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Lilou WAT

De
304 pages
Les objets trouvés cachent bien souvent des secrets. Au cours d’une plongée sous-marine, Lilou trouve deux bracelets. A peine débarque-t-elle à Sète qu’elle doit affronter toute une série d’individus plus dangereux les uns que les autres. Ils convoitent ses bijoux, d’apparence pourtant anodine. Pourquoi ? La jeune fille va tenter de résoudre l’énigme de ces mystérieux bracelets. Ce roman d’aventure à l’imagination vive navigue aux quatre coins de la Méditerranée. Contre vents et marées, Claude Degret nous entraîne dans un déchaînement de foudre que seule une héroïne de choc pourra surmonter.
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Éditions Le Manuscrit
Paris
5 Lilou Wat















 
Les maquettes de l’ouvrage et de la couverture sont
la propriété exclusive des éditions Le Manuscrit.
Toute reproduction est strictement interdite.

© Éditions Le Manuscrit -
www.manuscrit.com-2010
ISBN : 978-2-304-03450-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304034509 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03451-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304034516 (livre numérique)
6 Claude Degret






À mes trois filles
À tous mes petits enfants

7


L’HOMME AUX CHAUSSURES BICOLORES

– Oui, Mademoiselle, répondit le préposé
aux locations saisonnières avec un fort accent
méridional. Vous avez une petite vue sur les
quais…, là… par cette fenêtre.

L’homme était de forte corpulence, avec
un ventre retombant sur un bermuda à la
couleur douteuse, un tee-shirt rouge délavé et
auréolé de taches sombres. D’un mouvement
lent, il pointa un doigt boudiné en direction
des volets à claire-voie.
Il tâtonna le mur de sa main droite et après
un léger clic une lumière jaunâtre éclaira la
pièce. Dans une démarche de pachyderme, il
se fraya un chemin au travers des cartons et
bouteilles vides, entreposés çà et là.
– Voilà, je vais enlever tout ce fourbi et
vous serez chez vous pour deux semaines.
Vous savez, les estivants…, ils n’ont pas le
moindre respect. Par contre dans leurs
régions c’est propre ! Une fois le séjour
terminé, ils abandonnent tout comme ça…,
mais regardez-moi tout ce désordre !
L’homme se hâta, à grand coup de pied, de
débarrasser sur le palier les ordures emballées
dans des pochettes en plastique. Il revint
9 Lilou Wat
aussitôt et se dirigea vers un placard. Il prit
un balai et, maladroitement, commença à
pousser le reste des détritus dans un coin.
– Laissez, je le ferai, dit la jeune fille, avec
un sourire crispé.
Il ne se fit pas prier et tendit
expéditivement un trousseau de clés. Il
tourna les talons en direction de l’escalier,
tout heureux de ne pas se mettre en action à
cette heure tardive. Il marmonna quelques
injures à l’attention des précédents locataires
et lança, avec dans la voix cette chaleur des
natifs du Sud :
– Pour le loyer, vous verrez avec madame
Lopez ! C’est la dame qui tient la
poissonnerie…, juste à droite en sortant.
Vous la reconnaîtrez, elle parle fort et elle a
un gros popotin.
Au moment même où la minuterie
s’éteignit, l’homme disparut d’un coup de la
vue de la jeune fille et elle put entendre
encore un flot de jurons, contre qui ? Contre
quoi ? Elle ne se posa pas de question, rentra
et ferma la porte en tournant deux fois la
lourde clé dans la serrure.
Elle poussa d’un pied raide ses bagages au
milieu de la pièce principale. Son regard,
lentement, se mit à détailler l’espace. Elle fit
une moue qui en disait long sur l’état des
locaux. Avec un signe de la main, elle
murmura d’une voix enrouée :
10 Claude Degret
Enfin…, vu le prix, il ne fallait pas
s’attendre à un palace. Je suis en centre-ville,
c’est déjà ça.
À première vue, l’ensemble paraissait
insalubre, mais, quand elle termina
l’inspection de sa location, elle découvrit un
petit appartement sobre et meublé du
nécessaire vital. Cet endroit avait besoin d’un
bon coup de peinture et d’un peu de
décoration murale, voila tout. De plus, elle
n’était là que pour quelques jours de
vacances.
Il manque un ou deux points lumineux
supplémentaires. Demain, il fera jour et je
verrais bien si cet endroit est supportable,
pensa-t-elle.
La jeune fille se dirigea vers la fenêtre et à
travers les vieux carreaux, remplis de petites
bulles d’air qui déformaient les lignes droites
des candélabres, elle distingua, au coin de
l’angle de la rue des pêcheurs, les lumières
des chalutiers amarrés le long du quai Royal
de la ville de Sète.
D’un geste assuré, elle saisit l’espagnolette
et tira de toutes ses forces.
Une forte et agréable odeur de sardines
grillées, d’apéritif anisé et d’épices à la flaveur
rustique qui se déposent sur les lèvres lui fit
écarquiller les yeux et dilater ses narines. Quel
bonheur pour elle de respirer ce bouquet aux
mille senteurs mélangées, qui fait la
11 Lilou Wat
renommée des ports de la
méditerranée ! Toute cette atmosphère
d’effluves puissants et tenaces, d’odeurs
alliacées et de douceur de vivre semble titiller
les papilles gourmandes des estivants
agglutinés devant les restaurants.
Elle demeura un moment séduite par ce
monde bruyant, emporté dans cette frénésie
de soirées estivales parfumées. Des souvenirs
lui traversèrent l’esprit :
Son père raffolait de ces moments
conviviaux, remplis de joie simple, de rire et
de galéjade. Il subissait souvent les réflexions
de son ex-femme (ma mère), quand il tentait,
sur le minuscule balcon, de griller quelques
poissons sur le barbecue électrique en buvant
un petit pastis bien frais, comme il aimait le
dire de temps en temps.
« Tu bois encore un pastis ? Fais attention,
tu mets trop de sel ! Il y a trop de fumée ! »,
lançait ma mère d’un air cassant.
C’est peut-être pour cela qu’un jour, à
force de remarques désagréables, il a pris son
baluchon et n’est plus revenu.
La tête de la jeune fille était pleine de ces
moments passés qui faisaient battre son cœur
et laissait défiler devant ses yeux des scènes
familiales, réjouies pour la plupart, amères
pour d’autres. Des scènes qui déposent ce
goût âpre dans la bouche, de n’avoir pu, par
un sourire ou par une simple action,
12 Claude Degret
renverser le cours de cette brutale séparation
parentale.

