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Felix Vortan et l’énigme du coffre noir

De
167 pages
Un hiver plus rigoureux que jamais s’abat sur le continent immergé, alors qu’Élador se prépare à entrer en guerre contre l’armée du Conquérant, que plus d’un décrit comme étant la plus redoutable de toutes. Entretemps, la reine Amanda rassemble ses meilleurs espions afin de leur confier la plus importante mission qui soit…
Au terme de qualifi cations époustoufl antes, Felix réussira à prendre part à cette périlleuse expédition qui le conduira dans des endroits plus dangereux les uns que les autres, y compris le Labyrinthe, un vaste souterrain
qu’un seul homme ait réussi à traverser vivant.
Car la guerre, Felix le réalise, est bien loin d’être celle qu’il s’était imaginée… Et de nombreux secrets restent encore bien gardés…
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Copyright © 2016 Louis-Pier Sicard
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photos de la couverture : © Thinkstock
Illustrations : © 2016 Mathieu C. Dandurand
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-629-2
ISBN PDF numérique 978-2-89767-630-8
ISBN ePub 978-2-89767-631-5
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
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Bibliothèque Nationale du Canada
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1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
Bibliothèque et Archives Canada
Sicard, L. P.,
1991Felix Vortan et l’énigme du coffre noir
(Felix Vortan ; 3)
Pour les jeunes de 13 ans et plus.
ISBN 978-2-89767-629-2
I. Titre. II. Collection : Sicard, L. P., 1991- . Felix Vortan ; 3.
PS8637.I235F443 2016 jC843’.6 C2016-941616-X
PS9637.I235F443 2016
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comP R O L O G U E
À la clarté fragile des bougies, la reine Amanda contemplait par la fenêtre de la salle du
trône les flocons s’échouer sans un bruit dans la nuit. C’était la première fois que la neige
tombait sur Élador, et celle-ci n’avait cessé de couvrir les toitures, ni les glaçons de pendre à
leur bordure, pareils à de longs cristaux pleureurs. En quelques jours seulement, tout le paysage
avait changé : partout, une blancheur scintillante reflétait inlassablement la clarté du zénith et
répandait dans l’air une froideur jusqu’alors inconnue. Seuls les arbres, dont les feuillages ne
jaunissant qu’à peine témoignaient de leur résilience, ne semblaient pas perturbés par ce
changement brusque et inattendu de température, car ils avaient la particularité de dégager une
constante chaleur. D’ailleurs, jamais la guilde des herboristes n’avait été plus occupée qu’à cette
période, des demandes pour arbustes chauffants fusant de toutes parts. Il en allait de même
pour la guilde des artisans, dont tous les membres étaient affairés à coudre des vêtements et
articles d’hiver pour tous les habitants du royaume. Le maître de la guilde des forgerons
n’échappa pas à la fébrilité hivernale, étant aux prises avec le forgeage de pelles et de scies,
sans parler des innombrables armes en vue de la guerre imminente contre le royaume d’Émor.
Quelques jours plus tôt, ce dernier avait en effet envoyé un cœur de colombe à la reine
d’Élador. Il s’agissait du symbole pour annoncer le début des hostilités.
De même que les soirs précédents, la reine s’était éveillée en sursaut au cœur de la nuit et
n’était pas parvenue à se rendormir. Elle profitait alors de la solitude nocturne pour méditer.
Chaque fois qu’elle regardait son royaume s’étendre jusqu’à la mer gelée, ses pensées funestes
y ajoutaient des flammes et des cris, et les rougeurs naissantes de l’aurore ressemblaient à
celles du sang. Les hostilités entre Élador et Émor la tourmentaient à un point tel qu’elle en
développa une fièvre. Des bruits de pas l’alarmèrent soudain.
— Majesté, pardonnez notre intrusion.
— Nous voulions nous assurer que tout allait bien.
Ces voix étaient celles du duc Réfys et du comte Dubreuil, deux de ses conseillers, dont elle
vit sur la vitre les reflets indistincts.
— Comment pourrais-je même sourire, dites-moi, répondit-elle sans détacher ses yeux du
paysage blanc, lorsqu’un hiver irréductible et plus froid que jamais s’abat sur mon peuple, que
les récoltes sont perdues, que les maisons peinent à se réchauffer ; alors qu’à tout instant,
Émor peut planter son drapeau sur mes terres et conquérir mon royaume par les flammes et le
fer ?
Un des conseillers s’approcha d’Amanda, si près que la bougie qu’elle tenait lui illumina le
visage. Une curieuse détermination étincelait au creux des pupilles du comte Dubreuil.
— Voyez plutôt ce climat comme la plus grande bénédiction qui soit.
La reine le dévisagea confusément.
— Oui, une bénédiction, Majesté, réitéra le comte. Sans ce froid par lequel la mer s’est figée,
Émor, avec sa puissante flotte, accosterait d’ici quelques jours sur la grève. Ce premier gel que
connaît notre continent nous offre aujourd’hui la chance de renverser la vapeur. Nous devons
user de chaque seconde supplémentaire qui nous est offerte.
— Qu’importe tout cela ! L’armée du Conquérant est par cinq fois plus nombreuse que la
nôtre ! Repousser le jour de notre châtiment ne fera qu’alourdir notre désespoir.
Le duc Réfys fit un pas vers la reine à son tour, préférant toutefois garder une certaine
distance avec elle.— Dubreuil a raison, Majesté. Vous savez qu’à pied, il est impossible de se rendre d’un
royaume à l’autre sans contourner le Grand Désert, et cette neige qui en tout lieu tapisse le sol
contribuera à ralentir considérablement les troupes ennemies. Comme cette température
semble s’être installée pour de bon, nous disposons encore d’un mois.
