//img.uscri.be/pth/7d143bf1aeac43ee130afaf67ce344cb83610f5a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,00 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Asgrim et le cheval dérobé aux dieux

De
159 pages
En Norvège, aux alentours de l'an 900, Asgrim, un jeune Viking, est chargé de s'occuper d'un poulain, Fugl, destiné au sacrifice rituel du solstice d'hiver, pour s'assurer les bonnes grâces des divinités du Nord. Mais le garçon, en dépit des avertissements de son père, se lie d'une profonde amitié avec le cheval qu'il a renommé Sleipnir, du nom du coursier à huit jambes du dieu Odinn. Avec l'aide de son chien Osk, il prendra tous les risques pour sauver Sleipnir de son fatal destin.
Voir plus Voir moins

ASGRIM ET LE CHEVAL DÉROBÉ AUX DIEUX

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05087-7 EAN : 9782296050877

Anne LABBE

ASGRIM ET LE CHEVAL DÉROBÉ AUX DIEUX

L'Harmattan

Ouvrages du même auteur

Cheval-Soleil ,Le livre de poche jeunesse, Hachette (prix du Roman Jeunesse 2000) Le ventre de l'arbre, L'Harmattan Contes et Légendes du pays des mille étangs, Editions Royer

Pour mon fils Keny, et pour son « meilleur copain» Solune, en souvenir de notre inoubliable voyage en Norvège...

CHAPITRE

UN

Devant sa mère, Asgrim était encore un garçon obéissant. Jorun avait mis au monde douze enfants, dont trois étaient morts en bas-âge et elle entendait bien demeurer maîtresse en sa maison. Son époux, Thorleik, courait les mers du printemps à l'automne. Il lui était arrivé de rester absent trois années durant et Jorun avait été bien près de croire qu'il ne reviendrait plus. Pourtant, il avait réapparu, plus riche et plus sûr de lui que jamais. Il avait rapporté des pays d'au-delà des mers d'incroyables et fastueux objets. Cependant, le commerce de Thorleik et l'enrichissement de sa famille n'étaient que prétextes, Jorun l'avait depuis longtemps deviné. Thorleik aimait d'amour le knorrl qu'il avait construit de ses propres mains. Thorleik n'avait que faire des fourrures qu'il échangeait contre des tissus précieux, des armes nouvelles, du sel, du miel, du blé ou du vin. Il n'avait que faire du confort de la maison ni de la chaleur du feu. Thorleik prenait la mer, la main posée sur la crinière sculptée de la figure de proue. Cheval d'Écume fendait fièrement les vagues. Cheval d'Écume était l'œuvre de Thorleik. L'œuvre et l'amour de sa vie. Jorun savait que toute jalousie demeurerait vaine. Thorleik avait passé sa jeunesse à façonner Cheval d'Écume. Il avait choisi pour tailler la quille2 un superbe tronc d'if. Il avait passé des heures et des heures à lui donner forme à coups de hache, puis à la peaufiner à l'herminette. Il y avait par la suite fIXé l'étrave3 à l'avant et l'étambot4 à l'arrière en les rivant à l'aide de chevilles de bois. Lorsqu'il avait enfm pu commencer à monter à clins les planches
1Knorr: bateau viking 2 quille: élément axial de la partie inférieure de la charpente d'un navire. 3 Etrave: pièce qui forme la limite avant de la carène. La carène est la partie immergée du navire, comprenant la quille et les œuvres vives (parties d'un navire situées au-dessous de la ligne de flottaison). 4 Etambot: pièce de bois formant la limite arrière de la carène. SMonter à clin : monter les planches en les faisant se chevaucher.

