
plus loin plus en détails.
Il est courant de dire aujourd'hui que l'école dans son vécu renvoie à une
anthropologie, mais je trouve que cette affirmation énoncée, on n'en tire
pas les conséquences: anthropologie signifie que tant dans les contenus
que dans le vécu de la classe se dégage un visage de l'homme, de ses
relations et de la société en train de se construire qui requiert d'être
confronté à ce que depuis vingt siècles nous tentons de lire de façon
balbutiante dans l'évangile.
En particulier, nous posons comme intangible le caractère sacré de la
personne humaine, son identité irréductible à un faisceau de déterminations
multiples - même si nous avons à en tenir compte - sa liberté créatrice qui
vient ajouter sa note personnelle au tableau général et donc le modifier
quelque peu, sa destinée relationnelle dans la communauté des hommes et
sa marche originale à la rencontre de l'Autre.
Ces quelques repères posés, j'invite donc le lecteur à commencer par
quelques données sur le monde contemporain.
Les quelques éléments qui suivent ne se prétendent pas une analyse
exhaustive de la réalité de notre monde, ils ont été choisis dans la mesure
même où ils posent quotidiennement question aux éducateurs - parents et
enseignants - dans leur tâche d'accompagnement de la croissance des
jeunes d'aujourd'hui.
24" Je préférerais voir les profs faire équipe
pour construire une démarche
pédagogique ou pour analyser leur propre
pratique, plutôt que de les voir s'unir
uniquement pour protester ou manifester
sur les manques de moyens"
Annie Rolinet
2
HOMO ECONOMICUS
Il est évident que notre civilisation se présente comme dominée par
l'économique, l'évolution des relations internationales n'a fait qu'accentuer
cet aspect. Toute analyse des rapports internationaux se fonde sur
l'importance économique des partenaires en présence, sur leur poids
respectif en matière de production et de capacité de commercialisation.
On a regretté que l'Europe du marché ait précédé l'Europe de la culture,
ceci n'empêche pas les décideurs de l'Europe de demain de tout fonder sur
l'économie.
C'est parce que l'économique transcende les rapports humains que
l'Afrique est aujourd'hui laissée à la dérive: peut-on s'intéresser à un
continent qui ne représente que 2% du PNB mondial ?
Si demain l'Afrique disparaissait, qui s'en apercevrait sur le plan
économique?
Les conséquences d'une telle prédominance sont nombreuses et
préjudiciables à l'humanité.
Prééminence de l'économique sur le politique
Toute politique se fonde aujourd'hui sur l'analyse des données
économiques, en termes de marché, de concurrence pour conquérir des
parts de marché, et toute décision s'inféode à ce postulat prétendu objectif.
De fait nos pays dits libéraux illustrent parfaitement ce que Marx dénonçait
dans le Capital, mais le plus étonnant c'est qu'ils ne mettent même plus en
doute le bien fondé de l'analyse comme si la chute du communisme avait
permis à Marx de devenir enfin selon la formule de Raymond Aron "le
plus grand économiste capitaliste" .
Ce type d'analyse présent dans les livres d'histoire, comme dans ceux
d'économie a sa place dans nos établissements catholiques sans beaucoup
25Une école qui tient parole
de recul de la part des enseignants. Certes je ne pense pas qu'il faille par
déclaration idéologique, évacuer Marx de nos manuels, j'estime que ses
analyses sont pour beaucoup pertinentes, mais peut-on admettre sans
réfléchir comme une vérité objective que les superstructures politiques,
sociales, culturelles, ne sont que le produit des infrastructures
économiques? Or dénoncer le marxisme comme doctrine et comme
système qui a échoué ne justifie pas pour autant qu'on se comporte
si les modèles capitalistes et libéraux étaient infaillibles et exempts
d'idéologie.
