L'étrange destin de Jehan, l'intégral

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Christiane CORAZZI et Livio Informatique vous proposent un intégral qui réunit "L'étrange destin de Jehan", "Sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle" et "Le portrait d'Isabeau".
Résumé des tomes :
- Tome 1 : Comme chaque jour depuis un an Jehan amusait le bon peuple de Paris sur le Parvis de la cathédrale Notre- Dame dont la construction était quasiment achevée.
- Tome 2 : Paul vivait depuis quatre ans à l'abbaye d'Hautecombes auprès de son cousin, le frère Albéric.
- Tome 3 : Paul et Isabeau vivaient depuis cinq ans au château de Roquebrune une vie paisible. Trop paisible au gré de Paul...

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Date de parution 20 juin 2015
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Langue Français

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TOME 1
L’ETRANGE DESTIN DE JEHAN




CHAPITRE 1


Comme chaque jour depuis un an Jehan amusait le bon peuple de Paris sur le
Parvis de la cathédrale Notre- Dame dont la construction était quasiment achevée.
Jehan avait été trouvé une nuit de Noël, transi de froid, dans l’encoignure d’une
porte de la rue de la Truanderie, par un brigand de la Cour des Miracles. L’homme, pris
de pitié, l’avait ramené dans le repère des bandits et le bébé avait été adopté par Sarah,
une mendiante au cœur généreux.
Le linge dans lequel il était enveloppé et la médaille qu’il portait au cou laissaient
penser qu’il était de noble lignage. Mais personne ne chercha à savoir qui il était ni
comment il s’appelait. Sarah lui donna le prénom d’un de ses fils mort- né et il devint l’un
d’eux. Il grandit parmi les faux aveugles et les culs de jatte, on le dressa à mendier pour
gagner sa maigre pitance puis il apprit quelques tours de jonglerie pour distraire les
badauds.
Jehan était un garçon espiègle et toujours de bonne humeur. Ses yeux bleus et
son sourire enjôleur séduisaient les filles qui croisaient son chemin. Ses camarades
appréciaient sa loyauté. Du moins la plupart d’entre eux. Mais d’autres le jalousaient pour
ses succès féminins ou parce qu’il savait se faire respecter. En effet Jehan pratiquait la
lutte et il était un des meilleurs à ce jeu-là. Il maniait également le bâton avec une grande
dextérité. Il aimait se battre mais n’y mettait aucune méchanceté. Il avait aussi une très
jolie voix qui attirait les passants.
Le jeune homme avait grandi dans l’ignorance de l’énigme de sa naissance. Il
était persuadé que Sarah était sa mère et lui était très attaché. Quant aux brigands, ils
l’avaient adopté comme l’un des leurs. Il n’était d’ailleurs pas rare en ce début du XIVème
siècle que des enfants soient abandonnés, enlevés ou vendus et deviennent des voleurs à
la tire ou des mendiants.
5"
"Jehan s’était habitué par la force des choses à vivre dans ce quartier délabré et
sombre où tout était sordide et laid mais une petite voix lui chuchotait parfois qu’il n’y
était pas à sa place et qu’il le quitterait un jour pour découvrir le monde.
Lorsqu’il était enfant Jehan aimait se rendre dans les beaux quartiers de Paris
pour mendier avec sa mère. Il observait le comportement des bourgeois avec curiosité
mais c’étaient surtout les seigneurs et les gentes dames dans leurs beaux atours qui
forçaient son admiration. Il aurait aimé pouvoir les approcher et les questionner. Mais sa
mère le rabrouait lorsqu’il faisait mine de s’y intéresser. Elle tremblait alors à l’idée
qu’elle pourrait perdre celui qu’elle avait toujours considéré comme son fils. Elle avait
caché bien à l’abri des regards ce qui pouvait le rattacher à ses origines mais elle n’avait
pu se résoudre à s’en débarrasser. Peut-être, un jour, quand elle ne serait plus de ce monde,
son fils pourrait-il partir en quête de celle qui l’avait engendré et abandonné… Pour
l’instant il était à l’abri du danger auprès d’elle. C’était du moins ce dont elle cherchait à
se persuader.
Devenu adulte, Jehan n’avait rien perdu de son sens de l’observation et de sa soif
d’apprendre et d’explorer des domaines inconnus. Il attendait une opportunité pour
donner libre cours à son besoin de liberté et de beauté.