des bordést, il s'était presque senti l'égal d'un dieu: il créait de toutes pièces l'âme de sa propre vie. Enfm était venu le moment de monter le mât, puis celui de toutes les finitions. Lorsque le temps ne se prêtait pas aux travaux extérieurs (fallait-il qu'il soit terriblement mauvais !) Thorleik en profitait pour tisser lui-même sa voile, faite de grands lés d'étoffe de laine brune cousus verticalement les uns aux autres. Son père lui prodiguait ses conseils et lui prêtait les plus robustes et les plus compétents de ses serviteurs pour soule-ver, traîner, clouer, cheviller les lourdes pièces de bois. Thorleik aurait préféré pouvoir refuser leur aide. Il était terriblement jaloux de son œuvre; il supportait mal que d'autres mains que les siennes effleurent le bois de son knorr. Mais il ne pouvait se passer du savoir et des muscles de ceux qui l'entouraient. Thorleik n'avait en revanche laissé à personne le soin de sculpter la figure de proue. Lui seul serait capable de donner à la tête de cheval l'exacte attitude qu'il souhaitait lui insuffler: des yeux ardents et terribles au fond desquels on lisait la douceur, des naseaux dilatés pour aspirer les embruns, des veines saillantes pour exprimer la tension, l'effort et le courage, une bouche grande ouverte armée de dents redoutables. Dans cette effigie, Thorleik avait placé tous les sentiments contradictoires qui se bousculaient au fond de lui: passion de l'aventure et amour de la famille, violence du geste et douceur du cœur. Le résultat était saisissant. Le jour où le navire fut enfin prêt à prendre la mer, Thorleik dut serrer les mâchoires pour interdire à ses larmes d'éclater au grand jour. Le knorr se balançait sur l'eau calme du fjord, avide de partir à l'aventure. Thorleik avait réuni son équipage: des hommes de son âge, amis, frères, cousins, qui tous attendaient avec impatience l'instant de prendre le vent. Au retour de son premier voyage, Thorleik était devenu un homme. Il avait épousé Jorun, qui lui était depuis longtemps destinée. Deux familles alliées et amies s'unissaient ainsi à travers leurs enfants. Monté sur le dos de Cheval d'Écume, Thorleik avait repéré le domaine où il bâtirait sa maison, élèverait chevaux et moutons, et construirait son avenir grâce à sa jeune femme et à la descendance qu'elle ne manquerait pas de lui donner. C'était là qu'il vivait désormais, le temps des hivers, entouré de deux de ses frères, de leur épouse et de leurs
1 Bordé: ensemble des planches constituant la coque.

10

enfants, de quelques amis, de pauvres qu'il avait pris en charge et de ses serviteurs, esclaves étrangers ramenés de ses pérégrinations. Au total une bonne cinquantaine de personnes! Joron acceptait avec tranquillité l'amour de son mari pour un bateau. Hormis ses absences répétées, Thorleik était un bon époux. Joron était fière d'avoir été choisie par la famille d'un tel homme. Quand Thorleik revenait aux premières neiges, il enveloppait sa femme de sa chaleur et de sa tendresse. Puis il repartait. Et lorsque le soleil de minuit ne faisait plus qu'effleurer l'horizon pour remonter aussitôt à l'assaut du ciel, Joron mettait au monde un enfant. Asgrim était le troisième. Il entrait dans son douzième hiver. Il n'était pas très grand pour son âge, maigre comme un chat sauvage, aussi blond qu'un épi d'orge au beau milieu de l'été. Son visage anguleux, un peu ingrat, était piqueté de taches de rousseur; son regard bleu d'eau ou bleu de ciel semblait avide de tout comprendre du monde. Asgrim révérait sa mère. Pourtant, il sentait bouillonner en lui un sang impatient qui lui commandait de ne plus attendre là, à prévenir les désirs de celle qui l'avait mis au monde, à tisser indéfiniment des étoffes de laine, à soigner les bêtes, à ciseler des bijoux sous l'œil attentif de Jorn, maître artisan et frère de son père, à courber l'échine sous l'arrogance de Jan-Erik, son aîné, qui se croyait tout permis. Fort heureusement, dès la prochaine fonte des glaces, Jan-Erik partirait avec son père. Il devrait apprendre à affronter la mer. Il s'initierait à l'art du commerce. Peut-être même demeurerait-il dans l'une de ces îles lointaines ou dans l'un de ces continents merveilleux dont parlaient les scaldes1 dans leurs interminables poèmes. Alors Asgrim demeurerait ici l'aîné des garçons, puisque le second enfant, Gudrun, était une fille. Et peut-être enfin daignerait-on le considérer comme un homme. Mais si Jan-Erik revenait, il pourrait traiter son jeune frère avec encore un peu plus de condescendance. Asgrim en rageait d'avance. Oui, devant sa mère, Asgrim était un enfant docile. Jamais il n'aurait osé affronter cette calme autorité. Mais aussitôt que le garçon s'éloignait du domaine, monté sur l'un des chevaux qu'élevait son père, il se transformait en un chasseur sauvage. Il
1 Scalde: poète scandinave

