Comme un feu de brousse

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60 pages
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Description

Une histoire vraie qui bouleversera les jeunes lecteurs !
L'histoire de Joseph Karanja au Kenya qui va mettre en place, pour la première fois dans son pays des élections libres. Un bel hommage à la démocratie.
L'auteur, lors de son tour du monde avec ses 5 enfants, l'a rencontré et raconte son histoire.
Le portrait d'une personne qui, à sa façon, change le monde.
Un texte fort qui sensibilisera les enfants d'aujourd'hui aux problèmes du monde qui les entoure.
Idéal pour les 8-12 ans.

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Date de parution 01 février 2012
Nombre de visites sur la page 61
EAN13 9782215119302
Langue Français

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À Jean.
Kitale, 1977 − Cocorico ! Cocorico ! Cocorico ! COCORICO ! Le cri du coq traverse mon corps, comme une décharge électrique. Je me réveille en sursaut. Le soleil passe déjà à travers les trous du toit ! Pris de panique, je bondis. Je n’ai pas une seconde à perdre ! J’enjambe les corps de papa, maman, Dan et Rosy, qui dorment encore sur des nattes posées à même le sol, serrés les uns contre les autres. Je me rue dans la cour, en attrapant au passage les deux bidons posés près de la porte. L’odeur saisissante des toilettes m’arrête net. Je bloque ma respiration et passe sous les cordes à linge. Je cours à toute allure dans la rue en terre, couverte de papiers et de plastiques oubliés. J’évite les flaques d’eau noire des égouts et les objets dangereux qui pourraient me couper les pieds. Je cours, je cours. Les deux jerricans vides, trop grands pour moi, tapent régulièrement mes jambes sales. Je tourne à droite, à bout de souffle. D’autres enfants arrivent de partout, par les allées de côté. Je puise dans mes dernières forces pour cette course sans pitié, essayant de gagner du terrain sur mes concurrents. « Est-ce que je vais arriver à temps ? » Au prochain croisement, je serai fixé. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Ma gorge est en feu ! Encore quelques secondes… Je n’ose pas regarder. Je m’arrête, coupé brutalement dans mon élan. « Trop tard ! » Je suis arrivé trop tard ! Je regarde, assommé : ils sont déjà des dizaines, des grands en plus, à faire la queue devant le robinet, comme des mouches collées à un pot de confiture. Un seul robinet rouillé, avec un morceau de tuyau bleu accroché, pour remplir les bidons de tout le monde. Et nous sommes plus de mille ! Il y en a pour des heures d’attente… Jomo, une profonde cicatrice en travers de la joue et un bouc sur le menton, me bouscule et me passe devant, sûr de lui. − Pousse-toi, p’tit, tu vois pas qu’tu gênes ! Cela ne sert à rien de protester. Personne n’est là pour faire respecter l’ordre. Les plus forts passent devant. Avec mes huit ans, je n’ai aucune chance. Je n’ai plus qu’à revenir sur mes pas. Je repars, le cœur lourd. « Bam, bam ! » résonnent tristement les bidons en accompagnant ma marche. Je déteste ce bruit creux du plastique ! Je pleure, furieux d’être encore trop petit. Je ne peux supporter l’idée de rentrer sans rien et d’avoir à annoncer à maman : « Je n’ai pas d’eau ! » Qu’allons-nous boire ? Comment allons-nous nous laver ? Nettoyer la maison et nos vêtements ? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête. Sans eau, je ne le sais que trop bien, la vie s’arrête. Fier d’être l’aîné, j’ai insisté hier soir pour faire cette corvée. C’est toujours maman qui s’en occupe et cela me faisait plaisir qu’elle se repose. Maman a répondu gentiment : − Tu es encore trop jeune, Tom !