Elle tira machinalement une chaise et la
positionna en face de la fenêtre. Elle la
bascula d’un geste lent pour enlever quelques
miettes de pain restées dessus, preuve du
passage de touristes je-m’en-foutistes, ou
pressés de remonter dans leur contrée.
Quand elle posa son pied sur le rebord, elle
se demanda, qui pouvaient être ces gens, de
quelle ville venaient-ils, peut-être aurait-elle
aimé les rencontrer. Son esprit vagabondait…
À un moment, son attention fut attirée par
un homme assez grand, à l’allure étrangement
spectrale. Il avait les cheveux grisonnants et
était habillé d’un pantalon noir, d’une
chemisette claire et de chaussures bicolores
noires et blanches. Son regard était perçant et
ses yeux très lumineux. Si rayonnants, qu’ils
paraissaient scintiller, malgré la faible lumière
diffusée par la girandole du candélabre,
audessus de lui.

Un frisson descendit le long de son échine.
Elle se baissa et glissa rapidement son corps
sur le côté. D’un geste vif, elle ferma un
battant de la fenêtre et tira à moitié le tissu
aux couleurs orange et beiges des années
soixante.
13 Lilou Wat
La jeune fille resta un long moment à
scruter ce personnage mystérieux, au travers
d’un petit vide dans le rideau, probablement
fait par un mégot de cigarette.
Elle entendit un bruit dans l’escalier. Elle
se tourna dans la direction et demeura
attentive, l’oreille tendue. Quand elle revint à
son trou d’observation, l’homme avait
disparu. Seul un bout de papier clair, posé au
pied du réverbère attira son attention.
Intriguée, elle observa cette forme blanche,
allant de droite et de gauche au gré des coups
de pieds des estivants, les yeux levés et l’air
embarrassé devant les affichettes présentant
les menus pour touristes.
– Bah ! fit-elle à haute voix, si je
commence à avoir des pressentiments au
bout d’une heure dans cette ville, je sens que
mon séjour…