C'est parce que malheureusement nous fonctionnons selon ce schéma qu'il
n'a fallu que quelques mois pour mobiliser la plus grande force de guerre
de tous les temps pour frapper l'Irak, et qu'il aura fallu plus de deux ans
pour que rOT AN menace d'intervenir à Sarajevo; les enjeux économiques
étaient différents. L'exemple est d'ailleurs significatif: les pays dits
avancés n'ont rien compris dans une guerre où les enjeux étaient avant
tout humains, "raciaux", et que l'on dit anachroniques mais qui gardent
toute la force de leur pesanteur historique. Qui aurait pu prévoir qu'en cette
fin de siècle on pouvait s'étriper en Europe parce que croate, serbe ou
musulman... ?
C'est en considérant les données économiques de notre système que nous
imposons aux pays dits du Tiers Monde des analyses qui ne leur
correspondent pas et des modèles qui les mènent à la faillite, parce que ces
mécanismes ne prennent pas en compte l' homme et sa culture.
La monoculture du cacao et du café dans certains pays d'Afrique, suggérée
ou imposée par les pays dits "économiquement avancés", au nom de la loi
du marché, les a conduit à la faillite le jour où durablement les cours se
sont effondrés sur les marchés internationaux.
L'économie de type libéral a ceci d'étonnant qu'elle prône la supériorité de
l'individu sur la masse, qu'elle se réfère sans cesse à la valeur de liberté
individuelle avec son corollaire de la liberté d'entreprendre... tout en
soumettant cette liberté à la loi du marché posée comme transcendante. Si
le fonctionnement économique est en dernier lieu soumis à la loi du marché
comme loi suprême, alors parlons de liberté restreinte. Disons plus
honnêtement que dans un système global, comme au jeu d'échecs, il n'y a
guère, en l'état actuel de la partie, que deux ou trois coups possibles.
Mais alors, dans ce type de système, réduisons le politique à ce qu'il est, la
gestion immédiate de ces "coups possibles" et cessons de faire croire à la
jeunesse que la politique et ceux qui l'exercent ont la maîtrise des
événements.
A-t-on le droit de continuer à former nos jeunes à considérer que les
mécanismes économiques sont les maîtres du fonctionnement du monde et
à forger ainsi des consciences élastiques dont les jugements seront fonction
26Homo economicus
des circonstances et des données économiques du moment? La banque
mondiale a décidé la dévaluation du franc CFA de 50% entraînant la misère
immédiate pour des millions d'hommes (même si elle est valable pour
quelques pays) et l'on nous dit qu'en raison de calculs économiques selon
la loi du marché, cette mesure est bénéfique à long terme... alors que dans
le même temps, on nous explique avec forces raisons qu'en France il
faut maintenir un franc fort pour la santé de l'économie du pays. Nos
enfants ne sont pas des spécialistes, mais ils écoutent les médias plus
qu'on ne le croit. Comment peuvent-ils former leur jugement?
Qu'est-ce qu'une loi qui s'inverse au gré des événements ou au gré des
latitudes?
Nos références évangéliques qui placent l'homme en premier, ne
peuvent se satisfaire de cet état de fait. Et il ne suffit pas que nous nous
donnions bonne conscience en organisant des aides ponctuelles à tel ou tel
pays; ces aides sont importantes et elles doivent continuer à exister mais
elles ne sont pas suffisantes. C'est à une refonte de nos manuels qu'il faut
s'atteler qui rétablisse l'économique dans l'ordre de la finalité humaine
laissant à l'homme la possibilité d'infléchir les événements.
Nous disons souvent que les jeunes n'accordent plus de crédit au politique;
comment pourront-ils le faire tant que les responsables politiques de leur
pays et les enseignants leur démontreront sans cesse qu'ils ne peut y avoir
qu'une simple gestion de l'économique alors qu'il faudrait qu'ils tracent
les lignes directrices permettant aux citoyens d'inscrire leur action dans un
projet commun partant de l'homme et travaillant pour l'homme.
Prééminence de l'économique sur l'éducatif et le culturel
Dans sa lettre aux enseignants en 1985, Monsieur Jean-Pierre
Chevènement, nouveau ministre de l'Education Nationale osait écrire que
nous étions entrés dans l'ère de la guerre économique et que par
conséquent il fallait armer nos jeunes pour gagner le combat. J'ai
toujours cru que les mots avaient une force insoupçonnée et qu'il fallait
faire attention à ce qu'ils véhiculaient. Ces mots de guerre me paraissaient
sous entendre une lutte à mort qui un jour ou l'autre se traduirait par une
guerre véritable, mettant en oeuvre la loi du plus fort.
