C,H,A,R,L,E,x
165 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

C,H,A,R,L,E,x

-

165 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

C.H.A.R.L.Ex est une jeune Cyber Humaine Améliorée entraînée pour intervenir sur des planètes en conflit avec la Confédération des Mondes Humains. Mais alors qu'elle est envoyée sur Terhyd, une planète rebelle où pousse une herbe rouge dévastatrice, elle subit juste avant l'atterrissage l'attaque d'un satellite-tueur qui la prive d'une partie de sa mémoire. Assistée de deux nanêtres -des nuages de nanomachines ayant pris la forme d'un petit garçon et d'un chien-, Charlex va de surprise en surprise sur cette planète inconnue en grand danger écologique. Quelle est sa vraie mission?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 mai 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782748513639
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DANIELLE MARTINIGOL
C.H.A.R.L.Ex
Syros



Collection « Soon »
Dirigée par Denis Guiot

© Shutterstock / Maridav / Silver Tiger, pour le photo-montage de couverture
© Syros, 2013
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
ISBN : 978-2-74-851363-9
Sommaire
Couverture
Copyright
PREMIÈRE PARTIE - Eracia
Chapitre CHAPITRE 1 - Charlex
Chapitre CHAPITRE 2 - Colas et Auxy
Chapitre CHAPITRE 3 - Dougal
Chapitre CHAPITRE 4 - Jema
Chapitre CHAPITRE 5 - Sesto
Chapitre CHAPITRE 6 - Badjit
DEUXIÈME PARTIE - Inasis
Chapitre CHAPITRE 7 - Les clandestins
Chapitre CHAPITRE 8 - Les détrousseurs
Chapitre CHAPITRE 9 - Les fangeux
Chapitre CHAPITRE 10 - La Manta
Chapitre CHAPITRE 11 - Les quais de la Colestine
Chapitre CHAPITRE 12 - La Haute Ville
Chapitre CHAPITRE 13 - L’embuscade
TROISIÈME PARTIE - Aqwil
Chapitre CHAPITRE 14 - Aveux
Chapitre CHAPITRE 15 - Découvertes
Chapitre CHAPITRE 16 - Affrontement
Chapitre CHAPITRE 17 - Éclaircissements
Chapitre CHAPITRE 18 - Attente
QUATRIÈME PARTIE - Jodokval
Chapitre CHAPITRE 19 - Autosuppression
Chapitre CHAPITRE 20 - Corps à corps
Chapitre CHAPITRE 21 - Homicides
Chapitre CHAPITRE 22 - Le terraformeur
Chapitre CHAPITRE 23 - Épilogue
Postface
L’auteur
PREMIÈRE PARTIE
Eracia
CHAPITRE 1
Charlex

L e projectile perfora la capsule de survie, atteignit Charlex à la tête et la tua sur le coup.
Quand, dans un spasme, elle revint à la vie, elle ouvrit les yeux mais ne vit rien. Elle se trouvait dans le noir absolu.
Elle toucha son visage et constata qu’elle portait des gants et un casque. Elle tâtonna autour d’elle et comprit qu’elle était enfermée dans un cylindre.
Une phrase émergea de sa mémoire singulièrement confuse.
Dis-toi que tu as été préparée à tout.
Y compris se réveiller dans un cercueil ?
Mais les cercueils ne sont pas cylindriques.
Et les morts ne portent pas de combinaison spatiale.
Elle fronça les sourcils. Pourquoi ne se souvenait-elle de rien ?
Charlex.
Ah oui ! Son prénom. Il s’écrivait C.H.A.R.L.Ex. Un acronyme pour Cyber Humaine Améliorée pour Résister dans des Lieux Extraterrestres.
Des bribes lui revinrent. Elle était une Améliorée. Une Terrienne.
Des trépidations agitèrent soudain le sarcophage.
Ce machin était en mouvement  ? Elle palpa à nouveau les parois et constata que le capitonnage était en train de gonfler pour se mouler autour de son corps. Un mot s’imposa : du modugel.
« Mais alors… gronda-t-elle, ça veut dire que je suis dans une capsule de Genutopia ! »
Ce nom raviva un flot de souvenirs.
Elle se revit subissant les entraînements d’instructeurs sans pitié, de vrais tortionnaires.
« Est-ce que ce sont eux qui m’ont enfermée là-dedans ? Depuis quand ? »
Elle se rappelait s’être endormie dans son lit. Quelqu’un avait dû lui donner une belle dose de somnifères pour qu’elle se réveille dans ce maudit tube sans s’être rendu compte de rien.
