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Chat noir (Tome 2) - Le naufragé de l'île maudite

De
256 pages
Depuis la mort de Chat Noir, l'insaisissable justicier, c'est son fils Sasha qui a pris la relève et qui défie les puissants du royaume. Mais saura-t-il être à la hauteur de sa mission ?
L'Archiduc de Deux-Brumes a imaginé un plan machiavélique pour s'emparer du pouvoir. Ses alliés ? Une terrible armée de rats guerriers... Pour Chat Noir, il est grand temps de sortir les griffes !
Le deuxième volet des captivantes aventures de Chat Noir et de son ami Cagouille.
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YANN DARKO

GALLIMARD JEUNESSE

À toutes les mamans du monde.

Je me nomme Sasha Kazhdu. Mais, la nuit, on m’appelle Chat Noir. Ces deux noms, je les tiens de mon père. Lui qui fut Chat Noir avant moi, et que j’ai abattu d’une flèche alors que j’ignorais son identité secrète. Cette erreur tragique, commise pour les beaux yeux de Phélina que j’aime et qui se moque de moi, je ne me la pardonnerai jamais.

 

Comment continuer à vivre après avoir tué son propre père ? Ma sœur Bathilde l’a décidé pour moi : en enfilant ses gants-griffes et, dissimulé sous la même capuche, en poursuivant la mission de Chat Noir.

En effet, comme me l’a fait découvrir le Moine de la tour Montfrayeur, Chat Noir n’est pas seulement un voleur. Il est avant tout le protecteur de Deux-Brumes.

 

Alors, apprenant de Mama Pouss l’art de courir sur les toits, j’ai repris le fil de l’enquête que menait mon père. Aidé par mon copain Cagouille, j’ai découvert que l’Archiduc de Motte-Brouillasse hébergeait, en secret, de curieux rats venus de l’étranger. Ces Ratakass, rongeurs surdoués et malfaisants, semblent préparer la guerre contre les Rats-des-brumes, natifs de notre royaume.

Plus étrange encore : je suis convaincu que ces Ratakass utilisent des armes miniatures, dont les flèches pourraient aussi bien viser des cibles humaines que d’autres rats. Le postérieur de Cagouille en a d’ailleurs fait la preuve !

 

Comble de surprise, des personnalités de Deux-Brumes sont mêlées au complot, sous la férule de l’Archiduc. Phélina elle-même semble en faire partie ! Malgré cela, et bien qu’elle continue à me prendre pour un imbécile, je ne parviens pas à la chasser de mon cœur.

 

L’avenir s’annonce riche en surprises. J’ai peur qu’elles ne soient pas toutes bonnes. Ce matin, une roulotte de cirque est passée près de la rivière où nous pêchions, Cagouille et moi. Le nain qui la conduisait annonçait à pleine voix le spectacle du Cirque des Rats !

Coïncidence ? J’en doute… Voici une représentation que Cagouille et moi ne manquerons pour rien au monde !

I

L’imposture de Cagouille

– Qu’est-ce qu’y a, mon Sasha ? T’as une figure de dindon, on dirait que tu viens d’pleurnichier.

– Mais non, je n’ai pas pleuré. C’est la fatigue. J’ai passé la nuit à réfléchir, sans dormir. Et puis, tu sais bien que j’ai été malade pendant une semaine.

– Eh, oh, malade, hein… Tu le vois, çui-là ?

Cagouille m’indique son œil, celui qui n’est pas crevé, en sifflant deux petits coups pour bien montrer qu’il n’est pas dupe. Il a raison, ma prétendue maladie n’a été qu’une excuse pour ne pas aller au Collegium et rester chez moi. J’avais besoin d’être seul, pour prendre le temps de libérer toute la peine enkystée dans mon cœur depuis la mort de mon père. Là encore, Cagouille a raison : j’ai versé davantage de larmes ces derniers jours que dans les semaines qui ont suivi la tragédie. Il m’aura fallu tout ce temps pour que la mort de mon père me semble réelle, pour que la sensation qu’« il n’est pas là » devienne celle qu’« il n’est plus là ».

– Regarde, en voilà une belle ! Attends voir, j’vais pas la manquer !

