Elina

Elina

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388 pages

Description

« Elina voulut le regarder en face, lui prouver que sa détermination avait été la plus forte, que les malhonnêtes ne gagnaient pas toujours. Elle leva les yeux vers lui, prête à frapper, et rencontra les siens, à travers l’étroite fente de sa visière. En une seconde, tout s’écroula... »


Elina a quatorze ans. Élevée dans un monde d’hommes, elle se passionne depuis sa plus tendre enfance pour le monde de la chevalerie. Son rêve de devenir un jour chevalier semble utopique, jusqu’au jour où l’annonce publique d’un étrange concours vient chambouler sa vie.
Elle sera amenée à braver les interdits, dépasser ses limites, et surtout, découvrir une vérité douloureuse, enfouie depuis des années...


Photo de couverture : Isabel Dias

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Ajouté le 13 novembre 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9782332790026
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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C o u v e r t u r eC o p y r i g h t













Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,
intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN numérique : 978-2-332-79000-2

© Edilivre, 2014

Pour Noah

Je remercie de tout cœur Natacha Wallez, qui m’a relue, conseillée, suivie, avec une
incroyable gentillesse, jusqu’à l’accouchement final ; Isabel Dias, photographe talentueuse, qui
a produit minutieusement (et avec patience !) la photo pour la couverture ; Guillaume Senez,
qui m’a propulsée et amenée à prendre le bon chemin ; la compagnie des lecteurs et auteurs
Cléa, pour leur avis constructif ; et surtout, ma famille, que j’adore, et mes inégalables amis,
qui m’ont relue et encouragée tout le long du chemin…
Merci à vous…1
Ses grandes oreilles remuaient dans toutes les directions, à l’affût du moindre bruit. Les
longs poils gris qui les recouvraient s’agitaient au gré du vent. Ses membres étaient raides et
immobiles, son corps en alerte.
– Reviens ici ! ordonna Elina.
Le petit animal avait repéré deux sauterelles bien juteuses et était déterminé à s’aventurer
sur le chemin qui s’ouvrait devant lui.
– Kiko ! souffla-t-elle. Si tu sors de ce buisson, tu ne mangeras plus une seule sauterelle de
ta vie ! Tu m’entends ?
La jeune fille avait touché une corde sensible. Il hésita devant le regard menaçant que lui
lançaient les yeux émeraude de sa jeune maîtresse. Elle en profita pour lui attraper les pattes
arrière, d’un geste vif.
– Je t’ai dit de te tenir tranquille ! Tu sais très bien qu’on ne peut pas nous voir ici.
Le corps gris du jeune aye-aye* se relâcha, ses oreilles s’affaissèrent et il contempla d’un
air frustré les deux insectes qui s’éloignaient à travers les hautes herbes.
Elina n’avait pratiquement manqué aucun entraînement des écuyers du roi, depuis le jour
où elle s’était dissimulée dans ce même buisson avec l’un de ses frères, Aymeric. Elle s’en
souvenait comme si c’était hier. Les chevaliers avaient exécuté une démonstration lors de la
fête annuelle de son village, Le Rouge. Du haut de ses huit ans, elle avait tant supplié pour y
assister qu’Aymeric avait fini par céder. Ils n’avaient pas acheté de places, mais son
débrouillard de frère avait déniché la cachette idéale.
– Ecoute, je crois qu’ils arrivent !
Kiko bondit sur l’épaule d’Elina et se blottit dans son cou, comme à son habitude. Elle aimait
le sentir se pelotonner sous les élégantes boucles brunes qui lui couvraient le dos.
Le cliquetis des armures, les voix encore étouffées des hommes et le martèlement des
sabots sur le sol se firent entendre. Ils étaient nombreux.
– J’espère que Falkor sera là !
Elina n’osait pas sortir la tête de sa cachette et se contenta d’observer à travers les feuilles
l’impressionnante lice* qui s’étendait devant elle. Il s’agissait de l’une des plus belles et plus
grandes arènes de la région. Les chevaliers du roi s’y entraînaient quotidiennement.
Elle contempla ensuite le château, un peu en retrait du village, sur les hauteurs. Elle ne
pouvait en imaginer de plus majestueux. Il s’en dégageait à la fois force et tranquillité. La seule
route d’accès au château était barrée d’une large porte gardée et entourée d’une dense forêt.
L’arrière de l’imposante bâtisse surplombait une colline escarpée. Le donjon, les tours, la
chapelle et tous les bâtiments annexes étaient blancs, surplombés de toits coniques gris foncé.
Le châtelet d’entrée, entouré de deux tourelles blanches, était rouge brique, en hommage au
village qu’il protégeait : Le Rouge. Les gens aimaient et respectaient le roi de la région, Son
Altesse Amaury de Languedoc.