Elle sentit le modugel l’envelopper. Lorsque la matière visqueuse atteignit son casque, un filet gluant tomba sur son visage. Ah, génial ! De mieux en mieux. La visière était cassée. Quel imbécile avait commis cette bourde ? À moins qu’un sadique n’ait imaginé cette « petite complication » dans son programme d’entraînement…
Quand le modugel parvint à ses lèvres, elle obstrua ses narines et ses oreilles grâce à leurs membranes greffées puis retint sa respiration.
Elle ferma les yeux et comprit que c’était à cause de ses nouvelles paupières qu’elle ne voyait rien. Chrone ! Elle avait oublié cette amélioration récente de son corps. Ses surpaupières avaient dû entrer en fonction automatiquement pour une raison encore inconnue. Il lui faudrait apprendre à les contrôler très vite.
Elle ralentit son rythme cardiaque lorsque le modugel recouvrit son visage. Mode survie en situation extrême.
Un sifflement aigu envahit la capsule prise de violents mouvements de tangage. Le modugel durcit, rendant impossible le moindre geste, et la température monta en flèche.
Le doute emplit l’esprit de Charlex.
« Est-ce que je suis partie en mission ? » se demanda-t-elle.
Ce qu’elle vivait avait tout l’air d’être une vraie rentrée dans une atmosphère. Bruit, chaleur, vitesse… Bientôt ses soupçons se confirmèrent. Il ne s’agissait pas d’un entraînement. Aucun simulateur n’était aussi performant. Elle fonçait bel et bien vers une planète.
Elle jubila. Enfin « ils » lui avaient fait confiance ! Depuis le temps qu’elle se préparait… Combien de mois au juste ? Sa mémoire continuait à vaciller.
Un écart de la capsule la ramena à l’instant présent. La phase critique commençait. La période la plus dangereuse d’un largage. Environ quinze minutes pour franchir le mur de la chaleur.
Charlex se crispa. Des noms s’ordonnèrent dans sa mémoire malgré son trouble :
« Monelle, Palyp, Sélim, mes “chers” instructeurs, vous n’avez tout de même pas osé m’envoyer à quarante mille kilomètres-heure dans une capsule sur une planète inconnue sans que je le sache ? »
Pourtant, en y réfléchissant, elle se dit que rien n’aurait dû l’étonner venant de l’équipe de Genutopia.
Elle se mit à pester contre ses formateurs (des tordus de première) et son médecin (le seul auquel elle faisait peut-être confiance).
« Quand je rentrerai sur Terre, vous aurez intérêt à vous expliquer, tous ! Même vous, docteur Césaire. »
Cette rage salutaire lui permit de trouver le temps moins long.
Sa capsule était devenue une boule de feu en raison du frottement de l’air. La descente semblait ne plus avoir de fin. Soudain elle finit par sentir le soubresaut brutal de l’ouverture du parachute. Quelques longues minutes plus tard, la capsule toucha le sol et roula, lui donnant l’impression d’être broyée dans un mixer géant. Elle apprécia alors à sa juste valeur l’enveloppe protectrice du modugel. Elle n’aurait pas de blessures à déplorer. Ce qui vaudrait tout de même mieux pour commencer sa mission. Car un travail l’attendait.
Lorsque la capsule fut totalement immobile, le modugel se rétracta.
L’organisme de Charlex se remit en mode normal. Son cœur retrouva son rythme habituel et elle prit une grande inspiration. Elle rouvrit ses narines, ses oreilles et ses yeux, mais elle ne voyait toujours rien. Elle jura. Il fallait qu’elle localise au plus vite la diode signalant l’ouverture de la capsule. L’air risquait de lui manquer. Elle tordit sa nuque, anormalement douloureuse, à la recherche d’un point lumineux. En vain.
Soudain elle réagit. Maudites surpaupières ! Elle avait du mal à les intégrer, celles-là. Elle retira ses gants, releva la visière cassée et posa ses doigts au coin de ses yeux pour les étirer, comme le font les enfants imitant les Asiatiques. Bling ! Le voile de ténèbres coulissa et un éclair frappa aussitôt son regard. La diode se situait au niveau de son flanc droit. Elle appuya sur le pavé tactile. Le couvercle de la capsule s’ouvrit dans un chuintement libérateur. Elle s’assit illico, ôta son casque, et vit que la visière n’était pas fendue comme elle le croyait mais percée d’un trou bien net. Elle s’interrogea et leva les yeux.