Ce jour-là, donc, le jeune homme donnait son spectacle tout en observant la foule
bigarrée puis se mêla aux badauds une sébile à la main pour récupérer quelques sous, tout
en répétant à l’envie :
- A votre bon cœur, braves gens.
Il rattrapa un bourgeois dont la bourse paraissait bien garnie et l’interpella alors
que celui-ci s’esquivait pour ne pas donner son obole.
- Pitié pour un pauvre jongleur, mon seigneur, Dieu vous le rendra, dit-il en
s’inclinant bien bas.
L’homme devait être vaniteux car le mot seigneur le rendit généreux. Mais à
peine avait-il refermé sa bourse qu’il fut bousculé par un malandrin qui la lui arracha des
mains et s’enfuit à toutes jambes. Le bourgeois se mit à hurler : « Au voleur ! Au
voleur ! » et accusa Jehan d’être complice du vol. Ce dernier eut beau nier, les esprits
s’échauffèrent autour de lui et il s’en fallut de peu qu’il ne soit mis en pièces par les
spectateurs de la scène. Il réussit pourtant à se dégager en distribuant force horions et à
6"
"leur fausser compagnie. Il prit ses jambes à son cou et trouva refuge dans une maison de
la rue de la Mortellerie.
Il avait eu le temps de reconnaître le voleur, un certain Hugues le balafré, que
tous redoutaient à la Cour des Miracles. C’était un teigneux qu’il valait mieux éviter de
contrarier, surtout quand il avait un peu trop bu.
Le jeune jongleur était furieux après Hugues car il lui faudrait trouver un autre
lieu où exercer son art pendant quelque temps à cause de lui. Mais il savait qu’il aurait
été maladroit de lui en faire le reproche et de l’affronter. Tant qu’il vivrait à la Cour des
Miracles il devrait composer avec ses occupants. C’est pourquoi il rêvait de s’en éloigner.
Mais il avait des scrupules à abandonner sa mère souffrante qui n’avait plus guère la force
de quitter son grabats pour aller mendier dans les rues par tous les temps . Elle avait
besoin de lui pour ramener quelques sous et assurer sa subsistance. Aussi patientait-il en
rongeant son frein.
Jehan avait rejoint sa mère dans le réduit qui leur servait de logement. Elle était
étendue, encore plus pâle que de coutume, et respirait avec difficulté. Elle grelottait,
pourtant son front était brûlant. Jehan se pencha sur elle, inquiet de voir son état
s’aggraver.
- Mon fils, murmura-t-elle dans un souffle, ma vie arrive à son terme. J’ai une
confession à te faire, si Dieu m’en donne la force.
- Repose-toi, mère. Tu ne vas pas mourir.
Jehan voulait la rassurer mais son ton n’était guère convaincant.
- Il faut que tu saches… je ne suis pas ta vraie mère…
Jehan dut coller son oreille à ses lèvres tant ses paroles étaient inaudibles. Il crut
avoir mal compris ou peut-être délirait-elle. Il avait toujours été le préféré et ses frères lui
en avaient souvent tenu rigueur. Il était d’ailleurs le seul à être resté auprès d’elle. Eux
étaient partis sur les routes et n’étaient jamais revenus.
Sarah serra sa main avec le peu de forces qui lui restaient. Il lui fallait soulager
sa conscience avant de passer de l’autre côté.
- Dans le mur…une croix… enfant trouvé…
7"
"Ce fut tout ce qu’il put entendre. Sarah lâcha sa main et expira. Jehan lui ferma
les yeux, à la fois triste et incrédule. Qu’avait-elle voulu lui dire ? Qu’est-ce que tout cela
pouvait bien signifier ? Quel mur ? Quelle croix ? Etait-il vraiment un enfant trouvé ?
Pourquoi ne lui avait-elle rien dit avant ?
Toutes ces questions se bousculaient dans sa pauvre tête. Tout était allé si vite !
Il n’avait même pas eu le temps de lui exprimer son amour filial. Il se sentait un peu
frustré et en même temps libéré. Plus rien ne le retenait maintenant de quitter ce quartier
sinistre et de partir à l’aventure.
Abîmé dans ses pensées, il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. Une voix
éraillée le tira de ses réflexions.
- Son âme s’est envolée ! Qu’elle repose en paix ! Elle t’a aimé comme si tu
avais été son fils.
Jehan leva la tête et vit le nain Bertou près de lui.
- Que dis-tu ?
- J’étais le seul à partager son secret. C’est mon cousin qui t’a trouvé une nuit de
décembre sur le seuil d’une porte. Il a été pendu haut et court deux ans plus tard.