– Pauvre bête…

Silhouette fantomatique dans la brume matinale, Cagouille chasse la grenouille, entre les remparts de la cité qui nous dominent et le fleuve un peu plus loin. Pieds nus, les chausses roulées au-dessus du genou, tirant la langue pour mieux se concentrer, il patauge dans la vase en brandissant ses armes. Dans la main gauche, une baguette au bout de laquelle s’agite un lambeau de mouchoir rouge, appât qui curieusement fascine les grenouilles. Dans la main droite, prête à frapper, une lance constituée d’un manche à balai pourvu d’un long clou, avec laquelle il transperce les pauvres bêtes qui se jettent sur le morceau de tissu.

La belle grenouille que vise Cagouille bondit vers le leurre. Il frappe aussitôt, mais je le bouscule d’un bon coup d’épaule qui lui fait manquer sa cible. Il glisse, tombe sur le derrière dans le marécage, tandis que sa proie disparaît avec un plouf ! entre les joncs.

– Purin de merdre ! Mais t’es marboule, z’ou quoi ?

– Désolé, je n’avais pas envie de voir ce pauvre animal se faire trucider.

– Môssieur sauve les garnouilles ! Mais tu me chanteras une autre chanson à midi quand tu les renifleras en train de griller a’c de l’ail.

Je l’aide à se remettre sur ses pieds. Au-dessus de nos têtes, des oies sauvages passent en cacardant comme des cornemuses. Elles filent vers le soleil levant qui, déjà, dépasse les tours gardiennes de la ville. C’est l’heure d’aller au Collegium.

– En tout cas, Sashouille, t’as pris de la force depuis que tu joues à Chat Noir ! M’envoyer par terre d’un coup d’épaule, ben mon vieux…

– Tais-toi ! m’affolé-je. Si quelqu’un t’entendait ?

C’est vrai, je suis devenu plus fort et plus souple. Et il n’y a pas que mes muscles qui ont changé. L’automne se termine, et dans mon âme je ne suis plus le même que lorsqu’il a commencé. Je me sens devenir un homme. Mais un homme fragile, dans un rôle qui le dépasse, comme un chevalier vêtu d’une armure trop grande.

Bien que le devoir de remplacer mon père soit écrasant, j’aime devenir Chat Noir. D’ailleurs, courir les toits sous les étoiles, m’infiltrer sans être vu, et même le danger, tout cela me manque sérieusement. Voilà trop longtemps que je n’ai pas enfilé la capuche et les gants-griffes ! Car j’ai passé mes nuits de « maladie » à guetter en vain la tour Montfrayeur, espérant que le Moine y allume la lumière pour m’appeler. Son silence commence à m’inquiéter.

– Pourquoi qu’tu retournes aujourd’hui à ton Collegium ? C’est les dernières classes de la semaine, y a des cours que l’matin, et pis ensuite, messeigneurs les étudiants d’mes chausses, z’êtes en congé pendant deux jours. Tu ferais mieux de rester malade encore un chouille

– J’y vais parce que j’ai pris une décision. Une chose à régler sans attendre.

– Et quoi t’est-ce ?

– Je veux voir Phélina, la prendre entre quatre yeux, et lui faire dire ce qu’elle sait sur les manigances de l’Archiduc. Elle m’a assez embobiné ! J’exige la vérité.

– Barf ! La vérité ? C’est pas une langue que cette pinaise a appris à parler.

– Phélina n’est pas une punaise, elle a un bon fonds.

– Ah ! Un bon fonds d’malice, ouaille !

Je n’ai pas fait que pleurer sur le deuil de mon père, ces derniers jours. J’ai également réfléchi au mystère que nous avons débusqué à Deux-Brumes. Ces Ratakass, cachés dans les souterrains du château, représentent une menace que je suis décidé à comprendre. Pourquoi l’Archiduc a-t-il fait venir ces rats étrangers, ennemis des Rats-des-brumes de notre contrée ? Plus inquiétant encore : je suis convaincu que les Ratakass savent manipuler des armes miniatures, comme celles fabriquées dans l’atelier que j’ai découvert l’autre nuit.

Quand je pense au mensonge que Phélina m’a servi à cette occasion, prétendant qu’elle et ses compagnons assemblaient de petits jouets pour les pauvres ! Je me demande qui est le plus à blâmer : elle, qui m’a pris une fois de plus pour un imbécile ? Ou bien moi, assez bête pour croire tout ce qu’elle raconte dès qu’elle me sourit ? En tout cas, c’est fini, je ne serai plus dupe. L’Archiduc implique Phélina dans ses projets inquiétants, et je veux qu’elle me révèle ce qu’elle en sait. La pauvre, elle n’a évidemment pas conscience de la gravité de la situation.

