In Vestigiis
494 pages
Français

In Vestigiis

-

Description

« … J’attendis encore Jaheim quelques minutes avant que la patience ne m’abandonne et ne me pousse à quitter mon siège. Je sortis, claquant la portière d’une violence qui signait cette arrogance enfouie, viscérale et que j’avais tort de penser avoir éradiquée de moi… »
Alors que toute vie biologique a disparu sur la planète Terre, des machines sillonnent les routes désertiques, chacune guidée par l’esprit encore errant d’un homme.
Sur la planète Acée, l’homme est réapparu. Un peuple nomade y a trouvé refuge. Les Acéens, créatures humanoïdes, prennent en charge les groupes d’humains qui surgissent du temps.
Antoine, médecin marseillais, voit un matin surgir un être impressionnant de beauté et de sagesse : Jaheim, qu’il s’empresse de suivre et en lequel il veut croire. Antoine fait un premier voyage spatio-temporel en compagnie de Jaheim. Soudain, et sans lui fournir la moindre explication, celui-ci l’abandonne. Antoine poursuit seul sa route…
Récit d’aventure captivant, ce véritable conte philosophique de science-fiction porte une authentique réflexion sur la nature même du genre humain.

Informations

Publié par
Date de parution 18 août 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782823121384
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Bridget Barthet
In Vestigiis
Science-fiction
Éditions Persée
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait pure coïncidence.
Consultez notre site internet
© Éditions Persée, 2017 Pour tout contact: Éditions Persée – 38 Parc du Golf – 13 856 Aix-en-Provence www.editions-persee.fr
Entre nous.
e suis le voyageur du temps, et mon nom est Antoine . Savez-vous d’où je viens? JJe viens d’un temps dont on ne parle pas, car il es t immesurable et je vivais encore, il y a moins d’un quart de milliardième de seconde dans un monde fascinant. Ce monde fut d’abord conquis par un peuple de nomades sillonnant l’espace. Un peuple altruiste infiniment plus évolué que l’humain qui s ’était donné pour mission de venir en aide à des civilisations décadentes. Le peuple acée n secourut les esprits errants des humains avant de les faire se réincarner dans leur enveloppe d’origine. À ce peuple rebelle et indécis, guerrier et sans scrupule que l ’on nommait humain, les acéens lui offrirent la possibilité de faire le bon choix. Cel ui de se fondre à leur enseignement ou de ne pas s’y soumettre. En plongeant dans « le mizar, la particule du Tout », Numéro Un anciennement machine et le jeune acéen en passe de devenir Maitre des Sciences des Univers, furent les deux premiers êtres hybrides qu i allaient peupler ce monde mis à la disposition du peuple humain, à l’abri des besoins les plus élémentaires. L’un fut presqu’acéen et l’autre presque humain. Ce peuple hybride d’humains et d’acéens sera-t-il e n mesure d’éradiquer la fatalité de l’humanité… Tout ce qui était, est et sera. C’est é crit dans le Grand Livre des Temps.
CHAPITRE I LA RENCONTRE
oici que j’envoie mon messager devant ta face; il préparera ton chemin devant Vtoi.
