Histoires de la préhistoire

Histoires de la préhistoire

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Livres
288 pages

Description

De 500 000 à 3 000 ans avant notre ère, l'homme poursuit sa longue évolution. Des premiers voleurs de feu aux peintres chasseurs de Lascaux et aux bergers du néolithique moyen, un immense domaine de recherche est ouvert à la curiosité des savants, mais aussi à la réflexion imaginative. Le lecteur découvrira ici six moments clefs de cette évolution.

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Date de parution 26 janvier 2011
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EAN13 9782013238168
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Introduction

Les sciences qui s'intéressent au champ immense de la Préhistoire humaine sont en perpétuel mouvement. L'une aidant l'autre, elles dévoilent peu à peu, patiemment, l'évolution de l'humanité depuis ses origines les plus lointaines.

Mouvement ? Certes ! Les savants, pour aussi sérieux, aussi bien outillés qu'ils soient, ne sont jamais au bout de leurs recherches. Ils doivent compter sur un élément aussi peu scientifique que possible : le hasard.

Pourquoi ? Parce que leurs progrès dépendent de trouvailles souvent imprévisibles, de vestiges soudain arrachés à la poussière du temps. Les chercheurs ont-ils établi des théories, des classifications basées sur des fouilles précédentes ? Voici qu'un autre découvreur, parfois un simple promeneur curieux, peut exhumer un fragment de squelette, des objets usuels qui remettent en question ce dont on croyait être sûr.

Dès lors, le préhistorien doit souvent reconsidérer ses certitudes provisoires, user de modestie dans ses affirmations. L'un d'eux me disait en riant : « Nous sommes toujours assis entre deux crânes ! » Le véritable Musée de l'Homme, c'est l'immense cimetière de l'humanité qui se trouve, presque inexploité, sous nos pieds.

Est-ce dire que la Préhistoire nous est à peu près inconnue ? Que les savants qui l'étudient et la donnent à connaître font de la science-fiction ? Il serait injuste et absurde de croire cela. Depuis deux siècles, les travaux des préhistoriens se multiplient et se complètent. D'incontestables évidences s'accumulent.

Avant de rêver des contes, énumérons quelques-unes de ces solides trouvailles. Même si l'avenir des fouilles doit les compléter, parfois les corriger, rien sans doute ne les contredira en profondeur.

Pour simplifier à l'extrême, disons que l'on distingue, en Préhistoire, les pré-humains et les humains proprement dits. Les pré-humains apparaissent voici environ huit millions d'années. Ils sont, nous sommes, cousins de divers singes. N'essayez pas de retrouver cette parenté sur le visage de votre voisin : il la chercherait sur le vôtre, et ce serait en vain dans les deux cas. Le genre humain sera unique et original. Des pré-humains, nous ne savons pas encore grand-chose, faute de bons hasards. Pourtant, en 1974 fut découverte en Ethiopie une pré-humaine incontestable. On l'a surnommée Lucy. Elle vivait voici environ trois millions et demi d'années. Les recherches actuelles tendent à montrer que les pré-humains proviennent d'Afrique orientale. Leur souche serait un grand primate d'où découlent à la fois les chimpanzés et les hommes. Le genre humain ne comporte pas de races originales. La couleur de la peau, les différentes formes spécifiques du visage, des yeux, de l'implantation pileuse sont le fait des bombardements de rayons cosmiques, des climats, des influences de divers habitats. Cela, s'il en était besoin, rend dérisoire toute forme de racisme. Lucy, qui était africaine, encore très simiesque, est l'un de nos ancêtres.