Une large muraille, percée de quatre portes, entourait le centre du village. Au-delà de
l’enceinte, les demeures s’éparpillaient au hasard, certaines le long du chemin, d’autres à la
lisière de la forêt, comme celle d’Elina. Son père y avait emménagé avec ses quatre enfants,
une douzaine d’années auparavant. Elina, la seule fille et cadette de la fratrie, était alors âgée
de deux ans.
Par bonheur, la fenêtre de sa chambre lui offrait une vue imprenable sur la forteresse et elle
ne se lassait jamais de l’admirer, tantôt dans la brume, lors d’un froid matin d’hiver, tantôt
resplendissant au soleil, par un lumineux après-midi d’été. Elle aimait vivre ici. Elle adorait la
chaleur que dégageaient ces maisons de grès rouge qui flamboyaient lorsque le soleil
disparaissait à l’horizon.
La jeune fille reporta son attention vers la lice. La piste était couverte de sable. Les gradins
qui l’entouraient étaient robustes, en bois massif. Les armoiries du seigneur avaient étécreusées dans le bois, à intervalles réguliers. L’emplacement réservé à la famille royale
présentait des sculptures plus travaillées, relatant des combats historiques. Elina aurait adoré
assister à un tournoi, assise dans ces gradins. Mais, plus que tout, elle rêvait d’un jour fouler
cette terre où s’étaient déroulés tant de combats. L’origine de sa passion remontait à loin :
Aymeric lui avait offert, pour ses six ans, un recueil du légendaire chevalier Kortax. Il lui en
contait un chapitre, chaque soir, lorsqu’elle était couchée. Il la faisait rêver, mimait les scènes,
tel un troubadour. Elle se voyait vivre toutes ces aventures, mettre à mal ces ennemis, faire
régner la justice et voir dans les yeux des enfants qui la regarderaient passer cette lueur de
respect qu’elle ne connaissait que trop. Devenir chevalier était le désir le plus vif de cette jeune
femme de quatorze ans. Il était ancré au plus profond d’elle-même.
Elle fut brusquement tirée de ses rêveries. Quelqu’un lui avait attrapé la cheville. Elle se
plaqua les mains sur la bouche pour retenir un cri strident. Bien qu’elle ait reconnu le
propriétaire de la main qui ne semblait pas vouloir lâcher prise, elle lui asséna un bon coup de
pied.
– Salut, sœurette… geignit une voix familière. Merci pour l’accueil !
– Tu es fou de me surprendre comme ça, Aymeric ! Tu veux qu’on nous repère ?
– Si tu voulais vraiment passer inaperçue, ricana-t-il, il ne fallait peut-être pas laisser ceci
gambader à sa guise !
Il lui tendit son aye-aye, occupé à déguster les deux sauterelles. Elle redéposa l’animal sur
son épaule avec fermeté et se tourna vers son frère. Aymeric, âgé de dix-huit ans, était le
deuxième garçon de la famille. William, l’aîné, allait sur ses vingt et un et Gauthier en avait
presque dix-sept.
– Qu’est-ce que tu viens faire ici ? l’interrogea Elina.
– Deux raisons. Premièrement, papa veut être sûr que tu ne vas pas te débiner, aujourd’hui.
Elina marmonna quelques paroles incompréhensibles. C’était le jour du grand nettoyage,
auquel elle avait réussi à échapper la dernière fois.
– Et la deuxième raison ?
Un pli malicieux se dessina au coin des yeux d’Aymeric.
– Pendant que je viens te prévenir, les autres s’y mettent déjà…
Il fit un grand sourire à sa sœur qui le lui rendit. Une grande complicité les liait.
– Chut, ils sont là ! souffla-t-elle, les yeux écarquillés.
Kiko sauta sur la tête du jeune homme afin d’avoir une meilleure vue.
– Comment veux-tu qu’ils nous entendent ? railla ce dernier. Ils font tellement de bruit qu’on
pourrait chanter La triste mort d’Urs le Velu sans qu’ils s’en aperçoivent !
Elle le fusilla du regard. Il leva les mains en signe de capitulation et vint se coucher à côté
d’elle, ventre à terre. Une vingtaine de chevaliers passèrent devant le buisson où ils étaient
tapis. On entendait des voix, des rires, mélangés aux cliquetis que produisaient les chevaux.
– Regarde comme ils sont majestueux, murmura-t-elle.
– Chhhuuuut, cracha-t-il à son tour.
Elle se contenta de lui lancer un regard méprisant. Kiko se trémoussa sur la tête d’Aymeric,
comme s’il se retenait de rire.
Quand elle l’aperçut, son cœur s’emballa : Falkor fermait la marche. Ce grand guerrier, au
service du roi depuis environ quatre ans, avait été adoubé* chevalier très jeune. C’était du
jamais vu dans la région. Il était l’une des personnes les plus respectées à la cour. Il épatait
par sa loyauté, le courage dont il faisait preuve et sa maîtrise inégalée des armes. Les valeurs
que propageait cet homme étaient justes et les gens lui accordaient une confiance aveugle.
– Arrête de le regarder comme ça !
Aymeric toisait sa sœur, amusé.
– Quoi ? répliqua-t-elle.
