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Mal-morts

De
288 pages

Ils vont me tuer, ils vont me tuer, ils vont me tuer...

Élodie est une jeune fille douée d’une étrange faculté... elle attire des fantômes qui se nourrissent d’elle. Et elle est épuisée par ce combat, au point de ne plus savoir qui va la tuer au juste : ses parents, la clinique ou les morts... Sans doute les trois à la fois. Une seule chose pourrait l’aider à sortir de cet enfer : l’Amour. La rencontre avec Orfan, son idole, star adulée de la jeunesse, qui l’intègre à son groupe de rock, la transfigure. Mais l’amour, qui repousse les morts, peut être aussi un poison pour les vivants...


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couverture
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MAL-MORTS

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Inspiration musicale :

Anathema, Arcana, Dead Can Dance, The Chameleons,

Echo & the Bunnymen, Faith & the Muse, Faun,

Fields of the Nephilim, Heimatærde, Ice Ages, Irfan, Qntal.

CAUCHEMAR

Allongée dans son lit, Élodie observe avec appréhension le halo de la pleine lune qui s’avance au bord de la fenêtre, saupoudre d’argent le bleu profond de la nuit, souligne les griffes noires de l’arbre mort tendues vers le ciel opalin.

Elle sent que c’est pour cette nuit.

Elle l’éprouve dans son corps frémissant, dans ce nœud de douleur qui naît au creux de son plexus, dans ces fourmillements au bout de ses orteils et à la racine de ses cheveux.

Elle l’entend dans les souffles, les soupirs, les râles désincarnés qui s’insinuent au sein du silence moite de la chambre, bruissent au seuil de son ouïe, apportés par un Vent des Limbes qu’elle seule sait percevoir.

Tout doucement, sans bouger, sans ciller, retenant sa respiration, réfrénant les battements de son cœur, elle tend ses muscles, bande sa volonté. Se prépare à lutter.

Elle a rouvert les volets que sa mère avait fermés, afin de les voir venir et de pouvoir s’échapper – bien qu’il n’y ait aucune fuite possible hors de sa propre peur. Elle a recraché et jeté sous le lit le somnifère et l’anxiolytique qu’elle est censée avaler tous les soirs : ils l’affaibliraient, amolliraient sa vigilance, détruiraient sa résistance. Autrement dit, l’offriraient en pâture à ceux qu’elle combat depuis toujours.

Heureusement, c’est rare qu’ils viennent jusque chez elle. C’est sûrement dû à la combinaison de ses règles et de la pleine lune… dont l’œil blafard apparaît au coin de la croisée, glisse un regard dans la chambre, comme pour s’assurer qu’Élodie est bien là, offerte et consentante. Or elle n’est ni offerte ni consentante. Au contraire, elle va défendre chèrement sa vie – une fois de plus.

La lune est vraiment un œil maintenant. Rougeoyant, bouillonnant comme de la lave, fendu tel l’iris d’un chat. Maléfique, assurément, mais Élodie en a vu d’autres. Ce qu’elle craint davantage, c’est ce tiraillement qui s’accroît dans son ventre, comme si on voulait lui arracher son cœur, son souffle, sa force vitale. D’ailleurs elle ressent à présent une sorte de main décharnée aux doigts serpentaires, qui cherche à pénétrer dans son abdomen, à fouailler ses entrailles !

Elle doit se montrer forte et dominer sa terreur – car la bataille a commencé.

Élodie repousse violemment la main spectrale aux doigts crochus, exhalant un « han ! » qu’elle charge de toute son énergie. La chose se rétracte telle une araignée brûlée. Soudain l’assaut surgit de toutes parts, sous les aspects les plus étranges. Les râles et soupirs sont devenus des cris, des échos jaillis du néant, qui ricochent contre les murs, le plafond, les meubles, fouettent Élodie comme autant de rafales d’un vent d’outre-tombe. Sa peau blêmit, se hérisse sous les impacts. Elle se protège de sa couette, mais cela n’atténue en rien ces hurlements glacés qui distillent en elle des poisons mercuriels – elle a l’impression que son sang gèle. Il fait froid, si froid dans la chambre…