Leurs paroles firent écho sur les hauts murs de la pièce. D’un geste subtil, la reine leur
ordonna de baisser le ton, désireuse de ne pas attirer l’attention du château en entier.
— Avec autant de jours à notre disposition, il nous est possible d’édifier une muraille sur tout
le périmètre du royaume et de tirer pleinement avantage de notre situation de défenseurs !
ajouta Réfys à voix basse.
— Mais il y a plus, bien plus encore à faire ! intervint l’autre conseiller.
— Que voulez-vous dire ?
Le comte Dubreuil s’éloigna dans l’obscurité de la pièce et se mit à faire les cent pas,
apparemment en grande réflexion.
— Souvenez-vous, Majesté ! Ce jeune Felix Vortan, il y a quelques jours, nous a confirmé
avoir en sa possession des informations selon lesquelles le Conquérant serait peut-être en ce
moment même occupé à résoudre l’énigme de la Tour d’Émerose. Selon ses dires, il s’y
trouverait une arme assez puissante pour plonger Urel entier dans l’ombre !
Réfys secoua désespérément la tête. La source de ces informations lui était connue : elles
provenaient de Barbemousse, qui les avait divulguées juste avant de mourir. Il l’avait répété
maintes fois à la reine : faire confiance au plus illustre pirate d’Urel était faire fausse route. Tout
ceci n’était pour lui qu’un guet-apens.
— Et si, inversement, cette guerre était le piège ? lança Dubreuil en émergeant de l’ombre.
Et si le Conquérant nous avait envoyé ce cœur de colombe pour nous contraindre par la peur à
rester entre nos murs ?
Cette remise en question laissa ses deux interlocuteurs interdits. Dans le silence complet qui
régnait, les premières lueurs du zénith transperçaient peu à peu les fenêtres.
Un autre précieux jour était sur le point de commencer.
— Que proposes-tu ? prononça enfin la reine, dont les sourcils froncés trahissaient une vive
inquiétude.
Le compte esquissa un sourire satisfait.
— Envoyez une dizaine d’éclaireurs jusqu’au royaume ennemi. Demandez-leur de s’infiltrer
entre ses murs. Ils verront ainsi si le Conquérant s’y trouve encore. Peut-être même
parviendront-ils, le cas échéant, à obtenir des renseignements sur le mystère entourant cette
Tour d’Émerose.
À nouveau, Réfys s’indigna, levant les bras dans les airs avec découragement.
— Si je comprends bien, cher ami, vous voudriez envoyer 10 hommes vers Émor et vous
espérez leur retour en un mois ? C’est insensé ! Vous venez de dire qu’un seul aller requiert ce
temps !
— À moins qu’ils osent emprunter le Labyrinthe, répondit-il sur-le-champ. Ainsi, nous
pourrions éviter de longer la côte et réduire de moitié la durée de l’expédition.
La reine écarquilla les yeux sous le coup de la surprise. Le Labyrinthe était le surnom donné
à un souterrain extrêmement dangereux, où d’innombrables individus s’étaient aventurés au
courant des dernières décennies sans jamais en ressortir. Seuls quelques hommes étaient
parvenus à le franchir indemnes d’un bout à l’autre. Cette caverne tortueuse et vaste s’étendait
sous le Désert séparant les deux royaumes. Il s’agissait d’un raccourci que nul n’avait osé
emprunter depuis des années en raison du risque d’y laisser sa peau.— Ma reine, sans cela, peut-être attendrons-nous vainement des mois durant les premiers
assauts d’une guerre inexistante, alors que le Conquérant prépare de bien plus terribles choses.
La reine Amanda leva à nouveau ses yeux cernés vers la fenêtre. Malgré le danger évident
de cette entreprise, elle ne pouvait nullement nier sa pertinence dans la situation présente. En
réfléchissant un bref instant, de multiples visages lui vinrent à l’esprit ; déjà, elle savait l’identité
de celui qui se retrouverait bientôt à la tête de la plus importante mission qu’Élador avait
connue.I
Le regroupement des pacifistes
G râce au bouche-à-oreille, l’information se propagea rapidement aux quatre coins du
royaume : les Éladoriens disposaient d’un mois avant que le royaume ennemi et son armée
arrivent jusqu’à eux. La reine délégua des hommes pour veiller à l’organisation des tâches. Ce
qui importait le plus était : veiller à ce que tous puissent recevoir de nouveaux vêtements pour
contrer l’hiver inopiné ; ériger une muraille tout autour du royaume ; trouver de la nourriture,
pour pallier l’effondrement des récoltes ; et s’assurer que chaque homme soit muni d’une épée.
Chacun fut informé de l’endroit où se rendre au son du cor de guerre, quelles entrées du
royaume défendre jusqu’au dernier croisement de fer. Si les Éladoriens voulaient tirer profit de
leur position, il était capital d’utiliser à bon escient chaque jour, chaque heure et chaque minute
supplémentaire que prenait Émor pour se rendre jusqu’à eux. Ainsi, les jours devinrent plus
chargés que jamais ; même les apprentis se retrouvèrent aux prises avec des horaires de travail
démesurés. On vit malgré tout s’ériger autour de l’horlogière, leur logis, forts et totems de glace,
les murs du bâtiment gardant les nombreuses traces des boules de neige lancées.
Ce soir-là, Felix revenait à l’horlogière, comme tous les jours de la semaine précédente, les
mains couvertes d’ampoules, les bras endoloris et les pieds gelés. Depuis que la guerre entre
Émor et Élador avait été déclarée, toutes les formations des apprentis avaient été suspendues,
et il avait fallu dès lors que chacun mette la main à la pâte. Felix et son ami Nicolas, ayant jadis
suivi des formations avec Brage, le maître de la guilde des chasseurs, se portèrent volontaires
pour la coupe de bois. Il était effectivement nécessaire pour les bûcherons de connaître la forêt
avoisinante d’Élador, car la venue de l’hiver avait considérablement affecté le comportement des
bêtes sauvages, et les attaques de sangliers cornus, voire de méduses des bois, étaient de plus
en plus courantes. Ce n’était sûrement pas la pire des tâches, bien qu’il en revienne chaque soir
épuisé comme jamais. Il aurait 100 fois plus détesté se retrouver dans les mines avec
maître Pépin, ou encore devant un cuisant foyer à marteler le fer.