La grande taille du chevalier, sa stature, ses cheveux foncés, qui tombaient en mèches
irrégulières, en faisaient rougir plus d’une.– Tu as presque de la bave qui coule du coin de la bouche ! ricana-t-il.
– Si c’est pour faire ce genre de commentaires, tu peux rentrer à la maison et me laisser
tranquille !
– Si on ne peut même plus rire un peu, se rabougrit Aymeric.
– Et toi aussi reste tranquille maintenant ! lança-t-elle à Kiko, lequel s’était remis à gigoter, à
la vue d’une grosse limace gluante qui se dandinait à proximité.
Le petit mammifère défia Elina de ses grands yeux jaunes mais capitula devant sa
détermination.
L’entraînement commença. Ils restèrent silencieux et immobiles, incapables de se détacher
du spectacle auquel ils assistaient, en privilégiés.2
– Les latrines* ! Je dois nettoyer les latrines ? s’insurgea Elina.
– Tu sais combien de fois tu as déjà passé ton tour ? lui fit remarquer Aymeric.
– Je suis la seule fille de la maison, j’ai quand même bien droit à quelques faveurs, non ?
– Euh, non…
Elle se résigna et s’activa afin de terminer au plus vite cette tâche ingrate. L’entraînement
aurait lieu ensuite, moment qu’elle préférait par-dessus tout.
Elle sortit dans le jardin et vit que ses trois frères s’activaient déjà. Elina était ravie que
Gauthier, le plus jeune des trois, soit de la partie ; il lui arrivait souvent de ne pas se joindre à
eux. Le terrain qu’ils avaient réussi à aménager au cours des années ressemblait à une
véritable lice miniature. Ils avaient débroussaillé une partie du jardin et, d’année en année,
avaient accumulé du matériel : boucliers, lances, épées. Ils avaient même réussi à assembler
deux armures complètes, en achetant des pièces dans les marchés ou en récupérant des
morceaux auprès du forgeron du village.
– Salut sœurette ! lança Aymeric. On t’attendait.
– Je vais chercher Aurea et j’arrive, se réjouit Elina.
Elle courut à l’écurie. Sa jument l’avait entendue et trépignait d’impatience.
– Doucement, ma belle, doucement. Tu vas pouvoir te dégourdir les jambes.
Elle lui caressa le chanfrein* avec tendresse avant d’aller chercher sa bride et sa selle.
Aurea était un animal que l’on pouvait qualifier de farouche. Elle obéissait à sa maîtresse
comme à personne d’autre, mais ne se laissait pas approcher par n’importe qui. Son père lui
avait dévoilé qu’elle l’avait reçue à sa naissance.
L’animal lui chatouilla la tête de son souffle chaud.
– Alors, ma toute belle, prête ?
La jument frappa doucement le sol de son sabot et Elina se hissa sur son dos avec aisance.
Toutes deux se connaissaient par cœur. Un rayon de soleil fit scintiller la robe dorée d’Aurea.
La jeune fille n’avait jamais croisé d’autre cheval présentant cette couleur, ce qui rendait Aurea
plus unique encore à ses yeux.
Ses frères avaient déjà placé les différentes cibles et la quintaine*. L’aîné de la famille avait
plus d’expérience et planifiait les séances. Ils firent plusieurs tours du terrain au trot et au galop
afin d’échauffer les animaux. Ils réalisèrent aussi plusieurs exercices d’agilité. Vint ensuite la
partie consacrée à la rapidité d’exécution, avec quelques passages par la quintaine. Elina
adorait cet exercice. Elle était petite, vive, et de ce fait, même quand l’imposant sac de sable
lui revenait en pleine tête, elle parvenait à l’éviter.
– Aïe !
Ce n’était pas toujours le cas d’Aymeric.
– Alors frérot, on s’empâte ? ricana Elina.
– Très drôle, moustique ! Qui a alourdi ce fichu sac ? Il pesait moins lourd la dernière fois !
– Là, je te crois sur parole. Tu es devenu expert en la matière.
Elina n’allait pas louper l’occasion de se venger de toutes les taquineries que son frère lui
infligeait.
– Tu l’auras cherché ! s’écria ce dernier.
Il détacha l’imposant sac de sable et s’élança au galop vers sa sœur. Mais il ne parvenait
pas à s’approcher suffisamment d’elle pour lui balancer le sac à la figure.
– Se faire battre par une fille, quelle honte ! se moqua-t-elle. Heureusement que ta dulcinée
n’est pas là pour assister à ça.
– Qu’est-ce que j’entends ? intervint William, qui avait arrêté son cheval au milieu de la
piste, accompagné par Gauthier.
– N’importe quoi ! protesta Aymeric. Je n’ai pas de dulcinée !
– C’est ce que tu dis, répliqua Elina. Qui était cette charmante jeune fille, à la porte, hiermatin ?
– Hein ? fit Aymeric.
– Mais si, tu sais, elle portait un sac en jute, avec de grands pains.
Gauthier pouffa :
– Tu sors avec Bertha, la fille cadette du boulanger ?