En découvrant les traces d’autoréparation du couvercle, elle comprit que la capsule avait subi un tir perforant pendant le trajet. Inquiète, elle fit un check-up rapide de ses organes. Tout allait bien. Sauf sa mémoire encore embrumée et cette douleur en haut de sa colonne vertébrale.
Elle éluciderait ça plus tard.
Elle regarda autour d’elle. Il faisait nuit. Malgré le peu de lumière ambiante, elle remarqua que le cylindre reposait au milieu d’une vaste zone plate et déserte.
Évitant de prendre appui sur les côtés brûlants de la capsule, elle enjamba le rebord pour sortir et recula aussitôt tant le cylindre dégageait de chaleur. Elle en fit le tour et découvrit le logo de Genutopia. Il s’agissait bien d’une capsule équipée pour la survie d’un Amélioré en mission extraterrestre.
L’Améliorée, c’était elle. Charlex, quinze ans, 1,72 mètre, 60 kilos, brune aux yeux bleus. Sur les dossiers officiels, le petit x de son prénom désignait son chromosome féminin.
Pendant longtemps, les Améliorés n’avaient été que des C.H.A.R.L.Ey (le y désignant le chromosome masculin) identiques au premier modèle testé sur Vulcain, la planète poubelle de la Confédération. Les aventures de Charley étaient connues de tous les êtres génétiquement modifiés. Fabriqué par Genutopia, ignorant jusqu’à quinze ans sa vraie nature, il avait fui vers Vulcain 1 où son destin l’avait rattrapé lorsqu’il avait pris conscience de son extraordinaire potentiel… Au fil du temps, les Améliorés avaient été perfectionnés par Genutopia. Désormais, ils incarnaient le nec plus ultra des agents terriens. Des cyborgs génétiques. Charlex était unique. La première fille. La seule cyber humaine envoyée en mission à ce jour.
Après avoir porté son regard en direction des constellations inconnues illuminant cette nouvelle voûte céleste, elle vit que l’aube allait se lever. Sa boussole interne se régla. Elle se trouvait à mi-chemin entre le pôle et l’équateur. Elle ne connaissait pas le nom de la planète où elle venait d’atterrir. Peu importait. Ici ou ailleurs… Seule comptait sa mission. Qui était de réussir à…
Elle se mordit les lèvres et fit la grimace mais rien ne lui revint. Malédiction ! Elle n’avait tout de même pas oublié pourquoi elle se retrouvait là ?
::  Attention, danger !
L’avertissement fulgura à l’intérieur de son cerveau. Elle fut pétrifiée par cette intrusion soudaine.
::  Un sniper ! Couche-toi ! ordonna une deuxième voix.
Elle plongea au sol avant d’entendre une seconde plus tard l’écho d’une détonation.
Juste à temps !
Elle regarda de tous côtés mais elle était bel et bien seule. Qui l’avait prévenue ?
Des voix… mentales  ? La double présence étrangère persistait dans sa tête.
Une information du docteur Césaire lui revint.
Le jour où tu partiras en expédition, nous t’adjoindrons des nanêtres.
Voilà d’où provenaient les avertissements. Ces êtres nano-technologiques étaient quelque part dans la capsule, connectés à son cerveau par un Ultra Lien.
::  Merci , pensa-t-elle à leur intention.
::  Reste au sol !
Cette fois une rafale de détonations retentit. Des cailloux giclèrent. Plusieurs la percutèrent. Sous l’effet des impacts, un flot de noradrénaline envahit son corps et la fit basculer en mode combat.
Elle sentit brusquement couler dans ses veines l’envie irrépressible d’éliminer le tireur qui la visait. Elle rampa à l’abri de la capsule et palpa nerveusement sa combinaison à la recherche d’une arme. Mais les tenues spatiales n’ont pas d’étuis à fuseurs. Elle jura. Genutopia larguait toujours ses Améliorés en conditions de sécurité maximale. Elle n’aurait pas dû être repérée si facilement là-haut ni retrouvée si vite au sol. Cet homme qui voulait l’abattre devait mourir. Il devint sa priorité.
Sa cible.
Elle crapahuta sur les coudes pour rejoindre l’arrière de la capsule et sortit ses armes de leur logement. Une fois ses fuseurs en main, elle s’adossa au couvercle relevé, tous ses capteurs sensoriels en alerte.