Elle lance la couette sur une lourde volute blanc gris qui rampe sous la fenêtre. Ça lui donne une idée. D’un même mouvement, elle se débarrasse de sa chemise de nuit, la chiffonne en torche, y met le feu à l’aide d’un briquet tiré de la table de chevet. Le tissu synthétique s’enflamme et fond, projette des gouttelettes incandescentes partout dans la chambre, tandis qu’elle le secoue comme une forcenée. Dans la lueur dansante et fuligineuse, elle entrevoit des formes, des faciès, des visages presque humains – des masques d’horreur, de terreur, de désespoir. Des êtres abjects, difformes, sanguinolents, écorchés vifs, qui n’ont plus rien de vivant depuis longtemps. Le feu les repousse autour d’Élodie, qui tourbillonne comme une furie, ses pieds nus écrasant les flammèches de polyamide qui grésillent sur la moquette.

Soudain une vitre vole en éclats, une présence invisible envahit la chambre. L’armoire se rue en grinçant sur Élodie, cherche à l’écraser contre le mur.

Mauvaise tactique.

La jeune fille est vive et souple, « ils » n’ont pas réussi à l’immobiliser cette fois, et l’air frais de la nuit ravive la combustion de ce qui reste de la chemise de nuit. Par ailleurs, le fracas de la vitre et le déplacement de l’armoire ont certainement réveillé ses parents, or « ils » ne veulent pas de témoins. Glacée jusqu’aux os, Élodie virevolte avec ce moignon de tissu enflammé dans la main, dont elle ne sent pas la chaleur collante. Les spectres hideux reculent, s’évanouissent en gémissant dans la nuit bleue, brumes délétères sous la lune blafarde. Elle jette après eux sa dernière flamme en hurlant des obscénités.

La porte de la chambre s’ouvre à la volée sur la lumière et son père affolé.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

Son regard effaré parcourt la chambre enfumée, les braises qui ont troué la moquette, l’armoire normande en chêne massif décollée du mur de deux bons mètres, la couette en vrac au pied de la fenêtre brisée… Fixe Élodie blême et tremblante, bras croisés sur sa poitrine naissante, les yeux comme des soucoupes.

Nicole bouscule Charles pétrifié sur le seuil, se précipite affolée sur sa fille chancelante, au visage convulsé de tics.

— Élodie, qu’est-ce que tu as ? Pourquoi tu es nue ? Mon Dieu ! Ta main est toute cloquée !

— Ça sent le brûlé, renifle Charles avec une grimace.

Il paraît complètement largué, comme si ce qu’il voyait dans cette chambre dépassait son entendement.

— Viens ma chérie, je vais te soigner ça… Et tes pieds ! Ils sont en sang !

Nicole entraîne Élodie hors de la pièce. Après un dernier regard incrédule sur ce champ de bataille, Charles referme la porte derrière eux.

— J’ai froid, maman… J’ai trop froid.

Elle peine à tenir debout, sa mère doit presque la porter.

— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? répète son père.

Elle soupire. Que leur dire ? Ils n’ont rien vu, ils ne savent pas, ils ne peuvent pas comprendre.

— J’ai dû faire un cauchemar…

VÉRITÉ

Élodie se morfond dans un fauteuil en rotin inconfortable pour ses cuisses maigres, glissant un œil morne sur les photos encadrées (prises par le docteur ?) fixées aux murs de la salle d’attente, qui montrent des enfants souriants des quatre coins du monde. Elle a cherché parmi la pile de revues sur la table basse quelque chose qui pourrait l’intéresser, mais entre Psychologies Magazine, Le Bulletin du psychiatre et L’Express, elle n’a rien trouvé de bien captivant. Ses parents les feuillettent, les revues, mais sans s’y intéresser vraiment car ils lui lancent souvent des regards dérobés qu’elle fait semblant de ne pas voir.