Antoine et le donneur de sang
Vendredi dix-huit juin 2015 quelque part sur la Terre. Emma Anderson ma voisine anglaise octogénaire me di sait toujours, « Il n’est rien de mieux pour l’esprit que le golf. C’est encore ce qu e j’ai trouvé de mieux pour supporter les méandres de cette existence terrestre! » Petite balle blanche qui au demeurant, me tenant en core en haleine ce vendredi matin, s’envola au-dessus du green comme une messagère ver s les anges et j’osai imaginer qu’elle me reviendrait porteuse d’un signe céleste. Je m’avançai traînant le pas sur les quarante mètres reliant le départ de mon tir aux ab ords du trou numéro treize, pour constater amer « si près! » Je me retournai sur mon beau-frère Lorenzo qui foul ait l’herbe rase d’un petit pas de mulot. La journée s’allongeait chaude et parfaiteme nt stérile. Mon beau-frère à son putt et le soleil au zénith, je me plaignais d’un semblant de fatigue. Je me sentais en partance comme le matelot sur le pont du navire s’éloignant du port. L’horizon m’aspirait. Quelqu’un d’autre se plaçait en moi. Mon cœur s’emballa, réac tif au bip d’alerte de mon téléphone portable. Un texto s’afficha pour bouleverser ma vi e et ce, de façon irréversible. Je fis signe à mon beau-frère qui s’approchait. « Lorenzo, désolé je m’arrête. Continue sans moi! » Je quittai le green en traversant le petit bois qui rejoignait le club house, une golfeuse filiforme souleva un bras prolongé d’un manche de fer, « vous abandonnez Antoine? » Je m’obligeai à lui répondre, « C’est ça, j’abandonne! » Et par cet abandon, je signais celui de ma propre vie. Mais Lorenzo me rejoignit et m’interrogea nerveux, déboutonnant sa chemise du bout des doigts, avec ses petits gestes malingres et ralentis. — Antoine, quelque chose ne va pas? Je le laissai à ses investigations, puis je lui fis signe de me suivre. Suspicieux il me talonna, soulevant ses lunettes à maintes reprises et mima de s’extraire une saleté de l’œil, puis, il essuya les verres fumés de ses Ray-ban en tirant sur le bas de sa liquette. Sa main se moula sur mon épaule en signe de reconnaissance d’une amitié jamais prouvée, « allons rejoindre les autres! » dit-il très convaincant et certain qu’il saurait me tirer les informations relatives à cette humeur de chien que j’affichais depuis notre départ. Autour d’une table basse, nos partenaires du jour s ’évertuaient à débattre de leur score. Je les laissai parler et mon silence avait de quoi surprendre, moi qui d’ordinaire me montrais toujours bavard. Je demeurai silencieux al ors qu’ils avaient tant à se dire sur le sujet. « On juge un homme à la justesse de son tir… et c’est valable dans n’importe quel domaine »… Je grattais mes doigts, vilaine manie te ndant à faire passer un message inconscient… se traduisant par « je n’en peux plus… Je n’entends rien… Laissez-moi sortirne quinquagénaire ! » je revins à eux, surpris par le rire en vol d’u ultra sexuée, moulée dans une mini robe qui lui remontait très ha ut sur les cuisses. Lorenzo loucha sur elle un instant et je lui reconnus cet air de compa ssion progressif qui écarte tout soupçon. Jennifer sourit à la dame, laquelle évidemment plus sensible aux pectoraux du jeune con qui l’accompagnait, qu’aux drôleries qu’il tentait de raconter, pivotait sur son siège comme
sur un ressort. Je réagis d’une violence tout à fai t inattendue, par une suite de mots impératifs qui n’eurent d’effet que de soulever la stupeur générale. Puis j’annonçai mon départ éminent. Je m’éjectai, m’éclipsai. — Je bouge ce week-end, ne comptez pas sur moi. Je veux être seul, et ne cherchez pas à me joindre! Pour ce joli monde dépourvu de fantaisie, accroché comme la clef de sol sur les lignes parfaitement droites de leur vie, la surprise fut d e taille. Lorenzo caressa l’épaule de ma sœur Jennifer, façon mari comblé et avala cul sec s on whisky-coca, il me dévisagea longuement ce qui déboucha sur des mots soupçonneux , « tu pars maintenant, tu ne restes pas déjeuner? » Dans l’espoir d’obtenir