Felix ouvrit la porte de l’horlogière, un vent puissant et chargé de flocons refermant la porte
derrière son passage. Droit devant lui, l’immense horloge indiquait 16 h 20 ; il avait tellement
faim que le temps le séparant du prochain repas le fit soupirer. Face aux âtres répandant une
chaleur tiède dans le rez-de-chaussée, presque toutes les places sur les canapés étaient
occupées, chaque apprenti désirant se réchauffer après leur laborieuse journée passée dans le
froid. Felix monta jusqu’à sa chambre au deuxième étage, retira son bonnet de laine blanche et
son manteau de cuir, et se jeta sur son lit, certain de s’endormir d’une seconde à l’autre. Il le
pouvait bien, car l’horloge aurait tôt fait de le réveiller un quart d’heure plus tard. Plus tôt dans la
semaine, la guilde des herboristes avait fourni à chaque apprenti un second plant d’écheveux
pour contrer le froid. Felix avait choisi de placer celui-là sur sa commode, loin de celui qui trônait
déjà au centre de la table, par peur que les plants se dévorent entre eux.
Depuis son enfance, il avait toujours aimé l’hiver et ses loisirs, mais tout était bien différent
sur Élador, avec la besogne journalière causée par la guerre qui se voyait grandement
complexifiée par la glace et la neige. Il en allait de même pour la plupart des apprentis, qui à
force de travailler rapidement s’ennuyèrent des formations abandonnées. Un sentiment de peurhabitait chaque geste et chaque pensée ; les discussions qui s’animaient à l’horlogière étaient
empreintes de vives émotions, et nombreux étaient ceux qui manifestaient le désir de rentrer
chez eux, de l’autre côté de l’abysse.
Comme chaque fois que le zénith se couvrait et que les premiers flocons s’échouaient
mollement au sol, Felix repensait au pensionnat, à cette vie qu’il avait quittée trois mois
auparavant et qui pourtant lui apparaissait à des années-lumière. Il lui fallait alors, pour se
ressaisir, se rappeler le visage de sa mère et ce passé auprès d’elle dont il n’avait gardé aucun
souvenir. Elle avait su qu’il aurait un jour à revenir et lui avait confié une mission que Felix ne
comprenait encore entièrement ; tout ce dont il était persuadé, c’était qu’il devait retrouver les
autres gardiens et reprendre les pouvoirs qu’ils avaient volés jadis au royaume de Filane. Cette
pensée suffisait amplement à refouler l’envie de retrouver son ancienne vie.
Ses paupières se refermèrent, sa respiration devint lente et profonde, puis Felix tomba
endormi. La première fois qu’il était revenu d’une journée dans les bois, il lui avait fallu du temps
avant de s’endormir, incapable de trouver une position confortable en raison de tout son corps
parcouru d’élancements. Il y avait de plus ces blessures infligées par les sirènes, alors qu’il se
trouvait sur les profondeurs émergées de l’océan des Pirates, qui tardaient à guérir. Plus les
jours avançaient, plus l’épuisement s’accumulait, et ses muscles ankylosés ne furent bientôt
plus de taille pour rivaliser avec sa fatigue écrasante. Or, comme chaque fois, il y avait toujours
quelqu’un ou quelque chose pour le tirer de ses rêveries brèves.
— Felix ! Felix ! répéta Nicolas en écrasant son poing contre la porte de bois de sa chambre.
La guerre de boules de neige va commencer ! Allez ! Je sais que tu dors !
Il frappa de plus belle.
— En tout cas, si tu te plains de l’avoir ratée, ce sera de ta faute ; moi, j’y vais !
Felix glissa ses mains sur son visage en soupirant. Pour être aussi exténué, il n’avait pas dû
dormir plus de cinq minutes. Il tourna la poignée au moment même où les pas de Nicolas
commençaient à s’éloigner dans le corridor.
— J’arrive, j’arrive, dit-il à mi-voix.
À l’extérieur, maintenant que le zénith était entièrement couvert, la température était à son
plus bas. De gros flocons tombaient comme des perles douces sur son bonnet et le bout de son
nez. Quelques jours plus tôt s’était tenue la première guerre de boules de neige près de
l’horlogière. En peu de temps, l’activité était devenue une tradition : chaque soir, avant l’heure
du repas, tous les apprentis se donnaient rendez-vous pour former les équipes.
— Voici le charmant sorcier qui arrive ! railla Jonny en le voyant arriver. Il nous manquait
justement un joueur. Par ici !
Felix prit place parmi les apprentis regroupés derrière Jonny avec un rire agacé. Ce genre de
plaisanteries était plus que fréquent depuis la démonstration de ses pouvoirs à l’agora, et sa
relation avec la princesse ne l’aidait pas à passer inaperçu. Il fallait s’y faire, la moquerie étant la
rançon de sa différence. Au moins, la situation n’était pas trop difficile à supporter. Il jeta un
coup d’œil aux apprentis qui se trouvaient dans la même équipe que lui et reconnut les visages
enveloppés derrière un foulard de Mike, Niki, Jeanne et Matt.
Nos adversaires n’auront aucune chance !
— Toutes les équipes sont complètes ! Trente secondes de caucus, et la partie commence !
déclara Jonny en se retournant vers ses camarades.
