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Ceux des Tempêtes

De
160 pages

En 1936, Alain du Manoir embarque à bord d'un chalutier de Fécamp, le temps d'une campagne de pêche en Islande. Il ramène du grand large des pages baignées par la sombre beauté de la mer du Nord, par le danger que recèlent ses brouillards et ses coups de vent.

Un carnet de bord d'une authenticité rare, écrit d'une plume alerte, foisonnant d'anecdotes et de dialogues savoureux. Avec humour, il nous livre les déconvenus, les gaffes d'un "terrien", plongé dans un univers mouvant, découvrant une société dont les signaux et les codes, dans un premier temps, lui sont indéchiffrables. Alain du Manoir écrit à hauteur d'homme. Son récit est une extraordinaire galerie de portraits, croqués sur le vif. Portraits d'hommes pudiques dans leurs émotions, conscients de former un monde à part, profondément fiers de leur métier.

Parce qu'il sait gagner leur confiance, le "Parisien", comme l'a surnommé l'équipage, recueille les poignantes confidences, arrachées par la fatigue et la souffrance à des hommes forts, durs au mal, mais qui doutent parfois de la valeur d'une vie dévorée par le Grand Métier.

Unis par la rudesse du travail, un courage hors du commun, "Ceux des Tempêtes" n'ont pourtant rien d'enfants de choeur. Alain du Manoir dévoile aussi les querelles, voire les haines nées d'un trop long confinement, mijotant en ce vase clos du navire en pêche.

Ce témoignage reflète une rupture dans l'histoire de la Grande-Pêche. Les grands voiliers ont disparu... Les anciens en portent la tradition et parfois la nostalgie. Ceux qui incarnent la modernité sont encore mal acceptés. On lit, en filigrane, les effets d'un lointain séisme social, authentique et fort, le roman vrai d'une campagne de pêche en 1936.


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Epub cover

Contenu

  1. Préface
  2. Carnet de bord
  3. Cahier photos
  4. Épilogue
  5. Appendice

 

 

 

Alain du Manoir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ceux des tempêtes

 

Préface de Jean Recher

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions L’ANCRE DE MARINE

2, rue des Quatre Moulins — 27 400 Louviers

FRANCE

 

ISBN : 9782841412969

 

 

Préface

 

« Ch 'est comme cha dans la marine ! »

Cette exclamation répétée par Paumelle, un des héros du livre, chaque fois que son coup de masse destiné à couper un boulon, faisait s’effondrer son échafaudage de fortune et que le boulon tenait toujours bon, personne ne l’entendra plus.

Et pour cause ! La Grande Pêche a fermé les yeux. Fécamp a désarmé ses chalutiers et Saint-Malo n’en a conservé que deux. En diversifiant leurs prises, passant du hareng et de la morue à toutes sortes de poissons, que vous retrouvez dans votre assiette sous forme de bâtonnets de crabe ou de croquettes panées, ils arrivent à boucler difficilement leur campagne de pêche.

Certaines années, les fonds surexploités se sont appauvris. Il a fallu freiner la pêche et les navires sont restés amarrés à quai, puis démolis. Les armements et les équipages n’ont plus eu que leurs yeux pour pleurer, entraînant dans leur décadence les industries annexes qui vivaient de la pêche.

Seule et petite consolation : pour une fois, on n’a pas accusé la France d’être la cause de ce dépeuplement. À juste raison, d’ailleurs ! Mais si ces mesures, qui ont terriblement gêné les professionnels s’avérèrent nécessaires à l 'époque, je suis persuadé que certaines mers interdites depuis vingt ou trente ans se sont repeuplées et qu’il faudrait revoir, dans le monde, la possibilité d’exploiter certains fonds, sans surpêche, sans destruction abusive.

Une pêche équilibrée, somme toute, ou le pêcheur aurait sa place. C’est mon idée. Elle vaut ce qu’elle vaut.

Mais revenons à Alain du Manoir et à son merveilleux livre. En une campagne de pêche en Islande, il a très vite saisi l’état d’esprit de chacun.

