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" VOUS N'ÊTES PAS UN P'TIT PROF "

De
250 pages
"J'entrais ensuite dans ma classe… Je partais pour un voyage d'une heure. Tel " Peter Pan ", je traversais l'espace à califourchon sur des raies de lumière colorées, et emmenais " mes jeunes " dans un pays imaginaire. J'aimais les visages tournés vers moi, l'intérêt soudain pour une réalité jusqu'alors inconnue, et maintenant angoissante. Si l'on a pu voler comme " Peter Pan ", si l'on a pu vivre des moments privilégiés où le spectateur est muet et avide de connaissance, qu'importe alors si un seul bavard vous transforme en " Capitaine Crochet " ?…"
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"Vous n'êtes pas un Petit Prof..."
Carrière d'une enseignante

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0964-8

Marie LEMAIRE

"Vous n'êtes pas un Petit Prof..."
Carrière d'une enseignante

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À ma mère. À mes filles.

À ceux qui déçoivent rarement,

même au travail, à la ville comme aux champs.

Préface Folle eût été l'idée de décrire le monde enseignant de l'an 1950 à l'an 2000: celui-ci est tellement multiple et gigantesque, il a subi tant de transformations; l'image ne peut en être donnée que par un petit bout de lorgnette; sachons aussi que vérité pour les uns est mensonge pour les autres. L'histoire de Régine Lapierre, une enseignante, fille d'enseignants, peut intéresser à un moment où l'univers de l'éducation bascule et souffre de divers maux: évolution de notre société, conséquences d'erreurs accumulées au cours de quelques décennies. Le lecteur tirera lui-même ses conclusions, après avoir suivi le parcours de Régine: les faits qu'elle évoque sont réels. Les personnages sont fictifs; leur aspect physique importe peu. Sous un même prénom ou nom, se cachent plusieurs types d'individus: maillons d'une chaîne, entraînant les rouages d'un système. Inversement, un personnage peut se diversifier en plusieurs autres, devenant les acteurs anonymes d'une immense comédie. Ainsi, il est impossible à quiconque de penser: c'était lui, c'était moi. Régine nous entraîne dans le monde de l'école; c'est aussi le monde du travail en général, le monde que chacun connaît, avec ses turpitudes, ses faiblesses, et heureusement ses beautés.

Voilà. Elle était morte. Louise était morte. Je l'avais accompagnée jusqu'à son trou, dans ce cimetière. Son cœur avait cessé de battre tandis qu'elle dormait. La vieille institutrice était partie, un peu comme elle l'avait désiré: tout d'un coup dans son sommeil. Comme les autres, j'avais jeté sur son cercueil un épi de blé que m'avait tendu le croque-morts. Cet homme-là d'ailleurs n'avait pas l'air si triste. Moi non plus. Le vent du Nord balayait légèrement mon visage, comme pour le tenir éveillé. Que je n'oublie pas pourquoi j'étais là. Le vent était doux, maternel, une caresse qui évitait de faire mal. Je n'avais pas de larmes. J'évitais de penser, si ce n'est à la cérémonie, à son déroulement. Tiens pourquoi un épi? Et vous, les amis, ça va? Moi? Ma mère est morte. Il y avait une flaque d'eau devant moi, il fallait l'éviter. J'enterrais ma mère. J'étais vêtue de noir, cela se fait. Il faut toujours être correctement habillé. Pas trop court. Il faut être propre, il faut que tout soit propre à l'extérieur et à l'intérieur. Il faut aimer; pas trop fort. Il faut vivre avec courage. Il faut mourir avec dignité. C'était ma mère, et dans les mois qui suivirent, je comprIS. Je cherchai ce qu'elle avait été autrefois: avant moi, avec moi. Je réalisai la force qu'elle avait eue, l'héritage qu'elle m'avait laissé. Je fis un retour sur le passé...