Je me suis défendu. − Vous dites toujours ça ! Il faut bien que je commence un jour. Ernest, ses parents l’ont laissé essayer. En se levant très tôt, il y est arrivé ! − Ah ! Si Ernest y est arrivé, je comprends mieux ! m’a taquiné papa avant d’ajouter, plus gravement : Si tu y tiens, vas-y, mais n’oublie pas qu’il n’y a que les premiers qui sont servis ! Je marche lentement, tête baissée. Je ne veux voir personne ! Papa avait raison, mais je trouve cela complètement injuste : tout le monde a besoin d’eau. Pas seulement les plus rapides ! Pourquoi suis-je né ici, dans un bidonville ? Je me le demande si souvent ! Pourquoi au Kenya et pas aux États-Unis ? À la télé duParadise bar,juste devant le marché, j’ai vu qu’ils ont toute l’eau qu’ils veulent dans ce pays ! Ils prennent des bains et nagent dans des piscines. Si on m’avait demandé mon avis, j’aurais préféré vivre là-bas. À la maison, on m’appelle monsieur Pourquoi, parce que je pose tout le temps des questions. Je ne le fais pas exprès. C’est plus fort que moi. Je me dis qu’il doit y avoir une raison que je ne connais pas pour que notre vie soit si difficile. Mais j’ai beau chercher une explication valable, je n’en trouve pas. Avec un tablier à grosses fleurs, un fichu autour de son visage rond, maman m’attend dehors, plantée, comme un arbre, devant la porte. Elle ne se pose pas tant de questions, elle ! La terre pourrait s’écrouler, elle serait toujours debout ! Ses yeux noirs et son sourire si doux m’enveloppent tout entier. Je n’ai rien besoin de dire. Elle a deviné. − Allez, viens mon Tom ! Tu as fait ce que tu as pu ! Je saurai bien me débrouiller. Dieu nous a-t-il jamais abandonnés ? Maman est ainsi. Elle croit en Dieu comme elle respire. D’ailleurs, au Kenya, tout le monde croit en Dieu. Mais elle, encore plus ! Elle me prend dans ses bras. J’abandonne mes bidons inutiles et enfonce ma tête dans sa grosse poitrine. Pendant quelques secondes, j’oublie tout… y compris que cette course m’a donné faim et qu’il faudra pourtant attendre le repas, jusqu’à ce soir.
Oncle Henry est là ! s’écrie Rosy en accourant tout excitée dans la maison, alors que je suis en train de faire la sieste. Depuis ce matin, la chaleur est de plus en plus lourde. Je n’ai pas eu la force d’aller jouer avec mes voisins. Mais le nom d’« oncle Henry », magique, me donne aussitôt un coup de fouet. D’abord, parce qu’il est blanc et qu’il est le seul à oser s’aventurer dans le bidonville. Pour lui, tous les hommes sont des hommes, quelle que soit la couleur de leur peau. J’ai été bien étonné quand il m’a raconté qu’il était né au Kenya, comme moi. Je croyais que tous les Kényans étaient noirs… Mais j’ai été encore plus surpris de voir à quel point il aimait notre pays. Au moment de l’indépendance, en 1963, la terre de ses parents, des colons anglais, a été confisquée et redistribuée aux Kikuyus, la tribu du nouveau président, Jomo Kenyatta, celui qui a donné son nom au Kenya. Les parents d’oncle Henry ont été obligés de repartir en Europe, mais lui n’a jamais voulu les suivre. − Je suis kényan. Kényan je resterai ! On lui a laissé un petit bout de terre, dans les White Highlands, en mémoire de tout ce que sa famille avait fait pour l’instruction des enfants. Il était marié à une Anglaise, qui est morte peu de temps après, sans lui laisser d’enfants. Depuis, il vit seul dans sa ferme et donne toute son énergie à Métamorphose, une association qui agit pour la paix dans le monde. Du coup, il voyage souvent et visite de nombreux pays. Je me rappelle très bien la première fois où papa l’a invité à dîner à la maison. Jusqu’ici, nous vivions au jour le jour, uniquement préoccupés de ce que nous allions manger. Quand il est entré, un grand courant d’air a traversé la pièce, nous ouvrant les portes d’un monde inconnu. Avec papa, ils s’étaient rencontrés lors d’une réunion organisée pour lancer ce mouvement de la paix à Kitale. Oncle Henry cherchait des hommes sûrs pour constituer un premier groupe. Il avait tout de suite repéré papa. − J’ai rarement rencontré de Kényan plus honnête que votre père, nous a-t-il confié en partageant