– Et comment qu’tu vas t’y prendre pour faire dire la vérité à ta baronnette ? Le fer rouge ? Les brodequins ? L’huile bouillante ou des épingues dans l’derrière ?

– Subtilité, fermeté… et peut-être un peu de charme.

Cagouille émet un son vulgaire, j’espère avec la bouche, puis éclate d’un rire qui fait s’envoler tous les oiseaux du marais. Tandis que je m’éloigne pour aller à mes cours, je l’entends ajouter
derrière moi :

– Sûr qu’elle va encore t’enquenouiller !

 

Bien plus tard, après que le Collegium a fermé ses portes au son des cloches de midi, je reviens là où j’ai laissé Cagouille quelques heures avant. Il a changé de coin. Mais je le trouve facilement, en suivant le fumet des grenouilles embrochées qu’il retourne au-dessus de quelques braises. L’œil narquois, il me regarde approcher. Je m’assieds près du feu sur un fagot de roseaux ramassés pour son père, qui étanchéifie ses tonneaux avec leurs feuilles.

Cagouille détache deux cuisses d’une grenouille bien grillée. Il me les donne, puis ingurgite le corps de l’animal, morceau qu’il doit être le seul au monde à trouver appétissant. C’est seulement lorsqu’il a la bouche bien pleine qu’il se met à parler.

– Alorss, tu t’es montré ferme ? Tu t’es montré subtil ?

– Non.

– Avoue que tu l’as pas eue au charme non plus, mmh ?

– Non plus.

– Raconte ! Qu’est-ce tu y as dit ?

– Rien du tout. Je ne l’ai pas vue. Phélina a disparu.

J’esquive de justesse une tête de grenouille, à peine mâchée, qu’expulse Cagouille sous l’effet de la surprise.

– Comment ça, disparu ?

– Personne ne l’a vue de toute la semaine. Ni au Collegium, ni ailleurs. On dit qu’elle n’est même plus dans la maison de ses parents. Nul ne sait où Phélina est passée ! Pas même ses amies, qui sont d’ailleurs très inquiètes. Elle s’est volatilisée.

– Voilà pourquoi qu’l’air est plus pur à Deux-Brumes, depuis que’ques jours !

– Ne plaisante pas, Cagouille. C’est très grave.

Mon copain m’observe un moment, puis finit par mesurer l’ampleur de mon angoisse. Il quitte son air ironique pour prendre celui du grand frère qu’il est souvent pour moi.

– Allez, t’en fais pas. Y a un moyen très simple de savoir qu’est-ce qu’est arrivé à ta baronnette.

– Lequel ?

– Suffit d’aller l’demander à son père.

– Impossible ! Tu sais bien qu’il a pris ma famille en grippe. Je ne suis plus pour lui qu’un méprisable manant. Alors, me faire des confidences…

– Mais j’ai pas dit que tu lui parles, Sasha. C’est moi qui vais lui tirer les vers du nez.

– Toi, questionner le baronnet de Belorgueil ? Ce prétentieux ne daignerait même pas ouvrir la bouche pour te cracher sur les chausses.

– T’inquiète pas, j’ai une idée d’Eugénie ! Écoute bien, je vais t’espliquer.

Cagouille se rapproche puis, prenant un air de conspirateur, m’expose le plan farfelu qui lui est venu à l’esprit. Je crois tout d’abord qu’il plaisante, tant son projet est grotesque. Mais il a l’air sûr de lui. Et je n’ai pas d’autre choix si je veux enquêter sur la disparition de Phélina.

– D’accord, Cagouille. On va essayer ton plan. Mais tu te rends compte que tu risques de recevoir une bastonnade ?

– T’occupe. Rendez-vous place de la fontaine tout à l’heure, le temps que j’rassemble les affaires qu’il me faut.

– Et moi, j’apporterai un objet qui rendra peut-être ton astuce réalisable.

– C’est quoille ?

– Un miroir aux alouettes.

 

Je passe aussitôt au moulin, afin de prendre ce dont j’ai besoin pour Cagouille. Il me faut pour cela fouiller dans le trésor de mon père, le butin rutilant que Chat Noir, au cours des années, a volé à plus voleur que lui. Ma sœur, Bathilde, qui en est la gardienne, ne se laisse pas convaincre facilement d’en ouvrir la cachette. Je dois argumenter férocement avec elle avant qu’elle accepte enfin que j’y mette la main. Puis je cours vers la place de la Fontaine, ne ralentissant que le temps de passer la porte de la ville, où les gardes sont soupçonneux de tout.