Il se frotta les mains, une vapeur cristalline s’échappant de ses lèvres gercées.
— Je vous rappelle les règles du jeu, poursuivit-il à voix basse : chaque équipe possède un
fort, dans lequel se trouve un trésor. Le but est de nous emparer du leur, tout en protégeant lenôtre !
— Nous les connaissons, les règles ! se plaignit Niki.
— Je ne crois pas, non, car j’ai perdu mes deux dernières parties à cause des autres !
— Ce n’est jamais de ta faute, c’est ça ?
— Taisez-vous ! intervint Mike. Nous n’avons pas beaucoup de temps.
— Oui, donc, le but est de défendre notre trésor en lançant des boules de neige aux
ennemis. Attention à ne pas lancer de glace, nous avons déjà eu un blessé hier, qui s’est
retrouvé avec une légère commotion cérébrale.
— Qui ? demandèrent plusieurs.
— Anton, répondit un autre.
— Peu importe ! soupira Jonny. Alors voilà, quand vous êtes touchés, vous devez revenir au
fort et attendre 10 secondes. Et pas de triche ! Êtes-vous… aïe !
Une boule de neige venait tout juste d’éclater sur sa nuque.
— Qui m’a lancé ça ? grogna-t-il en se retournant.
Nicolas se trouvait là, au loin devant lui, un large sourire aux lèvres.
— C’est moi ! Eh quoi ! Ça fait déjà plus de 30 secondes, la partie est commencée !
— Ma vengeance sera terrible, Nicolas ! AU JEU !
Le signal fut lancé et les boules fusèrent aussitôt de tous les côtés. Felix courut se réfugier
dans le fort de son équipe, qui se trouvait non loin de là. Trois hauts murs avaient été érigés
autour d’un renfoncement, où Mike était déjà affairé à empiler des boules de neige. Tout près de
lui reposait un petit coffret de bois.
— C’est pour contre-attaquer dès qu’on nous élimine, expliqua-t-il, anticipant sa question.
— Tu permets ? demanda Felix sans attendre de réponse.
Il prit un projectile dans chaque main et regagna le champ de bataille, devant aussitôt baisser
la tête afin d’éviter une boule perdue. Il était difficile de différencier ses ennemis de ses alliés,
mais dès lors qu’un apprenti courait vers leur fort en tirant sur eux, son allégeance ne portait
plus à confusion. Felix vit au loin Niki lancer de toutes ses forces un missile blanc sur un
adversaire, avant de se faire surprendre à son tour par Nicolas. Felix prit un élan et envoya sa
première boule de neige vers son ami d’enfance, mais elle le rata de peu. Tournant
brusquement la tête, Nicolas remarqua cette tentative ratée et répliqua. Felix esquiva son envoi
en écartant les pieds. Il prit ensuite ses jambes à son cou, profitant du court instant durant
lequel Nicolas s’était penché pour façonner une autre boule de neige et lui envoya cette fois la
sienne en plein sur le dessus de la tête.
— Touché ! s’écria-t-il victorieusement.
Mais il n’y avait, dans ce jeu, nul moment de répit et en moins de deux, son visage se
retrouva brusquement couvert d’une neige froide et dégoulinante. À sa gauche, Sam, le petit
aux cheveux roux, lui souriait de toutes ses dents.
— Désolé, je visais ton épaule !
Les échanges au gré du temps se multiplièrent, de même que les touchers au visage et l’eau
glaciale coulant le long des échines, sans qu’une seule équipe parvienne à ravir le trésor à
l’autre. Puis, annonçant la fin de la partie et l’heure du dîner, l’horloge tonna à l’intérieur du
bâtiment. Tous coururent aussitôt vers le restaurant du chef Bouillon, qui leur ouvrit la porte
avec un sourire affecté.
— Entrez, mes pauvres, entrez.
Felix, Nicolas et Niki prirent place autour d’une table ronde comme toutes les chaises
devenaient peu à peu occupées. Mike, Sam et Jonny prirent place à leurs côtés après avoirsuspendu leurs manteaux à l’une des patères placées dans la salle.
— Qu’est-ce qu’il a, le chef ?
— Je ne sais pas, mais j’ai tellement faim ! s’exclama Felix en se frottant les mains. J’attends
ce moment depuis des heures… j’espère qu’il y en aura assez pour deux assiettes !
Un gémissement parvint à ses oreilles. Se retournant, il aperçut le chef se pincer les lèvres
en fixant piteusement le plancher.
— Mon garçon, je crains que vous ne soyez déçu, se lamenta Bouillon en secouant
lentement la tête. Par cette température, les récoltes sont perdues. Et avec la mer figée dans la
glace, toute importation devient impossible. Oh ! Jamais je n’aurais cru la chose possible ! Je
n’ai rien de mieux à vous offrir aujourd’hui qu’un potage aux carottes et un ragoût de méduse…
Nous sommes même à court de sangliers. Comment est-ce possible ? Oh !
Et il s’en fut dans les cuisines, visiblement sur le point de fondre en larmes. Nicolas, quant à
lui, fixait son assiette vide d’un œil rond.
— Il a bien dit « ragoût de méduse », n’est-ce pas ? demanda-t-il à voix basse en
déglutissant.
— C’est un détail qu’il aurait peut-être dû omettre, souligna Niki.
— Tu crois vraiment que nous ne nous en serions pas rendu compte ? Niki, un ragoût de
méduse ! Cette créature verdâtre et dégoûtante… et avec des yeux globuleux horribles !
Au moment où il terminait sa phrase, la serveuse déposait devant lui un potage fumant.
— On dirait la couleur de mes cheveux ! s’émerveilla Sam à l’autre bout de la table. Il a l’air
délicieux !
Nicolas soupira longuement en empoignant d’une main sa cuillère.