- C’est donc vrai, ce qu’elle a murmuré avant de mourir ! Mais alors qui suis-je
vraiment ?
- Nous n’en savons rien. Mais ta mère a toujours gardé la médaille que tu portais
à ton cou quand elle t’a recueilli.
- Elle a parlé d’un mur. Mais lequel ? Pourquoi a-t-elle parlé de croix ?
- Elle a déliré toute la journée. Sans doute ne savait-elle plus très bien ce qu’elle
disait. Je ne sais pas où elle l’a cachée, mais je suis sûr qu’il s’agit bien d’une médaille.
Je crois même qu’il y a quelque chose de gravé dessus. Mais je ne sais pas lire. Je ne peux
rien te dire de plus.
Jehan allait devoir élucider cette énigme s’il voulait savoir qui l’avait engendré.
Le saurait-il jamais d’ailleurs ? Comment cette médaille, s’il la retrouvait, pourrait-elle le
conduire jusqu’à sa véritable famille ? Si on l’avait abandonné, c’est qu’on ne voulait pas
de lui. Un sentiment d’injustice le saisit. Il se sentit soudain doublement orphelin. Il
8"
"éprouvait certes de la reconnaissance pour celle qui l’avait élevé. Mais il comprenait
maintenant pourquoi il s’était souvent senti mal à l’aise dans ce repère de laissés pour
compte de la société médiévale. Il se prenait à rêver qu’il était le fils de l’un de ces
seigneurs qu’il admirait de loin et qui lui faisaient parfois l’aumône. A moins qu’il ne soit
l’enfant d’une bourgeoise… Il échafaudait des hypothèses toutes plus folles les unes que
les autres.
Le nain Bertou le ramena à la réalité.
- Si tu veux en savoir plus, commence par chercher le seul objet qui te rattache
à ta naissance.
- Tu as raison. Il vaut mieux agir que rêver.
Jehan commença à sonder les murs à la recherche de la cachette. Au bout d’une
heure il n’avait toujours rien trouvé et il était sur le point de renoncer. Soudain il aperçut
une marque discrète en forme de croix derrière le coffre qui contenait le peu qu’ils
possédaient. Il descella une pierre et trouva enfin ce qu’il cherchait. C’était bien une
médaille en or représentant une Sainte Vierge, suspendue à une chaîne. Au verso, il
distingua une armoirie. Aucun nom. Aucune date. Mais c’était déjà le début d’une piste.
Il porta la médaille à ses lèvres et la plaça à son cou. Plus jamais il ne s’en
séparerait. Même si elle ne le menait pas à sa véritable famille, elle le relierait pour
toujours à elle par l’esprit et elle le protègerait, il en était certain.
Il ne lui restait plus qu’à donner une sépulture à celle qui l’avait chéri pendant
toutes ces années. Il se rendit à l’église la plus proche. Comme tous les pauvres sa mère
adoptive serait inhumée dans la fosse commune. Jehan ne pouvait hélas lui offrir plus.
Le lendemain il l’accompagna dans son dernier voyage. Le nain Bertou était là
aussi. Et ce fut tout. La vieille Sarah partit sans bruit, comme elle avait vécu.
Jehan était libre, plus rien ne le retenait à la Cour des Miracle. Il rassembla dans
un maigre baluchon tout son bien.
- Je partirais bien avec toi, lui dit Bertou. Mais je suis trop vieux. Je risquerais
d’être un frein. Sois prudent. Tu n’as jamais quitté Paris.
- Ne t’inquiète pas. Je sais me battre et je n’ai peur de rien. L’avenir est à moi.
9"
"- Bonne chance, Jehan. Reviens me voir un jour !
- Je reviendrai quand je saurai qui je suis. Prends soin de toi et merci pour ton
aide. Je ne t’oublierai pas." "
10"
"

CHAPITRE 2


Jehan fit ses adieux à Paris de bon matin, sans un regard en arrière. Il était
heureux de clore enfin cet épisode de sa vie. Sans le savoir, il se conduisait un peu comme
un chevalier errant qui part au hasard en quête d’aventures et de gloire. Lui partait à la
recherche de sa véritable identité et d’une famille dont il n’était pas du tout sûr qu’elle
serait contente de le voir surgir tel un diable de sa boîte. Mais il était bien décidé à aller
jusqu’au bout.
Il avait à peine quitté l’île de la Cité qu’un moine bénédictin l’accosta
aimablement.