Les humains se singularisent il y a environ trois millions d'années. Ils évoluent lentement. Ils apprennent à utiliser le feu vers « moins 500 000 ans », peut-être avant. Leurs outils sont de plus en plus élaborés. Ils pratiquent la chasse et la cueillette. De 700 000 à 400 000 ans avant notre ère, les caractères proprement humains se précisent. L'outil s'améliore : il devient « pensé », arraché à la pierre par des actes intelligents. Les humains élaborent, en ces temps, un langage parlé. Les restes de l'homme de Tautavel (- 400 000) ont permis au préhistorien Jean-Pierre Mohen de titrer un livre récent : « Vous avez tous 400 000 ans1 » sans que cela soit une simple plaisanterie.

Les grandes divisions de la Préhistoire humaine, aux frontières toujours remises en cause, ont été établies non pas d'après les différents types d'hommes, mais à partir de leurs outils de pierre, qui sont allés s'améliorant. La formule désormais contestée : « L'outil, c'est l'homme », justifiait ce choix.

Le premier étage est le Paléolithique, de deux mots grecs qui veulent dire : « ancienne pierre ». Il est immense par la durée, si bien qu'on l'a subdivisé en trois parties.

Le Paléolithique inférieur remonte, nous l'avons dit, à trois millions d'années : beaucoup espèrent le faire débuter plus tôt. Place aux trouvailles !

Vient ensuite le Paléolithique moyen, qui durera modestement 40 000 ans, et se terminerait 35 000 ans avant notre ère.

Enfin le Paléolithique supérieur, long de 25 000 ans. C'est l'époque où va apparaître, vers « moins 30 000 », l'homme de Cro-Magnon, notre présumé ancêtre direct.

Fini l'âge de la pierre ancienne, voici, d'environ « moins 9000 » à « moins 4500 » le Mésolithique, l'âge de « la pierre moyenne ». L'humanité a fait d'immenses progrès. On va découvrir et appliquer les techniques de l'agriculture et de l'élevage, domestiquer le chien.

Répétons et retenons bien que ces divisions sont utiles, mais assez vagues pour qu'on les bouscule un peu. Le hasard des trouvailles, disions-nous ? Il existe encore, et c'est bien heureux. Mais la science, en étudiant par les moyens les plus modernes les couches supérieures du sol terrestre, abaisse le taux des découvertes fortuites. On trouve mieux en sachant ce que l'on risque de trouver dans un site daté par les géologues. Des moyens nouveaux d'investigation ne cessent d'apparaître. Pourtant, la merveilleuse course au trésor des chercheurs d'ancêtres n'a rien perdu de sa magie, ni leurs découvertes de leurs surprises.

Résumons-nous. Le Paléolithique englobe de sa vague énorme l'aube de l'humanité, des hominidés aux Cro-Magnon inclus. Le Mésolithique nous présente une société formée, déjà évoluée. Nous sommes vers « moins 4500 » environ.

Alors se développe le Néolithique (du grec néos = nouveau), « la pierre nouvelle ». Les progrès s'y confirment et s'y multiplient. L'homme, des trouvailles récentes l'assurent, apprend à bien s'habiller, se nourrir dans les mois les plus rudes, à mieux s'armer pour la chasse et, hélas ! pour la guerre qui fait sa triste apparition.

D'âge en âge seront découverts les métaux (cuivre, bronze, fer) et la façon de les tirer du minerai. Les échanges entre groupes se multiplient. Peu à peu, le genre humain se diversifie et voyage sur la terre et sur l'eau. Les civilisations vont naître, grandir, devenir splendides, et disparaître. Mais déjà, grâce à l'invention de l'écriture, qui laisse des témoignages détaillés, l'Histoire succède à la Préhistoire. Elle attestera de façon sûre et précise l'évolution récente de l'humanité, abolissant la notion de hasard dans la recherche du passé.

Le but de ce petit livre est de vous faire réfléchir à la longue, patiente, prodigieuse aventure des hommes. Si nous respectons les données acquises par les chercheurs, pourquoi ne pas rêver un peu, et les accompagnerpar l'exercice de l'imagination ! De tout temps historique, les conteurs ont aidé les savants, en donnant aux trouvailles brutes l'apparence, les couleurs de la réalité. Ces squelettes, ces vestiges touchants de milliers d'existences successives et presque inconnaissables, pourquoi ne pas les réanimer ?