À son corps défendant – elle ne peut s’en empêcher –, elle s’est absorbée dans l’écoute des vibrations de la pièce, puis de l’immeuble tout entier. Elle ne capte qu’un soupir très faible et lointain, provenant des combles ou du dernier étage, là où jadis se trouvaient les chambres de bonnes. Un râle ancestral, une reptation errante, la détresse éternellement inconsolable d’une âme perdue. Une vieille dame est morte là-haut, diagnostique-t-elle. Oubliée de tous… C’était il y a longtemps. Cet esprit est maintenant si anémié qu’il ne peut plus lui faire du mal, ni appeler d’autres morts à la rescousse, même si Élodie ressent son désir désespéré pour son énergie vitale. Or il est bien trop frêle pour bouger, prendre forme, tel un chien agonisant près d’un morceau de viande, qui n’a plus la force d’accomplir le geste qui le sauverait. Pauvre femme… C’est sans doute l’hypersensibilité due à ses règles qui lui a permis de la découvrir. En temps ordinaire, elle ne l’aurait décelée qu’en pénétrant dans la pièce même où elle est morte. C’est pourquoi elle ne l’a jamais perçue, malgré ses fréquentes visites au docteur Caligari. Manquerait plus qu’elle se fasse attaquer pile dans le cabinet du psy ! Elle esquisse un demi-sourire en imaginant la scène. Est-ce que le toubib les verrait, lui, les morts ? Non, probablement pas, comme tout le monde. En fait, il se jetterait sur elle avec une seringue remplie d’un truc à assommer un cheval… ce qui mettrait Élodie à leur merci. Ça n’a rien de drôle. Son sourire s’efface.

Le cours de ses pensées est interrompu par l’irruption du médecin, un petit homme rondelet au crâne dégarni, portant de fines lunettes en demi-lune et une barbiche en pointe. Charles repose L’Express et se lève d’un mouvement impatient. Il arrive parfois qu’Élodie échappe à la consultation, s’il s’agit juste d’un renouvellement d’ordonnance, s’il n’y a aucun élément nouveau à ajouter à son dossier. Mais elle se doute qu’aujourd’hui ce ne sera pas le cas.

— J’aimerais voir d’abord Élodie, si cela ne vous dérange pas, monsieur Morange.

Charles se rassoit, la mine sombre.

— Sois franche avec le docteur, dis-lui bien toute la vérité ! recommande-t-il en agitant l’index vers elle.

— Même si tu ne veux pas la dire à nous, temporise Nicole. Plus il en saura, mieux il pourra te soigner.

Tu parles, ricane Élodie mentalement. Plus elle en dit, plus on la croit folle – elle le sait d’expérience. Mais elle ne peut se dérober : elle traverse le couloir et pénètre dans le cabinet en traînant les pieds.

— Assieds-toi, Élodie, propose le psy en lui désignant un profond fauteuil en cuir.

Tandis qu’il va s’installer derrière son bureau en chêne massif, elle se pose au bord du fauteuil, tendue, affichant ostensiblement une expression butée, genre « vas-y avec tes questions, parle à ma main ! » Le médecin connaît bien la réticence de sa jeune patiente. Il va devoir ruser pour l’amener à se dévoiler. Comme à chaque fois depuis le début… et comme ses collègues ont dû le faire avant lui : cette gamine est une championne de la résistance passive. Croisant les doigts sous sa barbiche, il la fixe par-dessus ses petites lunettes et lui adresse un sourire avenant.

— Alors, comment vas-tu depuis ta dernière visite ?

Elle hausse les épaules.

— Ça va.

— Tu n’as pas l’air très en forme, pourtant. Ta main ne te fait pas trop souffrir ?

Élodie regarde sa main bandée comme si elle la découvrait soudain. Elle l’avait presque oubliée, même si les brûlures la lancent parfois. Ses vieux ont dû en parler au toubib : ça leur a paru grave qu’elle se blesse ainsi, alors que pour elle ce n’est qu’une péripétie dans sa lutte sans fin contre les morts.

— Non, ça va.

— Elle ne t’empêche pas de dormir ?

Nouveau haussement d’épaules.