– Elina, attends que je t’attrape ! aboya Aymeric. Tu vas passer un sale quart d’heure !
– Du calme, frérot, pourquoi tu t’énerves ? Elle est charmante cette demoiselle, rajouta
Elina. Tu en penses quoi, toi, Will ?
Elle esquiva une nouvelle attaque.
– Je pense qu’à côté d’elle, Urs le Velu n’est pas si velu que ça ! s’exclama William.
Il éclata de rire, imité par sa sœur. Celle-ci fut suffisamment déconcentrée et Aymeric
suffisamment en colère pour en profiter. Le sac l’atteignit en pleine joue. Elle fut éjectée de sa
monture et atterrit dans un tas de foin.
– Cette fois je t’ai eue ! triompha Aymeric. Le sort t’a punie ! Ha ! Ha ! Veng…
Aurea, fidèle à sa maîtresse, avait attaqué le cheval d’Aymeric, qui avait cabré et envoyé
son cavalier dans le tas de foin, aux côtés de sa sœur.
– Aïe… geignit-il, d’une petite voix.
William s’approcha d’eux et les regarda du haut de sa monture.
– Si on pouvait reprendre, maintenant que votre petit différend est réglé…
Ils reprirent leur entraînement, à l’écoute des précieux conseils de William. Si quelqu’un
pouvait encore apprendre des choses à Elina, c’était lui.
Plusieurs années auparavant, William avait été désigné comme « chevalier de réserve »
auprès du Seigneur de Clairval, un noble de la région, qui régnait sur le village de Turenne.
Cette fonction était généralement destinée à de jeunes nobles, doués pour la chevalerie, ne
désirant toutefois pas y consacrer leur vie. En temps de guerre, le seigneur pouvait les
rappeler. Ces hommes gagnaient un petit salaire pour leurs services mais surtout,
bénéficiaient de la même formation que les chevaliers réguliers.
William avait été repéré par l’un des écuyers du Seigneur de Clairval. Il était alors âgé de
onze ans. Le chevalier n’avait eu aucun doute que cet enfant provenait d’une famille éduquée,
même s’il n’était pas noble, et lui avait trouvé un talent indéniable. Ainsi, William était devenu
apprenti chevalier de réserve. Il n’avait logé au château que certains jours, contrairement aux
apprentis d’origine noble. A dix-neuf ans, il avait eu fini sa formation et avait été adoubé
chevalier de réserve. Il comptait parmi les meilleurs hommes du seigneur, lequel regrettait de
ne pouvoir l’engager comme chevalier régulier.
La fratrie s’exerçait à présent aux duels. L’épée et l’armure pesaient pour Elina, mais elle
s’y était habituée.
– Ne regarde pas mes pieds !
La jeune fille était engagée dans un combat acharné avec William. Leurs épées
s’entrechoquaient. Elle était à bout de souffle. Jamais elle n’était parvenue à le battre.
– Allez, Elina ! l’encouragea Aymeric. Tu as enfin un adversaire de taille à affronter !
– Que veux-tu dire ? interrogea Gauthier.
– C’est pourtant évident, non ? Elina est devenue une adversaire incroyable. Cela fait des
semaines qu’elle nous bat à plat de couture.
– Parle pour toi, se renfrogna le plus jeune.
– Allons, bon, j’ai encore vexé Monsieur Susceptible.
Gauthier lui jeta un regard mauvais. Il était le plus discret de la famille. Pourtant, sa fierté lui
jouait parfois des tours et il n’appréciait pas ces propos.
– Arrêtez de jacasser, vous me déconcentrez ! leur lança Elina.
La jeune fille ne lâchait pas, se battait telle une lionne qui défend ses petits.
– N’exagère pas, ce n’est qu’un combat d’entraînement, répliqua Gauthier.
William leva la main pour marquer la fin du duel.– Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il à son plus jeune frère.
– Je peux battre Elina quand je veux.
Aymeric ricana. William lui fit signe de se taire.
– Qu’est-ce que ça change ? insista l’aîné.
– Rien. Mais je n’aime pas que l’autre, là, pense toujours avoir raison.
Aymeric s’avança.
– L’autre a toujours raison, déclara-t-il, impérieux.
– C’est bon, on se calme, s’interposa William. L’entraînement est terminé, on rentre. Je n’ai
pas besoin de deux coqs qui tentent de déterminer celui qui a la plus grosse crête.
Il s’éloigna et emmena son cheval à l’écurie.
– Merci les gars, râla Elina.
Elle s’éloigna à son tour, déçue. Il était habituel que Gauthier et Aymeric se provoquent,
pour une raison qu’Elina ne comprenait pas. Mais ces chamailleries devenaient fréquentes et
plus virulentes.
– Tu penses que Gauthier est réellement vexé que je le batte ? demanda-t-elle à Kiko, qui
avait repris sa place habituelle, au creux de son cou. A moins qu’il ne réagisse aux
provocations d’Aymeric… ?
Deux grands yeux jaunes la dévisagèrent.