C'est pourquoi je n'ai pas très bien compris plus tard, que ce même
ministre devenu ministre des armées, se dresse contre l'intervention
américaine en Irak... c'était la mise en oeuvre évidente de ce postulat de la
guerre économique.
Je ne peux me résoudre à éduquer nos enfants dans la perspective
d'écraser les autres, parce que ce serait la seule solution de survie. Si tel
27Une école qui tient parole
est le cas, alors retournons à la jungle et taisons tous nos discours sur
l'humanité. Il est plus que temps que les relations humaines et les relations
internationales se fondent sur autre chose que la loi du plus fort, dont
Rousseau disait déjà dans le Contrat Social qu'elle n'était même pas une loi
" Convenons donc que force ne fait pas Droit, et qu'on n'est obligé
d'obéir qu'aux puissances légitimes. "
N'oublions pas que c'est sur cette conviction que se sont constitués les
états de droit, le reste se nomme dictature.
Dans le même registre, mais sur un autre mode se pose la question
des rapports de l'entreprise et de l'école.
Il est vrai que pendant longtemps l'école a ignoré l'entreprise, comme si on
pouvait naviguer sur des canaux différents. Et puis d'un coup tout le
monde a cru redécouvrir les vertus de l'entreprise, de la concurrence, et
d'aucuns ont cru trouver la solution des problèmes de l'école en la
modelant sur l'entreprise.
S'il était temps que l'école se soucie du résultat de sa formation, de son
adéquation au monde environnant, elle ne saurait cependant demander à
l'entreprise la solution de ses problèmes et ceci pour plusieurs raisons.
Tout d'abord parce que les chefs d'entreprise aujourd'hui, et ils le disent,
sont incapables de savoir ce dont ils auront besoin demain. En général ils
peuvent assez bien dire ce dont ils auraient aujourd'hui, ou
peutêtre déjà hier, mais les données économiques mondiales sont tellement
fluctuantes que toute prospective en matière de qualification est quasi
impossible. Or l'école a besoin de temps, elle a pour mission de former les
hommes de demain et donc de prévoir suffisamment à l'avance. Le
faitelle? Peut-être pas, peut-être mal, mais ce n'est certainement pas
l'entreprise qui pourra le lui dire. Ceci n'empêchant pas la coopération,
mais laissant à chacun ses responsabilités.
Par ailleurs, la loi de l'entreprise c'est la concurrence, et je pense que dans
ce domaine elle y est nécessaire, mais ceci ne peut en faire la meilleure loi
en pédagogie. Certes la concurrence aune valeur d'émulation... pour les 4
ou 5 premiers qui constituent le peloton de tête d'une classe; pour les
autres elle est dissuasive à partir du moment où ils réalisent qu'ils ne
pourront jamais occuper les premières places.
La vertu de la concurrence est valable dans une classe strictement
homogène, elle est une invention de premiers de classe.
Sans parler de la conception de l'homme sous jacente à ce discours qui
considère que certains doivent être premiers et d'autres derniers, ce que je
n'ai pour ma part jamais lu dans l'évangile, il s'agit bien ici de voir que
même sur le plan de l'efficacité la concurrence n'est pas la meilleure
solution en pédagogie.
28Homo economicus
Sur ce point particulièrement nos établissements ont un travail important de
réflexion à mener. Faut-il à tout prix, je dis bien à tout prix, qu'ils soient
les meilleurs en termes de résultats aux examens? Est-ce là notre mission
première ?
Nous devrions refuser d'entrer dans la spirale infernale des palmarès des
pourcentages de réussites au baccalauréat. Ils sont un leurre entretenu au
nom du mythe de l'évaluation des établissements scolaires en termes de
produits.
Que l'on évalue les établissements scolaires, c'est une nécessité, mais
certainement pas au nom d'une logique purement économique.