notre repas. Surtout quand ils ont une famille à faire vivre, les gens trouvent facilement des excuses pour voler ou tricher. C’est grâce à des hommes comme Paul que je continue à croire que notre pays peut changer ! On était rudement fiers qu’il dise ça, parce que jusqu’ici on avait plutôt l’impression que papa se faisait toujours avoir ! Il avait ajouté une chose qui m’avait marqué : − Nous rêvons tous d’un monde de paix mais cette paix n’est possible que si nous acceptons d’abord de nous changer nous-mêmes, chacun là où nous vivons ; si nous acceptons de devenir des hommes de paix. Bref, une visite d’oncle Henry, je ne la raterais pour rien au monde ! Ressuscité, je suis ma petite sœur et ses drôles de nattes aux élastiques multicolores, dressées comme des antennes sur la tête. Elle adore surveiller les allées et venues des gens dans la rue. Le soir, c’est elle qui nous annonce le retour de papa du travail, histoire de savoir la première s’il rapporte aussi à manger… Notre pauvre ami est assailli par des enfants qui s’agrippent à sa belle canne en ébène.
Laissez-le ! m’écrié-je, dès que je l’aperçois. Vous ne voyez pas que vous allez le faire tomber ! − Ne t’en fais pas, Tom ! Je crois que je suis trop célèbre ici ! plaisante-t-il en redressant sa haute taille et en promenant son regard bleu amusé sur cette marée d’enfants. Il s’arrête un instant pour s’éponger le front et repousser une mèche de cheveux blancs, qui ont dû être blonds autrefois. Je lui propose de s’appuyer sur mon bras pour aller jusqu’à la maison. − Ah ! Mon Tom, ce n’est pas de refus ! Tu es bien comme ton père… − Cher Henry ! l’accueille maman. Quel bon vent vous amène ? Vous devez mourir de soif ! Et dire que je n’ai même pas d’eau à vous offrir ! Tom, va demander un verre à la voisine ! − Ne vous dérangez pas ! Je suis juste venu prévenir Paul que nous organisons une réunion vendredi soir. J’espère qu’il pourra être des nôtres. À peine a-t-il fini de parler qu’un déluge s’abat sur nous. Nous nous précipitons à l’intérieur. Un rideau de pluie barre l’ouverture de la porte. − Il ne manquait plus que cela : leshower ! − Le quoi ? demandé-je, n’ayant jamais entendu ce mot auparavant. Oncle Henry m’apprend toujours plein de choses. − Ça veut dire la « douche », en anglais. Tu sais que le Kenya appartenait aux Anglais avant ? − Donnez-moi les bassines, les enfants ! s’exclame maman, plus terre à terre. Elle dispose plusieurs récipients que nous lui passons, juste sous le toit. Ils se remplissent aussitôt. − Tu vois, Tom ! Nous finissons par l’avoir, notre eau ! − Oui, maman ! Soulagé, je mets mes mains en porte-voix et crie dehors : − Vive lesshowers ! − C’est à cause de l’équateur qui passe juste au-dessous de chez nous, ajoute encore le vieil homme, heureux de nous faire partager son savoir. − C’est quoi, l’équateur ? − Oh ! Tom ! Depuis le temps que je le répète : il faut absolument que tu ailles à l’école… Un garçon curieux comme toi ! Vous m’entendez, Margaret ? − Oui, oui. Notre voisin nous cherche un uniforme d’occasion… Rassuré, oncle Henry poursuit : − L’équateur est une ligne imaginaire, mais pas si imaginaire que ça… Elle montre notre position sur la Terre par rapport au soleil. Plus le soleil est droit au-dessus de nos têtes, plus l’eau des rivières et des lacs s’échappe dans le ciel pour former de gros nuages. La pluie tambourine tellement fort sur la tôle ondulée qu’il est obligé d’arrêter ses explications. Comme la cour, la maison est faite en boue séchée. Soudain, une flaque marron envahit l’unique pièce qui se change rapidement en marécage. Maman rit, en chassant ce qu’elle peut avec son balai. Oncle Henry n’en revient pas. − Margaret ! Vous êtes vraiment une femme incroyable ! On dirait que rien ne peut vous décourager… Maman le regarde, surprise. Pour elle, c’est naturel. − Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Un jour, j’aurai une vraie maison avec une dalle en béton surélevée et la boue ne pourra plus entrer. Je planterai de belles fleurs tout autour et je vous inviterai ! − Des fleurs… murmure oncle Henry sidéré, en regardant le bourbier.
