Blanche ou la cavalcade héroïque

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Amour, cosaque et fuite en traîneau au temps de Napoléon. La grande fresque historique qui commence à la Légion d'honneur où Blanche a rencontré Héloïse se poursuit dans les plaines neigeuses de Pologne où, contrainte de fuir, Blanche croise le chemin d'un valeureux cosaque.


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Date de parution 25 août 2014
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EAN13 9782728920785
Langue Français

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À Nolwenn, ma jolie Bretonne qui grandit sur les remparts de Fougères.
De Louis-Athanase, ComtedeQuébriac
Ma chèreOlga,
ÀOlgadeQuébriac, ChâteaudeBalgä, RoyaumedePrusse, Paris,le15avril 1814
Commenttepeindrel’extrême confusion qui règneàParis depuis quenostroupesy sont entrées ? Etqui pourra dire l’inconstance dupeuple français ? Ceuxquihierencore acclamaientNapoléon er Icommelehérosetle sauveurdelaFrancesontlesmesqui aujourd’hui lerenientet traversentParisen criant«Vive le Roi!».Depuisquel’Empereuraabdiqué, le6 avril dernier,on voitcepeupleappelerde ses vœuxleretourdesBourbonsdontil apourtant guillotiné, il y a vingtansàpeine, ledernier roi !
Ah!Macre Olga!Tusais comme ilm’arrivedeme sentir françaisdansnotreRoyaumedePrusseEhbien,je nemesuis jamaissentiautantprussienquedepuismonarrieen France! Ilfaut croirequetonfroidpays afiniparme transmettreson goût de l’ordreetsarigueur!Jene comprendsguère cepeuple changeant etinconséquentauquelj’appartienspourtant parma naissance. Ilestvraiqu’ayantquitté laFrance à l’âgede huit anspouréchapperàla tornaderévolutionnaire, je n’ai guèrede souvenirs de cepays. Maisje nepouvais imagineren revenantici paruncapricedel’Histoire, quejeme sentiraisà ce point étrangeràlapatriequi m’avu naître!Qu’importe puisquejene suispasappelé àydemeureretque jeprendrai bientôt le chemin qui meraneraànigsberg, dansnotrechâteau deBalgä.
Jenerentrerai passeulcependant,etc’estl’objetdemalettre. Tusaisque je suisvenu jusqu’ici avecl’intentionderamenerma sœur Blanche, née peu de temps après notre départ pourla Prusseetquejen’avaisjamaisvue. Ehbien, je l’airetrouvéedans cetteinstitutionpourjeunes filles fondéepar l’Empereur lui-même
notre aïeul,Louis-JosephdeQuébriac,avaitréussiàla placer.C’estune jeunefille très belle,mais grave etsecrète. J’espère quelesannées passées danscette Maison Napoléon n’auront pointaltéréles qualitésqu’elle doità sanaissance et à sonrang.
Jecrainsqu’ellenes’acclimatemalànotrepays.Aussivoudras-tubien,dès notreretour, organiserquelques réceptions àBalgä, aveclajeunesocdenigsberg,afinde la présenteret dela marierauplus vite:il n’estpasbon qu’une jeunefilledeson âge etdesabeautéresteseuledansnos régions. Pourlechoixdeson parti, je m’enremets àtoi,à ta bienveillanceet à tonintelligence : jesais quetuferas aumieux.
Adieu,ma douceOlga, ilmetarde de revenir dansnotrepays, j’auraimillechoses àteraconter.Embrassenotre filspourmoiet garde tesprièrespourceluiqui estheureux desedire
Tonépoux,Louis-Athanase
CHAPITRE PREMIER
– En avant !Ja ! Schnell ! Le fouet claqua sur les deux chevaux. Assise au fond de la berline, Blanche ramena sur ses genoux la longue pelisse d’astrakan donnée par son frère pour la protéger du froid. Si l’air était doux à Paris en ce mois d’avril 1814, il deviendrait plus vif tout au long du voyage qui devait la mener jusqu’à Königsberg, à l’extrême nord de la Prusse-Orientale, en traversant Cologne, Hanovre et Berlin. Ces noms étaient bien mystérieux pour Blanche dont l’univers, jusqu’à ce jour, s’était limité aux murs de l’abbaye de Saint-Denis où elle avait grandi. C’était en effet dans ces bâtiments séculaires que l’Empereur Napoléon avait fondé la Maison Napoléon, pensionnat auquel, orpheline, elle avait été confiée à l’âge de dix ans. Elle n’en était jamais sortie jusqu’à ce jour de mars 1814 où son frère, colonel à la tête d’un régiment prussien, avait pénétré entre les murs de l’école pour venir la chercher. La chercher ? La délivrer, oui ! Elle ne s’était jamais plu dans cette institution bonapartiste qui proclamait partout la gloire de celui qu’elle appelait « l’Usurpateur ». Ses parents, guillotinés pendant la Révolution française, lui avaient laissé pour tout héritage un nom, du sang bleu, et un cœur royaliste qui criait vengeance. Aussi ses amies l’avaient-elles surnommée « la Chouanne ». Ses amies, Athénaïs, Nancy et Héloïse, seraient bien son seul regret à l’heure de quitter la France ! Et elle n’y songeait pas sans éprouver un pincement au cœur. Mais toutes, il est vrai, avaient devant elles un avenir, un parti, une alliance… Pour Blanche, il n’y avait jamais rien eu de tel. Alors bien sûr, la Prusse, ce n’était pas un choix, ni un rêve, mais il y avait là-bas le foyer de son frère, et elle espérait qu’il deviendrait un jour le sien. – Triste ? demanda son frère en se tournant vers elle alors que la voiture traversait Paris. Elle fit non de la tête et lui demanda : – Combien de jours nous faudra-t-il pour atteindre Königsberg ? – Une vingtaine de jours ! Il se retourna, et ajouta à l’attention de son ordonnance, Olaf, qui se tenait à son côté : – Dire que j’ai quitté la France il y a vingt ans parce qu’elle perdait son Roi, et que je pars aujourd’hui alors qu’elle le retrouve ! Quelle ironie… Mais