Certes, on ne rencontre pas sur tous les chalutiers ce mépris des uns pour les autres, cette haine presque à l’intérieur d’une communauté qui devrait rester soudée pour un même but : pêcher.

Communauté où tous sont utiles mais où personne n’est indispensable. Peut-on comparer la fatigue des gars du pont aux responsabilités des officiers et spécialistes des différents services : passerelle, machine, radio, cuisine…

D’une part, des matelots qui, par pêche abondante, la gueule dans le vent, dans le poisson jusqu’aux reins, de jour, de nuit, par grand froid, sous la neige, attendent sans ralentir la cadence, le coup de cloche qui les autorisera à gagner leur bannette.

Parfois même, sans ôter leur vareuse et leur pantalon ciré, ils s’affaleront sur un chalut, dans la soute. Ils gagneront ainsi quelques minutes au coucher et au lever d’un sommeil réparateur et profond. On appelait cela dormir avec poils et plumes.

D’autre part, les tracas et les responsabilités des hommes qui mènent la barque ou la propulsent, de celui qui, à travers des messages reçus en graphie, doit séparer le bon grain de l’ivraie et percevoir la vérité dans le mensonge.

Le radio, c’est l’oreille du capitaine. Ne parlons pas du cuistot, qui, dès le départ jusqu’à ce que les amarres soient à terre au retour, ne débraye jamais. Beau temps, gros temps, pêche ou pas, il faut manger. Le cambouis et le jus de poisson ne font pas une excellente sauce. Le gas-oil et fa saumure donnent un très mauvais cocktail.

Et pourtant ! Que cet ensemble d’hommes disparate est admirable quand chacun embrasse sa femme, sa mère, souvent veuve, mari disparu en mer ou ses enfants venus les attendre sur le quai au retour d’un voyage de pêche, de trois, parfois cinq mois.

Je n’ai rencontré Alain du Manoir qu’une seule fois. Une rencontre de quelques heures en janvier 1948. J’étais second capitaine sur leVikings, un chalutier flambant neuf touché à titre de dommages de guerre par les Pêcheries de Fécamp.

Émerveillé par ce navire récent et beau sans être révolutionnaire, L’auteur deCeux des Tempêtesrevivait sa campagne d’Islande et son regard reflétait l’affection qu’il éprouvait pour ces hommes rudes au cœur tendre. Affection qu’ils lui rendaient bien.

Merci Alain.

 

 

Jean Recher

20 décembre 2002

Capitaine fécampois, Jean Recher est devenu célèbre après avoir révélé, dansLe Grand Métier, la vraie vie à bord des chalutiers « classiques ». Grand témoin et conscience d’un monde en voie de disparition, il a connu Alain du Manoir et l’équipage du chalutierL’Heureux.

À l’heure où les quotas européens menacent l’existence même d’une flotte de pêche en France, il suggère, dans sa courte préface, des mesures de bon sens, fruits de son expérience et de sa réflexion.

Carnet de bord

20 février 1936

Comme c’est long, douloureusement long, un départ !

Le sort en est jeté : me voilà pour trois, quatre, cinq mois peut-être à bord d’un chalutier. Direction : les bancs d’Islande.

Je l’ai voulu, je ne regrette rien. Mais que ces interminables adieux sont pénibles !

Les matelots sont arrivés à la dernière minute, portant sur l’épaule leur sac, leur botte de paille, leur matelas, matériel rudimentaire du poste d’équipage. Quelques femmes, quelques amis leur ont dit un adieu très simple, sans gestes, sans cris, sans larmes.

Maintenant, le chalutier décolle lentement du quai. Pour la vingtième fois, des bras se lèvent, des mouchoirs s’agitent. Dix mètres seulement nous séparent, mais nous voici devenus muets. Que dire d’autre que ce que l’on s’est déjà dit et qui était si vide et qui exprimait si mal les vrais sentiments ?

Retiré à l’écart sur le toit de la dunette, j’observe cette séparation silencieuse de 42 hommes et de leur famille. Sentent-ils cette ridicule angoisse qui m’étreint sans raison précise ? Partagent-ils mon impatience d’être enfin au large ? Il n’y paraît guère. Occupés aux manœuvres du guindeau, ils agitent simplement le bras à de rares intervalles vers le groupe sombre qui s’éloigne.