Une détermination glaciale s’était emparée d’elle pendant l’initialisation de son corps en mode combat. Elle enrageait. Se faire tirer dessus dès son arrivée… Une véritable humiliation. Elle aurait dû avertir Genutopia de ce qui se passait. Elle pouvait le faire sur-le-champ : son module de transmission était situé à l’intérieur de son corps. Mais l’orgueil et la soif de vengeance la retinrent. Elle n’allait tout de même pas prévenir ses supérieurs qu’elle était en mauvaise posture dix minutes après son atterrissage !
Elle activa son mode attaque, serra les dents et se redressa, armes au poing.

1 . .  Les oubliés de Vulcain , Hachette, Livre de Poche Jeunesse.
CHAPITRE 2
Colas et Auxy

A près avoir enclenché des deux pouces la fonction balayage, Charlex vida ses chargeurs. Les fuseurs crachèrent leurs aiguilles dans toutes les directions. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où pouvait se cacher son agresseur dans un environnement aussi plat. Mais elle tirait à l’aveuglette avec un rictus aux lèvres. Une partie de son esprit la regardait faire : gestes rapides, efficaces, mouvements précis des bras se croisant pour couvrir tout l’horizon. Plantée sur ses jambes raidies, elle était devenue une machine à tuer.
Au bout d’un moment, elle dut se rendre à l’évidence, ça ne servait à rien. Sinon à gâcher ses munitions. Elle recula jusqu’à la capsule pour activer l’écran occultant en forme de dôme. L’air se brouilla autour d’elle. Ses bras retombèrent le long de son corps. Elle rengaina ses armes. Son esprit s’emplit de déception. Elle avait échoué. Sa cible s’était évanouie.
Elle tituba, accusant la fatigue. Le voyage plus la concentration pour ces tirs… Son organisme repassa en mode normal.
Le déferlement d’agressivité qui l’avait submergée la laissait perplexe. Elle se questionna sur les raisons de sa violence. Elle eut beau fouiller dans ses souvenirs en puzzle, elle ne trouva rien, aucune expérience passée à laquelle se raccrocher. Après tout, une telle réaction de ses améliorations était peut-être normale en situation de mission véritable.
Elle s’accroupit et constata que le sol était couvert d’une herbe aux épis rouges. Les premiers contreforts d’une chaîne de montagnes se profilaient dans le levant à plusieurs kilomètres. Le sniper était-il embusqué là-bas ? Certaines armes pouvaient atteindre leur cible d’aussi loin. Mais uniquement les plus récentes fabriquées sur Terre.
Elle effectua un scan complet de son corps.
Un clignotement s’imprima sur sa rétine gauche. Quelque chose était en panne. Un témoin lumineux signala que son kit médical intégré était détruit. Elle frappa de dépit contre le couvercle de la capsule qui avait refroidi dans l’air du matin.
– Je n’ai plus de médikit ? gronda-t-elle.
::  Non.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
La liste complète des actions subies par son organisme se déroula dans son œil équipé d’un récepteur.
H moins 4  [quatre heures plus tôt donc] Largage en orbite
H moins 3 Révolution complète autour de la planète
H moins 2 Dysfonctions
– Dysfonctions ? Lesquelles ? Diagnostic ! ordonna-t-elle.
H moins 2 Perforation de la capsule et mort de la C.H.A.R.L.Ex
Hein ? Elle était morte pendant le voyage ?
H moins 1 Réactivation du médikit interne impossible suite à la réparation de la C.H.A.R.L.Ex.
La Charlex… Ils en avaient de bonnes à Genutopia. Pour eux, elle n’était que du matériel. Mais ça, elle le savait depuis longtemps. Et, tout compte fait, elle s’en moquait un peu. Elle se sentait plus cyber qu’humaine.
L’autre information bien plus dramatique confirmait la destruction de son kit médical intégré. Comment survivrait-elle en milieu hostile si elle était blessée ? Sans son régénérateur, elle devenait très vulnérable.
Elle visionna l’enregistrement des événements. Un satellidrone était venu se coller contre sa capsule en orbite. Un tir perforant avait troué son casque, traversé sa gorge et brisé sa première vertèbre cervicale, l’atlas. Aussitôt, son kit médical à nanites, incorporé en haut de son dos, avait ligaturé les vaisseaux, enrayé l’hémorragie et réparé nerfs, moelle et ossature. Mais hélas, l’appareil ultraperfectionné avait été atteint lui-même et avait épuisé ses ressources de régénération dans l’opération.