*
* *
Perdue dans ses pensées, elle s’était élancée dans le petit escalier en spirale qui montait à
l’étage, lorsqu’une voix grave l’arrêta :
– Où vas-tu comme ça ?
Elle s’arrêta net et Kiko faillit tomber de son perchoir.
– Salut Grégoire ! J’aimerais me débarbouiller et puis… réviser pour l’école…
– Le jour où tu travailleras pour l’école, les ayes-ayes pourront voler. Et arrête de m’appeler
Grégoire.
– Plus personne ne dit « papa ». Alixe me disait encore que…
Le regard de son père suffit à la faire taire.
– Je sais qu’Alixe est ta meilleure amie. Ce n’est pas pour ça qu’il faut mettre en pratique
tout ce qu’elle te dit. J’ai besoin de l’aide de tout le monde ce soir, les dimanches sont souvent
chargés.
– D’accord, se résigna-t-elle, ce n’est pas la peine d’en faire tout un fromage.
Son père leva les yeux au ciel.
– Heureusement que je n’ai qu’une fille…
Elle était sur le point de répliquer mais se ravisa et changea de sujet.
– Pourquoi c’est toujours moi qui m’occupe du repas ?
– Tu veux vraiment que Gauthier ou Aymeric nous préparent à manger ?
– Pourquoi pas ?
Son père ne put s’empêcher de sourire.
– De toute façon, tu n’as pas à râler. Chacun a une tâche dans la maison et tu sais
pertinemment que je t’aide dès que possible. Viens, on s’y met. Je m’occupe de la viande.
Elle aimait la compagnie de son père. Il n’était pas loquace. Il leur arrivait souvent de rester
à deux, en silence, appréciant juste la compagnie l’un de l’autre.
– Dis, papa…
– Oui ?
– Pourquoi tu ne parles jamais de ta vie d’avant ?
Elle avait prononcé la phrase d’une traite, sans le regarder. Il y eut un long silence. Elle vit
du coin de l’œil qu’il s’était figé.
– D’avant ? répéta-t-il d’un ton calme, sans parvenir à dissimuler son émotion. Tu veuxdire…
– Avant la mort de maman.
Elle leva la tête vers lui pour contempler son visage. Celui-ci, contradictoire, profondément
marqué par la vie, exprimait à la fois douceur et sévérité. Ses cheveux brun foncé, peu
entretenus, lui tombaient dans la nuque. Ses yeux marron étaient cernés de petites rides,
certaines, rieuses. Il était robuste et costaud, franc et honnête. Bien qu’il n’ait que
quarantequatre ans, il paraissait en avoir vécu cent. Il n’avait pas eu une vie facile, du moins, d’après
ce qu’Elina en savait. Elle ne connaissait pas grand-chose de son passé. Ni son père, ni ses
frères n’abordaient jamais le sujet, et elle le déplorait. Elle avait tant de questions. Quel âge
avait-elle à la mort de sa mère ? En était-elle responsable ? Sa mère avait-elle été malade ?
Aucune ne franchit ses lèvres. Elle les portait, tel un douloureux fardeau, depuis des années.
– Tu sais… commença-t-il, je menais une vie… normale… Mes parents avaient un bon
métier et nous ne manquions de rien… Et puis j’ai rencontré ta mère… et nous avons vécu une
vie…
Il s’était tu, le couteau immobile dans sa main, le regard absent. Une culpabilité féroce
envahit Elina.
– Désolée, je n’aurais pas dû aborder le sujet. On ne doit pas en parler.
Pourtant, elle bouillait, à l’intérieur.
– Ce n’est pas ça, répondit-il. Tu m’as pris au dépourvu. Tu as raison… Vous êtes en droit
de savoir ce qui s’est passé. J’aurais dû vous en parler. Le temps passe si vite… Je te
promets que je vous expliquerai notre passé. Seulement… pas ce soir.
Elle se contenta de hocher de la tête et prit sa boule de poils sur ses genoux. Un jour
prochain, il aborderait ce sujet, tabou depuis si longtemps… depuis toujours. Il l’avait promis.
Et son père respectait toujours ses promesses.
*
* *
Le repas mijotait sur le feu. Elina déposa une petite quantité de sauterelles dans le bol
réservé à Kiko. Celui-ci arriva comme un éclair, bondit de meuble en meuble et atterrit juste
devant son bol. Il scruta autour de lui et s’empressa d’avaler les insectes.
– Tu crois vraiment que je risque de voler ton repas ? Berk !
Il toisa sa maîtresse d’un air méprisant et contourna le récipient de manière à lui tourner le
dos. Elina leva les yeux au ciel et lui déposa un baiser sur la tête avant de sortir dans le jardin.
Son père lui avait demandé de nourrir les autres ayes-ayes. Elle respira à pleins poumons le
bon air que libéraient les soirs d’été. D’immenses enclos se dressaient au fond du jardin. Ils
s’étendaient jusqu’à l’orée de la forêt, encerclant les premiers arbres. Un treillis empêchait les
agiles petites bêtes de s’échapper.