— Eh bien, j’espère que cela saura me suffire, car il est hors de question que je prenne une
bouchée de méduse !
Dans de multiples cliquetis d’ustensiles, tous les apprentis entamèrent la dégustation de
l’entrée. Le potage chaud était pour Felix un véritable baume pour contrer l’hiver. Au fond de ses
nouvelles bottes, il agitait ses orteils encore frigorifiés afin de les réchauffer.
— Je n’ose pas imaginer à quel point ces journées seraient ennuyeuses et pénibles sans ces
guerres de boules de neige, commenta alors Jonny entre deux bouchées. En tout cas, en ce qui
me concerne, la forge est d’un ennui mortel. Même Dublix ne trouve plus l’énergie pour
plaisanter, vous imaginez ?
— Oh ! crois-moi, tu n’as rien à envier à la coupe de bois, lui assura Nicolas. Toi, d’abord, tu
es au chaud !
— C’est le moins qu’on puisse dire ! On suffoque, là-bas !
— Alors, pensez-vous vraiment que nous allons bientôt entrer en guerre ? lança Mike d’un
ton qu’il aurait souhaité détaché.
À cet instant, tous se tournèrent vers Felix, comme s’il était le seul qui puisse leur offrir une
réponse satisfaisante. Il peinait à s’habituer à ce genre de réaction de la part des autres
apprentis ; il leur faudrait tôt ou tard comprendre que le fait d’être gardien ne lui conférait pas la
connaissance infuse.
— Je n’en sais pas grand-chose, en fait, avoua-t-il. Tout ce que je peux vous confirmer, c’est
qu’un cœur de colombe a été envoyé à la reine. Chaque fois qu’un royaume déclarait la guerre
à un autre dans le passé, un tel présent était offert.
— C’est dégoûtant ! se lamenta Nicolas en tirant la langue.
— Mais je ne comprends toujours pas pourquoi Émor se montre hostile envers Élador,
remarqua Mike en déposant sa cuillère.— Le roi Godefroy était le fils du Conquérant, soit l’actuel roi d’Émor, expliqua Jonny.
— Et ce n’est que le début ! renchérit Niki, frappant vigoureusement la table de son poing. Le
Conquérant était impliqué dans les horreurs de la Forteresse rouge ; c’est d’ailleurs lui qui a
élevé le Grand pirate. Et c’est de son côté que sont les autres gardiens. Pas vrai, Felix ?
Ce dernier opina du chef.
— La réalité, c’est que cette guerre n’a pas vraiment commencé, déclara-t-il, il ne s’agit que
de la suite de la Guerre des lames, qui n’a jamais véritablement pris fin.
— Excusez-moi, les jeunes…
Tous se retournèrent avec étonnement. La serveuse déposait sur la table les premières
assiettes de ragoût de méduse : des cubes de chair verdâtres s’entassaient entre des morceaux
de croustes et de céleri. Felix planta sceptiquement sa fourchette dans la viande et en approcha
son nez. Un parfum étrange lui rappelant la menthe s’en dégageait.
— C’est hors de question ! geignit Nicolas en grimaçant. Hors de question que je touche à
ce… à cette…
Mais Felix, contrairement à son ami d’enfance, adorait essayer toute nouvelle chose.
Pouvaiton vraiment détester un plat sans y avoir goûté ? Alors que tous le regardaient de leurs yeux
écarquillés, il porta la bouchée jusqu’à ses lèvres et croqua la méduse grillée. Mike abaissa
posément ses lunettes sur son nez et Nicolas retint son souffle, s’attendant manifestement à le
voir vomir d’un instant à l’autre. Sa bouchée sembla anormalement longue à mâcher. Il déglutit
finalement puis, hésitant quant à l’idée de feindre un empoisonnement, trouva cette blague
enfantine et se contenta de hausser les épaules.
— C’est comestible ! se réjouit Sam en se penchant sur son assiette.
Et tous les apprentis, avec une certaine appréhension, consentirent à goûter à l’étrange
repas à leur tour. Seul Nicolas demeura les bras croisés après avoir dédaigneusement repoussé
son plat jusqu’au centre de la table.
— C’est étrange, non, que tous les Éladoriens soient pris au dépourvu par la neige ?
remarqua Sam après s’être essuyé le menton. Ça ne doit tout de même pas être la première
fois qu’ils en voient.
— Justement, Sam, il s’agit de leur première fois, l’informa Niki. N’as-tu pas vu leur visage
lorsque les flocons tombaient tout autour ? En plus, la température a dû baisser de 20 degrés
en une semaine à peine. Il y a de quoi être surpris…
Le repas prit fin lorsque tous, avant même que le dessert soit servi, commencèrent à
somnoler. Jonny s’était même mis à ronfler, le front plaqué contre la table. La neige tombant
infatigablement des nuages les accompagna durant leur courte marche vers l’horlogière. De
l’extérieur, on pouvait y entendre des discussions animées. Felix, suivi des autres, tourna la
poignée et entra dans le bâtiment.
— Chut ! Ils sont là !
— Taisez-vous !
Curieusement, toutes les discussions cessèrent du même coup : sur les canapés, près de
l’escalier et des foyers, la plupart des apprentis présents au rez-de-chaussée jetèrent des
regards furtifs en direction du vestibule.
— Mais qu’est-ce qui leur prend ? s’interrogea Nicolas.
— Je ne sais pas, mais s’ils voulaient être subtils, c’est raté.
Felix repéra non loin de là quelques places libres et invita ses amis à s’y asseoir. Dès qu’ils
prirent place, une fille, juste derrière eux, ferma doucement son livre et s’éloigna. Niki s’empara
d’une bûche près de l’âtre et la lança dans les braises avant de se frotter les mains.— Je n’irai pas me coucher avant de savoir ce qui se trame ici. Aussi bien nous réchauffer un
peu…
Les apprentis des alentours s’étaient désormais tous éloignés dans le coin opposé et avaient
repris leur conversation à voix basse. Niki prit place près de Felix et se croisa les jambes.
