Histoires d
482 pages
Français

Histoires d'élections

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Description

Histoires d'élections, en associant historiens et politistes, est une histoire polyphonique où coexistent et s'entremêlent...

L'élection est de nos jours une pratique si familière qu'elle pourrait sembler consubstantielle à la démocratie et à la politique. Le bulletin de vote, l'urne ou l'isoloir sont devenus les compagnons habituels de l'électeur, à tel point qu'on peine à imaginer une élection sans eux.

Or, de l'Antiquité romaine à la Ve République, de la monarchie française à la Venise du XVIIIe siècle, on découvre non seulement que l'élection est présente là où on ne soupçonnerait pas son existence, mais qu'elle recouvre une grande variété de pratiques et de sens : vote auriculaire à l'oreille d'un secrétaire, " à la ballotte " par boule d'approbation ou de réjection, vote à main levée, par appel nominal, par correspondance, par procuration ou plus récemment par voie électronique, etc. De même, en portant son attention au-delà du champ politique, l'ouvrage explore d'autres univers sociaux au sein desquels l'élection, bien présente, prend encore d'autres formes et d'autres significations : l'Église, la justice, l'université, le champ syndical, etc. Comment alors penser l'élection en tenant compte de l'ensemble de ces expériences sociales et politiques ?

Histoires d'élections, en associant historiens et politistes, est une histoire polyphonique où coexistent et s'entremêlent à travers le temps et l'espace des pratiques et des représentations bien plus variées que l'élection contemporaine ne le laisse supposer.