Voyez : ces ancêtres inconcevablement lointains, les voici debout, animés par leurs passions, contraints par leurs besoins et leurs croyances. Essayons d'évoquer leur chaleur, leur présence. Essayons de leur rendre ce don merveilleux qu'ils nous ont transmis envers et contre tout : la vie.

1. Éditions J.-C. Lattès, 1991.

VERS 500 000 ANS
AVANT NOTRE ÈRE...

Les histoires qui composent ce recueil sont situées dans les 50 000 dernières années de la Préhistoire. La première fera exception. Datons-la d'environ 500 000 avant notre ère. Il s'agira donc d'humains véritables, du type Homo erectus (l'homme qui tient debout), qui n'ont pas encore mérité, aux yeux de la science, la qualification de sapiens (intelligent, doué de savoir).

À cette époque, certaines découvertes le manifestent, l'homme apprenait à maîtriser le feu. Certes, il ne l'a pas inventé ; les volcans en éruption, la foudre qui incendiait les forêts, voilà où il l'a pris. S'en servir, le garder, le faire naître, tel est l'apprentissage qu'il fallait ensuite. Les premiers feux domestiques répertoriés avec certitude datent d'environ « moins 500 000 »1. Durant les millénaires qui précèdent s'accomplit cette conquête, l'une des plus importantes. Le feu apprivoisé, c'est la chaleur en hiver, la protection contre les animaux sauvages, plus tard la nourriture chaude.

Plus tard ? En réalité, nous n'en savons rien. Nous ignorons à peu près tout des hommes de cette époque. Depuis des années pourtant, une leçon nouvelle nous est apprise par les préhistoriens, qui corrige des erreurs passées. On croyait que nos ancêtres étaient sales, vêtus de haillons, peu soucieux de leur environnement immédiat. Tout ce que l'on découvre tend à nous faire revenir sur cette opinion. Il devient plus raisonnable de croire que les humains, même les plus désarmés devant la nature, cherchaient le maximum de confort, d'aise, d'efficacité. Vivre en groupe pour une protection mutuelle, se vêtir de peaux de bêtes bien assemblées, manger ce qui est bon, chercher des abris ou en construire, telle fut, nous le pensons désormais, leur volonté. N'avaient-ils pas autour d'eux l'exemple des animaux qui, du petit oiseau à l'ours des cavernes, cherchent sécurité et confort pour eux et leur nichée ?

La « Guerre du feu » fut-elle réelle ? C'est une très belle histoire, bien inventée au siècle dernier, bien filmée il y a peu. Ce qu'on y lit, ce que l'on y voit est utile, nous mettant en mémoire des images, des scènes touchantes ou cruelles. Rien de ce qui réveille l'imagination n'est inutile.

Une constante des découvertes du lointain passé contredit pourtant le mot « guerre ». Isolés en petits groupes en Europe occidentale jusqu'à l'époque du néolithique, ayant peu ou pas de relations avec leurs voisins, les premiers hommes ignoraient la guerre. Nulle part n'a été découvert, avant ce temps, le corps d'un chasseur tué par un autre, ni à plus forte raison la trace d'une bataille. Le mot guerre, et l'horreur qu'il désigne, reste donc impropre quand on évoque l'ancienne humanité. Là, ni brutes désordonnées et dégoûtantes, ni tueurs de voisins. Des vivants qui sans doute essayaient d'améliorer leur vie au sein d'un petit groupe effrayé et résolu.

Parmi eux, de génération en génération, des génies à jamais méconnus, qui inventaient, d'un siècle à l'autre, d'un millénaire à l'autre, des gestes utiles, des pratiques nouvelles, un progrès.

