Il faut détester le brocoli
296 pages
Français

Il faut détester le brocoli

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Description

De l’avis unanime de ses habitants, Chouxville est un vrai petit paradis sur terre, pelotonné dans une petite vallée verdoyante. Ses charmantes maisonnettes et ses jardinets fleuris abritent des travailleurs sérieux et vertueux. Les agriculteurs y travaillent la terre dans le respect de la nature. La qualité des légumes de Chouxville atteint d’ailleurs une renommée nationale : carotte, chou, salade, blette, céleri, chou-fleur, épinard, haricot, les paysans de Chouxville sont pluripotents.
Il n’existe qu’un légume qu’on ne cultive pas à Chouxville : le brocoli. Personne n’en cultive, personne n’en mange, c’est ainsi. Cette petite particularité, affirment les habitants, fait tout le charme de Chouxville et la distingue honorablement des autres charmantes bourgades du pays. Pas de brocoli à Chouxville ! Les habitants en sont fiers, et cultivent, à défaut du légume, son aversion.
Rosa va l’apprendre à ses dépens : il ne fait pas bon vivre à Chouxville lorsque l’on aime, même en secret, le brocoli.

Informations

Publié par
Date de parution 05 septembre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782823125603
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Céline Gillioz
Il faut détester le brocoli
Roman
Éditions Persée
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait pure coïncidence.
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© Éditions Persée, 2018 Pour tout contact : Éditions Persée – 38 Parc du Golf – 13 856 Aix-en-Provence www.editions-persee.fr
À ma famille
1
IP BIP BIP. B Comme tous les matins, l’impitoyable tyran la réveillait brusquement à sept heures moins le quart. L’adolescente se retourna dans son lit en gémissant. C’était trop tôt ! En face, l’intransigeance la plus totale face aux jérémiades. Elle capitula enfin, se redressant sur son séant pour faire cesser le cri strident de la petite boîte noire venue, semblait-il, tout droit de l’enfer. Une fois le calme sonore revenu, Rosa se leva, fris sonna au contact du froid parquet contre ses pui arrachèrent un nouveau frisson. Dehors, lieds. Ses longs cheveux bruns frôlant son dos nu l a lumière perçait à peine. C’était l’automne et les jours diminuaient inexorablement, la nuit grignotant du terrain sur la lumière de soir en soir et de matin en matin. Pourtant, on voyait déjà qu’il faisait encore beau pour la saison. En un grand silence, elle arriva dans la salle de bain, frissonnant encore, ensommeillée. L’eau qui commença à couler l’éveilla peu à peu, attirante. U ne aspersion d’une agréable violence, fraîche et vivifiante, acheva l’éclosion du sommeil à la vie. Rosa soutint un instant son propre regard dans le miroir. Aucun maquillage, comme à l’accoutumée, juste une queue de cheval, un discret pendentif et des anneaux argentés pour égayer des vêtements simples à l’extrême, envers et contre tous les diktats. Elle savait le soupir que son apparence presque négligée allait engendrer, mais peu importe. Au diable les fausses apparences. Elle était faite ainsi et ne voulait rien changer, rien dissimuler. Elle sourit à son reflet, en paix avec elle-même. D’un geste de la main, la lumière s’éteignit brutalement. Rosa descendit dans la cuisine, où une agréable odeur de café chatouillait les narines. Son père Séverin lisait le journal dans son éternel costume de tweed gris et ne leva pas les yeux à l’arrivée de sa progéniture. Sa mère, c’était autre chose. Un vrai spectacle. Même s’il était tôt, Marine avait déjà soigné son apparence : une robe de chambre pelucheuse blanche aux bordures fuchsia, bien ajustée