Le quartier où se dresse la maison de la famille de Belorgueil est empli de sons, de couleurs et d’odeurs. Les échoppes, les ateliers des artisans et les demeures riches ou modestes s’y côtoient indifféremment. Mille bruits s’échappent des fenêtres, se mêlant à la conversation des flâneurs attirés par cette place agréable. Par moments, tout ce concert disparaît dans le vacarme d’une charrette qui passe, des sabots du cheval ou de la mule, et des jurons du charretier. À cette heure-ci, l’animation est à son comble. C’est parfait. Je peux me fondre dans la foule, je ne tiens pas à ce que le père de Phélina m’aperçoive.

Aux trois niveaux de la maison des Belorgueil, les volets sont ouverts sur les mosaïques de losanges qui constituent le vitrage. Seules les fenêtres de la chambre de Phélina, au premier étage, restent masquées derrière leurs contrevents. Rien ne prouve qu’elle ne s’y trouve pas. Peut-être est-elle atteinte d’une grave maladie que son père dissimule, par peur qu’on emmène sa fille en quarantaine, comme la loi l’oblige parfois. Ou alors… l’aurait-il punie ? Serait-elle enfermée, prisonnière chez elle ?

Soudain, une main ferme me frappe l’épaule. Derrière moi, une voix exagérément méprisante et que je connais bien s’exclame :

– ’spèce de manant, hors de mon chemin ! Où que j’te fais jeter dans un cul-de-basse-fosse rempli d’merdre jusqu’au nombrille.

– Bien, monseigneur ! ironisé-je avec une courbette. Pardonnez-moi, Votre Altesse.

– Ah ah ! Avoue que tu y as cru un instant, hein ?

Même si je m’y attendais, voir apparaître Cagouille déguisé en noble manque de me faire éclater de rire. Cependant, je me retiens pour éviter d’attirer l’attention. Il est tordant, dans cette tenue. Le beau pourpoint de velours grenat ainsi que les chausses assorties qu’il a enfilées, ont été empruntés à la corbeille de sa sœur, qui est lavandière. Celle-ci gagne sa vie en lavant les vêtements des riches de Deux-Brumes. Il n’a pas été difficile à Cagouille de piocher dans le tas d’habits qu’elle doit nettoyer. Cependant, son déguisement est loin d’être parfait. Le pourpoint et les chausses, quoique froissés et malpropres, peuvent faire illusion. Mais les chaussures rafistolées à ses pieds sont les mêmes horreurs qu’il porte habituellement, pas même nettoyées. Quant au couvre-chef qui enserre sa tignasse rouquine, c’est un chapeau de son père dans lequel il a planté quelques plumes dérobées au croupion d’un malheureux coq. Pas très convaincant…

– Parfait, non ? Qu’est-ce t’en penses ? déclare Cagouille en tournant sur lui-même.

– Que jamais le père de Phélina ne te prendra ainsi pour un fils de la noblesse.

– Bah ! T’es jaloux de ma prestance naturelle.

– Ne te fâche pas, j’admire ton style. C’est juste qu’il te manque l’essentiel. Viens, je vais te donner ce qu’il faut.

Je l’entraîne dans la minuscule ruelle, obscure et malodorante, qui sépare la maison des Belorgueil de celle d’à côté. D’ici, je pourrai espionner discrètement Cagouille en train de faire son numéro. Mais avant, je lui confie quelques bagues précieuses qu’il enfile en sifflant d’admiration, ainsi qu’une bourse brodée d’or qu’il met à sa ceinture et, surtout, un énorme pendentif de pierreries qui vaut une véritable fortune.

– C’est ton miroir aux alouettes ? Purin ! Sûr qu’avec ça autour du cou il va m’prendre pour un richasse.

– Bathilde m’a dit que notre père a volé ce collier à un prince oriental de passage avec sa suite. Aucune chance que le baronnet de Belorgueil l’identifie. Par contre, il n’en va pas de même pour ta bouille ! Il a dû te croiser bien des fois dans la rue. Tu ne crois pas qu’il risque de te reconnaître ?