Informations

Publié par
Date de parution 15 novembre 2018
Nombre de lectures 1
EAN13 9782271123053
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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L'élection est de nos jours une pratique si familière qu'elle pourrait sembler consubstantielle à la démocratie et à la politique. Le bulletin de vote, l'urne ou l'isoloir sont devenus les compagnons habituels de l'électeur, à tel point qu'on peine à imaginer une élection sans eux. Or, de l'Antiquité romaine à la VeRépublique, de la monarchie française à la Venise du xviiiesiècle, on découvre non seulement que l'élection est présente là où on ne soupçonnerait pas son existence, mais qu'elle recouvre une grande variété de pratiques et de sens: vote auriculaire à l'oreille d'un secrétaire, «à la ballotte» par boule d'approbation ou de réjection, vote à main levée, par appel nominal, par correspondance, par procuration ou plus récemment par voie électronique, etc. De même, en portant son attention au-delà du champ politique, l'ouvrage explore d'autres univers sociaux au sein desquels l'élection, bien présente, prend encore d'autres formes et d'autres significations: l'Église, la justice, l'université, le champ syndical, etc. Comment alors penser l'élection en tenant compte de l'ensemble de ces expériences sociales et politiques? Histoires d'élections, en associant historiens et politistes, est une histoire polyphonique où coexistent et s'entremêlent à travers le temps et l'espace des pratiques et des représentations bien plus variées que l'élection contemporaine ne le laisse supposer. Christophe Le Digol est maître de conférences en science politique à l'Université Paris-Nanterre (ISP). Virginie Hollard est maître de conférences en Histoire ancienne à l'Université Lumière-Lyon 2 (HiSoMA). Christophe Voilliot est maître de conférences HDR en science politique à l'Université Paris-Nanterre (Sophiapol). Raphaël Barat est chercheur associé en histoire moderne au LARHRA (UMR 5190).
Sous la direction de Christophe Le Digol Virginie Hollard Christophe Voilliot Raphaël Barat
Histoires d'élections
Représentations et usages du vote de l'Antiquité à nos jours
© CNRS ÉDITIONS, Paris, 2018 ISBN : 978-2-271-12305-3
Sommaire
Introduction. Regards croisés sur le vote et les élections Le poids des inconscients disciplinaires Des pratiques et des représentations à dénaturalise r De nouvelles pistes de recherche
Première partie – Le vote en pratiques
1. Tirage au sort et égalité des voix dans les élec tions romaines L'héritage républicain L'espace du tirage au sort L'ombre stérilisante d'un débat Bibliographie
2. Le vote « par correspondance » à Rome. Enjeux et réalités d'une pratique singulière Le texte de Suétone : description de la procédure Vote « par correspondance » et destinatio : l'hypothèse de Claude Nicolet Une interprétation politique du vote décentralisé d es décurions de colonies
3. Le contrôle aristocratique des élections : le rô le du président des comices La question des sources Les modes d'intervention des présidents des comices Normes sociales et présidence des élections L'existence de stratégies spécifiques ?
4. Le concile de Bâle (1431-1449) ou la systématisa tion des élections L'expérience du concile de Bâle : généraliser le vo te au risque du blocage bureaucratique La législation du concile de Bâle : réformer l'Église par les élections Les élections dans le conflit d'autorité entre le p ape et le concile Une ecclésiologie électorale ?
5. Théories et pratiques électorales des ursulines de Québec entre 1639 et 1708 Votes et élections dans une nouvelle fondation fémi nine L'union entre les fondatrices Une communauté en pleine croissance Deux statuts profondément différents en vingt ans Une pratique régulière propre à la communauté de Qu ébec ? Convocation des assemblées et prise de décision col lective Des pratiues variées selon les thèmes abordés L'omniprésence du supérieur Gouverner entre paires, par-delà les procédures éle ctorales Un début de procédure identiue Majorité ou pluralité des voix exprimées ? La professionnalisation de uelues sœurs
6. Savoir-faire et renouveau électoral : l'expérien ce des assemblées provinciales de 1778 et 1787
L'inscription du vote dans une société de citoyens propriétaires Qui vote ? La définition de l'électeur L'ancrage du cadre électoral dans les structures de s assemblées de communautés d'Ancien Régime L'inscription du vote dans une société organique d'ordres Pour ui l'on vote : une « offre électorale » respe ctueuse de la société d'ordres Comment l'on vote : la procédure de vote en assembl ée
7. Une technologie démocratique ? L'invention du bulletin de vote (1500-1900) Voter à l'époque moderne L'avènement du bulletin à la fin duXVIIIe siècle Le bulletin universel duXIXe siècle finissant
Deuxième partie – Des bonnes brigues, fraudes et corruptions
et des mauvaises pratiques :
8. Élections et réformes dans la République de Veni se. Le procès des patriciens Contarini et Pisani pour fraude électorale en 1780 Le contexte social et politique du procès Le procès contre Giorgio Pisani et Carlo Contarini Les fraudes électorales de Contarini
9. Pratiques électives et culture politique. Le cas de l'élu de la noblesse aux états de Bourgogne (XVIIe-XVIIIe s.) Faire l'élu de la noblesse avant 1631 Le patronage condéen (1631-1742) Le roi, l'élu et la noblesse (1742-1787)
1 0 .Universitas electorum. L'université de Paris comme laboratoire politique aux derniers siècles du Moyen Âge De communi consensu : décider en assemblée à l'univ ersité de Paris De modo eligendi officiarios : l'élection des offic iers L'élection, une fiction communautaire ?