pour affiner au maximum la taille, des chaussons assortis, le visage savamment pré-maquillé, c’est-à-dire juste assez pour donner bonne mine mais pas trop pour éveiller le doute (cette femme sublime est-elle maquillée ou est-ce simplement sa beauté naturelle ?), les cheveux pré-arrangés de façon faussement négligée, et le sourire de la femme ravie de ce nouveau jour à prendre soin de sa famille. Elle se tenait à côté de la cafetière, prête à remplir une tasse de liquide fumant à la prunelle de ses yeux lorsqu’elle arriverait. Lorsque Rosa passa la porte, le regard de sa mère la scanna des pieds à la tête et se fit brièvement désapprobateur. Aucun effort, une fois de plus ! Mais le froncement de sourcils disparut bien vite, car cela donne des rides. Après tout, Rosa avait la beauté de la jeunesse ! Elle allait devoir commencerà camoufler le poids des ans bien assez vite. Qu’elle profite de ce privilège avant ! En servant le café, Marine dut reconnaître que sa fille avait gagné à la loterie génétique : là où son aîné Christophe avait reçu le grand front de son père, les joues dodues de sa mère, le nez en patate de sa grand-mère paternelle et les lèvres fines de son grand-père maternel, Rosa avait les yeux de chat de sa mère, le visage ovale et le nez droit de son père et les lèvres charnues de sa grand-mère. De plus, elle bénéficiait du métabolisme paternel qui lui garantissant la silhouette élancée que Marine se battait pour obtenir depuis son plus jeune âge à grand renforts de régimes hyper protéinés, de culottes gainantes et de vidéos de Jane Fonda. Séverin avait terminé son journal. Il quitta le dom icile pour se rendre à son travail après avoir distraitement déposé un baiser sur les lèvres de sa femme et sur le front de sa fille. Celle-ci ne tarda pas à emprunter sans un mot le même chemin, son blouson de cuir marron sur les épaules et ses Doc Martens noires aux pieds. Marine, comme tous les matins, la regardait partir par la fenêtre du salon. Dieu, qu’elle souhaitait que l’adolescence se termine pour pouvoir lui inculquer toutes les ficelles de l’élégance féminine !
Rosa empruntait distraitement le trajet habituel qui la menait de son domicile à son lycée. L’air était frais ce matin, prévision d’un hiver qui arrivait peu à peu. Un peu de vapeur s’échappait de sa boucheà chaque expiration. Le soleil se levait peu à peu, i lluminant le ciel limpide et les arbres aux feuilles dorées. Elle longeait les maisons proprettes aux ja rdinets parés de mille couleurs automnales. Les gazons verts se teintaient d’orange et de rouge. Les citoyens quittaient leur domicile, saluant un voisin d’un geste de main, caressant la tête du brave chie n devant sa niche. Tout semblait réfléchi, chorégraphié à l’extrême. C’était Chouxville.
2
e l’avis unanime de ses habitants, Chouxville est u n vrai petit paradis sur terre. Pelotonnée dans D une petite vallée verdoyante, la petite bourgade vit principalement de l’agriculture. Sur les pans du vallon, comme une volée de moineaux dans un buisson , s’éparpillent de nombreuses fermes aux couleurs charmantes, oasis de civilisation dans un océan de verdure. La ville, centre de gravité du vert vallon, est belle et parfaitement organisée, avec ses petites maisons au style uniforme, ses jardins fleuris et son centre-ville pavé. Rien ne vient interrompre la disposition régulière du paysage, la douceur rassurante du schéma appliqué partout en égale mesure. Il fait bon vivre à Chouxville. Gais, généreux et accueillants pour les hôtes de passage, ses habitants sont aussi organisés que le panorama, très attachés à leur ville, à leur comté et aux magnifiques et salvatrices traditions. Ceux qui voudraient critiquer