— Je prends des somnifères, vous savez bien.

— Et tes cauchemars ? Est-ce qu’ils te réveillent la nuit ?

— Mieux que ça, ils me font déplacer les meubles et brûler la moquette, réplique Élodie, sarcastique.

— Oui, je suis au courant. Mais laissons cela de côté pour le moment, élude le docteur Caligari d’un ton patient. Ce qui m’intéresse, moi, c’est à quoi tu rêves. Tu t’en souviens ?

— Non.

— Je crois que si, Élodie. Je crois même que tes rêves te terrorisent tellement que c’est pour cela que tu n’oses pas en parler. Mais, à moi, tu peux te confier… Personne n’en saura rien, même pas tes parents, promis. (Après réflexion, il ajoute :) Et ils ne viendront pas t’attaquer ici.

— Qui ça ? sursaute-t-elle, jetant un regard inquiet autour d’elle – réaction que le psy ne manque pas de relever.

— À toi de me le dire, Élodie. Qui pourrait t’attaquer ? De qui – ou de quoi – as-tu si peur ?

Elle serre les lèvres de dépit. Ce malin l’a piégée. Or elle ne veut rien lui dire, surtout pas qu’elle attire les morts et qu’ils cherchent à s’emparer de son énergie vitale. Elle a bien vu ce que ça donne de faire confiance aux adultes. La première fois qu’elle en a parlé à ses parents, elle avait cinq ans : ils ont cru qu’elle avait peur du noir et l’ont mise dans leur lit pour la rassurer. La seconde fois, elle avait huit ans – l’âge de raison, d’après sa mère. Ça lui a valu des séances avec un pédiatre, puis une psychologue pour enfants. Ensuite, ça n’a jamais cessé : docteurs, tests, questions, médocs… Elle a vite compris que plus elle se tait, plus ils la laissent tranquille. Il n’y a pas d’issue dans le monde des adultes.

Comment s’en tirer maintenant ? Ce satané toubib la scrute par-dessus ses lunettes ridicules, de ses petits yeux gris perçants ; il va la harceler tant qu’il ne sera pas satisfait de la réponse. De plus, il devine très bien quand elle ment.

— Alors, Élodie ? Te taire n’arrangera rien, tu le sais.

Elle choisit de dire la vérité, pour une fois. Pas dans l’espoir qu’il la croie, au contraire : c’est tellement incroyable qu’il n’en croira pas un mot. Mais comme il verra qu’elle ne ment pas, il pensera qu’elle délire et lui prescrira un nouveau traitement, qui ira rejoindre la poubelle ou la poussière sous le lit comme les autres. Oui, elle peut s’en sortir de cette façon…

— J’ai peur des morts, murmure-t-elle en baissant la tête.

Le psy hausse un sourcil, attrape une feuille blanche et un gros stylo plume.

— Des morts ? Tu rêves à des morts ?

Élodie confirme d’un hochement de tête.

— Des morts que tu connais ? Des amis, des membres de ta famille ?

— Non. Je les connais pas. N’importe quels morts.

— Et que font-ils dans tes cauchemars, ces morts ? Ils t’agressent ?

— Oui. Ils veulent me prendre ma vie.

— Je vois…

Élodie conserve son air contrit, mais intérieurement elle jubile. Non, il ne voit pas : il reste bloqué sur cette histoire de cauchemars, alors que ce qu’elle subit est bien réel. Il va juste lui prescrire un somnifère un peu plus fort…

— Cela arrive fréquemment ? Tu rêves d’eux tout le temps ?

— Non, pas tout le temps. Seulement…

Elle s’interrompt. Elle allait ajouter : seulement aux abords des cimetières, sur les lieux de crimes ou d’accidents et dans les maisons hantées.

— Seulement quand j’ai mes règles, achève-t-elle.

Ça, ça leur parle, aux psys. Elle l’a constaté à plusieurs reprises : ça les arrangerait bien qu’elle ait un problème sexuel, un traumatisme ou quelque chose comme ça. Ils l’ont souvent questionnée là-dessus… Caligari comme les autres.