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L'école de Jules Ferry

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Les Parques virevoltaient-elles ce jour là au milieu des nuages gris? La déesse Fortuna avait-elle tourné son gouvernail et renversé sa corne d'abondance? J'en suis persuadée: enseignante, je le fus, certes, dès le berceau, dans une ville importante du Nord de la France. Qui sait? Déjà sans doute dans le ventre de ma mère Louise. Institutrice, puis autoritaire mais talentueuse directrice d'école, n'auraitelle pas très fermement décidé que les fœtus qu'elle portait (mon frère, et sept ans plus tard, moi: la petite sœur) suivraient dans l'avenir une voie noble et admirable: celle de l'enseignement. Combien de fois, lorsque nous fûmes en âge de le comprendre, ne nous fit-elle pas l'apologie de ce qui était, pour elle, le plus beau métier du monde. C'est ainsi qu'un jour mon frère devait faire le choix d'une carrière de professeur de mathématiques. Comme beaucoup de garçons intelligents, il avait pendant de nombreuses années trouvé superflu de travailler et s'en était bien porté. La mécanique de sa mobylette puis de son scooter "Lambretta" le passionnait davantage. Par contre, l'orthographe le fit souffrir. J'ai encore la vision de paires de gifles qu'il reçut de ma mère au cours de dictées de rattrapage. Il s'agissait de mauvais accords et de fautes d'usage. Le frangin n'était pourtant pas stupide, il mettait un "t" au bout de clocher: on pouvait ensuite, disait-il, composer le mot "clocheton", issu de la même famille. La petite "morpionne" que j'étais alors se moquait bien de ce grand dadais; peut-être avait-elle à se venger de taquineries d'une autre espèce dont il était friand. Contre la force et l'espièglerie, je n'avais qu'une arme: celle de l'esprit. J'étais aussi très appliquée à l'école, les petites filles de mon âge l'étaient souvent. En cette époque d'après-guerre, les parents exhortaient leurs enfants à l'effort: celui qui peut-être repousserait à jamais le spectre des bombardements et de l'exode. La comtesse de Ségur était à l'honneur depuis -17-

longtemps, avec: "Un bon p'tit diable", "Les malheurs de Sophie"; elle donnait en exemple ses "petites filles modèles". Existaient alors deux sortes de livres d'enfants: on précisait chez le libraire, que l'on désirait un livre pour une fille ou pour un garçon. La demoiselle lisait "Heidi petite fille des montagnes" (elle pouvait compulser ensuite toute la série qui comprenait: "Heidi grandit", "Heidi et ses enfants", "Heidi grand-mère"). Elle se préparait donc à un avenir de mère et d'épouse. Elle se façonnait psychologiquement une féminité exemplaire. Le petit homme, lui, rêvait d'aventures et de grands espaces. Il était à la fois le "Capitaine Fracasse", "Fanfan la Tulipe", "D'Artagnan". Il quittait son pays pour des contrées lointaines. Sa liberté séculaire le conduisait dans l'inconnu, dans l'imaginaire, tour à tour indien, cow-boy, traversant les mers, les déserts, les pampas, escaladant les montagnes. . . De la même manière, il y avait deux sortes d'écoles. On pouvait voir, inscrit sur leurs frontons: "école de filles", "école de garçons", on ne mélangeait pas les sexes. Enfant, je ne vécus pas difficilement cette canalisation créée par le monde des adultes. Je ne me sentis pas inférieure à mon frère. J'étais une de ces "petites filles modèles", je vivais pleinement le rôle. Bien habillée, bien peignée, bien polie, je devais dire: "Bonjour Madame", "Bonjour Monsieur", même lorsque je n'en avais pas envie. Un froncement des sourcils de Louise eût suffi en cas de rébellion. Dans le peloton de tête de la classe, douée pour l'orthographe, la rédaction, puis le latin, je narguais le sexe opposé peu appliqué et trop brouillon. Mes débuts à l'école avaient été précoces. Dès l'âge de dix-huit mois, dans une école de Roubaix dirigée par ma mère, j'avais été confiée (illégalement!: la scolarité ne débutant normalement qu'à deux ans) à une collègue amie qui s'occupait des plus jeunes. Françoise jonglait avec des groupes d'âges -18-