Combien de vies, d'enchaînements de vies a-t-il fallu pour que le feu de forêt passe au feu de camp, c'est-à-dire du nuisible à l'indispensable ? Combien pour découvrir qu'un humain peut, en choquant silex et minerai ou en frottant deux bâtons l'un contre l'autre, renouveler le miracle du feu ? Ils allaient, protégés et armés du mieux qu'ils le pouvaient, mais se donnant peu à peu des armes contre les intempéries, les bêtes, la faim.

Vers 500 000 ans avant notre ère, selon des estimations raisonnables, ils découvrent le langage : non seulement émettre des sons différenciés, mais les comprendre. Ce progrès est décisif pour l'avenir du genre humain. L'outil, le feu, le langage de communication, de pensée exprimée, voici l'homme en route vers son destin.

Mais regardons-le, ce petit homme. Rêvons-le vivant, imaginons-le au quotidien, mettant en pratique ce que les vieux lui ont appris. Pas très vieux, car l'existence est brève, en ce temps-là ! Imaginons-le saisi par le plus merveilleux stimulant de toute intelligence, même fruste : la curiosité. La curiosité, qui au cours de toute la course humaine, engendra les techniques, puis la Science. Regardons-le contempler le feu sauvage, le feu indompté, et le désirer de toutes ses forces.

1. Par exemple à Lunel-Viel (Hérault).

La nuit des temps

La horde humaine progressait avec lenteur vers le sommet de la colline grise. Tout était gris dans ce paysage glacial, dépourvu de neige : le ciel, les buissons épars, le sol inégal et rocheux, le squelette des arbres rares malmenés par la tempête. Un vent fou éparpillait des volées de brindilles et de feuilles mortes. Ses tourbillons déséquilibraient les marcheurs, faisaient trébucher les plus faibles d'entre eux.

— Oum ! criait parfois le chef de la horde.

Oum était son nom, mais aussi le cri qu'il poussait pour se faire obéir en toutes circonstances. En ce jour de froid déchaîné, il hurlait : « Oum ! », avec des gestes qui ordonnaient : « Suivez-moi, marchez ! »

À demi gelés, accablés de fatigue, les survivants peinaient derrière lui : cinq humains, quatre humaines, dont deux portaient des bébés, et deux enfants. Ils allaient. Ils n'avaient pas le choix. Chacun devait suivre la horde, ou mourir à la traîne. Oum décidait. Naguère, il avait obtenu sa place de chef en vainquant tous ses adversaires au combat corps à corps. La horde en ce temps-là vivait paisiblement sur un territoire fructueux. Les caprices de la terre venaient de l'en chasser, la condamnant une fois de plus à l'errance. Oum l'avait entraînée vers le pays des collines.

Le grand froid s'établit. Ses rigueurs, celles de la faim et de la maladie réduisaient la troupe à peu de chose. Ceux qui tombaient en route étaient abandonnés à leur sort. Les humains ne s'arrêtaient que sur l'ordre de Oum, pour la chasse ou le repos. Seuls les enfants survivants, un garçon et une fille, avaient été aidés plusieurs fois par les mères.

La horde atteignit une falaise en surplomb, presque au sommet de la colline. Le vent tomba d'un coup, le froid diminua. Les humains se mirent à caqueter, à produire ces bruits qui déconcertaient les animaux, pauvre langage de l'espèce. Cette fois, ils manifestaient le plaisir d'être en vie, de ne plus lutter contre la hargne du vent. Oum donna le signal de la halte. Humains et humaines se laissèrent tomber sur le sol, exténués. Les bébés criaient, puis se turent quand leurs bouches trouvèrent les longues mamelles nourricières.

Les corps se détendaient, heureux d'en finir avec cette marche harassante. Pourtant, la fatigue allait bientôt durcir les muscles surmenés. La faim, l'obsédante faim nouerait les ventres. Oum savait cela, et qu'il ne fallait pas prolonger la halte. Il gesticula ses ordres : tous debout, en chasse pour la nourriture et pour l'eau !