« Vous la regrettez, hé ! C’t’idée aussi !...» clame une voix sous mes pieds. Je me croyais si bien seul qu’il me fallut un instant pour découvrir la figure du capitaine émergeant de la coursive.

— Non, capitaine, je ne regrette rien.

— Allons, allons ! Ça se voit que vous la regrettez, répète-t-il. C’t’idée quand même d’aller en Islande quand on peut rester à terre ! Faut être fou ! » Et il s’en va, goguenard et compatissant.

Jusqu’au retour, ni lui ni personne à bord ne comprendra davantage.

À peine avons-nous franchi le môle, que nous sommes accueillis par une forte houle et que l’obsession de l’inéluctable commence. Pourtant, les manœuvres du pilote, le réglage des compas reculent pour un temps l’échéance. Mais maintenant, la terre disparue, me voilà seul avec la mer ou, plus exactement, avec mon estomac. La fraîcheur d’une orange que je tète lentement me donne quelque espoir.

« Ça ne va pas trop mal ? me demande en passant le premier lieutenant. Je réponds d’un ton dégagé :

— Mais non, ça va. »

Et aussitôt, j’en ai menti.

21 février

Nuit pénible, dans la houle de plus en plus violente. De ma couchette, j’entends les rafales de vent, aiguës comme des déchirements de toile, et les craquements de la coque. Comme fond d’orchestre, monte le ronronnement sourd des machines qui s’affolent par instants, quand l’hélice sort de l’eau.

Je ferme les yeux dans l’espoir d’échapper à l’obsession du roulis, mais le mouvement du bateau s’imprime dans mon corps arc-bouté aux montants de la couchette. Au matin, par la porte entr’ouverte, le bon visage du capitaine apparaît.

— Ça va-t-y mieux ?

Je ne mens plus qu’avec lassitude :

— Oui, ça va.

Mais une cuvette, sur le plancher dallé, voyage toute seule au gré du roulis. Le capitaine l’aperçoit, me jette un regard apitoyé et maugrée :

— C’est dégoûtant, un temps comme ça !

Du ton d’un hôte qui regrette que l’invité soit mal reçu dans sa demeure…

22 février

Toujours ce goût vague dans la gorge et cet écœurement. Essayons de prendre quelque intérêt au vol des mouettes, aux irisations de l’écume roulée par l’étrave. Mais le baromètre baisse toujours.

Sensations vagues, pâteuses…

Au déjeuner, le radiotélégraphiste nous annonce des incidents dans un quartier de Paris. Comme cela paraît déjà lointain et nous laisse indifférents ! Le haut-parleur, installé au carré des officiers, n’émet qu’un gargouillis confus qui suffirait, à lui seul, à donner le mal de mer. Personne n’écoute, d’ailleurs, quoiqu’on ne parle guère.

Dans la chambre aux cartes où j’écris, la table roule, m’obligeant à des acrobaties de jockey. Le vent siffle par rafales coléreuses ; le bateau monte puis s’enfonce, tandis que, de loin en loin, lors des chocs les plus durs, la clochette du gaillard d’avant tinte un ou deux coups lugubres.

Et toujours la même tiédeur aux tempes, le même désenchantement…

21 février, 21 heures

Sous la pluie, dans la nuit noire, le chalutier continue sa route vers l’Islande.

Depuis quatre jours que nous sommes partis, la tempête n’a pas desserré son étreinte, chargeant nos flancs à grands coups de bélier, explosant sur l’étrave en gerbes énormes. Celles-ci, jaillies de l’obscurité, voilent brusquement d’une gaze diaprée l’éclairage intense du pont, avant de s’écraser sur la dunette avec le crépitement d’une gerbe de plombs.

