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Mes chers voisins

De
95 pages

Maryse a tout prévu : pendant son séjour à l'hôpital, Jérémie, dont elle a la tutelle, séjournera successivement chez chaque habitant de leur immeuble, pour éviter que le jeune garçon soit pris en charge par la DDASS. Mais Jérémie va créer bien des bouleversements au sein du bloc 6 de l'escalier B...





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couverture

MES CHERS VOISINS

Gérard Moncomble

Illustrations de Frédéric Rébéna

Nathan
images

À une ancienne tribu du 19 de l’avenue Léon-Blum,
quartier des 200 Logements, dans mon Abbeville
des années soixante, ce petit portrait-souvenir
couleur sépia.

Chapitre 1

DIMANCHE
MIDI ET DEMI,
dans la supérette de M. Garcia

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Saperlipopette, j’ai gagné, oui ou non ?

D’habitude, je suis relax. La guerre, très peu pour moi. On peut même me marcher sur les pieds jusqu’à un certain point. J’encaisse plutôt bien. Mais aujourd’hui, je craque.

J’explique, vous allez comprendre : tout à l’heure, quand j’entre dans la supérette, ça baigne. Maryse m’a donné une liste de commissions pépères, deux plaquettes de beurre, un pack de lait et des nouilles. Pas de quoi s’affoler, comme le samedi, quand j’ai le Caddie bourré jusqu’à la garde et qu’il faut slalomer à fond les manettes entre les rayons. Là, tranquille, on est dimanche, c’est à la portée d’un enfant de cinq ans et j’en ai dix, alors…

C’est à la caisse que tout commence.

M. Garcia (le gérant, mais sur sa blouse est écrit directeur) tapote un carton scotché au-dessus de lui.

– Tu tentes ta chance ?

Je regarde le carton. Tirage quotidien, des cadeaux comme s’il en pleuvait, c’est marqué en gros. Simple comme bonjour : il suffit d’inscrire son nom et son adresse sur un papier bleu et de le glisser dans une boîte en carton. Ça tombe bien, le magasin va fermer, le tirage a lieu dans cinq minutes. Exécution : je remplis le papelard, je le fourre dans l’urne et j’attends.

– Peut-être que c’est toi qui vas gagner, Jéronimo, dit M. Garcia de l’air le plus sérieux du monde. (Géronimo, c’était un grand chef apache. Garcia m’a baptisé comme ça – avec un J, évidemment – le jour où j’ai pigé qu’il avait une perruque et que j’ai appelé ça un scalp. Il a rigolé, mais je pense qu’il a peur que je lui fauche, sa perruque. Jéronimo, ça m’a plu, j’ai gardé le surnom, même si personne n’est au courant, sauf Garcia et moi. Souvent même, je joue à faire l’Indien, je me raconte des histoires de bison, de calumet de la paix et tout le bazar…)

Peut-être bien que je vais gagner. Le dimanche matin, chez Garcia, il y a quatre pelés et un tondu, j’ai toutes mes chances. Ça ne traîne pas. La mère Garcia renverse la boîte sur le comptoir, en gloussant (elle n’arrête pas de glousser, on dirait qu’elle va pondre). Elle prend un billet, j’ai le cœur qui trépigne et je l’entends claironner d’une voix stridente :

– Jérémie Poncho est le grand gagnant d’aujourd’hui !

Je bondis vers la caisse, je hurle (un peu fort, d’accord) : « C’est moi, Jérémie Poncho ! » Le cadeau, je m’en fiche éperdument, mais j’ai gagné ! Jéronimo a gagné, Garcia ! Première participation, première victoire ! Je répète, en frappant ma poitrine : « Jérémie Poncho, c’est moi, madame Garcia. »

Elle me regarde des pieds à la tête, les sourcils froncés, comme si elle me voyait pour la première fois. Et pourtant, elle me connaît, c’est toujours moi qui fais les courses, à la maison.

– T’as quel âge, Jérémie ?

Moi, du tac au tac :

– Dix ans, bientôt onze, au mois de mars. Le 19, même.

Elle montre le carton, au-dessus de la caisse, pose son doigt sous le mot RÈGLEMENT.

– La loterie est ouverte aux personnes majeures, exclusivement, lit-elle à haute voix. Exclusivement. Tu es majeur, maintenant, toi ?