Non par esprit de rébellion, mais par excès de fatigue, la horde tardait à obéir, encore vautrée sur le sol, récupérant ses forces. Oum alors se mit en colère. Massif, puissant, il se dressa de toute sa hauteur, étendit ses bras interminables, frappa du poing sa poitrine velue. Sous ses arcades sourcilières énormes, ses petits yeux brillaient d'un éclat féroce. Il poussa son cri de chasse, ce cri qui épouvantait la plupart des animaux de la terre. Seules les plus hardies parmi les bêtes féroces ne s'enfuyaient pas lorsqu'elles l'entendaient. L'humain, l'être à deux pattes, n'avait ni griffes ni crocs, mais connaissait toutes les ruses et se battait à mort, usant de pierres et de bâtons. Le craindre était salutaire, à moins de posséder la force calme de l'ours, la vigueur du lion des cavernes, la force du nombre chez les Rapides.

Cette fois, Oum criait pour rappeler qu'il était le chef, qu'il tuerait ceux qui s'opposeraient à lui. Debout, et en chasse ! Le repos viendrait plus tard, quand on aurait trouvé de la nourriture et de l'eau.

L'un après l'autre, surmontant leur fatigue, les humains se relevaient, se secouaient, piétinaient pour chasser le froid de leurs membres. Ils s'éparpillèrent sous la petite falaise, cherchant de l'eau. Les collines, sans en être dépourvues, s'en montraient avares. Parfois, de délicieuses sources tièdes y coulaient, ou des ruisselets bienvenus. Par chance ce jour-là, l'eau ni le gibier ne furent difficiles à trouver. L'eau coulait goutte à goutte d'un surplomb rocheux. Non loin de là, une bande de terre protégée de l'érosion était parsemée de trous, qui firent pousser des cris de joie aux chasseurs : des terriers. Femmes et enfants furent appelés. Chacun but à sa suffisance, puis entreprit de s'armer. Les plus faibles prirent des bâtons ou des cailloux faciles à manier. Oum et les trois autres humains choisirent avec soin des pierres tranchantes et pointues, solides armes de poing.

La chasse commença. Femmes et enfants enfonçaient leurs bâtons dans les terriers, aussi loin qu'ils pouvaient aller. Dans les plus grands trous, ils faisaient pleuvoir des cailloux. Les petits animaux aux longs poils, aux dents saillantes, ainsi dérangés et effrayés, jaillissaient du sol par d'autres ouvertures. Oum et ses hommes les y attendaient, maniant tantôt la pierre à frapper, tantôt la pierre à lancer. En peu de temps, une bonne quantité de gibier fut abattue.

Alors vint le moment du bonheur. Chaque humain se saisit d'une proie, la déchira au moyen de cailloux pointus, se gorgea de viande et de sang encore tièdes. Avec des grognements de plaisir, ils mangèrent tous jusqu'au bout de leur faim. Il n'y eut ni disputes, ni bagarres. Cette fois, la nourriture suffisait à tous les appétits. Oum ne fut pas obligé de protéger les plus faibles contre les plus avides, ni les mères de défendre la part des petits. Chacun se régala sans mesure. Beaucoup de terriers demeuraient intacts. Avant de quitter ce lieu favorable, la horde pourrait chasser encore, manger encore. Il serait possible d'emporter de la viande, et ces peaux qui protègent du froid, avant de devenir sèches et inutilisables.

Oum regarda avec bienveillance les enfants. Ceux-ci, les premiers repus, s'étaient éloignés pour examiner le terrain, et revenaient en piaillant. Ils venaient de découvrir une grotte. La horde les suivit, et manifesta de la joie. Un creux où dormir ! Après avoir triomphé de la faim, les humains seraient à l'abri du froid, qui redouble quand le ciel devient noir.