quelques juteuses explications, il ajouta, un sourire coupant ses lèvres, « qu’est-ce que tu mijotes? » Je me levai, ramassant mon téléphone portable que j e tripotais frénétiquement depuis dix interminables minutes. Tous m’interrogeaient da ns un silence presque religieux, le regard médusé. Les clowns blancs me fixaient acerbe s et leur frustration m’arracha un sourire, je leur adressai le salut de l’Auguste gaf feur. Un éclair très lumineux traversa la salle et je fus pris de frissons, mais lorsque je m e retournai pour juger des réactions que ce phénomène aurait dû déclencher chez mes congénères, je constatai que rien, absolument rien ne semblait les avoir tirés de leurs conversat ions. Ils riaient, se querellaient leur performance de golfeur et moi, je dus me rendre à l’évidence que j’étais bel et bien le seul témoin de cet étrange phénomène, de cet éclair bleu indigo traversant la salle de part et d’autre et qui venait de se finir juste à côté de m oi, comme l’aurait fait un éclair ou une déchirure spatio-temporelle. Toutefois, refusant de me laisser aller à de trop rapides conclusions, comme quoi l’invraisemblable peut touj ours se produire, je rangeai l’évènement au rang d’une simple hallucination de m a part, que je mis sur le compte du surmenage. Je me fis me promettre d’y mettre bon or dre, en m’accordant les quelques examens incontournables en pareil cas et que dans l e meilleur des cas, j’aurais agrémentés de quelques jours de vacances. Je dus aussi admettre, que j’avais auparavant déjà fait l’objet d’un épisode hallucinatoire simil aire mais moins spectaculaire, une première fois dans mon cabinet, alors que je receva is pour la toute première fois la visite de Jaheim et je m’étais bien gardé d’en parler à qu i que ce soit, par crainte d’éveiller des tourments inutiles à mon entourage. Et quelques jours de vacances me dis-je, comme pour me persuader du bénéfice retiré, me seraient saluta ires! Encore fallut-il que je puisse m’échapper plus d’un week-end et ce paramètre étant plus difficile à contrer, je haussai l’épaule et sortis simplement. Les miens s’en ficha ient déjà, de mon départ, de ma vie et de cette pesante présence qui fut la mienne et dont je les libérais, du moins pour les deux jours à venir!! Je quittai donc le bar du clubhouse à douze heures seize et sur l’écran de mon smartphone un second texto en quelques secondes vint gonfler l’effectif de mes messages du jour, celui la venait de mon épouse Aurélie, ce n’était qu’une suite de mots simples… Les mots sobres d’une femme confiante. « Les filles sont à la plage avec des amis, je te rejoins au golf pour déjeuner. » Ce qui n’allait en rien me faire changer d’avis. Dans le coffre de mon cruiser, je déposai mon sac de golf, j’éteignis mon smartphone et quittai le parking. Témoins neutres de ma fugue, le s palmiers hautains me firent la haie d’honneur. Je vis ma vie en arrière-plan dans mon rétroviseur. Je vis le ciel qui courait en vagues d’azur flanchées d’or se réfléchir jusqu’à l’éblouissement. J’allais le retrouver et nous traverserions la frontière italienne ensemble. Ensemble lui et moi, juste lui et moi. Je me passai en boucle mon rêve de lui, comme un disque vinyle, sur un vieux tourne-disque. La radio crachait ses infos, « visite de la chancel ière Angela Merkel… deux morts lors d’une rixe dans une cité sensible en Seine Saint-De nis… Des orages violents en Californie… »