L'école a-t-elle permis à un jeune de reprendre goût aux apprentissages,
lui a-t-elle redonné confiance dans la vie et dans l'avenir de l'humanité par
une meilleure insertion sociale. ..tout ceci ne se quantifie pas en
pourcentages!
Je crois que dans le monde qui vient, nous aurons besoin de l'intelligence
de vie de chacun des enfants qui nous sont confiés et qu'il serait suicidaire
d'en éliminer un certain nombre sous prétexte de les former à la dure loi de
l'entreprise.
L'emprise de l'économique sur l'éducatif, c'est la façon dont on
considère aujourd'hui les problèmes éducatifs sous l'angle des moyens
financiers, comme si l'argent avait le pouvoir de tout résoudre.
Je ne prendrais qu'un exemple: celui de l'échec scolaire. Il est devenu un
problème primordial à partir du moment où l'on a calculé son coût pour le
budget de la nation. Combien coûtent les redoublements? combien coûte la
réinsertion des jeunes qui sortent du système scolaire sans qualification?
Tout ceci est juste mais infiniment réducteur. Je ne peux passer sous
silence que l'échec scolaire c'est avant tout l'échec d'un enfant, et l'échec
de l'adulte en développement dans l'enfant!
Je voudrais qu'on se souvienne avant tout qu'un enfant qui ne
comprend pas est un enfant qui souffre!
De même que je n'ai jamais rencontré d'élève nul, je n'ai jamais rencontré
de cancre volontaire malgré toutes les apparences.
Je crois que les problèmes de l'école ne peuvent être réduits à des
questions d'investissements financiers même si cette dimension n'est pas
négligeable.
Je ne peux pas faire l'apologie du manque de moyens, mais je crois qu'en
face des difficultés d'élèves, le facteur humain est le plus important.
Il y a un leurre à faire croire qu'avec plus de moyens, les problèmes de
l'éducation seraient tous résolus. Il faut avoir le courage de dire que l'école
ne pourra jamais résoudre tous les problèmes. Elle est une entreprise
humaine qui s'adresse à des hommes, c'est-à-dire à ce que l'univers a
29Une école qui tient parole
produit de plus complexe. Comment pourrait-on croire un instant
valablement que l'on traite la peur d'un enfant devant l'échec à coups de
millions? Certes il faut des moyens, mais de grâce ne nous réfugions pas
derrière ce paravent pour abandonner toute créativité.
Que des hommes et des femmes qui croient que l'homme est le pur produit
de déterminismes matériels ou sociaux, tiennent le discours des moyens
comme source de tout progrès, je peux le respecter, mais que nous qui
croyons en l'homme, en ses capacités d'invention, de création, de
progrès, nous tenions le même langage, je n'y vois plus notre cohérence.
Lorsque tous les moyens sont réunis...alors reste à commencer
l'éducation, reste à inventer la relation, reste à créer le contexte qui
permettra l'émergence de la personne.
"Que pas un seul ne soit perdu" voilà notre priorité.
303
LA POLITIQUE A LA CORBEILLE OU LE CAC A LA BARRE
l'ai parlé d'économique, il faudrait peut -être parler de prédominance
du financier.
Au moins trois fois par jour, le journal à la radio s'ouvre par le cours de la
bourse, et chacun écoute en même temps qu'il engloutit son petit déjeuner
ou qu'il avale ses premières cuillerées de potage les mouvements
incompréhensibles du Dow Jones ou du CAC 40. Au fait combien y-a-t-il
en France de personnes qui savent simplement ce que veut dire CAC 40 ?
Mais chacun sait désormais que son équilibre en dépend. Esotérisme du
milieu boursier, qui lui permet toutes les spéculations pratiquement en
toute impunité.
Où avons-nous lu, quand avons-nous entendu que l'argent devait être
le maître du monde?
L'argent comme modèle de réussite
Chacun sait la valeur des modèles en éducation. Or quels sont les
modèles proposés aux enfants de ce temps?
Ce sont les footballeurs dits de haut niveau, dont on mesure la valeur en
terme de chiffre de transfert, ou en termes de salaires et de primes et c'est à
celui qui coûtera le plus cher.