Un cognement fort désagréable la sortit de
ses pensées, elle se retourna d’un coup sec, se
demandant qui pouvait bien venir taper à sa
porte avec une telle hargne. Elle se dirigea
vers l’entrée d’un pas décidé, tourna la clé
dans la serrure et ouvrit.
– Bonjour Mademoiselle, lui dit une
femme.
Elle sentait le poisson et n’avait pas dû
changer sa blouse depuis le matin. « Ses bras
14 Claude Degret
ressemblent à mes cuisses », pensa la jeune
fille en lui lançant un sourire bienveillant.
– Bonjour Madame, répondit-elle
gentiment.
– Je suis venue vous apporter ceci. Je suis,
Madame Lopez… la propriétaire. J’ai fermé
la poissonnerie et je n’aime pas jeter la
marchandise… Ce sont des daurades
sauvages, elles sont vidées et écaillées…
prêtes à cuire. Vous allez adorer. Dans le
placard, je laisse toujours de l’huile d’olive et
quelques bricoles… comme ça, les arrivants
sont satisfaits. On se verra demain pour le
loyer ! dit-elle avec un air commercial mal
dissimulé.
La femme aussi haute que large présenta
fièrement un sac plastique. Surprise par cette
générosité inattendue, elle s’en saisit et
remercia agréablement la dame.
– Allez ! ne faites pas la timide… c’est de
bon cœur. À demain, lança-t-elle d’une voix
forte. Puis elle tourna les talons et disparut
dans l’escalier.

La jeune fille secoua la tête en souriant,
pensant que « l’habit ne fait pas le moine et
que l’apparence est souvent trompeuse ».
Elle plaça les deux poissons dans le
réfrigérateur et décida de descendre faire un
tour le long des quais, avec en arrière pensée,
cet homme aux chaussures bicolores.
15 Lilou Wat
Elle enfila un pantalon de lin blanc, un
chemisier couleur vieux rose et des ballerines
souples. Ses gestes étaient vifs et élégants à la
fois.

La porte de l’entrée principale claqua,
quand elle mit le pied sur le trottoir. Un
estivant, le visage écarlate de son premier
coup de soleil, se retourna et détailla la jeune
fille des pieds à la tête. Il tenta un sourire,
mais elle n’y prêta pas attention.
C'est-à-dire que son physique ne passait
pas inaperçu, avec son mètre soixante-dix, ses
cheveux clairs, longs, ondulants et sa
démarche gracieuse. Elle cheminait avec le
buste bien droit, faisant ressortir ses formes à
la limite de l’arrogance, mais toujours avec
insouciance. Que voulez-vous ? La
jeunesse… Si seulement cette fraîcheur avait
conscience du trésor éphémère de leurs vingt
ans ?
Elle se dirigea vers l’angle de la rue et se
mit à chercher le papier, que cet homme à
l’allure sèche avait déposé à terre en la fixant
droit dans les yeux.

Au bout de quelques minutes, elle aperçut
une forme blanche courir le long d’un
caniveau et prête à basculer dans les égouts.
D’un mouvement empressé, elle se lança et
eut juste le temps de poser son pied dessus.
16 Claude Degret

Elle se tourna à droite puis à gauche, se
baissa avec hésitation et le ramassa d’un geste
précipité.
Ce n’était pas une feuille pliée, mais plutôt
une enveloppe. Elle resta un moment figée,
puis s’écarta et décida de s’installer à la
terrasse d’un bar.