- Mon enfant, lui dit-il, vous êtes bien jeune pour voyager seul. Les routes ne
sont pas sûres, à ce qu’on m’a rapporté. Accepteriez-vous ma compagnie ? Nous
pourrions deviser en marchant.
Le moine n’était plus tout jeune et Jehan devina qu’il souhaitait surtout être
protégé. Son bon cœur le poussa à accepter la proposition du vieil homme.
Ce dernier venait de quitter le monastère où il avait passé les vingt dernières
années. On y faisait vœu de silence et le brave moine avait envie de rattraper le temps
perdu. Jehan n’eut pas à se fatiguer à faire la conversation. Son compagnon parlait pour
deux. Il était intarissable et Jehan apprit en quelques heures tout ce qu’il y avait à savoir
sur la vie dans une abbaye.
Il parvint toutefois à l’interrompre pour lui demander comment il était devenu
un religieux.
- J’étais le plus jeune de mes cinq frères et sœurs. Je n’ai pas eu le choix. Mon
frère aîné hérita du titre et des terres, mes sœurs furent mariées au mieux des intérêts de
notre père, et moi, je fus envoyé dans un monastère pour y prononcer mes vœux.
11"
"- C’est donc ainsi qu’on traite ses enfants chez les seigneurs ! s’étonna Jehan.
- Hélas, oui, très souvent.
Jehan était quelque peu étonné et déçu de ce qu’il apprenait. Les seigneurs qu’il
admirait de loin n’avaient peut-être pas la vie aussi facile qu’il se l’était imaginé. Il
n’aurait pas aimé être à la place du vieux moine, condamné à finir ses jours entre quatre
murs sans même avoir le droit de parler. Il préférait être un jongleur pauvre mais libre de
ses mouvements. Il toucha la médaille cachée par son surcot et pâlit. Etait-ce ce qui
l’attendait s’il retrouvait sa famille ? Il n’était plus très sûr de le vouloir.
La vie était vraiment étrange parfois. Trois jours plus tôt il était loin de se douter
qu’il cheminerait en compagnie d’un moine et découvrirait la face cachée de la noblesse
qu’il voulait tant approcher.
Jehan ne se lassait pas de questionner son compagnon et tous deux se laissèrent
surprendre par la nuit qui arrivait tôt en ce début de décembre. Le jeune homme songea
que c’était à la même époque de l’année qu’il avait été mis au monde puis abandonné
quelque seize ans plus tôt.
Il leur fallait trouver un gîte pour dormir et se restaurer. Ils se laissèrent guider
par une pauvre lumière et parvinrent à une masure. Le bénédictin toqua à la porte pour
demander l’hospitalité. On leur servit une écuelle de soupe près du feu et on les autorisa
à dormir dans l’étable. Jehan fit quelques tours de jonglerie pour payer son écot et le
moine dit quelques prières.
Dès les premières lueurs de l’aube tous deux reprirent leur chemin vers l’abbaye
où le moine était attendu pour remplacer le père abbé qui venait de décéder. Les premiers
flocons de neige commençaient à tomber et les champs ne tardèrent pas à se vêtir d’un
blanc manteau. Jehan aurait bien voulu presser le pas pour se réchauffer mais son
compagnon avait du mal à le suivre et il dut ralentir l’allure. Bien que protégé par sa
capuche et sa robe de bure noire, le pauvre homme grelottait. Jehan commençait aussi à
sentir la morsure du froid. Dans ces conditions ils n’iraient pas bien loin ce jour-là. Il leur
fallait trouver un abri au plus vite.
Après trois heures d’une marche laborieuse ils virent apparaître au loin les tours
d’un château. Une halte s’imposait pour reprendre chaleur. Le moine soupira d’aise en
12"
"franchissant le pont-levis. Il n’aurait pas pu faire un pas de plus tant il était épuisé. Piqué
par la curiosité, Jehan lui emboîta le pas.
Ils furent accueillis par la châtelaine, Dame Jeanne, heureuse de tromper son
ennui. Elle fut toutefois quelque peu étonnée par le curieux tandem que formaient le
religieux et le saltimbanque. Les explications que lui donna le moine la rassurèrent. Quant
à Jehan, il proposa ses services pour la distraire. Il avait une fort jolie voix et son
improvisation charma la jeune femme esseulée. Son mari, le comte de Lorques, était parti
rejoindre l’ost de son suzerain comme son devoir l’exigeait et elle trouvait le temps long
en son absence. Elle était donc ravie d’avoir de la compagnie.