Charlex était vivante mais le médikit était mort. Sous l’effet d’émotions contradictoires, elle sentit le mode vengeance affleurer à sa conscience. Mais elle le jugula, malgré sa rage. Le tireur qui l’attendait à l’arrivée et les programmeurs du drone venu la tuer le payeraient cher. Plus tard. On avait fait exprès de la viser à la tête plutôt qu’au ventre ou au cœur. Quelqu’un savait que le système com qu’elle pouvait activer pour contacter la Terre était relié à la base de son cou et jumelé au médikit. En mettant hors service ces deux améliorations essentielles de son corps, ses ennemis l’avaient condamnée à survivre totalement isolée.
Cette perspective ne lui faisait pas peur, ayant été entraînée à « tout », comme le disait Monelle, son instructrice psychologue. Mais son cerveau bouillonnait. Elle s’était figée, immobile sous le dôme occultant qui englobait la capsule. Un soleil orangé pointa son arc lumineux au-dessus des montagnes lointaines.
– Je suis toute seule, murmura-t-elle.
Par la liaison UL, la double présence des nanêtres s’amplifia à l’intérieur de son crâne.
::  Nous sommes là.
Deux noms s’imposèrent : Colas et Auxy. Collaborateur et Auxiliaire.
– Ah oui ! C’est vrai ! ironisa-t-elle en faisant la moue. J’ai deux nanêtres avec moi. De quoi je me plains ?
::  Nous allons t’aider.
Elle força son système nerveux au calme pour se concentrer sur ces étranges acolytes.
Elle n’avait encore aucune idée de ce à quoi ils ressembleraient mais, pour créer leurs « corps » programmés par Genutopia, il lui suffirait de prononcer leurs noms à voix haute. Aussitôt ils prendraient vie. Ou plutôt une illusion de vie, car en aucun cas des nanêtres ne pouvaient être considérés comme de véritables êtres vivants.
Les nanêtres n’étaient que des nuages de nano-machines : super intelligentes, modulables, imitant la vie à la perfection, mais uniquement des machines. Charlex, au contraire, avait été conçue à partir d’un embryon humain génétiquement modifié pour bénéficier d’améliorations technologiques hyperpuissantes.
Elle articula lentement :
– Colas, Auxy, matérialisation.
Un tiroir s’ouvrit dans la paroi intérieure de la capsule et deux brouillards bourdonnants s’en échappèrent. La jeune fille recula, de crainte qu’ils ne heurtent son visage. Mais les nuages, semblables à deux essaims d’insectes, s’immobilisèrent face à elle pour se structurer.
Quel aspect les ingénieurs de Genutopia avaient-ils bien pu donner aux deux aides qu’ils lui avaient adjoints ?
À la pointe des Technologies Combinatoires Instantanées, les nanêtres pouvaient prendre des apparences inattendues. Charlex avait travaillé avec de nombreux nanêtres très différents les uns des autres. Elle était préparée à tout. Sauf à ce qu’elle vit soudain se matérialiser dans le petit matin de ce monde dont elle ne connaissait pas le nom.
Bouche bée, elle fixa les deux… créatures, spécimens – comment devrait-elle les considérer ? – qui venaient de prendre forme devant elle.
Un gamin et un chien.
– Non mais je rêve, ou quoi ?! s’exclama-t-elle en posant les poings sur ses hanches.
– L’activité synaptique de ton cerveau prouve que tu n’es pas dans une phase de rêve, répondit le petit garçon.
Le chien émit un aboiement traduisant de manière évidente son accord avec cette remarque.
Charlex recula jusqu’au rebord de la capsule et s’y assit, les jambes coupées. Elle pointa du doigt ses compagnons l’un après l’autre.
– Ne me dites pas que c’est vous deux que les super-intellos de Genutopia ont jugé aptes à m’aider dans ma mission ?
Le garçon, les deux pieds bien plantés dans l’herbe, resta silencieux. Le chien, lui, se posa sur son derrière et fouetta le sol de sa queue.
– Hé ! grogna Charlex. Répondez !
– Tu as dit : Ne me dites pas , objecta le gosse. Si tu voulais qu’on te réponde, il fallait dire : Dites-moi .
– Oh non ! geignit Charlex en levant les bras au ciel. Je vais vous recoller dans votre tiroir et vous allez me fiche la paix jusqu’à ce que j’aie accompli ce que je dois faire ici.
Le chien se leva et vint s’intercaler entre le gamin et Charlex. Il planta son regard dans celui de la jeune fille et ouvrit la gueule en découvrant ses crocs. Elle eut un mouvement de recul instinctif. Mais elle se souvint que les nanêtres étaient programmés au plus profond de leur persona pour ne jamais faire de mal à un être humain. Première loi de la robotique. Donc il n’allait pas la mordre. Elle se reprit. Il fallait que ce chien comprenne qui était le maître. Elle se pencha en avant, le visage face à la gueule ouverte, et lança :
– Tu as un problème, toutou ?