– Qui va là ? s’écria une voix sur sa droite.
Elina sursauta.
– Aymeric ! Laisse-moi tranquille, bon sang !
– Voyons, sœurette, où est passé ton sens de l’humour ?
– Dans les latrines…
Il sauta de l’arbre où il était perché.
– Je vais t’aider, on ira plus vite à deux.
Elina accepta son aide. Aymeric était son plus grand confident et sa compagnie ne
l’importunait jamais. Il dégageait quelque chose de rassurant. Il n’était pas costaud, plutôt
grand et élancé. Ses yeux, verts comme les siens, rieurs, lui donnaient un adorable air de
canaille. Les épis que formaient ses cheveux châtains coupés courts peaufinaient son charme
naturel.
Ils remplirent les récipients, placés sur les branches basses. Le résultat fut immédiat : un
remue-ménage secoua le feuillage, là où tout paraissait silencieux, un instant plus tôt. Elinaleva la tête et aperçut le tourbillon familier de grandes oreilles poilues et de queues
ébouriffées. Les ayes-ayes progressaient avec une agilité surprenante. Leur père s’était
spécialisé dans l’élevage d’ayes-ayes nains. Ces lémuriens étaient ainsi devenus à la mode
chez les nobles, leur petite taille étant particulièrement appréciée par les dames et les enfants.
Une chose était certaine, Elina les trouvait craquants avec leur longue queue touffue, leurs
larges oreilles, leurs énormes yeux ronds… et leur délicatesse…
– Aïe !
Deux griffes s’enfonçaient dans ses tempes.
– Cunégonde, fais attention !
Elle souleva l’animal et le prit dans ses bras. Aymeric releva lentement la tête vers sa sœur.
– Tu… as… appelé… cette… pauvre… bête… Cunégonde ?
Il la toisa et éclata de rire.
– Trouves-en toi, des prénoms intelligents ! Je finis par manquer d’inspiration, moi !
– Cunégonde… ! Cu… négonde ! hoquetait-il. Et pourquoi pas AREMBURGE… ou
BRADAMANTE ? Bradamante, viens ici, Bradamante !
Et il repartit de plus belle, plié en deux. Elina considéra la boule de poils pelotonnée dans
ses bras, qui la fixait de ses deux billes jaunes.
– Tu n’aimes pas ton nom, Cunégonde ?
L’animal ne cilla pas. Elle le redéposa sur une branche et s’approcha de son frère, le seau à
sauterelles dans une main, la louche dans l’autre. Il s’essuyait les yeux et poussait de gros
soupirs. En un mouvement, elle lui balança une gigantesque louche de sauterelles à la figure.
– Tiens, Monsieur le Comique, on va voir si tu trouves toujours cela aussi drôle !
La suite se passa très vite. Aymeric, loin d’avoir peur des sauterelles, s’empara de force du
seau et en vida l’entièreté du contenu sur sa sœur. Elle hurla, sortit de l’enclos et courut en
direction de la maison. Aymeric n’avait pas bougé, insensible aux sauterelles qui trônaient sur
le sommet de son crâne.
– Bien essayé, sœurette ! La prochaine fois, réfléchis avant de lancer une attaque !
– Aaaaaaaaaarghhhhhh…
Elle se secouait encore comme un chien mouillé lorsqu’elle fit irruption dans la cuisine. Son
père, William et Gauthier la toisèrent de haut en bas.
– Pourquoi cela ne m’étonne-t-il pas ? sourit William. On dirait que tu sors d’un champ de
bataille ! Oh, et aussi, je ne sais pas si c’est la nouvelle mode, mais tu as une sauterelle dans
les cheveux.
– … Aaaaaaaaaaarghhhhhh !
– Elina, ça suffit, s’amusa leur père.
Il enleva l’insecte empêtré dans les boucles rebelles de sa fille.
– Que veux-tu qu’elles te fassent, ces…
Ils furent interrompus par un nouveau cri, en provenance du jardin.
– Ça commence à bien faire ! s’exclama leur père.
Ils franchirent la porte et comprirent. Les ayes-ayes nains s’attaquaient aux « friandises »
dont était recouverte la tête d’Aymeric. Leur frère se débattait, assailli par une bande de
lémuriens affamés. Il se faufila tant bien que mal hors des enclos. Il arriva à hauteur de sa
famille, hilare, et personne ne fit le moindre effort pour paraître compatissant. Ses cheveux et
ses vêtements donnaient l’impression qu’une tempête s’était abattue sur lui.
– C’est donc officiel, déclara William, c’est à la mode.
Et il ôta les deux sauterelles qui avaient survécu à l’impressionnant assaut.3
Pourquoi ? Mais pourquoi était-elle née fille ? Qui se souciait de savoir comment dresser
une table ? Comment se comporter en présence de la mère de son mari ? Comment s’habiller
pour la réception en l’honneur d’un cousin éloigné rentré de bataille ? Tous ces cours,
réservés aux filles, lui semblaient ridicules. Les garçons, eux, se formaient au maniement des
armes, à l’agilité à cheval, aux entraînements physiques.