Dehors la neige tombait dru et nos deux voyageurs n’étaient pas pressés de
reprendre la route. Personne n’attendait Jehan. Le moine, lui, était heureux de cet
intermède avant sa prise de fonction dans son nouveau monastère. Il avait l’impression
d’être transporté trente ans en arrière, lorsqu’il vivait encore sur le domaine de ses
ancêtres. Il regardait avec un brin de nostalgie les tapisseries tendues sur les murs de la
grand salle. Elles lui rappelaient celles qui avaient enchanté ses jeunes années dans le
château familial.
Quant à Jehan, c’était la première fois qu’il pénétrait dans un manoir. Les yeux
écarquillés, il regardait tout autour de lui, émerveillé par ce qu’il découvrait. Cela
n’échappa pas à la châtelaine qui sourit à la candeur du jeune homme.
Pour la première fois de sa vie, Jehan fit un repas digne de ce nom et goûta à des
mets inconnus de lui. Après avoir dit le Benedicite, son compagnon fit également honneur
au festin et remercia leur hôtesse pour son chaleureux accueil.
Jehan et le moine ne se firent pas prier pour passer la nuit au château. Ils
aviseraient le lendemain pour reprendre leur route si le temps le permettait.
Dans la nuit ils furent réveillés par les cris des servantes affolées. Que se
passaitil ? Tous deux furent prompts à quitter leur couche pour aller voir ce qui causait cet émoi.
La suivante de la dame les renseigna. Dame Jeanne avait été prise de douleurs violentes
dans le ventre et de vomissements. Le moine qui était herboriste et avait quelques notions
de médecine prit les choses en main. Il ne se séparait jamais d’un sac rempli de quelques
simples fort utiles pour qui sait les utiliser. Aussi put-il rapidement préparer une décoction
qui soulagea la dame en peu de temps.
13"
"Mais quelque chose semblait tourmenter le vieil homme. Cela n’échappa pas à
Jehan qui l’interrogea :
- Je ne puis l’affirmer mais j’ai l’impression qu’on a tenté d’empoisonner notre
hôtesse, finit-il par dire à voix basse. Méfions-nous, les murs peuvent avoir des oreilles.
Et il entraîna Jehan sur le chemin de ronde. Le froid était vif et l’endroit désert.
Des hommes auraient dû être postés ici pour veiller à la sécurité du château. Pourtant il
n’y avait aucun garde.
- Il se passe quelque chose d’anormal. Restons vigilants, annonça le moine qui
connaissait mieux que Jehan les us et coutumes des châteaux.
- Qui pourrait vouloir du mal à cette noble dame ? demanda naïvement Jehan.
- Son mari est absent. Certains pourraient vouloir en profiter pour mettre la main
sur le château.
- Que pouvons- nous faire ?
- Ouvrir l’œil et rester sur nos gardes. Je vais retourner auprès de la dame. Toi,
sois discret et écoute. Fais parler les servantes. Ton joli minois ne les laissera pas
indifférentes. Sois prudent. Nous ne savons pas où nous mettons les pieds.
Le moine reprit sa place auprès de Dame Jeanne et lui donna de nouveau une
potion de sa préparation à boire. Elle avait repris quelques couleurs mais ses traits crispés
indiquaient que tout danger n’était pas écarté. Le religieux était bien décidé à monter la
garde pour qu’elle n’avale rien d’autre que ce qu’il lui donnerait lui-même. La jeune
femme finit par s’endormir mais son sommeil fut agité jusqu’à l’aube. Le vieil homme
n’eut pas de mal à rester éveillé. On dormait peu à son âge. Il passa la nuit en prières,
demandant à Dieu de l’aider à sauver cette pauvre âme innocente.
Jehan parcourut le château sans rencontrer d’hommes d’armes. Tous semblaient
avoir déserté les lieux. Seules les servantes étaient demeurées en la place. Un château
occupé seulement par des femmes, voilà qui était vraiment étrange. Jehan, tout d’abord
incrédule lorsque le moine l’avait mis en garde, commençait à croire à l’hypothèse du
complot. Si le château était attaqué comment le défendrait-il à lui tout seul ? Certes il y
avait des armes dans la salle des gardes mais il ne savait pas se servir d’une épée, ni
d’ailleurs d’un arc. Il ne connaissait que le maniement du bâton et ce ne serait sûrement
14"
"pas suffisant contre des hommes armés. Il allait donc devoir utiliser la ruse et installer
quelques pièges pour accueillir comme il se doit d’éventuels assaillants.