– Moi non, répondit le chien.
Charlex se redressa d’un coup. Même si elle avait côtoyé des nanêtres de tous les acabits, un chien doté de la parole, jamais. Cela n’aurait pas dû la surprendre pourtant, elle, Charlex, qui était la parfaite incarnation du nec plus ultra des Améliorés. Son existence prouvait de manière flagrante que l’ingénierie génétique était capable de tout.
– Si tu nous désactives, c’est toi qui auras un problème, continua le cabot.
Il maintenait sa gueule grande ouverte. Sa voix ressemblait à celle des robots des premiers films de SF de l’époque préspatiale.
– Tu ne sais même pas où tu es, poursuivit l’animal de sa voix mécanique.
– Auxy a raison, intervint le petit garçon. Désactive-nous et tu ignoreras ce que tu dois accomplir sur ce monde.
– OK ! dit la jeune fille en grimaçant, agacée. Je vous garde le temps de connaître les tenants et aboutissants de ma mission seulement parce que ma mémoire est un vrai fromage à trous.
Elle durcit le ton et menaça énergiquement de son index les deux nanêtres.
– Je peux vous transformer en nuage de nanites en une fraction de seconde. À la première bêtise, au premier aboiement de travers, je vous réduis illico en brouillard, et hop ! retour au tiroir et dodo à la niche ! Compris ?
Le gamin hocha la tête. Le chien remua la queue.
Charlex se leva.
– Donc toi tu es Colas, dit-elle au petit garçon, et toi Auxy ? poursuivit-elle en tapotant le crâne du chien.
– Exact, confirma ledit Colas.
Il avait l’apparence d’un gosse d’environ neuf ans. Il portait un jean, un tee-shirt et un blouson, une tenue passe-partout sur n’importe quelle planète de la Confédération des Soixante Mondes. Son visage était adorable, fin et illuminé par un regard pétillant d’intelligence. Ses cheveux bruns en pétard prouvaient avec quelle perfection ses concepteurs avaient soigné sa physionomie de gamin craquant.
Le chien, quant à lui, était une espèce de bâtard costaud dont le modèle d’origine devait remonter à des croisements préhistoriques. II avait de longues oreilles pendantes, un museau proéminent, de grosses pattes solides et un poil mi-long d’une étonnante couleur gris chiné.
Charlex se demanda comment ces deux associés inattendus allaient pouvoir la seconder. Pourvu qu’ils ne lui réservent pas de mauvaises surprises…
– Où sommes-nous ? interrogea-t-elle.
– Sur Terhyd, répondit Colas.
Comme Charlex haussait les sourcils en signe d’ignorance, le garçon poursuivit :
– Troisième planète de l’étoile Alioth dans la constellation de la Grande Ourse à quatre-vingt-une années-lumière de la Terre.
– Eh bien, on a fait du chemin ! Par quel transporteur ?
– Un vaisseau militaire qui a largué ta capsule en direction de la planète il y a quatre heures.
– Ça, je sais. Et avant ? J’ai été en hibernation pendant longtemps ?
– Un mois.
Charlex posa sa main droite au niveau de son estomac.
– Voilà pourquoi j’ai tant besoin de manger.
– D’abord, il faut fuir celui qui t’a attaquée et chercher une cachette pour la capsule de survie, décréta Colas. Ensuite nous te trouverons de la nourriture.
– Ah, parce qu’il n’y a pas de vivres dans la capsule ?
– Surcharge inutile. Dix millions de colons vivent sur cette planète. Ils s’y nourrissent sans problème depuis plus d’un siècle et demi. Tu feras comme eux. Après avoir caché la capsule, je te ferai la check-list de ce dont tu disposes.
Charlex soupira. Pas d’échappatoire. Elle devait se plier à la volonté de son « collaborateur ».
CHAPITRE 3
Dougal

D ésactiver l’écran et s’exposer à nouveau aux tirs du sniper comportaient un risque énorme.
– Es-tu certain qu’il n’y a qu’un tireur ? demanda Charlex à Colas.
– Je l’ai vu.
– Comment ?
– Grâce à ça.
Colas leva le bras, paume tendue vers le ciel. Une petite sphère brillante jaillit d’un nuage à toute allure et vint se poser dans la main du nanêtre.
– Une sphère-cam, constata Charlex avec une mimique d’approbation. Parfait. C’est bien que nous ayons une telle caméra. Tu l’as lancée lors de l’ouverture de la capsule ?