Elle marchait d’un pas errant le long du
quai bondé de touristes. Tout ce beau monde
se bousculait et se dirigeait par groupes
joyeux et bruyants, vers la principale
animation de la soirée, « les joutes sétoises ».
Les tribunes étaient pleines à craquer, avec en
bruit de fond des haut-parleurs nasillards,
diffusant des messages quasi inaudibles,
couverts par les fanfares et les orchestres
disséminés à tous les coins de la cité.
Au bout d’un moment, elle trouva une
petite tonnelle retirée et accueillante, mais
surtout calme, en cette période de grandes
festivités de la ville.

La jeune fille n’attendit pas le préposé au
service, elle tourna l’enveloppe et un frisson
lui parcourut l’échine.
– Mademoiselle désire ? lui demanda un
homme à l’allure fraîche, tenant un plateau à
bout de bras.
17 Lilou Wat
Elle ne sursauta pas, mais la surprise la
força à balbutier :
– Un jus de fruit… Banane… Si vous en
avez ?
– Bien ! lui répondit le serveur, en passant
un coup d’éponge sur la table. Vous êtes de
passage, ou en congé ? interrogea le garçon
de café, faisant éclater son plus beau sourire.
– Je suis ici pour la fin de mes études, lui
répliqua-t-elle, charmée de plaire à un aussi
charmant gars.
Il était habillé en parfait cafetier, avec sur
le côté la traditionnelle bourse de cuir noire.
Son physique était agréable et il avait un
sourire, disons… « Dévastateur », laissant
apparaître de belles dents d’un blanc éclatant.

La jeune fille montra une certaine
satisfaction de l’intérêt que lui portait cette
personne. Elle désira écourter ce face à face
et ces regards échangés. Elle baissa les yeux
timidement, à la limite de la soumission,
sachant pertinemment bien qu’elle aurait
surement le dernier mot.
– Des études de quoi, lui demanda-t-il ?
– Pardon ! lui répliqua la jeune fille,
absorbée par son courrier.
– Les études… je vous demandais pour
vos études ?
– D’art pariétal… Art rupestre si vous
voulez… Les petits animaux que nos ancêtres
18 Claude Degret
ont dessinés sur les parois des grottes,
ajoutat-elle d’un air narquois.
– Je ne suis pas un érudit, mais j’avais
compris, lança le barman vexé en se tournant
vers une autre table.
D’un geste maladroit, elle tenta de le
rappeler, mais le mal était fait et le garçon au
sourire dévastateur la fuyait du regard.
La jeune fille resta un long moment à
regarder la face du courrier, sans pour cela y
croire vraiment.
« À l’attention de Mademoiselle Lilou
WAT », était écrit en lettres grasses, avec
comme entête, le tampon de la mairie.
Lilou, déchira avec anxiété le haut de
l’enveloppe et en sortit un carton d’invitation
aux armoiries de la cité.
Cela faisait à peine six heures qu’elle était
arrivée et la voici maintenant invitée à
l’inauguration du nouveau musée de la ville.
Comment cela avait-il pu se produire ?
Personne ne connaissait le lieu de ses
vacances, pas même son professeur, pas
même ses amies les plus proches…,
comment cela se faisait-il ?
– Voilà votre jus de banane et votre ticket,
lui lança sèchement le barman.
– Attendez, j’ai une invitation pour deux
personnes à l’inauguration du musée…
Désolée pour tout à l’heure, mais cette
invitation m’a surprise… Pour me faire
19 Lilou Wat
pardonner, je serais heureuse d’y aller avec
vous prochainement.
– Je finis mon service ce soir, après…,
j’aurais un jour de repos, répondit-il avec une
petite hésitation dans la voix.
– Je suis ravie que vous acceptiez.
Disons… demain à seize heures trente ici…
Cela vous convient ?
– J’y serais !… Alors à demain, lui répondit
fébrilement le garçon de café.
Lilou resta un moment à tourner et
retourner le carton entre ses doigts, se
demandant encore… Comment cela avait-il
pu arriver ?
Machinalement, elle ajusta ses bijoux aux
poignets, des sortes de bracelets en métal
blanc-argenté, d’apparence anodine, puis elle
cala son regard sur une barque sétoise qui
naviguait sur le canal. Elle n’était pas
pressée… Son esprit flânait au gré de ses
envies.
Quelques minutes plus tard, elle sortit de la
monnaie de sa poche et la déposa sur une
coupelle, puis elle se leva et descendit les
escaliers pour se retrouver sur les quais
bruyants de touristes repus et avides de ces
soirées chaudes et aromatisées.
Sa première nuit se passa assez bien, à part
quelques hommes et femmes éméchés, jurant
et parlant fort à tous les coins de rue,
20 Claude Degret
surement pour conserver de bons souvenirs
de leurs vacances.