– Je t’assure, Alixe, je n’en peux plus d’écouter ces idioties.
– N’exagère pas. La plupart des cours sont les mêmes que ceux des garçons.
Les deux amies remontaient la route pour se rendre à l’école du village.
– N’empêche ! On devrait avoir le choix de suivre les cours qui nous plaisent le plus.
– C’est sûr que tu seras drôlement avancée de savoir mener un duel à l’épée quand ton
mari te demandera de lui servir à boire.
Elina jeta un regard noir à son amie.
– Merci pour le soutien.
– Tu ne parles que de ça pour le moment, Elina. J’ai parfois envie de changer de sujet de
conversation ! De toute façon, c’est comme ça, on n’y changera rien, alors au lieu de te rendre
malheureuse, accepte que tu es une fille et que, par conséquent, tu suis les cours réservés
aux filles.
Cette réaction noua la gorge d’Elina. Alixe, sa meilleure amie de toujours, connaissait par
cœur son caractère rebelle. D’habitude, elle la soutenait dans ses délires, ses rêves
impossibles. Depuis quelques semaines, elle semblait distante.
Alixe accéléra le pas.
– On doit se dépêcher ! s’agaça-t-elle.
– Vas-y, je te rejoins.
Elina la regarda s’éloigner d’un pas vif et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle franchit la
porte d’enceinte, sans prendre la peine de saluer le garde. Elle ne tourna pas non plus la tête
pour admirer la demeure de son chevalier fétiche, Falkor, située en bordure de l’une des
ruelles.
La jeune fille caressa Kiko, blotti sur son épaule. Lui, au moins, ne la jugeait jamais. La
douceur de son pelage contre son cou l’apaisait et il avait le don de lui donner de tendres
petits coups de museau.
– Heureusement que je t’ai, toi, lui murmura-t-elle.
Le petit animal fixait un point devant lui et Elina suivit son regard. Une foule inhabituelle
occupait la place du Marché. Elle aperçut un crieur, entouré de quatre gardes. Sa curiosité la
poussa à s’approcher. L’homme prit la parole et le brouhaha s’estompa.
– Oyez, Oyez, votre attention s’il vous plaît !
Il parcourut l’assemblée des yeux, comme pour s’assurer que chaque personne l’écoutait.
– Au nom de Sa Majesté, le Roi Amaury de Languedoc, nous vous annonçons
l’organisation d’un grand événement : un concours va être organisé afin de recruter de
nouveaux apprentis-chevaliers.
Elina n’en croyait pas ses oreilles. A en juger par les réactions qui fusaient, le reste de
l’assemblée non plus.
– Les inscriptions se dérouleront le samedi vingt août à midi, ici-même, sur la place du
Marché. Les épreuves, quant à elles, débuteront le samedi trois septembre et s’étaleront sur
plusieurs jours.
– Incroyable… murmura-t-elle.
– Il faut savoir que ce concours est ouvert à tous les jeunes hommes de la région, âgés
entre douze et quinze ans, issus ou non de familles nobles. Un seul candidat par famille pourra
être retenu.
Cette dernière information avait été noyée par les exclamations qu’avait provoquées uneautre partie de son discours : « … issus ou non de familles nobles… » Issus ou non de
familles nobles. Elina resta clouée sur place tandis que le crieur quittait les lieux. Une clameur
s’éleva aussitôt, digne des jours de marché. Des élèves proches d’elle échangèrent des
regards abasourdis. L’un d’eux se remit en route et les autres lui emboîtèrent le pas. Elina les
suivit, machinalement.
– Moi je le fais, c’est sûr ! clamait l’un de ses condisciples.
– Toi ? Apprenti chevalier ? Laisse-moi rire ! se moquait un autre. Tu sais à peine tenir sur
un cheval !
Elle n’avait pas rêvé. Un concours était organisé. Dans son village. Pour recruter des
apprentis chevaliers.
*
* *
Elina rejoignit sa classe, troublée par cette impensable nouvelle. Madame Montdeau, leur
professeur d’art ménager, leur donna les consignes du jour. Elle respira un grand coup et se
concentra sur les bols, gobelets et autres ustensiles qui avaient été placés sur les tables et que
les filles devaient disposer dans l’hypothèse d’un repas organisé pour le mariage d’une
cousine. Elle faisait toujours équipe avec Alixe. Les jolis traits de son amie ne semblaient
cependant pas s’être déridés. Elle avait noué ses longs cheveux blonds et ses sourcils froncés
rendaient sévères ses grands yeux bruns.
Alixe entama la mise en place.
– Pourquoi tu ne m’aides pas ? souffla-t-elle. Concentre-toi un peu !
– Mais arrête de m’agresser à la fin, qu’est-ce qui te prend ?
– Il me prend que j’aimerais apprendre ces bêtes trucs de filles, moi, et si tu ne m’aides pas,
on n’aura pas fini l’exercice à temps !
