Les miracles de la jalousie

Les miracles de la jalousie

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Livres
80 pages

Description

En général, la jalousie est un sentiment désagréable. Mais les héros d'Hervé Mestron ne font jamais rien comme tout le monde...
Gaston est amoureux de Bella. Il lui écrit des lettres auxquelles elle ne répond pas, et dont il ignore si elle les lit ou pas. C'est leur secret. Un secret invisible et muet qui entoure leur étrange amitié. Ce qui est très visible, en revanche, c'est que Bella aime Diego, le play-boy de la classe. Et le jour où Diego se retrouve à l'hôpital, c'est bien sûr à Gaston que Bella demande de l'accompagner pour se rendre, bras dessus bras dessous, au chevet de celui dont il faut prendre soin.



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Date de parution 12 février 2015
Nombre de lectures 37
EAN13 9782748516807
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
HERVÉ MESTRON

Les miracles
de la jalousie

Syros
image

Collection Tempo+

UN

La jalousie, je ne sais même pas ce que ça veut dire. C’est un truc qui n’a jamais effleuré mes neurones. Ce qu’on raconte, c’est que c’est une sorte de maladie hyperpuissante qui te ravage comme une idée fixe. Alors, du coup, je suis bien content d’être très loin de tout ça. Si loin que, parfois, je m’en rapproche de très près.

*
* *

Un homme, tenant un étui à violon, est entré dans le wagon. On était serrés comme des sardines mais cela ne l’a pas empêché de prendre la parole. « Mesdames et messieurs, excusez-moi de vous déranger, je m’appelle Éric, j’ai trente-trois ans, je n’ai pas de travail, je suis à la rue… Si vous aviez quelques pièces ou un ticket restaurant, du travail ou au moins un petit sourire à m’adresser… Un regard… »

Silence de plomb. Les gens ont allumé leur portable, tout le monde recevait un SMS ultra-important à cet instant précis. Un couple a risqué un regard circulaire. Ils cherchaient à comprendre. C’étaient des provinciaux. Ils ne connaissaient pas ce scénario qui se répète inlassablement dans le métro, comme une sorte de rituel.

Quand j’étais plus jeune, je croyais que les SDF qui traînaient dans le métro étaient des touristes qui s’étaient perdus. Des êtres civilisés devenus hommes des bois, naufragés de la jungle urbaine, avec barbe piquante, cheveux hirsutes et compagnie.

Éric est passé dans l’allée, presque furtivement, certain que personne n’allait lui donner la moindre pièce.

Il est ressorti en marmonnant un « Au revoir messieurs-dames, bonne journée », tenant sa boîte à violon sous le bras comme une baguette de pain. Je me suis demandé ce qu’il cachait à l’intérieur : mitraillette ou brosse à dents géante ?

*
* *

Je suis descendu à la station suivante. Et j’ai marché, avec mon paquet de cacahuètes à la main. On m’avait dit, « tu apportes un truc à boire ou à grignoter ».

Chez Judith, toute la classe serait là, et même Bella. Il m’avait fallu du temps pour m’intégrer dans le groupe. En arrivant dans ce nouveau collège, six mois plus tôt, j’avais cru ne jamais pouvoir me faire une place. Puis, les semaines passant, des contacts s’étaient noués. Je faisais partie de la bande maintenant. Mais ma période d’apprentissage était terminée. Et je considérais le degré supérieur comme accessible. J’avais décidé que c’était ce soir que je mettrais les choses au clair avec Bella, en lui tenant la main, pour sentir nos veines battre ensemble.

 

Un ruban rouge était punaisé sur la porte. On entendait des rires par-dessus la musique. J’ai posé le roman que j’avais choisi pour Judith sur le meuble de l’entrée et je me suis jeté dans l’arène.

Des filles discutaient près de la fenêtre. Parmi elles se trouvait Bella. Elle m’a adressé un signe et j’ai dû la regarder d’un drôle d’air parce qu’elle a détourné les yeux. J’ai pensé qu’elle avait deviné que j’étais là pour la coller de près, comme un animal abandonné.