L'abri n'était pas grand, mais suffisant pour contenir toute la troupe, entassée corps contre corps. Le crépuscule tombait, Oum fit entrer les humains dans la grotte. L'entrée fut fermée par un entassement de cailloux. Il faisait bon dans ce réduit obscur et sec. Les ventres étaient pleins. La fatigue reparut, mais atténuée, adoucie par le plaisir de la digestion. Les corps se recroquevillaient, entremêlant leur tiédeur et leur odeur puissante. Aucune attaque d'animaux rôdeurs n'était à craindre dans ce lieu clos. Un pesant sommeil, entrecoupé de ronflements et de gémissements, engourdit bientôt les occupants de la grotte.

*

Comme à l'ordinaire, les enfants se réveillèrent les premiers, et s'agitèrent en poussant de petits cris. La pâle lumière du jour filtrait à travers les cailloux entassés. Oum se dépêtra des corps emmêlés, abattit le mur précaire, sortit le premier. Il inspecta avec soin, d'un regard aigu, la pente de la colline. Ni ses yeux ni son odorat ne décelèrent d'ennemis. Les gros animaux chasseurs, si fréquents dans les terres de Nourriture-Facile, étaient rares au pays du Froid. Les Rapides aux dents aiguës, qui chassent en bande, ne s'étaient pas montrés depuis l'exode de la horde. Le chef des humains grogna de satisfaction, fit sortir les siens de leur trou. Ils s'ébrouèrent dans la brume froide. L'eau bienfaisante, étrangement tiède, coulait toujours du gros rocher fissuré. La horde but, mangea ce qu'il restait de viande.

— Oum ! cria le chef en désignant le territoire de chasse.

Plus tard, chargés de nourriture et de peaux, les humains se remirent en route, escaladèrent les rochers. Le vent faisait trêve. La brume envahissait les vallons, dégageant les crêtes. Repus, reposés, les enfants oubliaient de ménager leurs forces. Ils ne se risquaient pas à dépasser les chasseurs, par crainte des coups que cela leur vaudrait. Le garçon et la fille, jacassant ensemble, s'éloignaient parfois sur le côté, explorant les cavités du sol rocheux. Ils y trouvaient des vers, des escargots lovés dans leur coquille, et s'en régalaient. Quand ils s'écartaient un peu trop de la horde, les mères criaient pour les rameuter. Les enfants obéissaient à ces appels. Leur jeune expérience le conseillait. Plusieurs de leurs pareils avaient payé de la vie leur goût de l'aventure.

Oum atteignit le haut de la colline, et promena son regard vif sur les lointains. Il espérait voir ce qui lui était apparu la veille du haut de la crête précédente : le signal du Chaud Rouge. Quand il était enfant, le chef avait habité le Chaud Rouge avec la horde, alors nombreuse et prospère. Les humains vivaient heureux là-bas, dans ce lieu étrange. Un jour, la grande colère de la terre les en avait chassés. Oum se souvenait de cette horreur : les rochers qui volaient dans les airs, les eaux bouillantes éparpillées, les fumées qui tuaient, l'abomination. La horde, moins ceux qui avaient été écrasés, ébouillantés ou victimes des fumées, s'était enfuie au hasard.

Pour finir, après bien des malheurs, les humains avaient eu de la chance. Loin du pays de Chaud Rouge, ils avaient découvert une terre accueillante, fertile et giboyeuse : Nourriture-Facile. Oum y était devenu adulte, s'était imposé comme chef. Malgré la présence d'animaux féroces, la horde vécut dans la tranquillité et l'abondance : bons abris, bonne chasse, bonne pêche.

Ensuite la terre se fâcha de nouveau. Cette fois, elle tremblait sous les pieds de la horde épouvantée. Des pluies se mirent à tomber, torrentielles, interminables. Le fleuve voisin déborda, inonda les vallées. Nourriture-Facile devint un marécage inhabitable. Il fallut s'en aller, fuir des lieux désormais hostiles, comme on avait naguère abandonné le pays de Chaud Rouge.