Elina s’empara de quelques ustensiles qu’elle disposa à grand bruit sur la table.
– Mesdemoiselles, s’il vous plaît ! leur lança Madame Montdeau.
Clothilde de Belleforest, la chouchoute de leur professeur, les toisa de haut. Elina répondit
par une grimace digne d’un enfant de six ans, mais le regard assassin qu’elle reçut de sa
meilleure amie la calma et elle tenta de s’appliquer. Elles poursuivirent leur activité en silence.
Malgré la tension évidente, Elina ne put se taire plus longtemps.
– Ils organisent un concours, chuchota-t-elle, excitée.
– Quel concours ?
– Tu n’as pas vu le crieur, sur la place ?
– Si, mais je ne suis pas restée.
– Ecoute ça : le roi organise un concours pour recruter des apprentis chevaliers ! Tu te
rends compte ?
Le mouvement d’Alixe resta suspendu un instant, puis reprit son cours.
– Et alors ?
– Et alors ? s’insurgea Elina, sans lever le ton. Mais enfin, Alixe ! C’est notre chance ! Le
concours est ouvert à tous les garçons, nobles ou pas, âgés entre douze et quinze ans !
– Dois-je te rappeler que tu n’es pas un garçon ? ironisa Alixe.
Elina n’en revenait pas. Elles en avaient tant parlé, elles en avaient ri, elles l’avaient
imaginé.
– Mais… c’est ce qu’on voulait… Tu as oublié ?
– On avait huit ans, Elina ! On pouvait rêver de devenir reine ! Je trouvais ton idée géniale :
devenir les premières femmes chevaliers, quelle aventure ! Mais j’ai grandi. Et il serait temps
que tu grandisses, toi aussi.
Les mots d’Alixe atteignirent la jeune fille en plein cœur.
– Je ne comprends pas que tu continues à t’accrocher à ce rêve d’enfant, rajouta-t-elle.
– Ça n’a jamais été un rêve d’enfant, répliqua Elina. Ça a toujours été un rêve. Point. Et j’aienfin un espoir de le voir se réaliser. Pourquoi ne peux-tu pas être heureuse pour moi ?
Pour la première fois depuis le début de la journée, Alixe la regarda droit dans les yeux.
Elina ne sut interpréter le mélange d’émotions que dégageait ce visage qu’elle connaissait si
bien. Un silence glacial s’était installé. Kiko s’agita et donna des petits coups de museau à sa
maîtresse, qui l’ignora.
– Ecoute, reprit Elina, l’idée est que…
– L’idée est que vous placiez correctement les accessoires qui se trouvent sur cette table,
l’interrompit sèchement Madame Montdeau.
Clothilde ricana. Kiko se tapit sous l’épaisse chevelure ondulée. Les deux adolescentes
n’avaient pas remarqué que leur professeur s’était approchée. Elina, en proie à des
sentiments trop forts, se déchargea de sa colère.
– Je pensais, répliqua la jeune fille, d’un ton prétentieux, que l’exercice d’aujourd’hui
consistait à représenter, non pas les hôtes, mais les convives et, dans ce cas, pourriez-vous
peut-être nous servir une tasse de thé ?
Un silence de mort suivit cette déclaration, à l’exception d’un petit « Oh ! » choqué, que
Clothilde n’avait pu retenir. Alixe dévisagea son amie, incrédule. Madame Montdeau était l’un
des professeurs les plus sévères de l’école. Elle était grande et ses cheveux gris,
immanquablement attachés en un épais chignon, ne la rendaient pas plus sympathique. La
seule réaction visible fut le pincement de ses lèvres déjà fort minces.
– Mademoiselle de Belleforest ! appela-t-elle d’une voix forte, sans quitter Elina des yeux.
– Oui, Madame ? répondit Clothilde, de manière à peine audible.
– Veuillez accompagner Mademoiselle Codeugnal dans le bureau de Monsieur de Beaupré,
s’il vous plaît. Quant à vous, Mademoiselle Coulomb, intima-t-elle à Alixe, je vous conseille de
me présenter une table impeccable si vous ne voulez pas rejoindre votre amie chez le
directeur.
Alixe ne se fit pas prier deux fois. Elle se mit au travail sans accorder un regard à Elina,
laquelle sortit de la classe, la tête haute, malgré le rouge qui avait envahi ses pommettes.
*
* *
Elina quitta l’école de mauvaise humeur. Ces leçons étaient dépourvues de tout intérêt, à
part pour des filles comme Clothilde, qui deviendraient plus tard de gentilles maîtresses de
maison, bien sages et bien rangées. Elle craignait la réaction de son père lorsqu’il apprendrait
ses frasques. Elle avait eu l’occasion d’assister à de telles scènes lorsqu’Aymeric était encore
à l’école. Ce genre de prouesses ne le faisaient pas rire du tout.
Les cours ne se déroulaient qu’en matinée, afin de permettre aux enfants d’aider leurs
parents. Elina avait beaucoup de chance et en était consciente : s’occuper des ayes-ayes était
agréable et ne demandait ni trop de...