– Oui. Elle est synchronisée avec moi, dit Colas. Le tireur est parti. Disparu dans la montagne. On peut y aller.
– Ta boule magique peut me le montrer ?
L’Ultra Lien vidéo s’activa aussitôt dans le cerveau de Charlex. Elle aperçut le sniper comme l’avait filmé la sphère-cam. Couché à plat ventre à la limite de la plaine, en tenue de camouflage, casqué, muni d’un fusil longue distance braqué vers elle. À aucun moment, l’homme ne levait la tête. Impossible d’afficher son visage. Après son second tir, il avait disparu dans un canyon étroit.
Charlex grinça des dents. Ce gars n’était pas un autochtone. Elle aurait parié gros là-dessus. Son arme et son treillis militaire avaient un air de déjà-vu. Elle était certaine que leurs chemins se croiseraient à nouveau. Elle récupéra la sphère et la mit dans son sac à dos.
– En route, dit-elle.
Lorsque, bien plus tard, elle sortit de la grotte où, avec Colas et Auxy, elle venait d’établir sa base, le soleil était très haut dans le ciel. Il leur avait fallu près de trois heures pour dénicher cette cachette qui présentait toutes les garanties voulues et y traîner la capsule grâce à son système antigravitation. Compliquée à trouver, pas facile d’accès, cette caverne qui leur servirait de camp de repli avait un puits d’entrée parfaitement dissimulé sous une masse inextricable de cette herbe à épis rouges qui pullulait dans le coin.
– Bien malin qui la découvrira, déclara Charlex en se retournant pour évaluer le camouflage.
Près d’elle, Colas était assis sur un énorme sac à dos récupéré dans la capsule, tandis qu’Auxy explorait les environs, le museau au ras du sol.
– Auxy, au pied ! lança Charlex.
– Oh, ça va ! ronchonna le chien en revenant. Pas la peine de jouer à la dresseuse. Si tu me le demandes gentiment, je ferai tout ce que tu voudras.
– Tu ne peux pas agir autrement de toute façon, lui jeta perfidement Colas. Nous sommes programmés pour obéir aux Améliorés.
Charlex leur intima de se taire. Depuis qu’ils avaient été matérialisés, les deux nanêtres n’avaient fait que se chipoter, ce qui mettait les nerfs de Charlex à rude épreuve.
– Il me faut à manger, bougonna-t-elle.
– C’est ce que je cherchais, déclara le chien. Tu vas devoir chasser, dépiauter quelque chose et le cuire au feu de bois.
Charlex haussa les épaules.
– Pas de problème. Je sais le faire.
– Auxy se moque de toi, ironisa Colas. Rassure-toi, il y a un village à trente kilomètres. Mes senseurs l’ont repéré. Auxy va nous y mener. Allez, toutou, cherche !
Le chien s’éloigna en râlant et Colas le suivit en pouffant. Charlex soupira en chargeant le sac sur son épaule. Les concepteurs de ces deux nanêtres casse-pieds auraient droit à un rapport bien senti à son retour. Elle leur emboîta le pas et vit briller sur sa rétine un petit éclair signalant que le lien UL s’activait avec la balise cachée dans la grotte. Parfait. Si elle perdait ses repères ou définitivement la mémoire – vu l’état fluctuant de la sienne, elle pouvait craindre le pire –, ce fil d’Ariane UL lui permettrait toujours de retrouver sa base.
Bientôt le paysage se modifia. Les arbres tordus plutôt rachitiques qu’ils avaient rencontrés à flanc de coteau en quittant la grande plaine à l’herbe rouge furent remplacés par un décor minéral. Au-dessus se dressait la barrière impressionnante de la chaîne de montagnes repérée après l’atterrissage. Les contreforts prenaient l’apparence d’un entassement énorme de roches grises. Presque cubiques, elles ressemblaient à un jeu de construction dans lequel un enfant de géant aurait donné un coup de pied.
– Heureusement que nous avons trouvé une cachette pour la capsule à la limite de la plaine, constata Charlex. Même avec son système antigravitation, je ne sais pas si on aurait pu franchir un tel amas de caillasses !
– C’est la raison pour laquelle les gens vivent dans les montagnes, expliqua Colas. Ces roches les protègent.
– De quoi ?
– De l’herbe.
Elle eut une mimique étonnée. Certes l’herbe de la plaine était bizarre par rapport à ce qu’elle avait vu sur Terre, mais de là à être dangereuse !