peuvent repartir immédiatement par là où ils sont venus ! De la Grande Ville, on n’accède en effet à Chouxvil le que par une seule et unique route, petit serpent régulier dans les vergers, traversant les C ollines qui séparent le vallon de la grande plaine. Cette prtable et protégé ou un coin perdu et reculé, selon larticularité de Chouxville en fait un refuge confo e côté des Collines où l’on se trouve. Les paisibles habitants de Chouxville cherchent peu le contact avec la Grande Ville et ses citoyens agités aux mœurs douteuses. La petite ville se targue fièrement de vivre quasiment en autarcie. De grandes dynasties familiales y prospèrent fièrement et noblement depuis des décennies. Ses légumes sont exclusivement produits localement. Deux lignées d’agriculteurs se sont lucrativement engagées dans l’élevage, l’un de porcs et de vaches, l’autre de porcs et de poules. Tout est donc pour le mieux, l’autosuffisance presque complète. L’exploitation laitière est florissante, les champs de blé nombreux. Le moulin tourne sans cesse. Incontestable et incontestée spécialité culinaire de Chouxville, le rôti de porc farci aux choux frisés (cuisiné exclusivement avec des produits locaux !) est servi avec des pommes de terre sautées au beurre et un petit pinot noir de la vallée. L’exotisme (entendez par là tout ce qui ne vient pas de la Vallée) est denrée rare à Chouxville. On ne l’apprécie qu’en touches bien maîtrisées. Point tro p n’en faut ! Chouxville possède trois supermarchés, dont l’un seulement reçoit des produits de la Grande Ville. Ce supermarché est celui des hippies, des libertins et des dépensiers. Si l’on évite de le fréquenter trop régulièrement, on le tolère malgré tout, car il se révèle bien pratique pour quelques extras (pa r exemple la tarte tatin à l’ananas, fleuron incontournable de la Vente Annuelle de Gâteaux de la chorale. On a eu beau essayer, le climat de la Vallée n’est pas propice à la culture d’Ananas comosus. On tolère donc son importation, en doses raisonnables bien sûr). Chouxville possède également des écoles de tous les degrés à la réputation impeccable et à l’enseignement exigeant, c’est-à-dire non encore po llué par les nouveaux courants psycho-socio-pilà la clé ! Pour réussir, il suffit d’apprendre.édagogiques. Une éducation formatée et stricte, vo Chacun peut réussir en travaillant, quiconque échou e n’a pas assez travaillé. « Pas tant de ceci cela ! », c’est aussi simple que ça et ça ne sert à rien de chouiner. Après tout, regardez-nous ! Si ces méthodes ont si bien fonctionné pour nous, pourquoi les changer pour les générations suivantes ? Chouxville se targue aussi de posséder un conservatoire réputé dans tout le vallon, une salle de fête impressionnante, un hôpital très fonctionnel et même, pour la plus grande fierté de tous les habitants sans aucune exception, une petite université. Le climat, tout comme la politique, y est très tempéré. Surtout pas de remous ! Les changements, très peu pour nous. Si Chouxville est connue dans le reste du pays, ce n’est ni pour son attrait touristique restreint (on ne visite pas Chouxville, on y vit !), ni pour son sens de l’innovation, mais plutôt pour ses légumes. En effet, la vallée, généreusement arrosée par la rivière Brassica, est très fertile et la petite ville peut se permettre, après avoir bien sûr sustenté tous ses charmants habitants, d’exporter les surplus de légumes. Ce ne sont pas les plus beaux spécimens qui partent , oh non ! Ceux-là restent aux gens du coin. Toutefois, la qualité des légumes de Chouxville atteint une renommée nationale : carotte, chou, salade, blette, céleri, chou-fleur, épinard, haricot, les paysans de Chouxville sont pluripotents.