Footballeurs, joueurs de Basket, de tennis ou de golf... les chiffres
annoncés et qu'entendent les jeunes sont proprement scandaleux.
Comment peut-on continuer à nous les présenter comme des modèles?
Ce sont des chanteurs parfois richissimes et d'une moralité pour le moins
douteuse.
31Une école qui tient parole
Plus subtilement ce sont des entreprises qui licencient du personnel parce
que les marges bénéficiaires n'ont pas atteint les prévisions, ou bien pour
faire remonter les actions en bourse afin de satisfaire les actionnaires.
Ce sont aujourd'hui des hommes politiques soupçonnés de confondre bien
commun et intérêt personnel.
L'argent dispenserait-il de toute référence morale?
Je rêve que les médias - elles mêmes soumises à l'audimat, qui se
traduit en part de marché de publicité - dénoncent ces pratiques et fassent
leur métier éducatif.
Quand auront-elles l'audace ou la décence de présenter ces pratiques
comme scandaleuses? Quand dira-t-on clairement et publiquement, et non
pas timidement que l'argent pourrit le sport de plus en plus. Mais comme
le sport est lui aussi à la une de tous les médias, comme il mobilise
régulièrement l'attention de millions de citoyens, tous les jours... l'argent
par le canal du sport pourrit de plus en plus la société. Si les dieux du stade
sont à ce point englués dans la course effrénée aux cachets les plus gros,
comment peut-on croire que les enfants qui les regardent et qui cherchent à
leur ressembler pensent autrement?
Je compte beaucoup en ce domaine sur les enseignants d'Education
Physique et Sportive, qui eux sont là pour éduquer tous les enfants à
habiter leur corps et non pour permettre à un sur cent ou sur mille d'être le
premier et par là d'amasser de l'argent. J'espère parfois que si nos athlètes
ne sont pas les meilleurs au monde, du moins qu'ils prennent du plaisir à
exercer leur sport. Leurs interviews devraient rayonner de ce plaisir,
quelques uns le font magnifiquement.
En face de cela l'école catholique doit affirmer et témoigner que
l'argent n'est pas une fin. Nous devons inverser les modèles de réussite.
Mais nous ne pourrons le faire que si les parents et les éducateurs partagent
réellement les mêmes convictions et en témoignent.
Si nous laissons entendre au détour d'une phrase que la réussite, c'est
gagner beaucoup d'argent, alors toute oeuvre éducative sera vaine. Que
dit-on à nos enfants au sujet de leurs études? Doivent-ils réussir à l'école
pour avoir une bonne situation sociale? pour pouvoir commander plus
tard? pour être riche? Ceci se passe en famille et l'école ne peut pas grand
chose dans ces objectifs.
Je crois que l'éducation à l'argent est l'une des priorités de notre temps.
Gagner de l'argent est une chose, savoir l'utiliser comme moyen en est
une autre.
Je constate que dans nos sociétés, les jeunes dépensent des sommes
32L'argent
importantes. Qu'ils aient de l'argent, ils en dépensent plus, qu'ils n'en
aient pas... ils en dépensent quand même! Leur a-t-on rendu service en
leur permettant le découvert bancaire?
Je ne pense pas qu'il soit éducatif de récompenser une bonne note par de
l'argent, je ne crois pas que des simples tâches familiales d'entraide
méritent rétribution.
En face de l'emprise grandissante de l'argent nous avons par nos paroles et
par nos actes, nous les adultes à signifier la valeur de la gratuité.
Que disons-nous de nos soucis d'argent? est-ce le leitmotiv des repas
familiaux? Sommes-nous sans cesse à calculer? Ce qui me frappe c'est
que souvent ce sont les gens les plus aisés qui se plaignent le plus du
manque d'argent. Dans le cadre de nos écoles, nous devons réfléchir aux
formations que nous dispensons, je pense particulièrement aux écoles de
commerce, aux prépas à ces écoles... prennent-elles comme ligne directrice
la règle du profit? Celle de la concurrence à outrance? Comment
peuventelles enseigner que le commerce est un échange fait pour l'homme?