Aguerri maintenant, le « passager » est dehors, dans le couloir qui côtoie le poste de timonerie où le capitaine veille inlassablement. Avec l’ardeur d’un néophyte, je goûte l’âpre spectacle de cette lutte dans le noir. J’admire les volutes d’eau croulant sur le pont, puis disparaissant par les dalots au hasard du roulis. Je converse, de temps à autre avec la vigie, qui, l’œil aux aguets, transie, douchée sans cesse, demeure imperturbable.

Le vent hurle d’une voix monocorde, sans faiblir un instant ; arc-boutés tous deux d’un pied au parapet de la coursive, de l’autre au mur de timonerie, nous sommes obligés de nous crier dans les oreilles pour entendre.

La porte de la timonerie s’ouvre. Sans doute le capitaine, retenu à son poste depuis de longues heures, veut-il nous charger de quelque commission. Marchant gauchement, jambes écartées, une main crispée sur la rampe, je vais zigzaguant jusqu’au seuil :

— Qu’est-ce qu’il y a, capitaine ?

Couvrant la réponse, le vent hurle sa clameur sans fin :

— Hou… hou… hou… !

— Comment ?

— Hou… hou… hou… !

— Excusez-moi, je n’entends rien ! crié-je tout en ressentant, sur mes mollets gainés de cuir, un inexplicable dégoulis.

Alors le capitaine, vaincu par la nature, mais enfin soulagé, place sa main libre en porte-voix et scande à pleins poumons :

— Otez… vous… de là… je… pisse… dans… vos… bottes !

26 février

Double initiation en ce jour qui fera date dans ma vie de bord.

À 16 heures, l’Islande m’est apparue tout au bout de la mer, sous la forme d’une montagne neigeuse, étincelant sous le soleil. C’était le pic de Gudnnastein. Les marins français le dénomment, je ne sais pourquoi, le « grand Watrelos ».

Comme elle m’apparaît belle, cette Islande mystérieuse, enveloppée dans sa neige comme une musulmane dans son voile ! Mais belle sans doute parce qu’elle est loin, ajouterai-je aussitôt, déjà désillusionnée par mon initiation à la vie du bord.

Car j’ai usé la journée à faire le tour de notre petit monde, de notre île mouvante, 64 mètres de long sur 10 de large. La grande vedette du bord, c’est Chédru, un esprit fort. Son corps porte de multiples tatouages. Il se dit ancien « bat' d’af », déserteur et homme du milieu. Les autres l’écoutent avec respect, comme un prophète. Mais, sitôt qu’il a le dos tourné, un matelot me confie que, si Chédru a beaucoup de g… à bord, il n’en a pas du tout à terre, du moins pour les camarades qu’il ne reconnaît plus.

Quant au mousse du gaillard d’avant, c’est un sournois.

Pour le chef mécanicien, le métier de la grande pêche est un métier de forçat que seuls peuvent accepter des hommes parfaitement ignares et incapables de faire autre chose. Si l’on voit si peu de vieux dans les équipages, c’est qu’ils sont vite dégoûtés de la vie de misère qu’on leur a imposée pour six ou sept mille francs par an. Travail mené en force, à grands coups de gueule, sans grande intelligence…

Empressons-nous de dire qu’à son tour, le chef mécanicien a une fort mauvaise presse. S’il passe pour un technicien remarquable, seul capable de mener les mystérieuses mécaniques du moteur à mazout et des treuils électriques, il a aussi et surtout la réputation d’un fou dangereux, dont on serait heureux de se débarrasser si l’on trouvait à le remplacer.

— L’équipage, méfiez-vous-en, m’a-t-on dit, d’ailleurs. S’il vous accueille bien, c’est qu’il sait que vous en avez. (On fait allusion à mes caisses d’apéritifs et à mes paquets de cigarettes).

Aurais-je donc pris le large pour habiter sur mer un petit village de 42 habitants, tout aussi mesquins que ceux de France ? Comme cette impression d’unité que donne un navire au large m’apparaît maintenant puérile !

À quoi bon rêver devant les glaciers immaculés d’Islande, l’Islande, terre heureusement inaccessible pour nous qui courrons pendant trois mois sur ses flancs sans jamais l’atteindre ?…

Une désillusion épargnée…

27 février

Bien avant le jour, le chalutier qui sommeillait en dérive, à la « choule », comme ils disent, se remet en marche. Tout autour de nous — des paquets de points lumineux aux formes changeantes, tantôt écrasés en cercle, tantôt étirés en mille-pattes de lumière, tantôt dressés d’équerre.