Trois quarts d’heure plus tard, j’entrai sur une ai re d’autoroute grillée de soleil, à quelques kilomètres de Marseille en direction de Nice, Et la peur m’étouffa. J’avais peur de lui, de moi, de cette singulière attraction qui me fit passer du plus sombre au plus limpide. Une suite de phénomènes allait se produire… Je vis d’autres éclairs bleus sur le siège passager et je perçus les premières notes d’une sonate de Beethoven que je reconnus de suite, pour l’avoir trop souvent entendue jouer au piano. Ma mère était pianiste et jouait à la perfec tion, mais elle ne s’était jamais accordé le droit de vivre pleinement sa passion. Les notes mon taient et je voulus me persuader qu’elles venaient bien d’un autoradio, mais une fois de plus, je dus admettre être le seul à les entendre. Aucune voiture n’était restée ouverte et personne n’était à l’intérieur à écouter de la musique. Le volume montait en puissan ce et inondait mon véhicule et les notes volaient, je les voyais vivantes qui s’élevai ent et je crus que ma raison vacillait quand soudain, je fus pris d’un autre vertige. Il m e sembla que je les suivais une à une, je les touchai du bout des doigts et j’en caressai les contours. La musique me pénétra et le plaisir me souleva de mon propre corps. Abasourdi, je me vis soudain redescendre et réintégrer ce corps en sueurs et lourd qui s’emplis sait d’une sourde douleur! Le moteur en marche ronronnait en demi-teinte, encore sous le ch oc de ces derniers instants, je commençai à guetter les minutes qui s’affichaient u ne à une sur mon tableau de bord. Toujours à l’affût de lui, mais incertain de ce que je voulais vraiment… Faire demi-tour, retourner sur Marseille. « Qu’est-ce que je fais là? Je deviens fou… ». Je coupai le moteur et m’essuyant le visage d’une lingette parfumée à l ’orange, j’ouvris la portière et pivotai vers l’extérieur. Je le cherchais fébrile, en sueurs, je le cherchais des yeux, du fond de l’âme, depuis que ma vie s’était embuée de lui. Je le guettais du balancement des yeux et du mouvement des reins et comme je n’avais pas encore pu repérer sa moto, je restais encore planqué un moment dans ma voiture, la main fermée sur mon smartphone. Puis n’y tenant plus, je me décidai à l’appeler. Mais il ne répondit pas. Fou d’inquiétude, je me lançai à sa recherche, errant un moment sans but, s ans trop savoir par où commencer mes recherches, dépassant la boutique de souvenirs et la sandwicherie où je fis une halte. Une horde d’enfants torse nu s’éclataient sous des brumisateurs, un labrador trempé passa en courant et s’ébroua joyeusement sur mes jambes. J’avalai mon sandwich pain de mie jambon-salami à califourchon sur un gros morcea u de bois. Je récupérai le rire d’un ado shootant dans son ballon quand je ressentis sou dain sa présence. Il était là, je le savais. Il était là, tout près de moi et la chaleur brûlait les pierres qu’il dérangeait sous ses pas. Il s’était rapproché et je le devinai entre le s branchages qui s’agitaient en mesure, alors qu’il m’était toujours impossible de le voir réellement, je crus reconnaître sa silhouette en pleins et déliés qui peu à peu se des sina et fut traversée d’une lumière blanche. Cette silhouette me suivait et la chaleur n’en finissait plus de grimper vibrant d’une lumière confuse, pleine de cris étouffés. Je marchai écrasant les pignons secs des pins sur le chemin qui pénétrait le petit bois en m al de pluie. C’était un homme de chair et de sang qui me suivait maintenant et j’entendais so n souffle en résonance à l’épreuve d’une marche rapide, je respirai son odeur et mon âme fut absorbée. Dans l’éblouissement de la lumière estivale je fis face à ce visage qui me bouleversait tant. Jaheim s’assit en tailleur m’invitant à en faire de même. Une lumière mauve cerclait son visage. Les cris des enfants s’éloignèrent et se figèrent comme prisonniers d’un ogre. Puis le silence s’installa absolu et fatal. On était lui et moi. Je relevai les yeux au bord des siens. — J’ai bien cru que tu ne viendrais jamais… J’ai eu peur… Je sais c’est idiot mais… J’ai tellement de mal à réaliser ce qui m’arrive. Il m’invita à reprendre la route et je n’eus pas à me faire prier pour le suivre, simplement javait rejoint, il me répondit s’être faite m’informai de sa venue et de la façon dont il m’ déposer par un motard qui avait ensuite poursuivi sa route en solitaire. Je sentis mes joues s’enflammer, lorsqu’il montra du doigt mon véhicule . Nous allions être lui et moi, rien que lui et moi et cela n’avait rien de rationnel, mais c’était l’évidence même de ma vie, de cette