Moi, j’admire la confiance de maman. Elle croit dur comme fer que demain sera plus beau. Je voudrais lui ressembler.
Oncle Henry est reparti dès que la pluie s’est arrêtée. La nuit est tombée. Maman a allumé la lampe à pétrole qui dessine de grandes ombres sur les murs. Le sol est encore humide, mais la boue a pu être évacuée. Avec Dan, nous attendons, accroupis, en jouant aux osselets. Rosy, fidèle à son poste, fait le guet dans la rue. Depuis ce matin, j’ai le ventre qui gargouille. J’essaie de ne pas y penser. Je me concentre sur le jeu : je lance en l’air l’osselet que je tiens au creux de ma main et rattrape les quatre restants d’un geste leste. − J’ai gagné ! m’écrié-je. Cette petite victoire me fait du bien. − On recommence ! répond aussitôt Dan, mon petit frère. − Papa arrive ! Le cri d’alarme familier de Rosy interrompt la partie. Instinctivement, nous tournons nos yeux vers la porte. Notre père a la tête des jours « sans rien ». À côté de maman, il paraît encore plus maigre que d’habitude. Plus vieux aussi, comme si les privations lui avaient ajouté dix ans. Nous n’avons même pas besoin de l’interroger. Ses mains sont vides… Pas de repas ce soir. Les questions me reprennent, comme une maladie. Ça non plus, je ne le comprends pas. Pourquoi papa, qui travaille du matin au soir comme chauffeur de taxi, ne peut pas nous acheter de la nourriture ? À quoi ça sert alors de travailler ? − J’ai été arrêté par un barrage de police. Soi-disant parce que j’allais trop vite. J’ai dû payer une amende sur-le-champ… Je suis désolé ! Papa est trop gentil. Il ne sait pas se défendre. − Je vais leur casser la figure à ces policiers ! − La violence ne sert à rien, Tom, répond papa fermement. Cela se retournera toujours contre toi. Tu veux te retrouver en prison ? Maman hausse les épaules. − Si ça se trouve, les policiers n’avaient pas d’argent non plus pour nourrir leur famille ce soir. C’est notre pays qui va mal ! Il faut prier pour que nous ayons enfin des dirigeants honnêtes, des gens qui ne gardent pas tout pour eux mais partagent équitablement les richesses du Kenya ! Dieu l’entende ! En attendant, je commence à avoir le tournis. C’est comme un trou qui se creuse à l’intérieur de moi, m’enlevant mes dernières forces. J’ai réussi, jusqu’ici, à tromper la faim, en me préparant à patienter jusqu’au soir. Mais la déception est trop violente. Je ne pourrai jamais tenir jusqu’à demain ! Une voix nous interpelle alors de l’extérieur. − Vous avez de quoi manger ? Maman entrouvre la porte. Madame Ngeno, notre voisine, le visage marqué par de profondes rides, analyse rapidement la situation. Pas de feu. Les ustensiles de cuisine rangés dans le coin. La place du repas vide. Elle comprend. − Venez ! Nous ne nous faisons pas prier. La famille Ngeno habite juste en face de chez nous dans une maison au sol en dur… Le luxe suprême, me semble-t-il ! Le père travaille comme tailleur pour un patron en ville et confie des travaux de couture à sa femme. Celle-ci n’arrivait pas à avoir d’enfants. Alors qu’elle avait quarante ans, elle a fini par