— Ce sont des chalutiers comme le nôtre, m’apprend le second capitaine. Chaque aspect de leur éclairement vous apprendra bientôt leur position par rapport à la nôtre. Celui-ci est de face, car il montre tous ses feux de pont éclairant les parcs où l’on travaille ; celui-là qui se présente de travers, n’est pas très loin, car vous distinguez les feux du mât du pont ; cet autre, à peine éclairé, nous tourne le dos. La houle venant de par là, c’est qu’il est en train de relever son chalut. Vous avez saisi ?

Et il me laisse aussi épouvanté que je le fus, adolescent, devant ma première page d’écriture grecque.

Et celui-là ? Une étoile blanche plus brillante que les autres et roulant dans le ciel… Au-dessous, un trait de lumière ; puis ce trait se double — son reflet dans l’eau sans doute. Un peu au-dessus, en regardant bien, un petit point vert. Voilà un assemblage qui ne m’a pas été expliqué.

J’en suis là de mon examen quand un violent coup de sirène jaillit de mon énigme lumineuse, là, tout près. Au moment où elle croise sur notre arrière, je distingue sa dunette, blanche comme un tabernacle. C’est leCharles-Yvonne, de Fécamp.

Une voix grave crie vers nous dans la nuit et notre capitaine y répond dans une langue inconnue, avec le mégaphone. Confusément, je goûte l’inexprimable grandeur de ce salut marin si loin de France, quand je suis réveillé de ma rêverie par un :

— Sacré bon Dieu de m… ! Foutue mécanique !

— Qu’est-ce qu’il y a, capitaine ? demandé-je timidement.

— Ce qu’il y a ? Voyez pas ? Ah, ben m… ! N’en v’là d’une affaire ! Voyez pas que mon sifflet est gelé ? Avec leur sacré système électrique, je le leur ai bien dit, m… de bon Dieu, on n’a que des avaries !

Au petit jour, dans un tohu-bohu de manœuvres, dans un inexprimable fouillis de câbles tendus sur les treuils ou haies à la main, dans un incessant hourvari de cris répétés d’homme à homme et de groupe à groupe, le chalut est mis à la mer. Les cartahus, dont les filins semblent si frêles hissent le lourd et cahotant assemblage au-dessus des hommes. Ceux-ci, bras levés, attendent le coup de roulis pour, d’une poussée sur les diabolos, jeter le tout par-dessus bord dans un fracas impressionnant.

La manœuvre terminée, je demande au lieutenant Bredel qui me croise en souriant :

— Si ça cassait sur les hommes, tout ce bazar-là ?

Il répond tranquillement :

— On ne l’a point encore vu. Ça a cassé des fois, mais au-dessus de l’eau.

Et comme je reste de plus en plus ébaubi devant une telle placidité, il poursuit :

— On fait la manœuvre huit à dix fois par jour, on n’y pense plus.

Tandis que le chalutier vire pour suivre la direction mystérieuse du ridain, les treuils débitent trois cents mètres de câbles pour descendre l’engin sur les fonds de cent soixante-dix mètres. La mer se fait de plus en plus houleuse et une véritable tempête s’élève quand, deux heures plus tard, le coup de cloche du capitaine ordonne la relève du chalut.

« À virer ! » crie-t-on aux treuillistes. Les deux hommes se rendent à leurs machines sous l’avant de la passerelle. L’embobinage crépitant commence aussitôt, treuil tribord pour la fune interne, treuil bâbord pour l’externe. Au bout de vingt minutes, les « portes » surgissent des flots et fracassent bruyamment la coque. C’est, pour les matelots de pont, le commencement de la manœuvre.