***

Lilou ne voulait surtout pas manquer ce
rendez-vous. Elle pensait au musée et à cette
invitation inattendue, mais aussi à ce jeune
homme au sourire, qu’elle avait qualifié de
dévastateur. Aussi elle opta pour une robe
prés du corps d’un blanc immaculé et des
chaussures rouge vif à talons, ce qui, d’après
elle, devrait être du meilleur effet.
Elle fit un court passage devant la glace de
la salle de bain, pour voir si la natte de ses
cheveux clairs était bien tressée. Elle recula et
rectifia le petit plus qui la rendait sage et
rebelle à la fois ; une mèche de sa chevelure,
négligemment jetée entre l’oreille et la joue…
Tout était parfait. Elle sourit.
Le jeune homme était au rendez-vous,
appuyé sur un pilier de la tonnelle, le regard
absent…, en apparence. C’est ce que pensa
Lilou, quand elle lui dit :
– Bonjour, je m’appelle Lilou…, Lilou
WAT.
– Ho ! Bonjour… Moi, c’est Paul…, Paul
Toucourt.
– Vous n’avez… On ne va pas se
vouvoyer tout de même ? Tu n’as pas de
nom de famille ?
21 Lilou Wat
– Mais… c’est mon patronyme !
– Décidément, je n’en rate pas une,
murmura-t-elle tout bas… Puis elle redressa
son buste et lança d’une voix ferme : bon !
On y va ?
22 Claude Degret