Il

n'avait plus de comptes à rendre à personne. Il devenait loup, ours ou renard. Il poursuivait sans pitié toute proie qui passait à sa portée. Thorleik voyait cela d'un bon œil et encourageait son fils: non seulement celui-ci approvisionnait en viande toute la maisonnée, mais il rapportait des fourrures précieuses pour le commerce. Vison, renard, loutre étaient considérés comme d'appréciables monnaies d'échange. Ce qui n'était pas chargé sur le knorr pour être troqué était transformé durant les longues nuits de glace. Tandis que les enfants apprenaient à réciter par cœur les noms de leurs ancêtres, femmes et hommes triaient plumes et peaux afin de fabriquer édredons et vêtements, gardant os et dents pour confectionner des bijoux, des outils et autres ustensiles. Pendant ce temps, Jan-Erik ne rêvait plus que de partir. Dormir à même le bois au fond du ventre de Cheval d'Écume! Respirer un vent plus puissant que celui qui soufflait sur le fjord! Découvrir des terres nouvelles! Thorleik racontait ce que l'on pouvait à peine croire: il existait des contrées où les nuits assombrissaient le solstice d'été, où le soleil se levait au cœur même de l'hiver... Les grands airs que prenait Jan-Erik uniquement parce qu'il avait eu le privilège de naître le premier exaspéraient Asgrim. Mais le jeune frère se sentait libre, absolument libre, d'échapper à la tutelle de l'aîné. Voilà pourquoi il partait seul à la chasse, de plus en plus loin de la maison. À force de chevauchées solitaires, Asgrim était devenu un garçon taciturne. Il savait malgré tout apprécier la chaleur du foyer, la douceur du repas, les phrases fastueuses sculptées par les scaldes. .. Thorleik et Jorun avaient parfois du mal à comprendre leur fils. On ne pouvait pourtant rien lui reprocher. Ses chasses emplissaient le garde-manger familial. Il récitait sans faillir sa généalogie sur plusieurs générations. Il travaillait avec adresse le cuir et l'ivoire. Il restait assis des heures devant le métier à tisser. Mais derrière cette obéissance apparente, Thorleik et Jorun sentaient confusément, sans la discerner distinctement, une révolte profonde. Mais contre qui? Contre quoi? N'était-il pas heureux d'être né homme libre dans le plus beau pays du monde? Cependant, le bondi1 et son
1 bondi: chef de famille, homme libre. TIétait à la fois navigateur, commerçant, fermier, forgeron, pêcheur, artisan, juriste, poète, et même parfois un peu 12

épouse respectaient le caractère un peu étrange de leur cadet. Telle était leur vie: chacun n'avait de cesse que de défendre sa personnalité propre et son farouche désir d'indépendance, et cependant la nature était si rude qu'elle les obligeait à vivre entassés les uns sur les autres dans la même skàli, avec si peu d'espace pour la solitude. Asgrim, lui, s'effrayait de ses propres contradictions. Il aimait les chevaux, sans pourtant leur accorder la douceur d'une caresse. Il admirait les chiens de chasse mais les traitait avec brusquerie. Il éprouvait une admiration éperdue pour son père, le conquérant des flots, mais il méprisait l'affection trop visible dont il entourait sa femme et ses enfants, comme si elle avait été preuve de faiblesse. Il chassait et tuait pour lutter avec dédain contre l'horreur familière que lui inspirait la mort. Il s'apprêtait à défier le destin, alors que depuis sa plus tendre enfance on lui rabâchait que 1'homme était tenu de se soumettre aux arrêts du sort, faute de quoi il mettait en jeu son honneur. D'ailleurs, s'interrogeait-il parfois, comment serait-il possible, sans se tromper, de reconnaître les signes de la destinée?