différents; lorsqu'elle disait: "les grands viennent chercher leur travail", Régine, le petit bout, se mettait dans la file avec beaucoup de sérieux. L'école était déjà mon royaume et je m'y sentais à l'aise. Plus tard, ce fut dans la ville voisine de Tourcoing que Louise dirigea un ensemble de cinq classes maternelles. Je garderai surtout l'image d'une grande dame dont le ton pouvait facilement changer: il était aimable ou cassant, doux au moment des explications, dur lorsqu'il s'agissait de discipline. Cette maîtresse d'école qui était aussi ma mère, laissa un souvenir inoubliable à bon nombre d'adultes. Je me rappelle encore ce jeudi matin triste d'automne. Adolescente, j'ouvris la porte de la grande maison directoriale, qui à l'époque constituait le logement de fonction de tout dirigeant enseignant. Un jeune monsieur mince et blond attendait sur le seuil. "Est-ce bien ici qu'habite mademoiselle Dumt?" me dit-il. Ce nom, oui, me disait quelque chose, puisqu'il était celui de ma mère jeune fille. J'allai l'avertir dans la cuisine, où, comme d'habitude, elle profitait de son congé hebdomadaire pour faire le ménage. Toute tremblante, elle enleva rapidement la serviette nouée qui protégeait ses cheveux de la poussière. Elle déchiffonna sa jupe de quelques coups brefs, et se présenta devant ce très ancien élève, qui, bien qu'effaré par les années qui le séparaient de son enfance et de l'école du village, retrouvait avec plaisir les traits de sa première maîtresse! Ma présence (j'avais une quinzaine d'années alors) les replaçait tous deux dans la réalité et le présent. Une douce émotion nous réunissait. Lui, ne pouvait détacher les yeux de son visage. Elle avait les siens remplis de larmes et de souvenirs: ceux d'un passé lointain qui l'avait vue heureuse. Je pense bien qu'elle l'embrassa sur les deux joues quand il partit, et que le rouge lui était apparu sur les -19-

pommettes. Quand la porte d'entrée fut refermée, elle soupira: "Je dois être une vieille dame pour lui maintenant." Et elle se remit vite au ménage. Sans doute Louise a-t-elle marqué le début de ma vie par un exemple particulier d'enseignante modèle. Je garderai dans la tête cette image de l'école de quartier, l'école de Jules Ferry, l'école laïque: mon premier univers pendant vingt ans, non loin de la frontière belge. Je retournai là-bas, il y a quelque temps. La ville s'était modernisée, il s'y trouvait comme partout des voies piétonnes, le stationnement était réglementé. Existait-elle encore, la pimpante charcuterie de la rue de la Cloche, où nous faisions la queue, Maman et moi, un bon moment, après les courses du samedi soir? Nous étions attentives à des odeurs fraîches de jambonneau et d'andouille; des envies nous prenaient de cassoulet maison et tripes bien accommodées. Nous empruntions parfois un autre circuit: celui des arcades qui conduisaient jusqu'à la gare. A l'époque, les magasins les plus chics s'y trouvaient et emplissaient nos regards d'envie. C'était là le beau Tourcoing, son centre, baignant dans les carillons de l'église Saint Christophe. Après avoir traversé le jardin botanique et ses tonnelles de roses, nous arrivions dans un quartier plus triste: dans notre rue. Très tôt chaque matin, des autobus y déversaient les jeunes ouvrières venues de tous les coins du Nord et du Pas-de-Calais. Elles étaient gaies, s'apostrophaient et se chamaillaient. Dans la journée, je pouvais, en passant devant chaque soupirail, les admirer dans leur travail. D'immenses métiers à filer et à tisser faisaient un bruit d'enfer et couvraient leurs voix. De ces trouées d'air sur la rue, fermées par des grilles, émanaient des parfums de suint. Parfois, sur le trottoir, un ballot de laine vierge perdu par un camion apportait d'un seul coup à mon imagination le début et la fin d'une histoire en forme de -20-