11. L'élection comme vocation et comme stratégie. D eux affaires de la fin du XVIIe siècle « Chacun doit agir selon sa conscience, sans sçavoi r ce que font les autres » : donner sa voix et ne pas entendre celle d'autrui « M. Myes avait perdu par sa faute le droit qu'il a voit à l'élection » : la question de l'abstention et du vote blanc « Nul ne se donne sa voix à soi-même » : peut-on vo ter pour soi ? « Il faut refuser les charges à ceux qui les recher chent » : vocation et désintéressement
Troisième partie – Les enjeux de la représentation
12. Les élections dans les communautés régulières m édiévales
13. L'élection épiscopale à la fin du Moyen Âge. In dividus, corps et société Une expression capitulaire confortée par des voix e xtérieures Droit et adages : le débordement du cadre capitulaire
Unanimité et pratique : l'impossible alliance
14. Voter à la diète du Saint-Empire (1532-1555). C onsentir et s'opposer à la décision collective Umfrage et idéal d'unanimité L'émergence d'un personnel qualifié Exprimer son désaccord
15. Élire un roi. Échec d'un processus de légitimation en 1593 Penser l'élection royale Mettre en pratique l'élection royale La consécration d'Henri IV : une forme d'élection ?
16. Du mandat impératif au mandat représentatif. La formation d'une première division du travail politique (1789-1791) La représentation liée La représentation libre Une première division du travail politique
17. Légitimités contradictoires, légitimités croisé es. Les élections prud'homales, de leur généralisation à leur suppression Qu'est-ce qu'élire des juges... du travail ? « Désincorporer » les prud'hommes ? Professionnalisme et compétence juridiue L'irrésistible modèle des élections politiques Sociologie électorale et sociologie du syndicalisme Un thermomètre ? Visibilité et représentativité La constitution des listes comme révélateur d'une s pécificité prud'homale
18. Le syndicalisme à l'épreuve des urnes. Éléments pour une sociologie politique de la « démocratie sociale » La « démocratie sociale », un décalque de la démocratie politique ? Ce que les élections font au syndicalisme : la ques tion des formats de représentation Ce que les syndicalistes font des élections : le vo te dans le répertoire d'action syndical
Quatrième partie – La fabrique de la politique
19. Les élections sacerdotales, sous la République romaine. Un exemple de politisation et de démocratisation ? Bibliographie
20. L'utilisation du troisième livre duTraité des loisCicéron dans les débats de sur le vote par billet pendant la crise de 1707 à Genève L'exemple funeste des lois tabellaires et la critiq ue des projets bourgeois de vote par billet Un dispositif de vote qui doit garantir « une honnê te liberté et une autorité raisonnable aux hommes de bien » Des suffrages « laissés à la connaissance des noble s, mais libres pour la plèbe » : l'étrange solution de compromis proposée par Cicéro n
21. L'impossible vote à Québec (1663-1677). Lafronde électorale d'un gouverneur ? Un désordre à réformer L'information politique : la gouvernance de Fronten ac La « face du théâtre » a changé : l'absolutisme et le pouvoir immédiat de Louis XIV
22. Passé et présent de l'élection dans l'œuvre rom anesque d'Émile Zola. Quelques remarques provisoires Situation des intrigues électorales dans le cycle d es Rougon-Macquart La Curée Son Excellence Eugène Rougon « Que la République était belle sous l'Empire »
23. Processus de politisation et constitution d'une scène électorale municipale à Roubaix (1892-1896) Roubaix au tournant du siècle Une ville ouvrière La vie politiue locale : emprise du patronat et dé veloppement du guesdisme Les élections de 1892 et 1896 La victoire ouvrière municipale de 1892 La riposte patronale L'autonomisation d'une scène municipale L'intensification de la compétition électorale La centralité du trophée municipal
24. Le « bilan largement positif » des élections de 1987. Enjeux politiques de l'organisation et de la contestation d'un scrutin prud'homal La mise en place de l'informatisation des listes él ectorales Les problèmes d'inscription sur les listes électora les en 1979 et 1982 Une informatisation envisagée et préparée dès le dé but des années 1980 Une informatisation soutenue par la plupart des org anisations syndicales Dysfonctionnements et contestations Critiues syndicales et patronales La fronde des maires La production d'un « bilan positif » La préparation du bilan La finalisation du bilan « globalement positif »
Les contributeurs
4 Le concile de Bâle (1431-1449) ou la systématisation des élections
ÉmilieROSENBLIEH
Les historiens libéraux duXIXe siècle ont célébré les pratiques électorales en vigueur dans l'Église latine médiévale. Dans le cou rs sur l'histoire de la civilisation européenne qu'il donna à la faculté des lettres de l'université de Paris en 1828 et qui devint, par la suite, un succès de librairie, Franç ois Guizot réfuta l'idée selon laquelle le clergé aurait formé une caste dotée de privilège s au Moyen Âge, en particulier entre lesVe etXIIe siècles{180}. Selon son analyse, la désignation du supérieur pa r les inférieurs assurait le recrutement méritocratique d es plus capables. Face à l'aristocratie stabilisée par l'hérédité, le clergé en partie recruté par élections constituait un groupe mobile susceptible de porter des réformes, d'insuffler le changement dans les sociétés européennes. Les élections constituèrent l'un des principaux pro jets réformateurs de l'Église latine médiévale{181}. Sur le modèle de l'élection de l'abbé par les moi nes, la désignation du supérieur ecclésiastique fut réservé e aux clercs inférieurs, aux cardinaux pour le pape à partir du milieu duXIe siècle, aux chanoines pour l'évêque au début duXIIIe siècle. Les élections permirent de limiter l'influ ence