magicien. C'était un homme ouvert, curieux de tout, fin connaisseur de la mer et des chevaux. 13

CHAPITRE

DEUX

Sleipnir se tenait dans son enclos, tête basse, un postérieur légèrement fléchi. Il subissait avec résignation les rafales cinglantes, leur offrant sa large croupe à mordre. Le vent rabattait sa crinière sur ses yeux, lui cachant la moitié de la tête. Il savait que c'était un mauvais moment à passer. Demain ou dans trois jours, la tempête s'épuiserait. Un pâle soleil chasserait l'obscurité pour quelques heures de lumière grise. Il savait cela, parce qu'il vivait déjà son troisième hiver. Sleipnir n'était pas son nom véritable. En réalité, lorsqu'il n'était encore qu'un tout jeune poulain chancelant sur quatre jambes démesurées, Joron l'avait nommé Fugll parce qu'à peine né, un pinson était venu se percher sur son dos encore humide. Joron y avait vu un heureux présage. Joron était un peu magicienne et nul n'aurait songé à contester sa décision. Sleipnir était le nom qu'Asgrim lui avait offert en secret. Sleipnir, le cheval du dieu Odinn, le cheval à huit jambes dont la rapidité surpasse celle du vent. Sleipnir, le cheval magique! Asgrim ne prononçait ce nom qu'en le chuchotant à l'oreille du cheval. Personne ne devait savoir. C'était un défi au pouvoir de sa mère, un hommage à la beauté exceptionnelle du cheval, robe crème et crins de nuit, une offrande à Odinn. Sleipnir allait mourir, mais il ne le savait pas. Il avait été isolé du troupeau deux mois plus tôt, alors que la forêt commençait à se teinter des rouges et des jaunes flamboyants de l'automne. On l'avait enfermé dans cet enclos où il était choyé et nourri comme un prince. Asgrim avait revendiqué l'honneur d'être responsable de ces soins. Depuis la naissance de Fugl, il avait espéré que le poulain deviendrait son cheval. Pourquoi celui-ci en particulier, puisque tant d'autres petits poulains avaient vu le jour ce printemps-là? Tous issus du même splendide étalon, maître du troupeau et de juments sélectionnées avec soin. Asgrim n'éprouvait pas
1