Oum dirigea l'exode, l'errance nouvelle. Il mena d'abord les humains loin des terres inondées. Bientôt survint la saison froide. La neige tomba en abondance, et fit beaucoup de victimes. Non par le froid : on peut dormir dans des trous sous la neige, et y garder sa chaleur. Mais la neige engendre une longue faim. La chasse est presque impossible sur les étendues blanches, où le gibier voit le chasseur de loin. La horde, ou ce qu'il en restait, gagna le pays des collines. La neige tarit, laissant place aux furies du vent glacial. « Oum ! » criait son chef, et chacun le suivait, puisqu'il ordonnait de le faire.

En vérité, Oum ne marchait pas sans but. Il avait une idée en tête : retrouver la terre brûlée du Chaud Rouge. Certes, il n'oubliait pas les effrayants phénomènes qui en avaient chassé naguère les humains. Pourtant, il se souvenait aussi de son enfance heureuse en ces lieux, avant que ne s'éveillât la grande colère du Rouge. Il espérait que cette colère était calmée. Retrouver le Chaud Rouge serait bon, s'il était à nouveau favorable à la vie humaine.

Pour rejoindre ce lieu, Oum ne disposait d'aucun repère, d'aucun souvenir conscient concernant la route à suivre. Un instinct pourtant, qu'il suivait aveuglément, le dirigeait dans sa quête, le long des pentes glacées. Cet instinct ne l'avait pas trompé. La veille, il avait aperçu du haut de la colline précédente, l'incomparable éclat du Rouge. Or, ce matin nouveau, il voyait au loin le même signal lumineux, plus net encore, indiscutablement présent.

Plein de joie, Oum étira ses bras, tambourina du poing sur son torse. La horde, massée autour de lui, participa à cette allégresse et se mit à piétiner en grognant de plaisir. Le vent se levait, aussi violent et coupant qu'à l'ordinaire. Sur un ordre du chef, les humains se mirent en marche.

*

Après deux jours d'efforts et deux nuits mal abritées, la horde aborda le pays de Chaud Rouge. Ceux qui s'en souvenaient tremblaient de peur. Ils n'avaient pas oublié l'ancien cauchemar, la fuite dans l'horreur, les corps écrasés, bouillis, l'odeur atroce des fumées. Oum dut user de toute son autorité pour faire avancer les humains. Les plus jeunes sentaient la terreur des aînés, et la partageaient confusément. Tout semblait pourtant calme en ces lieux étranges. Le chef ordonnait, il fallait le suivre, ou bien l'affronter. La horde suivit Oum à pas lents. Un ruisseau coulait, exhalant une vapeur fétide. L'enfant Pah s'en approcha pour boire. Oum cria pour l'en empêcher. Pah plongea quand même un doigt, et hurla de douleur : il s'était brûlé. Cela fit naître des grognements joyeux, mais les esprits restaient mal à l'aise. L'air puait. Le sol, agréablement tiède, présentait partout de vilaines fissures, souvent larges et inquiétantes. Avec un hurlement de terreur, l'une des femmes aperçut la première le ruisseau ardent. Il coulait le long de la pente, né d'une échancrure de la colline arrondie. Il était d'un rouge profond, sans éclat. « Oum ! » s'écria le chef.

Il marcha sans se retourner jusqu'au bord du ruisseau de lave embrasée. Oum n'avait pas peur. Le sol ne tremblait pas. Les rochers restaient à leur place. La colère de la terre était calmée. Le Chaud Rouge, tout effrayant qu'il parût, redevenait terre d'asile. Pourtant, lorsque Oum parvint au ruisseau ardent et se retourna, il ne vit à son côté que l'enfant Pah. Celui-là seul avait osé le suivre. Le reste de la horde restait à distance, ne pouvant surmonter sa peur. Oum cria des mots de colère pour appeler la petite troupe. Il montrait le jeune garçon debout à côté de lui : les chasseurs étaient-ils moins courageux qu'un enfant ?