boucle: celle du petit mouton et de son odeur forte, de son don de laine à la toute jeune fille devant le métier qu'elle dirigeait. Les ouvrières en filature, les usines textiles n'existent plus. Je revis ma rue: elle était calme. La grande maison, au coin, celle de madame la directrice, avait les volets fermés. Elle ne voulait plus parler. Un matin, je sonnai à la grand'porte sur le côté, celle qui accueillait les petits amenés par leurs mamans, (ou leurs papas?). J'osai dire que c'était "ma maison". Je demandai si je pouvais "jeter un coup d'œil" . La cuisine était devenue un réduit pour les livres du directeur (qui loge maintenant ailleurs). Il n'y avait plus sur la droite le poêle à charbon "Tamines" de couleur brune avec la longue buse de cheminée, tuyau de sinistre mémoire: lorsqu'il rougissait un peu trop, ma mère déversait calmement du sel dans le foyer. Si le résultat tardait trop, elle appelait les pompiers: cette fois, ils ne se déplaçaient pas pour la manufacture d'en face (sur le point de faire faillite, disait-on). N'écoutant que mon courage, moi, l'enfant de quelques ans, je fuyais. J'appuyais bien fort contre ma poitrine le très beau nounours fabriqué juste après la guerre avec une étoffe genre velours de fauteuil: il était muni de deux superbes yeux marron en verre et articulé bras et jambes grâce à des tiges de fer qui se terminaient proprement par quatre gros boutons de culotte. Cet être de tissu, je l'aimais bien sûr plus que tout, plus que mes parents que j'abandonnais dans l'incendie. Je courais me réfugier à cent mètres des flammes, tout au bout de l'immense cour de récréation. Je me trouvais alors non loin de ces planches trouées qui constitueraient actuellement une ruine historique si elles n'avaient été détruites il y a quarante ans: une enfilade de "cabinets" très bas, séparés par d'épaisses cloisons en bois. L'ensemble était caché pudiquement par
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une large balustrade sur pied. Ce dernier détail a son importance: il était strictement interdit de jouer et de courir dans les "waters"! Si par hasard l'une de nos cinq institutrices voyait dans les parties à claire-voie de petits pieds se déplacer rapidement, son élan à travers la cour l'emmenait à toute vitesse vers le petit désobéissant qui avait droit à une fessée magistrale (avec ou sans culotte)! Nul parent, à cette époque, pour se plaindre de sévices physiques subis par sa progéniture! L'instituteur était aimé, admiré. On venait lui parler, lui demander conseil. A la maison, Louise ne pouvait s'empêcher de parler des événements de la journée: Mme Benayoun, maman de lamila, Farid, lamel... et de plus jeunes, était bien fatiguée, elle attendait encore un bébé. N'avait-elle pas accouché trois mois plus tôt? Louise s'était donc exclamée: - Mais il faut vous arrêter! Pensez à votre santé! - C'est pas possible madame, Allah le veut! J'avais souvent aperçu Mme Benayoun. Son image de jeune femme imposante déformée par les grossesses, ses jambes fortes et lourdes, chevauchaient dans ma tête infantile le personnage évanescent d'Allah, ni Dieu ni homme, en tous cas pour moi un être autoritaire et supérieur qui semblait aimer bien peu les femmes!.. .Le petit sourire ironique et les phrases sibyllines de Louise en disaient même plus long: Allah avait quelque faiblesse et quelque indulgence pour l'homme et ses envies. La très petite fille que j'étais alors refusait l'idée d'un plaisir rapide mais indispensable du mâle: "C'est plus fort que lui" avait déclaré Mme Benayoun à propos de son mari. La silhouette mince et nerveuse de ce dernier, rarement aperçue à la porte de l'école, semblait supporter à merveille les maternités: cadeaux d'Allah qui rendaient variqueuses les jambes fatiguées de sa compagne ventripotente. Un autre soir, Louise dépeignait une Madame Henry -22-

soignée et coquette: elle faisait des ménages dans le quartier depuis que son mari l'avait laissée seule avec ses trois petits. Sans doute était-elle dans l'impossibilité de payer la cantine des enfants ce lundi matin, puisque Louise lui avait fait crédit pour une semaine. Je pense bien avoir vu un jour, (ou imaginé?), ma mère sortant son propre porte-monnaie en ces circonstances; mais quelle n'avait été sa fureur au bout de quelques semaines de calme plat: elle apprenait que Monsieur Henry était rentré, que Madame avait repris son "service" auprès de lui. Louise moralisait, refaisait le monde; mon père écoutait en silence. Le genre humain m'étonnait. Avais-je mal entendu? Un homme partait avec une gamine, une enfant qui n'était pas la sienne? Les jolies petites femmes ne pouvaient-elles empêcher cela? Avaientelles si peu de pouvoir? Mon univers s'étendait jusqu'au bout de la rue. "L'autre école", celle des "Bonnes-sœurs", y dressait ses murs austères, noirs et sans fenêtres. Je ne vis jamais ces dames religieuses qu'en pensée. Leurs grandes robes grises, leurs collerettes blanches, enfermées dans des forteresses, étaient autant d'images nées des propos de ma mère. Vincent, le nouvel élève inscrit en cours d'année, avait été frappé brutalement par les sœurs (qui n'étaient donc pas si bonnes?). Il avait passé des heures entières, les mains sur la tête, en punition. Louise sous-entendait que les sévices corporels atteignaient surtout les pauvres. Aurait-on osé toucher le fils de Mr Tiberghien ou celui de Mr Motte, grands patrons du textile tourquennois? L'''école libre" devint pour moi l'école injuste, l'école des riches; forcément, on y apprenait moins bien qu'avec de "véritables" institutrices! Toute ma vie, je serai marquée par cette vision de l'école laïque: elle demeurera longtemps celle qui accepte "tous" les enfants, sans discrimination de race, de religion, ou de classe sociale. Quant à l'égalité garçons-filles face à -23-