— L’un d’entre vous aurait-il fait quelque chose ?
Tous secouèrent la tête. Pour la énième fois depuis son entrée, Felix croisa le regard fuyant
d’un apprenti.
— On se croirait plongé dans la cour d’une école primaire, railla Jonny en roulant les yeux au
plafond. Laissez-moi régler ça.
Il se leva, bomba le torse et fit de larges signes au loin, à la manière d’un naufragé sur une
île déserte à la vue d’un navire.
— Ohé ! Vous savez, nous sommes ici, nous aussi, et nous ne sommes pas idiots !
Il posa ses deux mains sur ses hanches en esquissant un sourire.
— Alors, vous nous faites part de vos secrets ou il nous faut vous tirer les vers du nez
nousmêmes ?
Il y eut un moment de silence où l’humour et le malaise planèrent maladroitement dans l’air
du rez-de-chaussée. Deux apprentis qui venaient d’entrer dans l’horlogière s’immobilisèrent
devant la scène hors du commun qui se déroulait.
— Bonsoir, circulez ! lança Jonny en leur indiquant l’escalier d’un geste de la main. Nous
étions seulement en train de signaler à ces gens que nous étions bien vivants et que nos oreilles
l’étaient tout autant. Circulez, oui, par là, merci !
— Bien sûr, nous le savons, que vous êtes vivants ! se récria enfin l’un d’entre eux en se
levant à son tour pour mettre fin à cette comédie. Désirer un peu d’intimité serait-il désormais un
crime ?
C’était un jeune homme, un apprenti de deuxième ou troisième année sans doute, qui avait
des lèvres pincées sous son nez long et étroit, et dont le front était partiellement voilé par une
chevelure brune léchée minutieusement sur le côté droit.
— Peut-on savoir ce qui vous dérange chez nous ? tenta innocemment Jonny.
L’apprenti se contenta de souffler l’une de ses mèches avec indignation avant de se rasseoir.
— Et comment s’appelle-t-il, le petit frustré ?
L’adolescent concerné se releva et inspira profondément comme pour contenir sa colère.
— Il s’appelle Noah, et je présume que, puisque tu es à ce point arrogant, tu dois être Jonny
?
— Et d’où viens-tu, au juste ? se joignit Felix à la conversation. Nous ne t’avons jamais vu ici.
— Avec cette température à l’extérieur, je me suis retrouvé sans emploi. Mon père a fait la
demande pour que j’occupe une des chambres disponibles ici afin d’aider aux préparatifs de la
guerre, et celle-ci a été acceptée. Je peux par ailleurs laisser libre cours au mépris que j’ai
toujours éprouvé envers vous, n’est-ce pas génial ?
Deux filles jusqu’alors assises à ses côtés se redressèrent. L’une d’entre elles posa une main
câline sur l’épaule de Noah en obliquant la tête, de telle sorte que sa longue chevelure lui
effleure le visage. Il s’agissait de Jade, l’ex-petite amie de Jonny.
— Je vois ! s’écria Jonny, soudain impatient. C’est donc pour ça que vous vous éloignez.
— Pas seulement, précisa Noah d’un ton narquois. Voyez-vous, certains apprentis en ont
marre de travailler comme des esclaves pour une guerre qui ne les concerne pas. Déjà la moitié
des chevaliers du royaume sont morts à cause de vos idées démentes. Vous… et leur magie (ilpointa Felix, Niki et Nicolas du menton) pouvez récolter le fruit maudit de vos mésaventures
sans faire payer les autres pour vos erreurs.
Les esprits commençaient à s’échauffer. Niki, qui voyait Jonny trépigner d’énervement, choisit
de se lever pour l’épauler.
— Et que comptez-vous faire ? intervint-elle avec mépris. Vous cacher dans vos chambres et
attendre que tout ça finisse ? Imaginez un instant que tous soient aussi lâches que vous : ce
serait le meilleur moyen pour condamner le royaume entier.
— Personne n’a choisi la guerre, ajouta Felix. Personne de sensé ne voudrait de ça. Mais
vous cacher ne fera qu’aggraver notre situation à tous.
Noah fit quelques pas jusqu’au centre de la pièce. Ainsi qu’un reflet, Felix l’imita
instantanément, si bien que tous deux ne furent plus qu’à un mètre l’un de l’autre.
— Qui a parlé de se cacher ? souffla Noah avec un indicible sourire. Nos plans sont tout
autres…
Et il s’en fut vers les marches après lui avoir décoché un ultime regard de ses yeux plissés.
Ses nombreux tenants l’accompagnèrent fidèlement. Felix et ses amis se contentèrent de les
dévisager un à un en espérant n’y reconnaître personne. Avec un immense regret, ils virent, à
la toute fin de la file, Anton, qui prit grand soin de garder la tête basse.
— Anton ? Mais qu’est-ce que…
— Avec nous, il n’est pas constamment ridiculisé, répondit Jade à sa place. Nous, nous ne
considérons pas les humains comme des insectes sans importance. C’est ça, la raison d’être du
Regroupement des pacifistes !
Un instant plus tard, le silence était retombé au rez-de-chaussée de l’horlogière. Tous étaient
ébranlés par ce qu’ils venaient d’entendre. Jusqu’à ce moment précis, Felix avait cru que tous
obéissaient inconditionnellement à la reine, envers qui ils avaient une confiance absolue. Il
reconnaissait désormais que cette idée était décidément loin de la réalité. S’il fallait s’opposer à
une armée plus imposante que la leur, d’après ce qu’on en disait, en plus d’apprentis de leur
propre royaume, quelles étaient leurs chances de remporter cette guerre ?