– Un manant comme moi ? J’suis transparent pour lui. Même si j’y tenais son seau à pisser tous les matins au réveil, y m’reconnaîtrait pas pour autant.

– Si tu le dis. Allez, je ne bouge pas de ce coin. Bonne chance, mon vieux.

– Te bile pas, observe le talent. On va savoir où c’qu’elle est passée ta Phélina.

De ma cachette, j’observe Cagouille qui monte en se dandinant les marches vers la porte cloutée à laquelle il frappe. C’est une servante qui ouvre, une rougeaude en tablier que je n’avais jamais vue. Tiens, c’est curieux. Du nouveau personnel, chez le baronnet de Belorgueil ? Lui qui, ruiné, a renvoyé ses domestiques un à un, jusqu’à ne garder qu’une vieille bonne qu’il payait avec l’air qu’elle respirait.

Elle fait maintes courbettes à Cagouille qui l’envoie chercher son maître. Tandis qu’elle disparaît, laissant l’huis entrouvert, mon copain me lance une grimace, puis prend un air d’importance en entendant approcher les pas du baronnet. Celui-ci devait être en train de manger. Il essuie ses mains sur sa bedaine, puis se campe devant sa porte en toisant Cagouille, l’air perplexe. Son regard, sous des sourcils agités, parcourt son visiteur de la tête aux pieds sans trouver où se poser.

– Vous souhaitiez me voir ? Qui êtes-vous ?

– Bien l’bonjour, cher baronnet. Je suis l’fiston du comte de la Margoulette, un bon z’ami à votre fille Phélina. Je viendais aux nouvelles pour cause qu’on l’a pas vue au Collegium depuis un moment et on s’inquiète pour elle.

Le père de Phélina prend un peu de recul, plisse ses yeux soupçonneux, et renifle avec mépris.

– Un ami de ma fille ? Et comte, de surcroît ? À d’autres ! Vous n’avez pas plus le style de l’un que de l’autre. Ni l’odeur, d’ailleurs. Du balai ! J’ai horreur des plaisantins.

Le baronnet va pour fermer sa porte. Mais il interrompt son geste lorsque Cagouille part d’une colère qui sonne vraiment sincère.

– Depuis quand qu’un baronnet en remontre à des comtes ? Et pis, c’est comme ça qu’on accueille un fidèle admirant de vot’fille ?

– Mais…

– Je viens vous voir, mariné d’bons sentiments, et on me claque la porte au nez ! À moi, comte de la Margoulette ! Traité comme un nain !

– Un… un nain ? bredouille le père de Phélina qui ne sait plus quoi penser.

– Oui, môssieur ! Comme un nain posteur, précisément !

Caché derrière mon angle de mur, je pouffe de rire. Mais je commence à craindre que la plaisanterie ne tourne mal. On n’usurpe pas des titres de noblesse en toute impunité, dans notre royaume.

Le baronnet, quoique confus, ne perd rien de sa méfiance. Mais Cagouille, pris d’une inspiration, saisit le magnifique pendentif du collier que je lui ai confié et le brandit sous le nez de son interlocuteur.

– Vous me prenez pour un paysan, peut-être ! Et ça, c’est un collier de crottes de lapin ?

Les yeux soudain capturés par le bijou en forme d’étoile, fasciné par le chatoiement des pierres colorées qui encadrent ses diamants, le père de Phélina se fige. Sa bouche s’entrouvre, et son visage s’éclaire à la vue des reflets du joyau. Lorsque Cagouille le repose sur son torse, le baronnet semble convaincu, et visiblement désolé d’avoir douté de la qualité de son visiteur. Il lui propose même d’entrer dans sa demeure.

– Non point, non point ! jubile Cagouille. Donnez-moi juste des nouvelles de votre fille et j’vais pas vous déranger davantage.

– C’est que Phélina, voyez-vous… Je ne suis pas censé en parler. C’est très délicat.

– Elle est malade ? Des gros boutons qu’elle veut pas qu’on voie, peut-être, prétentieus… euh… coquette comme elle est ?

– Vous n’y êtes pas. Hélas ! je ne peux rien révéler… Sinon qu’il est déconseillé de s’enquérir de ma fille. Je mets sérieusement en garde ceux qui se mêleraient de ses affaires ou répandraient des rumeurs.