l'enseignement: elle était effective à ce moment chez les tout-petits, elle n'atteindrait le primaire et le secondaire que bien plus tard. Tous égaux, nous l'étions, et aussi tous muets d'admiration devant la table de contes que Louise avait préparée tard dans la nuit. C'est en hiver qu'Apoutsiak, le petit lapon, allait chasser le phoque dans le grand kayak. Ou bien, il allait chasser l'ours blanc à bord d'un traîneau tiré par de puissants chiens-loups. Son harpon était là, en face de nous, entouré de trophées: dents de requins et bois de rennes. La longue nuit du pôle nord semblait étrange aux petits nordistes de la maternelle, même si devant eux la neige était presque "vraie" (Louise avait dû répandre quelques paquets de farine!). Heureusement, toute la famille de notre héros dormait au chaud dans l'igloo: Maman lapone avait accumulé les peaux de bêtes qui servaient de couvertures. Nous pouvions toucher la lampe à huile: elle éclairait et égayait l'interminable pénombre. Enfin, la verdeur de l'herbe perçait en été, et les petits suivaient en pensée l'élégante course des rennes. Louise ne manquait pas d'idées: par la suite, la chèvre de Mr Seguin hanterait nos songes d'enfants, la trompe appellerait longtemps et sans succès. Au petit matin.. . L'été venait: Bourru, l'ours brun, labourait de ses extrémités pataudes la terre chaude et ensoleillée de la prairie. Le voleur de miel fut puni de sa gourmandise, il dut plonger sa tête volumineuse dans la rivière pour éloigner les guêpes et apaiser ses souffrances. Adulte, j'appris avec consternation que certains ours n'aimaient pas le miel! Autant de belles histoires qui débouchaient sur de courtes phrases écrites au tableau et permettaient à notre maîtresse d'aboutir aux méthodes globales et semi-globales. Epoque révolue où, au sortir de la dernière classe de maternelle, la
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moitié des élèves savaient lire et écrire. Les meilleurs pouvaient se permettre de "sauter" le cours préparatoire de l'école primaire. Quelques années plus tard, les inspecteurs interdirent l'apprentissage de la lecture à la maternelle. Quelques années plus tard encore, certains établissements entreprirent de faire connaître des rudiments de langue anglaise aux toutpetits. Quelles que soient les coutumes, quels que soient les changements, les petits humains sont toujours marqués par leurs débuts à l'école. De génération en génération, ils se passent le flambeau: souvenir de la première rentrée, de la première larme, de la première séparation du cocon familial. Déchirure? ou bonheur délicieux dans la découverte d'un nouveau monde, enthousiasme devant les multiples possibilités de gymnastique de l'esprit. L'école de notre enfance nous laisse de doux souvenirs. L'adulte n'a-t-il pas toujours un regard ému sur son passé, sur tout ce qui l'a fait: ces petits grains d'éducation qui peu à peu ont formé un homme, pour un jour se redissocier, et se perdre dans l'incroyable et incompréhensible éternité. Les villes se transforment. Les maisons disparaissent, engloutissant les êtres et les chemins qu'ils ont suivis. Effacé à jamais mon passage dans l'école primaire de filles, rue du Virolois? Dès huit heures trente, le matin, les copines s'attendaient avec leurs légères et aussi parfois immenses peines. A sept ans, elles étaient déjà de grandes personnes! Le papa de Martine avait quitté la maison en colère. Il avait claqué la porte violemment. Il avait crié qu'il ne reviendrait jamais. Nous parlions, nous jugions. Nous racontions ce que les "grands" ne racontent pas, ou demandent de ne pas raconter. Heureusement, les mamans pleuraient, mais les papas rentraient. -25-