— Le Regroupement des pacifistes… répéta Felix avec incrédulité. Il s’agit là justement de ce
pour quoi nous nous battons, la paix.
— Le Regroupement des trouillards, plutôt ! persifla Jonny, rouge de colère jusqu’au cou. Et
si je vois ce pouilleux toucher à Jade encore une fois, je jure qu’il ne s’en tirera pas aussi
facilement !II
Colère après colère
F elix passa une nuit mouvementée. C’était une de ses plus grandes faiblesses que d’avoir un
esprit aussi vulnérable aux tourments ; il se retourna maintes fois sous ses draps en espérant
un sommeil qui ne venait pas. Que tous ne soient pas enthousiastes à la guerre n’était pas
étonnant ; personne ne pouvait aimer une pareille chose ! En lui mentionnant qu’il n’avait jamais
été question de se cacher, Noah avait semé le doute dans son esprit. Il était en effet possible
que les gardiens soient vus comme l’origine des représailles et qu’on cherche à les rendre au
Conquérant pour éviter toute conflagration. Felix avait beau abhorrer cette idée, il dut avouer
qu’elle n’était pas stupide. Pourquoi des innocents voudraient-ils se battre aveuglément contre
une armée qu’on décrit sans cesse comme supérieure afin de protéger les gardiens d’une magie
qu’ils jalousent peut-être ? Cet apprenti avait par ailleurs touché un point sensible en évoquant le
décès des chevaliers lors de l’expédition à la Forteresse rouge, qui avait ébranlé le royaume en
entier. Florence, Nicolas et Niki avaient beau lui répéter que le seul coupable de ces atrocités
était Barbemousse, il craignait d’en porter lourdement la culpabilité jusqu’à sa propre mort.
À l’aube du lendemain, un zénith pâle illuminait le paysage blanc, où toute trace de pas avait
disparu au courant de la nuit. Dans la forêt encore assoupie, Felix agrippait une scie
passepartout, cette large lame dentelée à deux poignées qui chaque jour durcissait la corne ayant
émergé sur les paumes de ses mains. Autour de lui, apprentis, travailleurs et anciens esclaves
de la Forteresse rouge étaient de la partie, sciant en duo les arbres les uns après les autres.
D’autres, munis de serres métalliques, transportaient les billots vers la forge ou le château afin
d’en ériger des murailles. Des gouttes perlaient des feuillages verts avant de s’échouer sur la
neige recouvrant partiellement le sol.
— Allez, Nic, il faut nous y mettre, affirma Felix en lui tendant l’autre extrémité de la longue
scie.
Nicolas maugréa à voix basse et se défit de son manteau. S’il y avait bien un endroit où la
température était clémente, c’était au cœur de la forêt. Ils s’approchèrent du premier feuillu et
apposèrent la lame sur l’écorce. Comme ils y étaient habitués, Felix poussa le premier comme
tirait Nicolas, puis vice-versa. La lame se coinçait régulièrement dans le bois et ils devaient se
débattre avec elle jusqu’à en perdre l’équilibre afin de poursuivre le sciage. Ils n’étaient qu’au
quart du premier tronc, qui pourtant n’était pas si énorme, que déjà Felix sentait son épaule
s’endolorir. En moins d’une semaine, une partie considérable de la forêt avait été rasée. À leurs
pieds reposaient un arc et un carquois, dans l’éventualité où une bête sauvage montrerait son
nez. À une seule reprise eurent-ils à s’en servir, mais l’expérience les incita à redoubler de
prudence. À mesure que les dents mordaient la future souche, des copeaux de bois, pareils à
de fades étincelles, jaillissaient avec l’agréable parfum d’un meuble fraîchement sculpté.
— Attention ! s’exclama Nicolas.
L’arbre venait d’émettre un craquement plaintif et commença à vaciller dangereusement.
Nicolas, levant craintivement la tête vers la cime, recula et trébucha sur une racine. Craignant
qu’à tout instant l’immense tronc s’abatte sur lui, il écarquilla les yeux et resta pétrifié, le dos
plaqué contre l’herbe mouillée. Felix bondit aussitôt dans sa direction et poussa de toutes sesforces contre l’écorce afin de dévier son angle de chute. Dans un grincement sec, les lointaines
ramifications bifurquèrent vers la gauche, précisément là où se trouvaient deux autres hommes
trop affairés à la tâche pour se rendre compte du danger. À nouveau, Felix contourna le tronc et
appliqua une pression : il ne suffisait que d’une seconde de retard pour que la situation lui
échappe.
— Allez, Nic, lève-toi ! souffla-t-il entre ses dents serrées par l’effort.
À ces mots, Nicolas comprit qu’il était encore immobile au sol. Se levant avec empressement,
il vint épauler son ami de toutes ses forces. On entendit tout en haut les branchages
s’enchevêtrer, puis l’arbre s’affala lourdement sur le sol dans la direction voulue, ses rameaux
encroués bruissant leur ultime râle.
— C’en était de peu ! se plaignit Felix en s’épongeant le front.
— Beau travail, bonshommes ! les félicita Brage, qui venait d’accourir. J’ai cru l’espace d’un
instant qu’une catastrophe se produirait. Ne reste plus qu’à ôter les branches et vous pourrez
aller déjeuner.
Il se pencha et leur adressa un clin d’œil.
— Et à ce qu’on dit, le chef Bouillon vient d’inventer une incroyable recette.