existence qui jusqu’alors me rivait au sol et qu’il me promettait de rendre plus légère que l’air. Silencieux l’un et l’autre, nous reprîmes la route à bord de mon cruiser et de nouveau j’entendis les notes parfaites d’une sonate de Beethoven. Nous roulions depuis plus de trois heures quand nou s dépassâmes San Remo. Le ciel était en joie, couleur des heures d’été, un vol de goéland traçait un chemin d’ailes. Je proposai une halte en bord de mer. La mer était huileuse et brillait des petites ondulations nerveuses que faisaient les baigneurs. Le bonheur s e montrait impudique et lascif. Le bonheur s’écrivait en un mot de six lettres. Un mot offert des Dieux qui descendait du ciel et prenait tout son sens quand mes yeux sur cet hom me se posaient éblouis, jusqu’à ne plus vouloir regarder autre chose. Il retira sa chemise transparente et son corps offert à la foule s’allongea près du mien et je sentis sa vie me courir les veines. Il sourit et me dit: — Tu connais le langage des vagues? Je secouai la tête, que pouvais-je lui dire, les mots se dispersaient, fuyant mon esprit et mon cœur se défendit. — Je ne viens pas de ton monde! Je m’exilai de lui, une fraction d’instant, quelque s secondes qui me firent remonter le temps et je revis ses gestes lents, l’étrangeté qui le caractérisait, cette magnificence toute entière de lui. Je remontai le temps, depuis la pre mière minute d’éternité qui m’avait cloué à lui. Il était venu, avait poussé ma porte et une autre porte s’était ouverte sur autre chose. Le temps et l’espace ne se mesuraient plus, je le c onnaissais, je l’attendais dans l’ignorance la plus profonde, depuis le commencement de ce milliardième de ce moi qui se fabriquait, se composait, s’alourdissait atome par atome. Il se redressa d’un mouvement plus sombre et traça un cercle dans le sable, ses doigts comme des fuseaux de dentellière dans la fluidité docile. — Les vagues, me dit-il comme s’il parlait en pleur s, elles vous préviennent. Il est temps. Je ris pour masquer l’émotion qui m’envahissait, « tu parles avec tellement de conviction! » Mon cœur s’était rempli à déborder de lui. Je l’aim ais si fort, qu’il m’aurait été impossible de trouver les mots pour décrire ce qui se passait en moi. Sans retenue j’effleurai sa joue, il eut un geste court qui fit plonger sa main dans sa longue chevelure en cascade, puis, il se leva et me tendit sa main. — viens, la route est longue. Était-ce de l’amour? Ou autre chose? Quelque chose de plus grand, de plus fort, de plus haut? Je voulus lui parler de mon expérience extracorporelle et des éclairs de lumière bleue mais je fus pris de tremblement et ma voix se tut. Je lus comme une réponse évidente à cette question que je ne lui avais pas p osée. Je lus son sourire ouvert sur un passage qu’il me promettait, pour moi, mais aussi p our vous, pour nous tous qui vivions dans l’espérance, depuis le commencement de tout. Il s’était installé au volant, le ciel avait pâli e t le soleil s’affaissa à l’heure des apéros qu’on servait aux terrasses bondées des cafés. La t iédeur fit découvrir les têtes en chapeaux et montra les visages de vieilles femmes e t de belles nordiques brunies. Nous roulions et la ville s’échappa, comme lassée de nous. Il laissa son bras gauche au bord de la portière et je fumai un cigare, moi qui par souc i de prolonger ma vie, m’étais un jour promis que je ne fumerais plus. Je laissai mes doig ts comme des mendiants s’accrocher aux boucles de ses cheveux. Sur la plage de San Rem o, j’avais abandonné les codes de ma pénible existence; au bon soin de la Grande Bleue, j’avais confié ce moi que l’on avait cloué sur les bancs de l’ennui, en souffrance, pein ant jusqu’à mon diplôme de médecin décroché à la sueur du renoncement. J’avais laissé comme un témoin qu’on ne veut plus entendre, mon prénom d’emprunt porté comme une armu re, dans le cercle d’amour que ses doigts dessinaient. Il me demanda, « tu entends les cris des baleines? »