Il n’imaginait pas en quittant Paris que pareille aventure l’attendait au détour
d’un chemin. Tous ses sens en éveil, il sentait l’excitation monter en lui et ce n’était pas
pour lui déplaire.
Comme le moine le lui avait conseillé, il interrogea les servantes mais n’en tira
pas grand-chose si ce n’est que leur maîtresse n’était pas bien depuis quelques jours. Elles
n’avaient pas vu partir les gardes et semblaient ne rien savoir à ce sujet. Du moins toutes
sauf une dont le comportement parut bizarre à Jehan. Elle fuyait son regard et se tordait
les mains en répondant à ses questions d’un ton mal assuré. Jehan en déduisit qu’elle
mentait et qu’elle en savait plus qu’elle voulait bien le dire. Il se fit donc inquisiteur et la
menaça de la dénoncer comme empoisonneuse et sorcière. La pauvre fille s’effondra et
avoua qu’on l’avait payée pour mettre un breuvage dans la boisson de sa maîtresse. Mais
elle jura qu’elle ignorait que c’était un poison. On lui avait dit que c’était un philtre
d’amour pour qu’elle cède aux avances d’un chevalier amoureux d’elle.
- Quel chevalier ? lui demanda Jehan.
- Je l’ignore, je vous le jure.
- Qui t’a donné ce breuvage ?
- Un homme que je ne connais pas, sur la place du village où notre maîtresse
m’envoie parfois pour lui acheter du tissu et des rubans.
- Tu es bien naïve ou bien vénale, rétorqua Jehan. Te rends-tu compte que si ta
maîtresse meurt ce sera ta faute ?
- Je ne veux pas qu’elle meure, dit-elle en sanglotant. Je voulais juste la rendre
un peu plus heureuse. Notre seigneur n’est jamais là pour s’occuper d’elle et la chérir. Il
préfère guerroyer ou participer à des tournois. Il ne l’emmène jamais avec lui. Elle
aimerait tant assister à des joutes et être invitée à des festins.
- Je comprends, reprit Jehan en radoucissant sa voix. Mais tu as été imprudente.
On t’a trompée. Maintenant le château est sans défense et nous allons certainement être
attaqués.
- Mais vous allez nous aider, implora la servante.
15"
"- Je le voudrais bien mais je ne suis pas un chevalier. Je ne suis qu’un pauvre
jongleur. Tiens, cela me donne une idée.
Jehan rassembla toutes les servantes et leur expliqua la situation. Il les chargea
de rassembler tous les projectiles, ustensiles de cuisine et autres, qu’elles pourraient
trouver et de les amener sur le chemin de ronde, puis de préparer de la poix et de l’huile
bouillante.
Toutes étaient très attachées à leur maîtresse et bien décidées à la défendre de
leur mieux, comme les Amazones de l’Antiquité.
De son côté Jehan descendit dans la cour, releva le pont-levis que les gardes
avaient laissé baissé en quittant les lieux. Et il prépara la défense du château comme s’il
avait fait ça toute sa vie. L’instinct de survie lui donnait des ailes et il était partout à la
fois. Il se découvrait un potentiel qu’il n’imaginait même pas. Après tout, pensait-il,
peutêtre suis-je vraiment un fils de chevalier…
Il prit juste quelques instants pour informer le moine des derniers
rebondissements et celui-ci l’assura de son soutien. Sous son froc battait le cœur d’un
guerrier que sa famille avait sacrifié sur l’autel des intérêts. Malgré son âge il pouvait
encore être utile. Il abandonna donc la jeune femme en lui faisant promettre de ne rien
boire ni manger qu’il n’ait autorisé. Et il alla rejoindre Jehan sur les créneaux. Il lui
indiqua les points les plus vulnérables et prit la direction des servantes après les avoir
bénies.
Tout le monde avait fait de son mieux. Il ne restait plus qu’à attendre l’assaut
qui ne saurait tarder, en scrutant l’horizon.
Soudain une des servantes s’écria en pointant son bras :
- Regardez ! Un nuage de poussière !
- Nous y sommes, cria Jehan. Attendez mon signal pour envoyer vos projectiles
et surtout ne vous montrez pas. Il faut qu’ils croient le château vide et vulnérable.
Une petite troupe arriva au grand galop.
- Nous avons de la chance, ils ne sont pas très nombreux, murmura Jehan, très
calme en apparence.
