Les bohèmes de la mer

Les bohèmes de la mer

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191 pages

Description

Extrait :
je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère ; on m'a dit que mon père avait été tué dans les guerres avant ma naissance et que ma mère était morte en me donnant le jour. Voilà tout ce que je sais de ma famille ; son nom même n'a jamais été prononcé devant moi. Mes premières années sont enveloppées d'un nuage que je ne suis jamais parvenue à soulever ; je ne me rappelle rien, seulement il me semble que j'ai habité d'autres contrées ; que je suis demeurée longtemps sur mer, et qu'avant de me fixer à Hispaniola j'avais vécu dans des pays où le ciel est moins pur, les arbres plus sombres et le soleil plus froid ; mais ce ne sont que des conjectures qui ne reposent sur aucune base solide. Il me semble aussi avoir entendu parler et avoir parlé moi-même une autre langue que le castillan : mais quelle est cette langue, voilà ce que je ne saurais dire. La seule chose que je crois positive, c'est que je suis protégée dans l'ombre par une famille puissante, qui veille incessamment sur moi et ne m'a jamais perdue de vue. Don Fernando d'Avila, mon tuteur, n'est pas mon parent, j'en suis certaine. C'est un soldat de fortune qui, selon toute probabilité, ne doit la haute position à laquelle il est parvenu et celle plus haute encore qui lui est promise, qu'aux soins dont il a entouré mon enfance. Voici mon histoire, Philippe, elle est bien courte, bien sombre et bien mystérieuse ; mais je devais à l'amour que j'ai pour vous, je me devais à moi-même de vous la faire connaître, et, convaincue que j'ai accompli un devoir sacré, je me courberai sans me plaindre devant votre volonté, quelle qu'elle soit.

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Date de parution 06 avril 2017
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Langue Français

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EdmondGustave
ACHARDAimardLes b ohèmes de la mer Chapitr e I I
Le jour où commence notr e histoir e , v er s huit heur es du matin, la plus
grande animation régnait dans cete maison qui était alor s une hôtellerie
ou p osada, et qui, à présent, sans doute , n’ e xiste plus.
D es valets empr essés entraient et sortaient ; des v o yag eur s ar rivaient,
d’autr es p artaient ; des mozos de mulas réunissaient leur s r e cuas, tandis
que des p e ones sellaient des che vaux ou les conduisaient à l’abr euv oir ;
les app els, les cris et les jur ons se cr oisaient dans l’air av e c cete v olubilité
p articulièr e aux p euples méridionaux.
A u moment le plus animé , un cavalier , soigneusement drap é dans les
plis d’un lar g e mante au, entra dans la cour .
Un p e on, qui sans doute guetait son ar rivé e , s’appr o cha viv ement de
lui, saisit la bride de son che val, l’aida à metr e pie d à ter r e , et se p enchant
à son or eille :
— À l’église de la Mer ce d, lui dit-il à demi-v oix.
— Mer ci, rép ondit le cavalier sur le même ton, et après av oir laissé
tomb er une piè ce d’ or dans la main du p e on, il tour na le dos sans
autr ement s’ o ccup er de sa montur e , r ele va les plis de son mante au sur son
visag e , sortit de la cour et se dirig e a à grands p as v er s l’église , situé e un
p eu plus haut seulement dans la même r ue .
Comme tous les monuments r eligieux esp agnols, l’église de la Mer ce d
de la ville de San-Juan-de-Go ava est un véritable jo yau, tant à l’ e xtérieur
qu’à l’intérieur .
Ex cepté deux femmes env elopp é es dans leur s coiffes, ag enouillé es et
p araissant prier av e c fer v eur , l’église était déserte .
A u br uit causé p ar l’ entré e du cavalier , dont les ép er ons résonnaient
sur les dalles, elles se r etour nèr ent.
L’inconnu fix a sur elles un r eg ard p er çant, puis il s’avança jusqu’à un
confessionnal placé dans l’angle d’une chap elle latérale , s’ar rêta, laissa
tomb er son mante au, cr oisa les bras sur sa p oitrine et sembla atendr e .
Les deux femmes, après av oir é chang é quelques mots à v oix basse ,
se le vèr ent : l’une se dirig e a v ers la p orte de l’église ; l’autr e , bien que
d’un air timide et craintif, mar cha dr oit au confessionnal auprès duquel
se tenait le jeune homme .
Ar rivé e à quelques p as de lui elle r ele va ses coiffes et montra le plus
délicieux visag e de jeune fille de seize ans que puisse rê v er un p oète .
13Les b ohèmes de la mer Chapitr e I I
Le g entilhomme s’inclina r esp e ctueusement de vant elle , en mur
murant d’une v oix étouffé e p ar l’émotion :
— So y ez bénie , Juana, p our m’av oir accordé cete entr e v ue suprême .
— J’ai eu tort, p eut-êtr e , rép ondit-elle av e c un accent d’ineffable
tristesse , mais je n’ai p as v oulu p artir sans v ous dir e un der nier adieu encor e
une fois.
— Hélas ! mur mura-t-il, v otr e dép art est-il donc si pr o chain ?
— Ce soir , demain au plus lard, la frég ate sur laquelle nous nous
embar quons doit metr e à la v oile ; bientôt nous ser ons sép arés p our jamais ;
v ous m’ oublier ez, P hilipp e .
— V ous oublier ! Juana !… Oh ! v ous ne le cr o y ez p as ! s’é cria-t-il av e c
douleur .
La jeune fille ho cha tristement la tête .
— L’absence , c’ est la mort, mur mura-t-elle .
Le jeune homme lui lança un clair r eg ard, et, lui saisissant la main
qu’il pr essa doucement :
— V ous m’ oublier ez donc, v ous, Juana ? lui demanda-t-il d’une v oix
tr emblante .
— Moi ? Oh ! non, fit-elle ; je mour rai fidèle à mon pr emier , à mon
seul amour . Mais v ous, P hilipp e , v ous êtes b e au… Sép aré de moi p ar
l’immensité des mer s, ne de vant plus me r e v oir , une autr e femme viendra qui
chassera mon amour de v otr e cœur et mon souv enir de v otr e mémoir e .
Il y eut un court silence .
— Juana, r eprit le jeune homme , cr o y ez-v ous à mon amour ?
— Oui, P hilipp e , j’y cr ois, j’y cr ois, de toutes les for ces de mon âme .
— S’il en est ainsi, p our quoi doutez-v ous de moi ?
— Je ne doute p as de v ous, P hilipp e … Hélas ! je crains l’av enir .
— L’av enir est à Dieu, Juana. Lui, qui nous sép ar e aujourd’hui, p eut
s’il le v eut, nous réunir un jour .
— Jamais je ne r e v er rai Hisp aniola, mur mura-t-elle , je le sens ; je
mour rai dans ces p ay s sauvag es et inconnus où l’ on me condamne à
habiter loin de tout ce que j’aime .
— Non, v ous ne mour r ez p as, Juana ; car si v ous ne p ouv ez r e v enir ,
v ous, p auv r e enfant, moi, je suis un homme ; moi je suis fort ; je saurai
v ous r ejoindr e .
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