Je répondis tout à la fois amusé et privé de raison nent, « Tu dérailles! Comment voudrais-tu que je les entende? Je n’en ai jamais croisé une seule et pour cause… Je déteste me trouver à bord d’un bateau. J’ai le mal de mer!! » Nous roulions et je me sentais plus proche encore de lui, comme si nous n’étions qu’une seule et même personne. Une sensation encore plus forte que les précédentes me fit me croire au volant, je sentais mes doigts dans les siens repliés sur le volant, je sentais mon cœur dans le sien qui battait et s’emballait, je se ntais mon esprit en partance qui survolait mon corps et je poussai un cri, à la fois de joie et de terreur! Je revins tout à moi, tout à ce corps, j’étais Antoine et lui Jaheim. Il retira le cigare qui bougeait entre mes doigts e t l’écrasa dans le cendrier, « Tu sais que j’ai raison. Mais tu refuses d’entendre! » À cela non plus, Je ne trouvai rien à redire et je me délectai simplement de ses phrases étrangement dites, de ces mots en lames qui découpa ient et taillaient mon cœur, comme dans un buis printanier sous les doigts d’un artiste topiaire qui connaissant son art jusqu’à la perfection, arrondissait mes pensées les plus an guleuses. Je le lisais lui comme on lit une prière la première fois. Les mots montaient en son pur et je l’aimais et me savais aimé. Je sus dès lors que je ne pourrais plus lutter jamais contre cette évidence de lui appartenir et de le suivre. Je décapsulai une bière qu’il s’appropria, « j’ai soif! » Je lui dis dans le silence fiévreux qui me gagnait, « J’ai oublié de vivre. Avant tes yeux, je n’étais pas encore vivant ». Je m’entendis le supplier: — Tu vas rester avec moi tout le week-end? Il sourit, ses lèvres s’ouvrirent et avalèrent mon esprit tout entier. Il fit remonter la vitre et enfonça le doigt sur le bouton du climatiseur. — Sais-tu pourquoi tu pleures? me dit-il doucement, pourquoi ta vie n’est qu’une funeste mascaradege dans un miroir,? Pourquoi chaque fois que tu croises ta propre ima tu voudrais disparaître? Pourquoi tu fumes, tu bois, tu te tapes des femme s différentes à longueur de temps? Pourquoi tu détestes te regarder vivre? Une pudeur virginale me vola la réponse, je restai muet. J’aurais voulu pouvoir lui dire, ma vie, je l’ai vécue à t’attendre. Mais cela me pa rut impossible et mes yeux se refermèrent comme des tiroirs qui cacheraient le vide, un vide insoutenable, à force d’être nu. Le souvenir de sa première fois descendit le fleuve brûlant de mes veines et cognant à mon cœur, fit basculer la barque qui le transportai t. Son image en moi se débattit ardemment, coula tirée par le bras fourbe de ma rés istance, puis elle remonta, et se hissa jun trésor vivant, une œuvreusqu’aux rives de mon désir. Je la récupérai comme essoufflée. Son image se lova dans mes pensées pour ne plus en partir jamais. Cette première rencontre s’était produite trois mois plus tôt, le dix mars 2015, et ce jour fut baigné de pluie. Une pluie de Mars d’un ciel en faute et cette douche de bonheur sur la riviera je l’avais appréciée plus que de coutume, s ans comprendre pourquoi cette eau venue du ciel me parut différente. C’était un jour de mars qui sentait l’eau et la fin de l’hiver qui s’éloignait retardataire, laissant la plage à s es vieux adeptes tannés. La côte charmait ses rares touristes d’un calme de hors saison et je me fis flasher au deuxième radar, avant de quitter l’autoroute. J’étais en retard comme trop souvent! Mon portable collé sur l’oreille j’écoutai un message et traversai le hall de l’hôpital quand l’a scenseur s’ouvrit sur trois personnes, dont un confrère hématologue. Je le saluai très vite, louchant sur ma montre. Il me rappela une réunion. « Salut! On se voit ce soir,? » Je passai in extremis le bureau des infirmières avant de me faire littéralement alpaguer par Solang e l’infirmière en chef du service. Solange était très brune et elle roulait les mots d ans une langue qui danse, pourtant originaire de Guéret dans la Creuse, elle portait sur la langue le rythme des sambas. — Antoine, nous avons un donneur de sang qui insiste pour vous voir. Il est venu hier c’est un joli garçon aux cheveux longs. Claironna-t -elle sur ce ton qui vous inspire d’en