Ils en eurent pour une heure à effectuer la tâche demandée. Felix et Nicolas déposèrent
hache et scie sur la neige et se dirigèrent vers le restaurant. En émergeant de la forêt, ils
inspirèrent l’air froid avec satisfaction : une autre demi-journée venait de prendre fin ! Tandis
que Felix s’apprêtait à tourner la poignée du restaurant, des exclamations diverses émanèrent
étrangement de l’horlogière. On y distinguait des murmures excités, des cris, des mots
empiétant les uns sur les autres dans un brouhaha désordonné ; cette apparente agitation était
hors du commun à une pareille heure. Il s’immobilisa sur le porche du restaurant en serrant des
dents.
— J’espère de tout cœur qu’il ne s’agit pas encore de ce Regroupement des pacifistes…
Allons voir !
Ce fut avec peine qu’ils pénétrèrent dans l’horlogière, les apprentis étant si nombreux au
rezde-chaussée qu’ils en bloquaient l’entrée. Felix et Nicolas parvinrent à se glisser par
l’entrebâillement de la porte et se retrouvèrent au sein de l’attroupement bavard. C’était
insensé : on aurait dit que tous les apprentis du royaume s’étaient retrouvés au même endroit,
au même moment ! Repérer l’origine de cette frénésie n’était pas chose facile ; du haut de
l’escalier, peut-être pourraient-ils avoir une meilleure vue d’ensemble. Felix bouscula malgré lui
quelques apprentis et s’apprêtait à gravir la première marche lorsqu’on lui agrippa fermement le
bras.
— Felix, Nicolas, venez voir ça ! s’exclama Jonny, un large sourire aux lèvres. Vous n’en
croirez pas vos yeux !
Il les guida avec empressement vers le mur à leur droite, sur lequel la plupart des apprentis
étaient penchés.
— Laissez passer, laissez passer, insista-t-il avec aplomb.
Il se retourna vers eux, haussant les sourcils d’un air satisfait.
— Juste devant vous, voyez ?
Une feuille comportant de brèves inscriptions avait été agrafée au mur. Piqué par la curiosité,
Felix plissa les yeux pour en lire les inscriptions d’où il se trouvait :
Ce samedi 28 novembre auront lieu les qualifications officielles en vue d’une mission
d’envergure capitale. Les volontaires sont priés de se rendre à l’entrée du château dès lespremiers rayons du zénith.
Tous ceux qui s’y présenteront assument les risques qu’une telle entreprise implique.
Notez que ces qualifications sont réservées strictement aux hommes ; nulle candidature
féminine ne sera acceptée.
L’avenir d’Élador dépend de vous.
Sa Majesté Amanda
Voilà ce qui causait une telle agitation dans l’horlogière ! La reine recherchait des volontaires
dans le royaume pour une dangereuse mission et les apprentis avaient l’occasion de prendre
part aux épreuves de qualification. Impossible de savoir toutefois en quoi consistaient lesdites
épreuves, ni si elles n’étaient destinées qu’aux apprentis. Cet aspect aurait été pour le moins
étonnant, vu le caractère hasardeux de l’entreprise qu’on énonçait d’emblée.
— Inutile de vous dire que mon samedi est à présent réservé. Et nous sommes vendredi,
c’est donc demain !
Il semblerait qu’un mois entier comme esclave et gladiateur n’avait pas suffi à atténuer la
témérité de Jonny.
— Être bûcheron est ennuyeux, inutile de le cacher, s’éleva la voix de Nicolas à travers le
brouhaha, mais j’avoue que cette mission ne me dit rien de bon…
Il se massa nerveusement l’épaule, glissant ses doigts sous sa manche exactement où se
trouvait la marque des esclaves. Le souvenir du fer incandescent lui brûlant la chair était encore
vif ; ce crâne difforme creusé à même sa peau, en plus de lui rappeler les horreurs passées,
l’incitait en permanence à l’extrême prudence. Felix gardait également de sombres souvenirs de
la Forteresse rouge, si bien qu’il s’efforçait de ne plus y penser, mais il se sentait si
personnellement impliqué dans le conflit actuel qu’il ne pouvait concevoir de s’en dissocier.
— N’est-ce pas là une autre occasion exceptionnelle de nous sacrifier pour la défense de nos
chers magiciens ? railla soudain une voix traînante derrière eux.
Il ne fut nullement nécessaire de se retourner pour identifier l’origine de cette remarque : de
toute évidence, Noah se trouvait là, à quelques mètres d’eux. Il devait se languir de leur
réponse, ne serait-ce que pour leur envoyer sa cinglante réplique. Felix hésita entre feindre
l’ignorance et le pousser à deux mains contre le mur, mais il savait qu’en venir aux attaques
physiques ne ferait en somme qu’exposer une faiblesse. La plupart des apprentis présents se
turent, certains craignant que Nicolas ou Felix contre-attaquent d’un spectaculaire sortilège.
— Dois-je interpréter votre mutisme comme l’assentiment honteux de mes propos, ô
magiciens ?
Felix serra les poings de colère. Sa politesse affectée, sa condescendance, sa prétention…
tout contribuait à attiser la fureur qui bouillonnait de plus en plus en lui. Il tourna les talons et osa
lui faire face : Noah se trouvait debout, près de l’âtre dont les flammes se reflétaient dans ses
yeux plissés de malice, un air de défi habitant son sourire en coin. À cet instant, Nicolas lui
empoigna le bras, l’encourageant à faire preuve de contenance.
— Nous n’avons jamais demandé que quiconque se sacrifie pour nous, rétorqua-t-il enfin, la
gorge sèche.
— Et tous ces chevaliers ? répliqua Noah dans la seconde. Et Anna ? Et…
— C’était pour délivrer les apprentis disparus ! intervint Nicolas en haussant le ton. C’est en
essayant de les sauver qu’ils sont tous morts !
— Et vous avez délivré… une vingtaine d’esclaves, si je ne m’abuse ? poursuivit Noah, sourd
à leurs arguments. Vingt esclaves pour près d’une centaine d’Éladoriens… si mes calculs sont