16"
"Les soldats s’arrêtèrent devant les douves et se concertèrent. Le chevalier qui
était à leur tête semblait furieux et décontenancé. Les choses ne se passaient pas
exactement comme il l’avait prévu. Le pont-levis aurait dû être abaissé. Les gardes
n’avaient manifestement pas obéi à ses ordres. Cependant il était loin de se douter que
l’alerte avait été donnée et que les occupants du château l’attendaient de pied ferme. Il
leva la tête et regarda le chemin de ronde. Personne. C’était déjà ça !
Soudain un déluge s’abattit sur eux. Avant qu’ils comprennent ce qui se passait,
la moitié d’entre eux était déjà à terre et le chevalier avait reçu sur la tête un gourdin lancé
par Jehan qui avait bien choisi sa cible. Son adresse de jongleur lui avait été bien utile en
l’occurrence. Le chevalier assommé, les assaillants encore indemnes prirent la fuite sans
demander leur reste.
Jehan et son compagnon descendirent de la tour et, l’épée à la main, sortirent du
château après avoir abaissé le pont-levis. Fort heureusement le chevalier était toujours
inconscient et ils n’eurent pas à se servir de leur arme. Ils le traînèrent à l’intérieur et
l’attachèrent avec soin. Puis le pont- levis fut relevé. L’affaire était dans le sac.
La châtelaine fut mise au courant des derniers événements. Elle demanda à voir
celui qui les avait ainsi lâchement attaqués. Elle le reconnut aussitôt. C’était un cousin de
son mari qui la courtisait depuis plusieurs années et dont elle avait toujours repoussé les
avances. Il convoitait non seulement la femme mais aussi les terres de celui qu’elle avait
choisi d’épouser. Même si elle était malheureuse de voir que son mari la délaissait elle
l’aimait et ne lui faisait aucun reproche. Elle sermonna la servante qui l’avait trahie mais
se montra indulgente envers elle car la dame la savait dévouée bien que fort naïve. Le
cousin fut jeté dans le cul de basse fosse en attendant le retour du seigneur qui statuerait
sur son sort.
Ils n’eurent pas longtemps à attendre car un des gardes resté fidèle était allé
prévenir son maître de ce qui se tramait.
En arrivant devant le château, une heure après l’assaut, le seigneur et ses hommes
constatèrent qu’ils arrivaient trop tard. Heureusement une servante restée en faction sur
la tour de guet les rassura. Alertés par ses cris, Jehan et le moine relevèrent la herse et
accueillirent le comte de Lorques qui, après avoir écouté leurs explications, les remercia
d’avoir sauvé sa femme et son château.
17"
"Un festin fut donné en leur honneur et le seigneur assura son épouse que
désormais il resterait auprès d’elle autant qu’il le pourrait sans désobéir à son suzerain.
- Je vous suis redevable, dit le jeune seigneur à Jehan. Que puis-je faire pour
vous manifester ma reconnaissance ?
- Je ne demande rien pour moi. Je n’ai fait que mon devoir. Mais vous pourriez
peut-être me donner un renseignement.
Il sortit sa médaille de dessous son surcot, la détacha et la montra au seigneur.
- Pourriez-vous me dire si vous connaissez l’armoirie qui se trouve au revers de
ce médaillon ?
Le jeune homme pâlit en la prenant en main.
- Où l’as-tu eue ?
- Elle était à mon cou lorsque j’ai été abandonné, à ma naissance.
- C’est incroyable !
- Vous reconnaissez ce blason ?
- Certes. C’était celui de l’homme qui m’a sauvé la vie en Palestine, il y a sept
ans. Il est mort à ma place. Mais j’ignore son nom. Je suis resté sans connaissance
longtemps et je n’ai dû ma survie qu’au fait qu’on m’a cru mort.
- Vous ne pouvez rien me dire de plus ?
- Non. J’en suis désolé. Mais s’il est de votre lignage je vous suis doublement
redevable. Restez auprès de moi quelque temps. Je vous apprendrai le maniement des
armes et je vous initierai à la chevalerie. La façon dont vous avez défendu mon château
me laisse penser que vous êtes bien né.
Jehan réfléchit un instant puis répondit :
- J’accepte. Mais j’ai promis à mon compagnon de lui tenir compagnie jusqu’au
monastère où il doit prendre ses fonctions. Je reviendrai après l’y avoir conduit.
- C’est tout à votre honneur, dit le seigneur en s’inclinant. J’attendrai donc votre
retour. Il me faut maintenant m’occuper de mon cousin félon.
18"
"Jehan était un peu déçu de ne pas en avoir appris davantage sur ses origines.