connaître plus. Elle me souriait en plein visage et ce sourire j’eus tôt fait de le faire disparaître de ses lèvres: — Oui, et alors? Vous ne lui avez pas dit de prendre rendez-vous? Vous savez bien que je ne reçois personne à l’improviste! Solange reboutonna le troisième bouton de sa blouse qui baillait sur l’approche d’un soutien-gorge noir. Elle s’approcha de mon oreille, je respirai son parfum trop capiteux et trop cher pour être de sa poche, puis baissant le ton comme si elle me livrait le scoop du siècle et qu’il fallut que personne d’autre ne l’entende: — Et bien il s’est déjà installé dans votre bureau, pas moyen de l’en empêcher! C’était un matin pluvieux de mars, un jour qui succédait à un autre. Et ce matin-là, terriblement contrarié pour m’être fait flashé au radar, je n’étais pas d’humeur ni pour Solange qui sentait si bon, ni pour celui qui m’attendait dans mon bureau. J’entrai sans relever la tête, il faisait face à ma bibliothèque, dans une posture militaire des jambes qu’il gardait écartées et des bras qu’il fermait dans le dos. Je contournai mon bureau et je vis son visage. Mon cœur sauta une marche, il manqua de tomber. Il portait une sorte de djellaba blanche et je le p ensai magrébin ou religieux, ou bien les deux. Je lus sur son visage mince et fort gracieux, un appétit de dire des choses défendues. Des choses qu’on ne voudrait jamais entendre, pour ne pas avoir à y répondre. Il me sourit irradiant la pièce comme un soleil matinal et je retins mes lèvres de lui rendre ce sourire: — Asseyez-vous je vous prie! Ses yeux étaient verts, très clairs, presque transparents. Mais de sa personne, ce furent ses cheveux qui m’impressionnèrent le plus, très lo ngs, bruns et bouclés en cascade, comme les perruques que portaient les monarques et les gentilshommes du dix-septième siècle. Une minute ne suffit pas pour me remettre de l’émotion qui me figeait et m’obligea à racler de la gorge: — Que puis-je pour vous? Il releva la manche droite de sa djellaba, me tendit le bras et ferma le poing: — prenez mon sang! Mon embarras dut traverser les murs, et je crus voir, ou du moins, il me sembla qu’un jet de lumière blanche traversa mon bureau sans pour au tant m’éblouir, je me passai la main sur les yeux, et m’adressant à l’importun je lui répondis méthodique: — Je ne suis pas là pour ça. C’est au rez-de chaussée que ça se passe, vous devriez le savoir, vous êtes déjà venu hier. Persuadé qu’on en resterait là, je fus pris d’un be soin irraisonné de fouiller un tiroir à la recherche de je ne sais quel papier. Je sentais mon cœur au galop sous ma chemise. Je fis des tas de recherches sur un tas de choses qui n’auraient jamais dû avoir la moindre importance. J’en étais persuadé, pourtant, frénétiquement, j’ouvrai et fermai mes tiroirs de bureau, à la recherche de tout et de rien! Je fus pris de vertige et me laissai aller à la renverse le dos dans mon fauteuil. Le temps me paru t s’éterniser! En détournant les yeux vers la fenêtre, je vis entre les nuages, un astre mauve et rose, un objet qui n’aurait jamais dû être là où je pensais le voir… Car de toute évid ence ce ne pouvait être que le fruit de mon imagination. Et cette vision je l’attribuais de nouveau au surmenage! Je me frottai les yeux. Le jeune homme était toujours présent et déro ulait calmement la manche de coton blanc le long de son bras musclé et n’ajouta rien d ’autre, mais il me fixa, droit dans les yeux. Et cela dura longtemps, trop longtemps. Un an ge passa. Fuyant son regard, je m’étais retourné sur la fenêtre, ma main caressait mon menton et je sentais les traces épineuses d’une barbe naissante et volontairement n égligée. Je me tournai de nouveau sur lui, il n’avait pas bougé. Je l’interrogeai, po ur en finir, pour briser le silence, mais chaque parcelle de mon corps n’était plus que tremblements. — Vous avez d’autres raisons de consulter?