LE MUSÉE

Il y avait toutes sortes de gens au musée.
Des élus locaux, portant des cravates aux
couleurs vives et gauchement assorties à leurs
costumes, marchant mielleusement derrière
les hauts dirigeants de la ville. Des artistes,
habillés comme il se doit, les cheveux longs
et mal peignés, voulant montrer leurs
différences par rapport à ces gens du monde
et attendant nerveusement de répondre à un
éventuel renseignement sur l’une de leurs
toiles…, accrochées au sous-sol. Des
notables facilement identifiables dans leurs
manières de commenter avec dédain et
arrogance, l’actualité de l’agglomération.
Les verres tintaient et les bouches se
remplissaient de petits fours, achetés par
plaques au supermarché de la région. Un
brouhaha s’élevait dans cette grande pièce au
plafond décoré d’une fresque centenaire.
C’était tout ce qui devait rester de l’ancien
musée, le reste gardait une note beaucoup
plus moderne et malgré les effluves d’alcool,
on sentait encore l’odeur de la peinture
fraiche.
23 Lilou Wat
En se mélangeant à la foule, Paul fut
abordé par deux jeunes filles habillées de
jupes courtes aux couleurs agressives et
clinquantes.
– Paul… que fais-tu là ? demanda l’une
d’elles, d’une voix nasillarde tout en bombant
le torse, comme pour mieux attirer son
regard.
– Je suis venu avec…
Lilou s’écarta du trio et se dirigea vers un
grand escalier de marbre qui montait en
colimaçon vers l’étage supérieur. Un timide
écriteau indiquait la direction de l’exposition
d’art rupestre et instruments préhistoriques
de la vallée du Rhône. Elle gravit d’un pas
alerte les marches luisantes de propreté pour
se retrouver dans une salle ornée en son
centre d’une coupole vitrée. Le reste de la
pièce était cloisonné par des panneaux de
couleur neutre et de quelques vitrines bien
éclairées.
Quatre personnes flânaient dans la salle
d’exposition. Un couple penché sur des
débris d’outils de la préhistoire, une femme
d’une quarantaine d’années, habillée d’un
tailleur clair et d’un chapeau en velours noir.
Pour finir, un homme immobile, grand et
maigre, observant une photo accrochée à un
panneau.
Une flèche indiquait le sens de la visite. La
jeune fille entama son parcours lentement.
24 Claude Degret
C’était une petite exposition, sans prétention,
mais celle-ci renfermait tout de même un
intérêt particulier pour Lilou, celui d’être de
la vallée du Rhône.
À l’intérieur des premiers présentoirs,
étaient exposés des outils en bois de renne et
en ivoire de mammouth, retrouvés dans la
grotte de l’abri du Colombier, non loin de la
grotte Chauvet. Lilou passa assez rapidement,
ne s’arrêtant que sur les pièces les moins
connues. Ce qui l’intéressait le plus, c’était les
photos des gravures des fresques millénaires.
Elle en détenait toute une collection, dans sa
petite chambre d’étudiante. Une grande partie
de ses loisirs était consacrée à reproduire le
plus fidèlement possible l’ambiance des
cavernes et plus précisément celle de la Tête
de Lion.
Cet engouement, pour cet art venu du fin
fond des âges, lui était devenu naturel, un peu
comme une mémoire auxiliaire ou
complémentaire. Elle vivait avec cet
arrièreplan, bien ancré au fin fond de son cerveau,
faisant de temps à autre ressortir toutes sortes
de visions ou de messages dont elle n’en
connaissait pas l’origine. Tout cela lui était
apparu depuis qu’elle avait enserré les
bracelets de métal à ses poignets. Ces bijoux,
elle les avait trouvés lors de la première
plongée de l’année, avec son père, par quinze
ou vingt mètres de fond. Ils étaient posés
25 Lilou Wat
dans une cavité difficile d’accès et à deux pas
de la calanque d’En-Vau, près de Marseille.
Elle sortit de ses pensées, quand un éclat
de rire résonna dans la salle.
Elle demeura un long instant à observer un
ensemble de photos. La femme au chapeau
de velours passa tous prés et heurta le pied
d’un panneau de bois. Son corps vacilla et
pencha en avant. Elle eut le réflexe de
s’accrocher au poignet de Lilou. Sa main resta
un moment agrippée, puis elle se dégagea,
s’excusa poliment et continua sa visite.
Tout paraissait calme et feutré, dans cette
sorte de sanctuaire dédié aux talents
artistiques de nos ancêtres. Lilou croisa le
regard de l’homme, qu’elle avait vu de dos
quelques minutes plus tôt. Il était grand et le
haut de sa tête dépassait du panneau. Il
portait des lunettes de soleil et avait les
cheveux grisonnants. Elle n’y prêta pas une
attention particulière et continua à
s’imprégner du relief des photos à la couleur
bistre. Elle s’arrêta un moment sur un dessin