S'il s'agit, dans nos écoles de former des requins plus habiles que les
autres, alors nous n'avons aucune raison d'être.
Je crois urgent que les chefs d'établissements et les enseignants des classes
préparatoires aux écoles de commerce se posent sérieusement la question
du monde que nous construisons et c'est aujourd'hui que nous en sommes
responsables.
Nous n'avons pas fait notre travail, si nous nous contentons d'un taux de
réussite aux concours, nous n'avons pas rempli notre mission si nous
nous contentons du taux de remplissage de nos établissements. La mission
est ailleurs, celle de la construction d'un monde où les rapports humains
seront faits d'attention à l'autre... Ultopie ?
Face à la rentabilité financière, nous avons à indiquer la voie de la
gratuité. Pas même d'ailleurs dans la perspective de l'acquisition de biens
inaliénables comme le suggérait parfois une certaine mystique chrétienne,
mais bien une gratuité absolue sans prévision de bénéfice ou de rentabilité.
33" La finitude c'est la chance de
l'homme, c'est la chance d'aimer"
Véronique Margron
4
LES ENFANTS DE PROMETHEE
En fait, il serait plus juste d'y associer Athéna et Hephaïstos l'une fille
de Métis (l'intelligence pratique) ayant donné aux hommes la charrue, le
travail des textiles, et l'autre le travail du métal. Si Prométhée est resté plus
emblématique c'est à cause du feu, bien sûr, qui dans l'imaginaire humain
tient une place centrale, mais aussi à cause de son conflit avec Zeus. Les
rebelles y ont vu le prototype de la révolte contre l'autorité divine et les
croyants le mythe de la puissance humaine sans Dieu, nécessairement
vouée à l'échec. Mais après tout la condamnation de Prométhée en dit plus
sur la pauvreté de Zeus que sur l'insolence de celui qui osa le défier.
Quoiqu'il en soit, fils de Prométhée ou pas, le monde contemporain est
marqué par la technique, il n'est pour s'en convaincre qu'à examiner les
mots pour le décrire: techniques de production, techniques de vente,
techniques de communication, haute technologie dans les domaines de
pointe: transports aériens, feuoviaires, conquête spatiale; technicité de la
médecine de plus en plus performante parce que de plus en plus assistée
par des moyens de plus en plus sophistiqués.
Ces réussites sont remarquables et font de notre époque l'une des époques
les plus passionnantes qui peuvent nous provoquer à l'émerveillement
devant le génie humain. On ne saurait au nom d'une idéologie passéiste
vouloir revenir au temps du char à boeufs en mythifiant le passé.
Cependant cette technique qui triomphe présente un caractère de fascination
qui demande examen.
La première réflexion sur la technique concerne sa justification -
autrefois par l'utilité- aujourd'hui par l'efficacité.
Alors que la science est comme le dit Platon "fille de l'étonnement, de la
35Une école qui tient parole
curiosité", la technique elle est fille de l'efficacité. La dérive vient du fait
qu'alors toute production de la technique doit être acceptée à partir du
moment où elle est efficace. Le principe pourrait s'énoncer ainsi: Du que c'est efficace, alors il faut le faire. Et ici se situe l'un des
points aveugles de notre temps.
L'esclavage à Rome, ou au XVlIIème siècle en Amérique du Nord, était
considéré comme fort utile, efficace et par là même indispensable. Il était
exactement légitimé comme technique dans le droit fil d'Aristote qui
considérait l'esclave un "outil animé"
Fallait-il pour autant le faire?
L'horreur de l'esclavage vient du non respect de la personne humaine. De
la même façon c'est à l'aune de l'homme que doit être jugée la technique.
Le danger vient donc de la fascination qui nous conduit à la maison, à
l'école, dans les médias à présenter la technique comme le fin du fin du
progrès ou comme l'on dit aujourd'hui de la modernité.
Les mythes remplacent les mythes, ils ont tous promis un monde meilleur.
Pour ne prendre que les derniers le scientisme au XIX ème devait vaincre la
mort, le progrès un peu plus tard devait amener le bonheur pour tous, la
technique résoudre tous les problèmes. Et comme les slogans se
recouvrent les uns les autres, il faut aujourd'hui être moderne...