Fugl : Oiseau

d'admiration particulière pour la mère de Fugl. C'était le poulain lui-même qui l'avait séduit. Etait-ce parce que J6run lui avait prédit un avenir exceptionnel? Ou cela tenait-il à la personnalité du poulain lui-même? Ou encore, la flamme sauvage qui dansait au fond de ses yeux l'avait-elle hypnotisé? Asgrim n'aurait pas été capable de l'expliquer. Jan-Erik s'était vu offrir son premier cheval à la sortie de son dixième hiver et Asgrim ne possédait toujours pas le sien. Jan-Erik avait été autorisé à choisir parmi les poulains du troupeau celui qu'il préférait. Si Thorleik avait donné le choix à son deuxième fils, il aurait sans hésitation nommé Fugl. Asgrim l'avait vu, âgé de deux ans, défier les jeunes mâles de sa caste. Il l'avait vu, debout sur ses postérieurs, malmener les adversaires qui avaient relevé le défi. Quel superbe cheval de combat Fugl aurait pu devenir ! Asgrim suivait avec passion les combats de chevaux. C'était un jeu brutal et sauvage auquel se livraient les hommes à la belle saison. Chaque propriétaire encourageait son étalon, mais la fête se terminait souvent par des querelles à l'instigation du maître du cheval vaincu, blessé dans son orgueil. Avec un animal tel que Fugl, Asgrim aurait pu mettre au défi les maîtres des meilleurs chevaux de combat. Et peut-être gagner gros, car les paris allaient bon train. Il aurait pu alors révéler au monde le nom véritable du cheval, le nom que lui-même avait choisi: Sleipnir. Alors Sleipnir serait entré dans la légende. Ainsi rêvait Asgrim. Le garçon avait dû se soumettre - en apparence - aux décisions du destin. Car le destin avait choisi Fugl, justement. Ce cheval-là, son cheval, allait être sacrifié aux dieux lors des grandes fêtes de J611.C'était assurément là le plus grand honneur qui puisse échoir à un cheval. Asgrim n'avait pas osé se rebeller ouvertement, mais il ne parvenait pas à se résigner. Même s'il n'était pas très démonstratif dans son amour pour Sleipnir - et surtout pas lorsqu'il sentait des regards posés sur luiAsgrim n'en éprouvait aucune honte. Car cet amour-là était un amour d'homme, semblable à celui que son père portait à son bateau. Tous les vikings aimaient leurs chevaux d'amour, même s'ils se complaisaient en jeux pleins de violence. Pas une

J61: grandes fêtes du solstice d'hiver, qui duraient plusieurs jours et qui seront par la suite remplacées par Noël.
16

1

conversation qui n'évoquât la beauté d'un cheval, son courage ou sa fougue. Les scaldes chantaient dans des vers magnifiques les exploits des cavaliers et de leurs montures sans pareilles. Asgrim ne pouvait s'empêcher de songer que pour cette fois le destin avait pu se tromper. Pourquoi Fugl ? Joron avait su justifier ce choix. Les dieux exigeaient des hommes ce qu'ils possédaient de meilleur. On ne pouvait les tromper en leur sacrifiant des bêtes de valeur secondaire. Quel dieu accorderait aide et clémence à l'humain qui oserait ne lui dédier que ses rebuts? Qui sait s'il n'infligerait pas alors aux hommes un éternel hiver, une absence définitive de la lumière du soleil, un sol stérile sur lequel jamais la neige ne fondrait? Fugl était sans conteste le meilleur cheval du troupeau. Il ne convenait pas de se moquer des dieux. La tempête était enfm tombée. Fugl se laissait bercer par la lueur blême d'un soleil glacé et néanmoins bienfaisant. Plus de vent, et cela suffisait pour se croire au paradis! Asgrim, comme tous les habitants de la ferme, n'avait guère quitté la skàli1 que pour nourrir les bêtes durant tous ces jours furieux. Maintenant, il était habité par l'envie de sortir, d'échapper aux leçons de sa mère, au métier à tisser, à l'âcre fumée qui emplissait la pièce commune, à l'odeur de cuisine grasse qui imprégnait tout. Il n'avait pas eu ces jours derniers une seule minute pour réfléchir à la sourde angoisse qui tenaillait sa poitrine. Il ressentait un urgent besoin de solitude. Il se sentait soudainement étranger à tous ces êtres qui l'entouraient et faisaient depuis toujours partie de sa vie. Les récits de son père ne le faisaient plus rêver. Les ordres de sa mère l'exaspéraient, les pleurs des bébés lui mettaient les nerfs en pelote. Quant aux fanfaronnades de Jan-Erik, elles lui semblaient plus insupportables que jamais. La promiscuité lui était devenue invivable. Le garçon avait revêtu sa plus chaude tunique de bure2 ; un pantalon de laine lui moulait les jambes; il avait chaussé d'épaisses bottines façonnées par lui-même d'une seule pièce de cuir, et qui faisaient sa fierté. Il avait jeté sur son dos une ample cape attachée par une boucle ouvragée. Une toque de laine rouge
1

skàli : b~tisse principale de la ferme) de forme rectangulaire) qui servait d'habiBure: grosse étoffe de laine brune. 17

tation.
2