Jevaistrèsbienmerci!C’estvousquejevoulaisrencontrer,etd’ailleu rsvous
— Je vais très bien merci! C’est vous que je voulais rencontrer, et d’ailleu rs vous m’attendiez! Le malaise grandissait en moi et je voulus y mettre fin, alors, je priai instamment cet incroyable visiteur de quitter mon bureau: — J’ai du travail, je ne peux pas vous écouter plus longtemps. De toute évidence vous vous méprenez sur moi. Il se leva dans la grâce d’un prince, marcha jusqu’à la porte et se retourna une dernière fois. — Vous vous méprenez sur vous-même, puis il disparut. Je récupérai mon souffle, stupéfait, mon cœur cognait si fort! Le temps fut suspendu, de quelques secondes qui me semblèrent infinies. Je m’ accrochai au rocher de ma vie, haletant, en rappel, fuyant le vide abyssal de mon quotidien. Je décrochai mon téléphone et demandai à Solange. — Vous avez un dossier de ce patient… Celui qui m’attendait ici? Puis, dans la seconde qui suivit, d’un tiroir je sortis une boîte d’un pu issant analgésique que j’allais avaler aussitôt. L’astre qu’il m’avait semblé apercevoir dans le ciel avait forcément disparu et tout mon corps se couvrit de sueurs, j’eus peine à tenir sur mes jambes quand enfin Solange me répondit haussant le ton, comme pour souligner s a performante analyse du jeune homme en djellaba: — Vous avez remarqué vous aussi, il m’avait l’air très spécial! Je la brutalisai sous l’emprise de cette incontrôla ble arrogance dont je m’étais rendu célèbre et je compris qu’elle se raidissait, sa voi x changea, le timbre latino plongea et se fractura sur des notes froides et fonctionnelles. Elle renifla avant de répondre. — Jaheim Morgan trente-deux ans, nationalité améric aine, Texan plus précisément et… Il est du groupe Rhnull, ce qui n’est pas banal! — Il doit revenir? — Je crois, attendez… Oui il a rendez-vous la semai ne prochaine. Je fus tout aussi surpris qu’elle en m’entendant lui répondre: — Tenez-moi au courant ce donneur est exceptionnel! C’est une formidable opportunité pour l’hôpital! Au cours de la matinée, mes rendez-vous se succédèrent interminables et pesants et je peinai à tenir la concentration de rigueur à chaque consultation. Vers onze heures, je laissai un message sur le portable d’Elsa ma derniè re conquête et mère d’un petit garçon que je soignais. « Libre pour déjeuner? J’ai le temps! Rappelle-moi ». Je sortis de mon premier tiroir une photo de Kevin, photo qu’Elsa m’ avait laissée à la dernière hospitalisation du petit garçon. Kévin souffrait d’ une leucémie lymphoblastique et je le suivais depuis deux ans. Elsa et moi nous étions ra pprochés par évidence plus que par sincérité et l’amour traînait à se montrer, du moins de mon côté, de celui d’Elsa je ne m’étais jamais vraiment posé la question. Cette photo de l’enfant que je to urnais entre mes doigts, je l’avais prise moi-même d’un petit appareil que Kevin gardait préc ieusement dans sa poche. C’était au tout début de la liaison que j’entretenais avec sa mère. Je m’étais laissé convaincre de les suivre au parc aquatique d’Antibes. Cette photo d’e nfant pâle, posant près d’un dauphin rieur surgissant d’un bassin, restait au fond de mo n tiroir pour me parler de ma vie et je la fis glisser sous une pile de papiers et la fis disp araître. Pourtant ce fameux jour de mars, Elsa me parut salutaire, comme une évidence à contr er ce trouble qui me faisait me transformer en un chiot apeuré, un petit animal sans contrôle, une sorte de mort-vivant qui poussant le couvercle de son cercueil se serait ret rouvé à affronter la morsure du soleil. Jamais je n’avais eu aussi envie d’elle, non pas de cette envie charnelle d’elle, mais de sa vie à proprement parler, de cette existence d’elle et qui me tenait encore suspendu au fil de ma propre vie.
J’arrivailepremieraurestaurantetElsatraversalasallecinqminutesaprèsmoi.Elsa