des puissants laïques sur les prélatures et elles furent défendue s au nombre des libertés ecclésiastiques. En cela, elles contribuèrent de ma nière décisive à l'ordonnancement de la société chrétienne rêvé, sinon mis en œuvre, par les clercs. La pratique électorale s'enracinait dans la tradition la plus s acrée de l'institution ecclésiastique, depuis le choix de Matthias pour remplacer Judas da ns la communauté apostolique (Actes des Apôtres 1, 15-26). Placée sous l'inspira tion du Saint-Esprit, chaque élection en rejouait la dramaturgie sacrée. Sacrée, la légitimité électorale s'est également co nstruite dans la procédure. Au fur et à mesure que les clercs réformateurs, puis la pa pauté dotèrent l'Église latine d'un système juridique commun, de compilations en collec tions, le choix du pape et de l'évêque fut l'occasion d'élaborer un véritable dro it électoral{182}. Ce processus de juridicisation culmina, dans la seconde moitié duXIIIe siècle, en des traités spécialement consacrés aux élections, véritables sy nthèses doctrinales à vocation pratique{183}. Ce fut dans le contexte de la centralisation pont ificale de l'Église latine que la procédure électorale s'établit progressiveme nt, ménageant au pape de nombreuses occasions d'intervenir : qui pour con firmer l'élection ou consacrer l'élu ; qui pour conférer à l'élu la dispense requi se, si celui-ci était inéligible ; qui pour juger l'éventuel litige. L'une des contributions les plus originales du droi t canonique médiéval réside sans doute dans la tension entre deux principes : l'un, majoritaire, dit « part la plus nombreuse » (major pars) ; l'autre, élitaire, appelé « part la plus saine » (sanior parslée au triomphe du){184}. Si la modernité électorale a longtemps été assimi principe majoritaire, le principe élitaire n'en dem eure pas moins pertinent pour
analyser certaines pratiques contemporaines {185}. Normes et pratiques tendaient, dans l'Église latine médiévale, à faire coïncider l es deux parts, la majorité avec l'élite. Ainsi la majorité qualifiée des deux tiers fut-elle exigée pour l'élection pontificale, à partir du concile de Latran III (1179) {186}. La dualité entre ces deux principes électoraux manifeste la tension profonde qui struct urait et animait l'Église entre une tendance monarchique, à la fois pétrinienne, hiérar chique et charismatique, et une tendance collective, d'inspiration apostolique, plu s égalitaire et institutionnelle{187}. La fin du Moyen Âge fut marquée par le retour en fo rce de l'aspiration réformatrice aux élections. Les papes étaient intervenus de mani ère de plus en plus systématique dans l'attribution des prélatures au cours duXIVe siècle, en particulier par l'exercice du droit de réserve en vertu duquel ils pouvaient nomm er les évêques {188}. Face à l'interventionnisme pontifical, les élections (re)d evinrent une revendication réformatrice, des libertés à défendre contre l'ambi tion centralisatrice de la papauté. La tension entre provisions pontificales et élections locales s'intensifia lors des conflits qui divisèrent l'Église latine à la fin du Moyen Âg e : le Grand Schisme d'Occident (1378-1417), puis la contestation conciliaire de la monarchie pontificale. Pour résoudre le schisme, se substituer aux papes rivaux , puis participer au gouvernement ecclésiastique central, le concile général fut fréq uemment réuni dans la première moitié duXVr quarante années dee siècle. À la différence de la papauté affaiblie pa schisme, le concile incarnait la tendance collectiv e et tirait une grande légitimité d'avoir rétabli l'union dans la chrétienté latine. Son autorité paraissait d'autant plus puissante qu'elle accompagnait l'essor des assemblé es laïques et répondait aux aspirations politiques des sociétés chrétiennes, en mal de délibérations élargies {189}. La conflictualité entre les tendances monarchique e t collective culmina au temps du concile de Bâle (1431-1449), lorsque le pape Eugène IV, soucieux de restaurer la souveraineté pontificale, prétendit dissoudre l'ass emblée conciliaire qui venait de s'ouvrir. Les pères refusèrent la dissolution ponti ficale, inaugurant, au mois de décembre 1431, une résistance longue de près de dix -huit ans. Pour mener le combat réformateur contre la papauté, l'assemblée concilia ire connut un processus d'institutionnalisation inédit, qui permit notammen t la systématisation des élections. L'assemblée bâloise fit l'expérience intense des él ections (I), qu'elle souhaita rétablir dans toute l'Église latine par sa législation réfor matrice (II). Au cœur du conflit qui opposait le concile au pape (III), les élections de vinrent un ressort essentiel de la réflexion politique sur le bon gouvernement ecclési astique (IV).
L'expérience du concile de Bâle : généraliser le vote au risque du blocage bureaucratique
Le concile de Bâle se définit comme un corps électo ral élargi. Il accorda une voix délibérative à chaque membre « incorporé » (incorporatus){190}. La procédure d'incorporation impliquait de prêter un court serme nt, dont la teneur fut établie dès la première session (14 décembre 1431). Les pères s'en gageaient, entre autres, à « ne pas révéler les votes singuliers » (non revelare vota singulorum), ce qui montre à quel point le vote structurait la communauté conciliaire {191}. L'incorporation était ouverte à tout clerc détenteur d'un bénéfice ecclésiastique o u d'un grade universitaire qui le souhaitait et pouvait subvenir à ses besoins. 2 836 incorporations sont attestées au total{192}. Ce corps électoral comptait plus de trois cents p ersonnes en moyenne, parmi lesquelles une cinquantaine de prélats, mais également de nombreux dignitaires, procureurs d'institutions et gens des universités{193}.