Après avoir « saisi » les planches avec des chaînes sur leur potence respective, ils les démaillent des funes dont les soixante derniers mètres sont encore à enrouler sur les treuils. Sitôt cette manœuvre achevée, les yeux se tendent vers la mer à la recherche du filet et de sa pêche. Le vent, chargé de neige demi-fondue, cingle la figure, pénètre par le cou jusqu’aux épaules et au creux du dos. Transis par l’inaction momentanée, l’un se dandine d’un pied sur l’autre, dos à la brise, l’autre tournoie sur place, avant de risquer un regard par-dessus la lisse.

Enfin, les flotteurs surgissent à quelques brasses et s’étendent en un chapelet mouvant, bousculé par la houle. Le poisson va monter. Le regard se porte cinquante mètres plus loin.

Il est sorti brusquement derrière une lame, en un dôme sombre qui, rapidement, sous les coups de mer, s’étale en une forme imprécise et changeante.

— Quatre palanquées, pronostique un homme.

— Je le prends point pour quatre ; pour trois seulement, riposte le voisin.

— Quatre que je dis !

— Trois que je dis !

— Quatre ! !

— Trois !!!

Discussion brève, car les cartahus, crochés sur les parpaillots, ont saisi les ailes du filet, et, dans un inquiétant tintamarre, amènent à bord la lourde gueule du chalut.

Aussitôt les hommes se sont jetés sur la lisse, foulant le filet. Les mains, crispées sur les mailles, hissent en cadence, au coup de roulis, la longue traîne qui, à la vague suivante, se raidit dangereusement. La mer, gloutonne, en avale deux ou trois mètres, entraînant les mains trop lentes à se dégager et l’homme avec, qui s’arc-boute et se débat pour ne pas passer par-dessus bord. Des genoux, des coudes, on serre contre le bastingage le chalut fuyard ; au roulis suivant on en conquiert encore quelques mètres.

Enfin, le filet se rétrécit. On le serre sur la lisse, on le réduit en un boudin qu’on étrangle à l’aide d’un câble, aussitôt lové par les poupées de treuil. Le bouchon de poissons se range contre notre bord où il danse en même temps que nous.

Vivement, le second a saisi le palan de pêche, entre deux lames, il s’est penché au ras des flots ; il croche l’erse qui ceinture le fond du filet ; mais, à peine a-t-il redressé le buste, qu’une lame le frappe en pleine poitrine.

— Raidis ! l’entend-on hurler au milieu d’une gerbe d’écume.

— Raidis ! répètent, avec des voix d’émeutiers, les hommes ployés en deux sous la douche.

Les treuils reprennent leur effort et tendent le câble qui arrache de l’eau la première palanquée, puis la monte à bord. Les secousses crépitantes se répercutent jusqu’à la pomme des mâts. Bourrée de poissons à éclater, la poche vient s’appuyer contre une rampe de cordages, les « bretelles », fixées aux haubans. Un homme se glisse sous sa masse ruisselante, détourne le raban de cul et, par tractions sèches, fait sauter te dernier nœud. Une avalanche clapotante de poissons s’affale entre le bastingage et les parcs.

Tandis que le chalut, dont le fond est aussitôt refermé, repart à la mer, les piques s’abattent sur les poissons pour faire de la place. Mais, avant qu’on ait dégagé, de nouvelles palanquées s’écrasent sur le pont en cascades tumultueuses, rebondissant jusque par-dessus les planches des parcs, fauchant des hommes arc-boutés, à la grande joie des camarades.

Aussi têtus que la mer rageuse qui les harcèle de ses lames croulantes, les marins ont repris la pique. Leurs bottes s’enfoncent difficilement dans la masse des poissons qui oscille aux grands coups de roulis. N’importe, les matelots s’acharnent au travail avec des allures d’hommes saouls.

Sur le tas, quelques coups de queue de protestation, quelques dérisoires marches rampées… et les piques (prononcez « piqueu ») avec le bruit sec d’une tôle qu’on perce, s’abattent sur les crânes crevant les fronts, les yeux, les joues, défonçant les gueules béantes. Les premières morues frappées, toutes vives encore, sursautent de douleur, frétillent au bout des fers, échappent parfois à la pointe recourbée, quittes à recevoir une nouvelle blessure qui les envoie dans les parcs où elles vont achever de mourir en se débattant gauchement contre l’enlisement fatal.