Le baronnet s’énerve, il a l’air bien embêté. Quant à moi, je suis soudain inquiet, car j’aperçois deux livreurs qui déchargent un buffet de leur charrette, puis le portent vers la maison des Belorgueil. C’est un meuble magnifique, en bois rare, orné d’une marqueterie d’ivoire et d’ébène finement travaillée. Or, ces deux ouvriers, je les reconnais, ils transportent souvent des tonneaux pour le compte du père de Cagouille.

– Ah ! soupire le baronnet, soulagé que la conversation soit interrompue. Du précieux mobilier que j’attendais. Admirez, cher comte, cette merveille d’ébénisterie que je viens d’acquérir à grands frais.

– Purin, la belle commode !

Le père de Phélina fait entrer les livreurs, appelle son épouse pour qu’elle se charge de les guider, et revient à Cagouille sur le seuil de la porte.

– Vous n’avez rien vu ! se rengorge le baronnet. Ça n’est qu’une pièce parmi bien d’autres que j’attends encore, toutes aussi précieuses. J’ai décidé de remeubler ma maison, sans regarder à la dépense. J’y veux être dans le plus grand confort, avant de retourner vivre sur mes terres. Les travaux de rénovation de mon château commenceront bientôt, mais il faudra longtemps aux architectes que j’ai engagés pour lui rendre son prestige.

Il devrait dire « pour le rendre habitable ». Tout le monde sait que le petit château des Belorgueil, situé près de Deux-Brumes, est une véritable ruine. C’est pour cette raison que le baronnet, sa femme et Phélina sont venus vivre en ville. Et voici que, soudain, il dispose d’une fortune suffisante pour financer sa reconstruction ? Et il achète des meubles luxueux ? Lui qui, il y a quelques semaines, était dans la gêne au point de vouloir soutirer de l’argent à mon père !

Les deux ouvriers ressortent de la maison, essuyant leurs fronts en sueur. Généreusement, le baronnet de Belorgueil leur fait tomber quelques pièces dans le creux de la main. Mon Cagouille, qui bien sûr les a reconnus, s’efforce de cacher sa bouille en se mouchant dans sa manche. Pas très malin, car le son de trompette qui en résulte attire vers lui l’attention des deux gars. Aussitôt, ils l’identifient et s’exclament :

– Ça alors ! T’as vu qui c’est ?

– Pas possible. Mais c’est lui ! En carnaval !

– Vous… connaissez M. le comte ? intervient le baronnet.

En guise de réponse, les livreurs éclatent de rire, tant et si fort que l’un d’eux doit s’asseoir, et que l’autre manque d’étouffer. Puis, leur fou rire se calmant, ils aperçoivent la figure du baronnet qui les observe en tapant du pied. L’envie de s’esclaffer leur passe aussitôt.

– Messire, mais c’est Cagouille !

– Le comte de Cagouille ?

– Meuh non, Cagouille tout court. Le fils du tonnelier.

– Quoi ? Un manant ? J’en étais sûr ! gronde le père de Phélina.

Comme s’ils venaient d’entendre le tonnerre, les ouvriers s’empressent de déguerpir avant que l’orage éclate. Cagouille se retourne pour les invectiver, défendant encore son honneur de « comte » dans un concert de jurons qui n’ont pourtant rien d’aristocratique. Ce faisant, il présente sa partie arrière au baronnet qui en profite pour y appliquer un puissant coup de pied !

Yann Darko a écrit de nombreux articles pour la presse féminine et adolescente. Parallèlement à son activité de journaliste, il a participé à divers projets dans le domaine du spectacle, avant de se consacrer au roman et de créer le personnage de Chat Noir.

Le premier volume, Le secret de la tour Montfrayeur, a obtenu le prix Tam-Tam J’aime lire 2015.

Chat Noir triomphera-t-il
des Ratakass et de l’Archiduc ?

 

Vous le découvrirez en lisant

les nouvelles aventures de Chat Noir,

à paraître prochainement.

Chat noir
2. Le naufragé de l’île maudite

 

Yann Darko

 

 

Depuis la mort de Chat Noir, l’insaisissable justicier, c’est son fils Sasha qui a pris la relève et qui défi e les puissants du royaume. Mais saura-t-il être à la hauteur de sa mission ? L’Archiduc de Deux-Brumes a imaginé un plan machiavélique pour s’emparer du pouvoir. Ses alliés ? Une terrible armée de rats guerriers… Pour Chat Noir, il est grand temps de sortir les griffes !

 

Le deuxième volet des captivantes aventures de Chat Noir et de son ami Cagouille.