Je lui écrivais des lettres d’amour auxquelles elle oubliait de répondre. C’était notre secret. Je me suis empiffré de chips. Je me demandais ce que je faisais là. Je n’aimais pas danser. Pourtant, chaque fois que l’on m’invitait, je répondais présent. Dans la soirée, Bella est venue me dire qu’elle avait appelé Diego plusieurs fois, mais que ça ne répondait pas chez lui. Diego, c’était le play-boy du collège, un collectionneur de filles. C’était facile, elles étaient toutes dingues de lui.

– Il est peut-être avec Cath, j’ai dit en postillonnant des chips.

– Oh non ! a répliqué Bella. Ça fait longtemps que c’est fini entre eux !

Ça m’a coupé l’envie de discuter. Je sentais que je ne faisais pas le poids. Le problème avec Bella, c’était qu’elle acceptait de m’adresser la parole tout en évitant de me parler de mes lettres. Impossible de savoir si elle les avait lues ou même reçues, et je n’aimais qu’à moitié cette façon de jouer avec mes sentiments.

Plus tard, quelqu’un m’a soufflé qu’elle était partie chercher Diego avec deux autres filles.

Moi aussi j’ai eu envie de partir. Mais je suis resté. Elle voulait revenir avec son boy-friend pendu à son bras, comme un sac à main. J’attendais quelque chose qui allait me faire souffrir. Les lumières étaient trop basses et la musique trop forte. Les murs tournaient, les voix me transperçaient. J’ai dansé avec la grâce d’un lampadaire.

Bella est revenue dans la soirée, essoufflée à cause des étages à grimper, accompagnée des deux autres filles. Elles étaient seules et quelqu’un a demandé :

– Et Diego ?

– On a sonné plusieurs fois mais personne n’a répondu, a expliqué Bella. Il y avait pourtant de la lumière chez lui.

Elle était déçue. Elle a encore envoyé un texto au play-boy, nerveusement, comme si elle n’en pouvait plus d’attendre.

Puis elle s’est tournée vers moi et je l’ai regardée fixement. Il était tard, des gens commençaient à partir, plus personne ne dansait. Ici et là dans la pénombre, des couples s’embrassaient. Bella se tenait immobile devant la fenêtre. Moi aussi je me posais des questions. Pourquoi Diego n’était-il pas venu à la fête ? Une fête d’anniversaire, c’était pourtant un excellent terrain de chasse pour un type de son genre. En tout cas, une fille était là pour lui.

*
* *

Le lundi, en classe, la place de Diego était vide et j’ai remarqué que Bella regardait sans cesse du côté de la porte, comme si elle s’attendait à le voir arriver d’une seconde à l’autre. En entrant dans la salle, j’avais déposé un mot sur sa chaise. Un de plus, une sorte de caillou blanc sur le chemin de mes sentiments. Mais le prof l’a intercepté et l’a lu à voix haute. Tout le monde a éclaté de rire. J’avais commencé par « mon étoile » et signé « quelqu’un qui t’attend ». Bella avait l’habitude de recevoir ce genre de lettre lyrique. Mais elle n’a pas bronché. L’honneur était sauf, cependant, pour moi, c’était une claque de plus. J’usais de formules ringardes sans doute parce que j’avais lu trop de poésie classique. Ce style ne produisait plus le moindre effet aujourd’hui. Dans ma classe, aucun mec n’osait plus dire « je t’aime ». C’était une expression tombée dans l’oubli. Mon vocabulaire sentait la poussière, comme mon prénom, Gaston. J’avais une tête de vieux et des manières de vieux. Ne me manquait que les cheveux blancs.

 

Dans le métro, la vision d’un couple d’amoureux a ravivé ma douleur. Embrasser une fille en public, sous les projecteurs de la RATP, je n’avais jamais fait. Je n’en pouvais plus de les observer. J’avais envie d’être dans la tête du garçon pour savoir ce qu’il ressentait.