Celui-ci griffonne quelques notes, puis la fixe de nouveau.

— Rappelle-moi quand tu as eu tes premières règles ?

— À douze ans et demi.

— Ça ne t’a pas posé de problème particulier, si je me souviens bien.

— Non. Maman m’avait déjà tout expliqué.

— Cependant, quelque chose me chiffonne… (Il ouvre un dossier rose marqué « Élodie Morange », qu’il consulte rapidement.) Ça fait longtemps que tu suis un traitement, Élodie. Depuis bien avant tes douze ans. Est-ce que tu rêvais déjà des morts quand tu étais petite ?

— Oui. Depuis ma naissance, je crois.

— Et depuis ta naissance, ils t’attaquent ?

— C’est ça. Ils finiront par m’avoir un jour ou l’autre.

— Je vois.

D’autres notes couchées à la hâte, puis le docteur Caligari se lève.

— Veux-tu retourner dans la salle d’attente et m’envoyer tes parents, s’il te plaît ?

— Vous allez tout leur raconter, maugrée Élodie.

— Non. Je te l’ai promis, n’est-ce pas ? J’ai juste besoin de précisions.

Sitôt Élodie sortie, le psychiatre relit ses notes avec l’excitation du scientifique qui vient de découvrir l’origine de l’Univers. Il se calme juste à temps pour accueillir ses parents.

HYSTÉRIE

Caligari croise ses longs doigts déliés sous son menton barbichu.

— Bien, je vous écoute, émet-il d’un ton posé, calme et rassurant.

Lorsque les parents d’Élodie l’ont appelé pour prendre rendez-vous, ils ont évoqué une « crise terrible » aux graves conséquences : vitre brisée, moquette brûlée, meubles bousculés… et surtout, Élodie blessée à la main et aux pieds. Cela nécessitait selon eux une consultation urgente. Le psy traite des cas bien plus « terribles » à ses yeux que celui d’Élodie, mais, percevant leur détresse, il a réduit le délai d’attente à trois jours, ce qui est le strict minimum.

S’ensuit un rapport plutôt décousu sur la nuit pénible que leur a fait subir leur fille. Charles n’a toujours pas digéré le coup de l’armoire. Enfin quoi, ils ont dû s’y mettre à quatre pour l’installer dans cette chambre ! Comment Élodie, frêle gamine de quatorze ans, a-t-elle pu la bouger à elle toute seule ? Quant à Nicole, ce qui l’inquiète, ce sont les blessures de sa fille, sa faiblesse générale, sa figure pâle aux traits tirés, et son laconique « j’ai dû faire un cauchemar ». Est-ce qu’on fait des cauchemars quand on prend des somnifères ? Est-ce qu’on peut mettre le feu à sa chambre ? Le docteur ne devrait-il pas lui prescrire quelque chose de plus fort ? Elle aimerait savoir si le traitement qu’elle suit est vraiment efficace et ne produit pas d’effets secondaires bizarres… Charles, lui, insiste beaucoup sur cette armoire déplacée, qu’il juge bien au-dessus des forces d’Élodie.

— Le corps humain recèle des ressources insoupçonnées, rétorque le psy. On a vu, par exemple, le cas de cette femme rendue hystérique par l’accident de son enfant, qui a réussi à soulever seule la voiture qui l’avait écrasé pour le dégager. N’est-ce pas extraordinaire ?

— Vous suggérez qu’Élodie est hystérique ? se méfie son père.

— Je ne suggère rien du tout, je me borne à noter qu’un tel exploit n’est pas inédit. Il faut maintenant déterminer les circonstances précises qui ont amené votre fille à déplacer cette armoire…

— Et à brûler sa chemise de nuit, rappelle sa mère. Et à briser une vitre. Est-ce que les somnifères ne sont pas censés la faire dormir ?

— Bien sûr. Mais les a-t-elle vraiment pris ?

Charles lance un coup d’œil soupçonneux à sa femme. Celle-ci se tortille dans son fauteuil, en proie au doute.