Ce succès n’est pas dû au hasard. Les habitants ont un secret ancestral, précieux et efficace, respectueux de la nature et du rythme des saisons. On ne presse pas Dame Nature, elle sait ce qu’elle fait. Ce secret ? Une agriculture en circuit fermé. Le principe est très simple. De quoi ont besoin les plantes pour pousser ? D’eau, de soleil, de sels minéraux et d’azote. De l’eau, Chouxville en possède, et de bonne qualité ! La rivière Brassica prend sou rce dans les collines et irrigue généreusement tout le vallon. Du soleil, Chouxville en bénéficie largement : le brouillard ne passe pas par-delà les Collines et l’ensoleillement est optimal. Le sol de la vallée, très fertile, est riche en oligoéléments tels que le fer ou encore le calcium. Et l’azote ? Il est disponible en si grande quantité dans l’air… Et pourtant, tous les agriculteurs vous le diront, il s’agit du facteur limitant par excellence ! En effet, les plantes ne peuvent grandir de façon infinie : hormis le soleil, les éléments nécessaires à leur croissance sont tous présents en quantités finies. Que ce soit l’eau, les sels minéraux ou encore l’azote, il arrivera un moment où l’une de ces sources sera tarie. Ce phénomène, bien connu des habitants de Chouxville, est appelé facteur limitant. Comme un tonneau aux planches inégales que l’on ne pourrait remplir que jusqu’au niveau de la planche la plus basse, les plantes ne pourront grandir que jusqu’elles aient atteint le maximum du facteur limitant. Or, à Chouxville comme dans beauc oup d’autres endroits, ce facteur limitant est l’azote. La plupart des plantes sont en effet incapables de capter l’azote gazeux, pourtant constituant majeur de l’atmosphère, mais doivent plutôt tirer leur azo te du sol, où l’élément est présent en très faibles quantités. Le manque d’azote limite donc leur croissance. Pour pallier ce problème, les agriculteurs « modernes » inondent leurs champs d’engrais azotés, assurent la croissance éphémère de leur culture mais appauvrissent irrémédiablement le sol et dérèglent dramatiquement tout l’écosystème. Pas à Chouxville. À Chouxville, on pratique l’écoagriculture en circu it fermé en se basant sur un principe simple : l’urine et les excréments des animaux contiennent de grandes quantités d’azote. Or, trop souvent, le potentiel énorme de ces déchets est simplement négl igé, pour des raisons d’économie ou de non-collaboration entre élevage et agriculture. Pas à Chouxville. À Chouxville, éleveurs et agriculteurs travaillent main dans la main. Les premiers fournissent aux seconds un fumier de qualité supérieure en grande quantité. Les seconds l’épandent généreusement sur leurs champs, alliant ainsi délicat fumet et floris santes cultures. Les agriculteurs obtiennent donc raisonnablement d’abondantes récoltes. Et ce n’est pas tout : entre les rangées de céréales, blé, colza ou maïs principalement, les agriculteurs plantent de la luzerne. Cette petite plante constitue non seulement un excellent fourrage pour les bêtes (que les agric ulteurs fourniront en retour aux éleveurs), mais encore, travaillant en symbiose avec la bactérie Rhizobium, possède la capacité de capter l’azote atmosphérique, augmentant encore la richesse du sol des cultures ! Ainsi fertilisées, les cultures prrage qui, une fois ingéré, digéré et excrété par lesroduisent beaucoup de céréales et de fourrage, fou bêtes, redevient fumier, et le cycle continue. Mais ce n’est pas tout. Les agriculteurs de Chouxville ne gaspillent pas le moindre rayon du soleil. Leurs cultures sont variées : entre les rangées de maïs poussent des haricots (proches cousins de la luzerne, capables eux aussi de fixer l’azote atmosphérique dans leurs rhizomes), au sol rampent des courges. Aucun rayon du soleil n’atteint la terre dans les champs, chacun d’entre eux est capté, et, par le miracle de la photosynthèse, transformé en énergie chimique dans les molécules de sucre et investi dans les chaînes alimentaires et les réseaux trophiques de tout le vallon. L’intégralité des réseaux trophiques est en outre r espectée : les déchets de plantes ne sont pas évacués des champs. Ils tombent au sol, où les déco mposeurs, bouclant la boucle, transforment ces restes en nutriments que les plantes des générations suivantes pourront utiliser pour pousser. Ainsi, aucun engrais supplémentaire n’est nécessaire à la fertilité naturelle des sols de la vallée. Telle est la recette miracle des paysans de Chouxville : la culture dans le respect de la nature. Tout cela n’est toutefois possible que pour une simple raison : les agriculteurs de la vallée ne subissent pas la pression économique croissante à laquelle d’autr es doivent céder. Assurés par la consommation absolument prioritaire des produits locaux par les habitants de la vallée, leurs revenus sont