Les morues vertes, les noirs colins, les blancs ânons et les longues élingues jaunâtres, tordus en point d’interrogation au bout des piques, décrivent le même demi-cercle. Puis, vaincus définitivement, ils demeurent immobiles. Seule la couche supérieure de cet amas de chair s’anime d’un long frémissement d’agonie. On distingue les gueules ouvertes, les grands yeux jaunes déjà fixes. Jusqu’au dernier soubresaut, d’ailleurs, ils cherchent à mordre, les plus gros avalant les plus petits. Et les ébreuilleurs trouveront dans les estomacs, des poissons rouges épineux ou des langoustines carapaçonnées, déjà en partie digérés. Certaines légendes prétendent même qu’une mitaine de matelot fut récupérée dans le ventre d’une morue.

Autant que possible, on ne travaille que du poisson mort, non seulement parce que la tâche est plus aisée, mais aussi parce que les coups de couteau abîmeraient la chair vivante et déprécieraient la marchandise. Seulement, quand les parcs sont pleins, on ne peut attendre le second coup de filet pour se mettre au vidage du poisson (les Fécampois disent à la brouille ou à l’ébreuille, du mot « breuille » qui signifie tripe). Traînant le plus qu’ils peuvent, les matelots vont chercher leur couteau au poste d’équipage. Ils en profitent pour y rouler lentement une cigarette. Puis ils ressortent un à un, par ordre de bonne volonté.

— À la breuille ! À la breuille ! crie le capitaine, pour les activer.

Et les voilà de nouveau sur le pont, foulant à grandes enjambées les morues qui n’ont pu trouver place dans les parcs. Puis ils sautent dans ceux-ci à pieds joints, du haut des montants, afin de s’enfoncer dans le poisson aussi profondément que possible et de s’y caler.

Il y a cinq parcs. Dans chacun, deux hommes, coude à coude, tournant le dos à la mer, travaillent le poisson sur la paroi qui les sépare des décolleurs de têtes.

Chaque poisson est cloué par le crâne sur un fuseau d’acier où il s’enfonce par son propre poids avec un craquement sec, gueule béante, offrant au couteau son ventre inerte. Quand d’aventure il est encore vif, c’est tout une histoire pour le saisir, malgré l’excellente prise de l’index dans l’œil et du pouce sous la gorge. Toutefois, l’animal, en dépit des protestations énergiques de sa queue, finit fatalement par être empalé sur l’élongueux(1)où il présente au couteau des ouïes boudeusement rétractées et un ventre récalcitrant. On tranche la gorge d’un coup à travers le cœur qui gicle et, d’un autre coup, le ventre, d’où l’on extrait les entrailles ou « breuille ». On laisse tomber celles-ci dans une gouttière derrière le poisson.

Comme le pont du chalutier est légèrement incliné d’avant en arrière, ces tripes, entraînées par un filet d’eau, descendent au bas des parcs où elles tombent dans un panier. Les foies, épais rubans de chair molle, rosée ou blanche, y sont arrachés par le « gogotier » ou « pharmacien », puis déversés dans des chaudières où s’extraira l’huile.

Boucherie sauvage dans le vent et le roulis, sous la pluie et la neige…

On est aveuglé, secoué sur des montagnes d’eau crêtées de blanc et gelé pour peu qu’on ralentisse son travail. D’abord enfoncé dans le poisson jusqu’aux genoux sans que les pieds atteignent le plancher, on est entraîné irrésistiblement par la masse inerte aux oscillations lentes. Puis, quand les chairs ont descendu jusqu’à hauteur des chevilles, les jambes ne sont plus calées. C’est alors une dangereuse valse d’hommes armés que le roulis fait patiner en tous sens, mais qu’arrêtent heureusement les limites des parcs.

Dans ce triste décor, une voix éraillée tente un essai sur un air de tango :

« J’aime tes grands yeux,

« Car ils ont une âme… meu

« Une âme… meu de feu

« Qui plaisent aux faaames… meu ! »