Quoi, majeur ? J’ai joué, j’ai gagné, point final. Je m’approche du comptoir, du côté de Garcia, qui n’en mène pas large. Il bégaie un : « Majeur, tu es sûre, Simone ? »

Simone est sûre. Sans plus m’accorder un regard, elle tire un autre billet, le déplie et ouvre la bouche pour lire un nouveau nom.

– Jérémie Poncho ! je hurle.

Autour, tout le monde se tait. Mme Garcia promène des yeux effarés sur les autres clients, avant d’articuler, bien distinctement :

– La gagnante du tirage est Germaine Buroncle.

Comme personne ne répond, elle répète sa phrase, en me fusillant du regard. Une petite dame serrée dans un imperméable marron s’avance timidement, la main levée. Je la connais, elle habite au quatrième, dans l’immeuble. Ni une, ni deux, je lui barre le chemin.

– Vous vous appelez Jérémie Poncho ? Parce que c’est lui qui a gagné. Et Jérémie Poncho, c’est moi.

Mme Garcia s’énerve. Elle arrache le règlement et le brandit sous mon nez, comme s’il s’agissait d’un carton rouge. À côté, Garcia hoche la tête, ce faux-cul ! Et il tend à Germaine Buroncle le cadeau du jour, une superbe série de casseroles en inox, emballées dans un plastique transparent. Exactement le genre d’ustensiles que Maryse adore. Tiens, je ne sais pas ce qui me retient de prendre la tête de Garcia pour un ballon de foot et de taper le péno.

Germaine Buroncle se rengorge, avec ses casseroles, se met à bafouiller un mot de remerciement aux deux pingouins derrière leur caisse, et les pingouins répondent que c’est normal, une bonne cliente comme elle…

C’est là que je craque, moi. D’un bond, je saute sur le comptoir et, en poussant un rugissement, j’arrache la perruque de Garcia. C’est un peu répugnant au toucher, mais je n’ai pas le choix. Le trophée serré dans mon blouson, je galope ventre à terre vers la sortie.

C’est l’épicier qui couine à pleins poumons maintenant, et je comprends qu’il s’est mis à me poursuivre, mais Jéronimo est rapide, très rapide. Trop rapide, même. La porte automatique du magasin n’a pas le temps de s’ouvrir et je m’écrabouille sur la vitre comme une figue molle. La vache, c’est dur, le verre. J’ai l’impression qu’on en profite, derrière, une main tente de m’arracher la perruque. Je résiste, dans mon brouillard, je roule sur le côté, agrippé au scalp, je sens que je suis le plus fort, la rage me donne des ailes. L’autre lâche le morceau, moi, je percute la console des programmes télé, et tout me dégringole dessus.

Quand j’ouvre les yeux, la scène est hallucinante. Au-dessus de moi, il y a Garcia, rose vif, avec son crâne déplumé comme celui d’un vautour, le regard fou, ses grosses mains en avant. Juste derrière, sa femme pique une crise de nerfs. Elle hurle :

– Sors-moi ça dehors, René !

Les grosses mains me soulèvent, des bras m’entourent. Je résiste, je résiste, s’il croit qu’il va m’avoir ! Je m’accroche à un des Caddies rangés le long du mur (facile, avec les barreaux), il peut toujours tirer, Garcia. Ah, il change de tactique, me soulève et, avec un énorme « Han ! », me balance dans le chariot.

– Tu vas sortir d’ici, je te le garantis !

S’il se voyait, le pauvre. Sa tête a viré au rouge écrevisse, sans la perruque, on dirait un œuf de Pâques. Il est en train de pousser le Caddie vers l’arrière du magasin et moi avec, planqué au fond. À l’autre bout, il y a une grande porte béante, celle des fournisseurs.

Il se prend pour un turbo, ma parole, à cette allure-là, on va décoller rapidos.

On s’engouffre tous les trois dans l’ouverture, le Caddie, la perruque et moi. Garcia vient de nous lâcher sur la passerelle en béton qui descend dans la cour. Le Caddie tremble comme une locomotive ; moi, je me redresse, brandissant le scalp de l’épicier, et je pousse le cri de la victoire. Un peu tôt, peut-être, parce que le chariot continue sa route vers le portail, vers la rue, vers le carrefour plein de voitures qui gigotent dans tous les sens. Où est le frein, sur ce tas de ferraille ?

Chapitre 2

DIMANCHE
APRÈS-MIDI,
bloc 6, rez-de-chaussée
de l’escalier B

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Maryse et moi, on part à la mer, mais pas en vrai.