Lentement, avec précaution, la horde se regroupa, regarda serpenter dans les rochers criblés de petits trous le filet rouge. Pah y jeta un bâton. Le bâton s'enflamma, crépita, se consuma aussitôt. Il fallut toute l'autorité de Oum pour empêcher la horde de tourner des talons. Le Rouge, c'était le Feu. Les humains connaissaient le Feu, ennemi plus terrible que le pire des gros animaux à longues dents, pire que les hordes acharnées des Rapides. Le Feu courait sur la terre plus vite que les proies aux jambes effilées. Il dévorait arbres et buissons, tuait tous les vivants, les transformait en poussière noire et grise. Il laissait derrière lui des étendues de terre fumante et morte. Seuls les plus agiles, les meilleurs escaladeurs pouvaient échapper au Feu, qui tombait du ciel au milieu d'épouvantables fracas de tonnerre.

Pah n'avait jamais connu les ruées du feu sur la terre. Il riait, confiant dans la force tranquille du chef. Sa sœur To, innocente et ignorante comme lui, entraînait les femmes vers le ruisseau ardent. Les chasseurs, honteux d'eux-mêmes, suivaient à pas lents. Oum se frappa la poitrine, désigna d'un grand geste un point de l'horizon où l'on voyait des arbres. La horde se remit en marche. Le sol devint moins noir, l'herbe parut, sèche et recroquevillée. Le froid revenait, mais personne pour l'instant ne songeait à s'en plaindre. Ce Chaud Rouge aux ruisseaux de Feu terrifiait les voyageurs.

Après une marche facile, cheminant à travers un paysage noir et désolé, la horde atteignit le bois. Une source y prenait naissance : non plus brûlante, mais tiède. Malgré l'odeur forte de l'eau, les humains burent avec délices. Les buissons secs étaient nombreux. On relevait partout des traces de gibier. Le vent, devenu bonne brise, s'était réchauffé en parcourant le Chaud Rouge. Dans un vaste pan de roc gris, Oum repéra l'entrée d'une caverne.

Largement ouverte, elle semblait pourtant inaccessible aux animaux dangereux : il fallait grimper presque à pic pour l'atteindre. La horde se hissa jusqu'à son ouverture. Elle découvrit un vaste espace tapissé de sable et de petits cailloux noirs : un asile parfait. Oum ordonna le repos. Il restait de la viande, qui fut partagée. La peur précédente cédait au plaisir de ce lieu protégé. Bien que la jour fût encore haut, les humains s'allongèrent sur le sable et détendirent leur corps fatigué. Le dur voyage était fini. Si rien n'éveillait la colère du Chaud Rouge, la horde habiterait désormais dans cette caverne, l'un des plus agréables habitats qu'elle eût jamais trouvés.

Pah fut le dernier à trouver le sommeil, installé au bord de la caverne, il regardait à travers les frondaisons la colline molle d'où coulait le ruisseau ardent. Son sommet bizarre s'infléchissait en rond comme une bouche ouverte. Un filet de fumée s'en échappait, qui devenait plus dense par à-coups. À ces moments-là, la fumée se trouvait comme soulevée par des sortes d'éclairs. Avec l'inconscience de la jeunesse, Pah n'avait pas peur des éclairs, nés du tonnerre, qui d'après les femmes engendraient le Feu grand coureur, grand tueur. Pendant les orages, tandis que chacun cachait sa tête dans ses bras repliés, Pah regardait le ciel illuminé d'éclairs. Il ne l'avait jamais avoué à personne, même pas à To, sa sœur et amie. Avant de rentrer dormir avec les autres, Pah se promit d'aller voir de près l'étrange bouche du Chaud Rouge, qui vomissait éclairs et fumée, qui salivait un ruisseau où brûlent les bâtons.

*