Mais c’était un début et sa quête ne faisait que commencer. On lui offrait une chance de
devenir un chevalier. C’était à lui de se faire un nom et de prouver qu’il était digne d’être
adoubé. Pour l’instant, il voulait explorer toutes les pistes qui pouvaient s’offrir à lui. Il
reviendrait sûrement quand il se sentirait prêt.
Le lendemain le moine et le jongleur firent leurs adieux aux habitants du château
de Lorques et reprirent leur route. Ils se seraient bien attardés davantage mais un long
chemin les attendait encore et les intempéries ralentiraient leur avance.
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CHAPITRE 3


Les deux comparses marchaient depuis plusieurs heures sur une neige compacte
qui s’étendait à perte de vue et le moine avait de plus en plus de mal à avancer. Ils étaient
frigorifiés et avaient hâte de trouver un abri pour se restaurer et se réchauffer. Il n’y avait
âme qui vive dans les champs. Le temps semblait suspendu ; seuls quelques croassements
de corbeaux rompaient le silence.
Soudain ils entendirent le glas dans le lointain, leur parvenant comme assourdi
dans de l’ouate.
C’était à la fois un bon et un mauvais présage. Il y avait un village non loin
d’eux. Mais la mort les y attendait. Jehan était superstitieux. Il se renfrogna au lieu de se
réjouir. Un pressentiment l’étreignit. S’il avait été seul il aurait évité le village mais son
compagnon était épuisé et tenait à s’arrêter pour se reposer.
Au bout de la route, ils aperçurent le clocher de l’église émergeant des toits de
chaume blancs de neige. Des lamentations leur parvenaient, renforçant la première
impression de Jehan. Le malheur était sur le village. Le moine se signa et Jehan l’imita.
- Je crains que ces pauvres gens n’aient besoin de mes prières, dit le moine.
- J’en ai peur, renchérit Jehan.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la rue principale un spectacle de désolation leur serra
le cœur. Deux hommes chargeaient des cadavres sur une charrette tirée par un cheval
d’une maigreur effrayante.
- Que se passe-t-il ici ? demanda le moine.
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"- Hélas, étrangers, passez votre chemin. Notre hameau est maudit. On y meurt
comme des mouches depuis plusieurs semaines. Plus de la moitié des villageois ont déjà
trépassé. Le sort s’acharne sur nous. Il n’y aura bientôt plus âme qui vive céans.
Le moine l’interrompit.
- J’aimerais voir vos malades pour prier pour eux et afin de les soulager si je le
puis.
Jehan le tira par la manche de son froc et lui dit dans un murmure :
- Croyez-vous que ce soit bien sage de vous exposer ainsi ?
- Attendez-moi à l’entrée du village, mon enfant. Je dois accomplir mon devoir.
Dieu me viendra en aide.
Voyant qu’il ne pouvait convaincre le moine de s’éloigner de ce lieu maudit il
décida de l’accompagner malgré sa crainte de la maladie. Il pourrait peut-être se rendre
utile.
Il n’y avait plus guère de personnes valides et il ne leur fallut pas longtemps pour
identifier les symptômes de la peste bubonique : la forte fièvre, les douleurs musculaires,
les céphalées et surtout les bubons au cou, aux aisselles ou à l’aine. Le moine indiqua à
Jehan les précautions à prendre pour éviter la contagion autant que faire se pouvait. Puis
il donna l’extrême onction aux mourants et soulagea de son mieux les malades moins
atteints. Manifestement l’épidémie était arrivée à son point culminant et la situation était
en passe de s’améliorer. Quelques malades semblaient même sur la voie de la guérison.
L’espoir était donc permis. Malgré sa fatigue, le Bénédictin ne ménagea pas sa peine,
secondé par Jehan. Tous deux ordonnèrent qu’on brûle tout ce qui avait été au contact des
malades.
Au bout d’une semaine il parut évident que la maladie était enfin vaincue. Les
pertes avaient été lourdes et les rares convalescents étaient encore très faibles. Mais le
plus dur était passé. On pouvait à présent prendre le temps de pleurer les morts.
Jehan aurait bien repris la route mais le moine ne voulait pas prendre le risque
de véhiculer la maladie hors du village. Ils devaient rester en quarantaine par sécurité. Le
jeune homme dut se rendre à l’évidence. Il était coincé ici pour plusieurs semaines. Il se
prenait parfois à regretter de n’être pas resté au château. Comment allait-il occuper son
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