Le mythe de la technique est celui de la Toute Puissance qui nous
rendrait capables de transformer le monde à notre gré, ou du moins au gré
de quelques uns, faisant de l'homme une sorte de démiurge sans Dieu.
Son champ d'application ne cessant de s'étendre, avec la multiplication
exponentielle des moyens d'action, elle permet aujourd'hui d'extraire les
richesses naturelles dans les conditions les plus difficiles, de casser la
structure de l'atome qui selon l'étymologie grecque était justement
insécable, de modifier le génome humain et d'ouvrir par la virtualité la
possibilité d'un "autre monde" dans toutes ses dimensions.
Mythe de la Toute Puissance qui est un piège, ou le signe de cet effort
démesuré pour vaincre ou nier sa faiblesse, sa finitude, sa mort, vécues
comme des échecs.
Peut-être avons nous comme tâche de témoigner, comme le disait
récemment Soeur Véronique Margron dans une conférence" que la
faiblesse n'est pas un mal, qu'échouer n'a rien de terrifiant parce que c'est
dans cettefinitude même que s'inscrit la chance d'aimer ".
La seconde caractéristique de la technique, c'est ce que j'appellerai la
contraction du temps ou le rétrécissement du temps.
Dans toutes les mythologies, ou toutes les religions, le temps est ouvert
36Les enfants de Prométhée
sur un au-delà du temps, que l'on appelle l'éternel. Cette ouverture
laisse l'avenir rempli de possibles où l'imaginaire des cultures et donc de
chaque homme peut s'inscrire.
Au XIXème, avec l'avènement du scientisme l'univers paraît désormais
rationnellement prévisible et pour beaucoup se limite au devenir matériel.
Aujourd'hui le monde de la technique se réduit au présent, c'est-à-dire de
fait à l'immédiateté. Il s'agit en raison même de la logique de la
concurrence et du marché de répondre plus vite que d'autres, donc de plus
en plus vite à toutes sortes de problèmes posés par la technique.
La conséquence peut en être une perte des racines culturelles et
paradoxalement un désintérêt pour l'avenir.
L'une des marques de ce désintérêt, c'est la facilité avec laquelle le monde
de la technique nie les problèmes de l'environnement et comment il renvoie
leur solution dans un avenir où la technique résoudra elle-même les
nuisances qu'elle a engendrées. C'est la marque même du mythe de la
toute puissance. On nous demande un véritable acte de foi, face aux
problèmes d'épuisement de la nature, de pollution, de gestion anarchique
des ressources naturelles.
Rétrécissement du temps, il me semble que l'univers technicien rend
de plus en plus l'avenir opaque, incertain. Toutes les prévisions à plus ou
moins long terme, fondées sur les techniques les plus sophistiquées se
sont trompées. Personne ne peut dire ce que sera demain.
Les uns prédisent un monde vivable (on n'ose plus dire idyllique), pendant
que d'autres ne cessent de prévoir la catastrophe finale.
Or les jeunes de notre temps sont marqués par cette obscurité de demain.
Ils font l'expérience de la faillite de tous les discours, de toutes les
idéologies qui ont toujours promis un monde meilleur pour demain. En
cela ils sont peut-être plus mûrs que nous l'étions à leur âge.
Mais la conséquence en est le rejet en bloc de l'avenir professionnel
incertain, de l'avenir politique auquel beaucoup ne croient plus et aussi de
l'avenir spirituel s'il est inscrit dans un discours tout fait, tout prêt.
L'une des dernières caractéristiques de la technique se résume dans le
"Tout est possible".Le seul impératif que se donne la technique lié au
principe de l'efficacité, c'est "il faut faire tout ce qu'il est possible de
1 qui pendantfaire": la phrase date de 1977, elle est de Jacques Ellul
longtemps a malheureusement crié dans le désert. Et c'est ici que se pose le
problème éthique.Si tout est possible du point de vue de la technique,
nous ne pouvons admettre le même principe du point de vue des valeurs.
Soumettre les valeurs à ce qui est, a toujours constitué une perte de la
raison humaine.
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