Bizarrement, Maryse n’a rien dit en me voyant. Pourtant j’ai le blouson comme un champ de fraises et le falzar complètement destroy. Sans compter le pack de lait, le beurre et les nouilles, qui sont restés chez Garcia. Mais elle fait celle qui ne voit rien, ou alors elle se concentre pour mieux me sonner les cloches et ça va être ma fête dans pas longtemps. Je file dans ma chambre à toute allure. J’ai l’estomac réduit à un petit pois, tellement j’ai la trouille.

Maryse, je me méfie. Elle a plutôt la claque facile, en général. Jamais pour rien, attention, méritée, la claque, toujours. Seulement pour les grosses bêtises, celles qui laissent des traces sur le parquet, sur les murs, ou qui font hurler les voisins. J’ai une énorme expérience des grosses bêtises, faut dire. Et aujourd’hui, j’ai mis les bouchées doubles. Inscrits au tableau de chasse : un Caddie, mon froc, mon blouson et une voiture en stationnement. Plus la petite dame qui tient la baraque à frites, au carrefour, et qui, sous l’émotion, a aspergé un client d’un jet de ketchup. L’imbécile s’est mis à hurler, les gens ont accouru, persuadés qu’il y avait eu un attentat, à voir ce type barbouillé de rouge.

Moi, un miracle. Deux bleus sur le front, mal au genou, des broutilles. Tout le monde s’intéressait à l’imbécile peint au ketchup, j’ai quitté les lieux du crime à vitesse grand V, ni vu ni connu. Enfin, j’espère.

Deux coups secs à ma porte, Maryse passe son nez.

– Viens au salon, j’ai à te parler, Jérémie.

Houlà. Quand elle m’appelle Jérémie, c’est mauvais signe. D’habitude, c’est Mimi. La dernière fois qu’elle m’a donné du Jérémie, c’est quand le dirlo de l’école a téléphoné un soir pour lui demander si j’allais manquer encore longtemps la classe. Ça faisait deux jours que j’essayais le nouveau flipper de Raymond, à la salle de jeux. Je n’avais pas mis Maryse au courant, figurez-vous. Ce soir-là, pour donner le change, j’étais en train de faire mes devoirs (en réalité, je recopiais un vieux poème de CE1). « Jérémie, j’ai à te parler », a dit Maryse. Elle m’a parlé, oui. Avec les mains.

Elle sait déjà, c’est sûr. On a dû tout lui raconter, les nouvelles vont vite dans le quartier. Je passe rapidement ma robe de chambre par-dessus mes fringues, me colle un bonnet de laine sur la tête et direction le salon. J’ai les fesses serrées au maximum.

Maryse est assise sur le canapé. Elle tapote le coussin à côté d’elle.

– Viens ici.

Sa voix n’a jamais été si douce. Voilée, même. J’approche à petits pas, boudiné dans ma robe de chambre dont j’ai serré la ceinture à mort. Peut-être qu’elle va me faire le coup de la déprime ? Ou celui de la pauvre-femme-seule-qui-a-un-enfant-infernal ? Insupportable, ça, je préfère l’engueulade et de loin.

– Je vais partir pour un moment, Jérémie.

Ça commence bizarre, le sermon. Je me tais, j’écoute. À l’intérieur de mes poches, j’ai les mains crispées. Je remarque ses yeux brillants, son air las. Elle soupire.

– Un bon moment, même.

Puis, sans transition, elle éclate de rire.

– Dis donc, t’as froid aux oreilles, toi, maintenant ?

Elle vient de découvrir subitement mon bonnet enfoncé jusqu’à la garde, qui cache mes bleus. Ses mains tripotent nerveusement la robe de chambre.

– Mais… Qu’est-ce que tu me mijotes, Mimi ? T’es pas malade, au moins ?

Vite, changer de sujet.

– Tu pars où, Maryse ?

Son sourire se brise net. Avant de réapparaître, un peu forcé. Elle montre ses gros seins d’un geste rapide.

– J’ai un crabe, là-dedans, qui ne veut pas me laisser tranquille. Faut qu’on me l’enlève.

Un crabe ? Je sais qu’on peut avoir un ver de huit mètres de long dans le ventre, un teigneux, ça s’appelle, le maître en a parlé en classe. Mais un crabe…

– Rouge, avec des pinces ? Qui marche de travers ?

– Si tu veux, Mimi. Tout fonctionne tout de travers, chez moi. C’est pour ça qu’on m’envoie à l’hôpital.