représentant un animal cabré, une sorte de
cheval stylisé piétinant un reptile avec ses
pattes avant. Elle sortit un bout de papier plié
de sa poche et un morceau de crayon mal
taillé. En peu de temps, elle en dessina le
contour et prit des notes sur le lieu et la date
approximative de l’œuvre. Son œil glissa tout
26 Claude Degret
naturellement tout en bas du panneau et d’un
coup, elle sursauta.
Les chaussures de l’homme étaient
bicolores, blanches et noires. Un frisson lui
parcourut le dos. Elle resta immobile, ne
sachant que penser. Était-ce la personne qui
avait laissé tomber l’enveloppe ? Ou bien
était-ce une coïncidence ? Des souliers
comme ceux-ci, ce n’était plus la mode
depuis les années quarante, pensa-t-elle.
Un pied bougea, puis l’homme se pencha.
– S’il a les yeux clairs ? Marmonna Lilou
entre ses dents.
– Pardon, vous avez dit ?
– Je n’ai pas parlé, balbutia la jeune fille,
une main appuyée sur un montant.
– Je m’appelle Flavio…, Amératti Flavio,
annonça-t-il avec un fort accent italien.
– Moi, c’est… Lilou WAT…
Elle sentit une hésitation dans sa voix, sans
pour cela être une forme de panique. Dans sa
gorge, elle perçut comme un réflexe de
déglutition qu’elle ne put maitriser.
Quand l’homme enleva ses lunettes de
soleil, pour la saluer, Lilou fit un pas en
arrière. Il avait les yeux si lumineux, qu’ils
paraissaient translucides. Comprenant le
malaise, Flavio, d’un geste élégant, rajusta les
verres sombres sur son nez.
– Vous aussi, vous vous intéressez à la
grotte de la Tête de Lion ?
27 Lilou Wat
– Oui, j’ai un faible pour ces fresques,
articula-t-elle en se reculant légèrement.
J’aime bien l’art pariétal… à titre personnel,
comme un loisir…
– Les représentations sont différentes des
autres peintures, vous ne croyez pas ? Elles
nous paraissent, disons…, plus expressives,
plus parlantes. On peut y voir des chemins
tout tracés, voire même des actions qui se
sont passées il y a des milliers d’années.
Voulaient-ils nous laisser un message ?
– Je suis d’accord avec vous… Il se fait
tard, un ami m’attend à la réception.
– Ne partez pas…
– Il faut que j’y aille !… Heureuse de vous
avoir connu Monsieur Amératti.
– Appelez-moi Flavio tout simplement, lui
lança-t-il, quand elle emprunta l’escalier.
Perchée sur la troisième marche, Lilou
scrutait la foule pour chercher son nouvel
ami. D’une main levée, Paul attira son
attention et elle se dirigea péniblement vers
lui. Tout autour du buffet, il y avait un flot de
gens bruyants et voraces. Lilou ne se priva
pas de jouer des coudes pour se frayer un
chemin.
– Je suis désolé pour tout à l’heure… ce
sont des pimbêches qui me collent sans arrêt,
elles sont clientes dans l’établissement… je
ne peux pas les envoyer paitre, dit Paul, l’air
affecté.
28 Claude Degret
– Ce n’est rien… Cela m’a permis de
regarder l’exposition. Dis-moi Paul,
connaistu ce personnage qui descend les escaliers ?
– Oui, c’est Flavio l’Italien ! Le patron
d’un gros chalutier…, le Santa Lucia. Son
bateau est amarré tout au bout du quai… Le
plus grand et le plus blanc. Il est bizarre, cet
homme. Il n’a qu’une poignée de matelots à
bord et ne pêche pratiquement rien…, ce qui
agace tout le monde ici. Il ne quitte son point
d’attache que de temps à autre et toujours
pour une semaine… jamais plus. À son
retour, il reçoit des scientifiques. Enfin…, je
pense que ce sont des scientifiques, aux vues
de la quantité d’instruments qu’ils
embarquent. Personne ne sait ce qu’ils
analysent… Ils ne répondent pas aux
questions… Et sur un port, où tous les
matelots se connaissent, les potins vont bon
train.
– Bien ! répliqua-t-elle. Autre chose, que
font-ils des déchets ?
– Ils les mettent à la poubelle dans de
grands sacs, tout simplement. Il me semble
que tu t’intéresses beaucoup à ce personnage.
Il t’intrigue autant que cela ?
– Pas plus que cela… Allons écouter le
discours de Monsieur le Maire… Tu veux
bien, dit-elle pour être brève.

***
29 Lilou Wat
Ils avaient descendu la rue rapide (nom
approprié de cette ruelle qui dévalait
directement des quartiers hauts, vers le port
de Sète) et s’étaient séparés sur le pas de la
porte de sa petite location, rue des pêcheurs.
Lilou tendit une joue timide, en signe de
bonne entente, et promit de retourner à la
tonnelle le plus tôt possible.
La porte palière se referma sur Paul, le
jeune homme au sourire dévastateur. Il fit un
signe de la tête, se demandant ce qui n’avait
pas marché entre elle et lui. Pour la première
fois, son sourire n’avait pas agi comme
d’habitude et il restait de toute évidence sous
le charme de la jeune fille.
30