satisfaisants. Préférant un bon rendement à la culture intensive, on se garde de toute surproduction, préservant ainsi le marché de la pression supplémentaire sur les prix, et la concurrence reste saine. La quasi-autarcie, la production en circuit fermé et la consommation de produits locaux garantissent une éco-agriculture efficace dans toute la Vallée. Il n’existe qu’un légume qu’on ne cultive pas à Cho uxville : le brocoli. Personne n’en cultive, personne n’en mange, c’est comme cela, c’est l’indéboulonnable tradition. Les fondateurs de la ville, commémorés à l’égal de dieux, avaient le bon sens de ne pas aimer ce légume à peine digne du nom. Les habitants de Chouxville, soucieux de préserver la qualité supérieure des autochtones, se marièrent principalement entre eux. Peu d’excentriques amateu rs de brocoli s’y établirent au fil des ans, ne trouvant pas bon accueil. La tradition était née po ur ne plus jamais mourir : il n’y a pas de brocolià Chouxville. C’est un légume trop fantaisiste, avec ses boulettes vertes, on dirait une moisissure. Il n’a rien de naturel, c’est une erreur, une maladie, l’archétype de tout ce qui ne tourne pas rond dans le monde ! Et que dire alors de ceux qui en consomment ! Aucun restaurant n’en sert, encore moins les cantines scolaires ! La coopérative ne vend pas ses graines. Il existe bien quelques originaux pour en faire pousser parmi leurs autres légumes, mais ce sont des énergumènes qu’il ne fait pas bon côtoyer, de peur d’attraper sournoisement le virus de la non-conformité. Certains de ces illuminés assument au grand jour leur amour de ce légume ignominieux. Ceux-là sont à peine tolérés dans la région. On ne mentionne leur nom que du bout des lèvres, on n’y pense pas. On raconte aussi qu’il en est d’autres qui cultivent en secret leur amour honteux pour ce végétal de bas étage, cachant quelques plans parmi les salades, ou entre deux choux-fleurs. Un jour, un jeune homme en costard, trop enthousiaste, fut nommé nouveau gérant du supermarché du Nord (celui qui est mal vu, l’avant-gardiste). Il venait de la Grande Ville et ne comprenait de tou te évidence pas les grandes traditions locales (il devait avoir l’esprit trop étriqué). Ce jeune homme en costard, trop enthousiaste, décida qu’il allait vendre du brocoli dans ses étalages, car il aimait cela. Il en fit donc livrer depuis les plaines par-delà les col lines, et l’exhiba fièrement, en action, à l’entrée du magasin, pour son premier jour de travail. Aussitôt les portes ouvertes, la désapprobation s’abattit sur le malheureux. De toute la journée, seuls deux maigres brocolis furent achetés, par des gens honteux qui s’empressèrent sans doute de dissimuler leur achat sous de nombreux poireaux. Après avoir vu le produit, bon nombre de clients tournèrent les talons et s’en allèrent faire leurs achats dans un lieu moins dépravé. Le gérant, celui qui était en costard, et trop enthousiaste, n’en revenait pas. Le lendemain, abasourdi, il trouva dans son courrier plusieurs dizaines de protestation, certaines plutôt polies, d’autres franchement insultantes. Chouxville ne veut pas de brocoli, c’est ainsi ! Le produit disparut des étalages et n’y apparut plus jamais. De cette aversion pour ce petit légume naquit de no mbreuses plaisanteries, et même quelques insultes. En effet, c’est monnaie courante à Chouxville de traiter son voisin, celui qui laisse sa haie pousser indescriptiblement, de « vieux brocoli ». L’enfant qui perturbe la paix de ses petits camarades est un « sale broco », une « face de brocoli », ou encore un « brouteur de broco ». Cette petite particularité, affirment les habitants, fait le charme de Chouxville et la distingue honorablement des autres charmantes bourgades du pays. Seule Chouxville est exemptée de brocoli ! Les habitants en sont fiers, et cultivent, à défaut du légume, son aversion.