qu’importe ! Ce Louis XVIII n’a pas l’étoffe d’un héros, et il aura bien du mal à régner dans une France que Napoléon a laissée en un triste état ! L’Usurpateur a décimé son peuple dans ses conquêtes sanguinaires, il a condamné la France à de mauvaises frontières et je tire mon chapeau au roi qui la redressera et lui rendra son prestige. Sur ma foi, Olaf, celui-là n’est pas encore né ! Le soleil se levait sur la capitale endormie. Ses lueurs timides coloraient déjà la Seine, éclairaient la coupole dorée des Invalides, réchauffaient les premiers commerçants des halles qui étalaient leur abondante marchandise sous les yeux des domestiques matinaux venus faire leur marché. Mais cette activité bourdonnante, cette agitation frémissante, cette rumeur de la ville qui enflait progressivement ne retenaient pas l’attention de Blanche. Elle gardait les yeux fixés sur la silhouette de son frère qui, occupé à conduire, lui tournait le dos. Qui était-il ? Elle le connaissait si peu ! Arraché à la ville de Fougères où il était né, émigré en Prusse à l’âge de huit ans, il avait été élevé par de vieilles tantes bretonnes qui vivaient dans leurs souvenirs et entretenaient la nostalgie d’une époque balayée par la Révolution française. Plus qu’une époque, c’était tout un monde qui avait disparu sous leurs yeux et elles tentaient vainement d’en ressusciter l’art de vivre, le plaisir de la conversation, l’esprit de salon dans leur exil prussien. Ainsi l’enfant avait-il grandi parmi les vestiges fragiles d’un passé révolu, entouré de fantômes, le cœur brisé par la mort de ses parents qu’on avait appris un matin par un courrier venu de France. Louis-Athanase, dans cette retraite, avait développé un tempérament grave, un caractère mutique et solitaire. Lui, naguère si vif et facétieux, était devenu sombre. Seul l’amour d’Olga von Wingenfeld avait ouvert son cœur. La jeune femme, issue d’une riche famille de l’aristocratie prussienne, lui avait permis de se fondre dans la haute société de son pays et lui avait rendu un peu de cette joie de vivre qu’il croyait enterrée sous les cendres de la Révolution française. Mais il demeurait méfiant, certain qu’à tout moment l’équilibre fragile du bonheur pouvait se rompre, ainsi que le lui avait enseigné l’Histoire ; et on l’eût toujours dit aux aguets, comme s’il redoutait un nouveau coup du sort. Voilà ce qu’en quelques jours Blanche avait réussi à apprendre de ce frère dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Peu bavard, fort occupé à organiser le départ de son régiment, il ne lui avait livré que quelques bribes de son passé. Elle espérait en apprendre davantage au cours de ce long voyage vers l’est. On atteignit bientôt la ville de Châlons-en-Champagne où il avait été décidé que l’on passerait la nuit dans un modeste relais de poste. La nuit
était tombée sur les routes de Champagne et les chevaux commençaient à être fatigués. – Alors, ma petite demoiselle, ça vous a plu ce voyage ? s’enquit Olaf, l’ordonnance, en aidant Blanche à descendre de la berline. Blanche fut surprise par la hardiesse du commandant qu’elle connaissait à peine et qui s’adressait à elle sur un ton si familier. – Je l’ai trouvé agréable, merci, répondit Blanche. Mais voyez-vous, quand bien même je n’y aurais pas été à mon aise, on ne m’a guèrehabituée à me plaindre. Et, passant devant lui la tête haute, elle entra dans l’auberge. Quand Louis-Athanase eut confié les chevaux, il rejoignit ses compagnons de voyage dans la salle à manger. L’hôtesse, une femme épaisse aux cheveux gris, vint proposer son menu aux voyageurs, les poings sur les hanches. – Ces messieurs-dames voudront-ils manger qué’quchose ? J’ai là une salade de pissenlits au lard dont vous m’donnerez des nouvelles ! Et puis j’pourras vous faire mon gratin de pommes de terre au maroilles… Connaissez pas le maroilles, j’parie ? – Non, en effet, répondit Louis-Athanase, mais nous y goûterons volontiers… – Ben va pour le gratin, alors ! Et elle disparut dans sa cuisine d’un pas nonchalant. Cette femme produisit immédiatement sur Blanche un effet désagréable. Sans qu’elle pût expliquer pourquoi, la jeune fille ressentait en sa présence une gêne, un malaise. Étaient-ce ses mains grasses qu’elle essuyait mollement sur son tablier sale ou ses sourires un peu trop appuyés qui découvraient une dentition gâtée ? Elle n’aurait pu le dire. Elle soupa pourtant de bon appétit, tout en redoutant le retour de la mégère. Celle-ci revint à la fin du souper juger de l’effet produit par ses talents culinaires sur les convives. – Alors, ça leur a-t’y plu, à ces messieurs-dames ? – C’était excellent, nous vous remercions, répondit poliment Louis-Athanase. – J’en étais bien sûre que vous connaissiez point le maroilles ! N’êtes pas du coin, j’l’ai tout de suite deviné… Ça, j’peux m’vanter d’avoir un sacré flair, ajouta-t-elle en montrant son gros nez rougi. J’vais même vous dire quelque chose, tenez… Et, sans qu’on l’y eût invitée, elle s’assit à côté d’Olaf et poursuivit sur le ton de la confidence :