– Rapport d’information, Colas ! ordonna-t-elle, en se disant qu’il était temps de faire cette demande à son adjoint.
Aussitôt son cortex fut envahi par un paquet de données en provenance directe du nanêtre. Tout en continuant à avancer au milieu des rochers, dont certains étaient si hauts que le trio devait les contourner, Charlex découvrit le monde où elle venait de se poser.
::  Terhyd, ainsi baptisée parce que la surface de cette planète quasi jumelle de la Terre se compose à parts égales de terres et de mers. Dix millions d’habitants. Répartis en deux grandes catégories. Les ruraux, qui vivent près d’ici dans les montagnes au centre du continent principal, et les urbains, concentrés en bord de mer autour de la capitale qui se nomme Inasis. À la périphérie d’Inasis se situe une piste rudimentaire où atterrissent les navettes en provenance de l’astroport situé sur la Lune où se posent les vaisseaux interstellaires de la TransCorp.
– Où se posaient, rectifia soudain Colas à voix haute.
Charlex ronchonna.
– Chrone ! N’interviens pas d’un coup comme ça, dit-elle. Ça me donne l’impression que tu lis dans mes pensées.
Colas haussa les épaules.
– C’est l’inverse. Puisque je t’envoie des infos par lien UL, c’est plutôt toi qui pilles mes pensées. Mais je peux continuer en parlant si tu préfères.
– Oui, fais ça.
– Comme la planète a coupé tout contact avec la Confédération des Soixante Mondes depuis près de deux ans, il n’y a désormais plus aucun trafic entre la ville d’Inasis et l’astroport lunaire. Les vaisseaux de la TransCorp évitent Terhyd depuis des mois, étant donné l’acharnement des Terhydiens à rester dans leur isolement.
– À moi de découvrir pourquoi, je suppose.
Colas secoua affirmativement sa petite bouille ronde.
– Oui, tu es là pour ça, acquiesça-t-il. Je te rappelle que tu es une guêpe.
– Exact, se rengorgea Charlex.
La révélation de sa mission la réjouissait au plus haut point. Agir sur une société extraterrestre et la piquer au vif comme une guêpe afin de la remettre dans le droit chemin de la Confédération des Soixante Mondes, tel était son rôle d’Améliorée. Elle allait enfin pouvoir mettre en action tous ses pouvoirs.
– Les enjeux économiques sont très importants, poursuivit Colas.
Charlex approuva. En effet, la puissante TransCorporation des voyages interstellaires ne devait guère apprécier qu’un monde refuse la venue de ses vaisseaux. Les pertes se chiffraient sûrement en millions de crédits.
– On commence quand ? s’enquit-elle.
La sensation jubilatoire d’être enfin sur le terrain la fit sourire. Comment ne pas être excitée par de tels enjeux ?
– Notre première étape te permettra d’amorcer ton enquête, répondit Colas. Nous nous dirigeons vers un village troglodyte. Comme je l’ai dit, beaucoup de Terhydiens vivent dans les montagnes ou sur les falaises. Bref, dans tous les endroits sans végétation.
Charlex redevint sérieuse :
– Quel est le problème avec la végétation ?
Colas s’apprêtait à répondre lorsqu’un aboiement strident retentit dans le lointain. Auxy, qui était parti en éclaireur, envoya :
::  Danger.
Aussitôt Charlex s’accroupit entre deux blocs rocheux. Elle vit Colas restructurer les composants de son corps au point qu’il sembla devenir invisible. Seule une légère vibration de l’air attestait de la présence du nanêtre à l’emplacement qu’il occupait.
Charlex ouvrit son sac et en sortit la sphère-cam qu’elle lança. L’objet fusa en direction du ciel et commença à filmer les environs. Colas reçut les infos et les transmit à Charlex.
::  Dix personnes. Armes classiques. Tenues de cuir sombre. Trois sur notre gauche, deux à droite, trois en contrebas et deux derrière nous. On est cernés.
Le chien déboula au galop et prit position devant Charlex. Elle était en train de fixer les étuis de ses fuseurs à sa ceinture. Elle passa en mode défense et empoigna un gant lance-rayons dans lequel elle glissa sa main. Le gant s’ajusta immédiatement à sa paume, au point que le moindre geste qu’elle ferait, pointage d’un doigt, bascule latérale, flexion du poignet, serait aussitôt interprété par l’arme pour en faire jaillir des rayons paralysants, voire pire si elle le souhaitait.
Un mouvement sur sa droite lui prouva que les deux individus repérés par la sphère-cam approchaient.
– Nous savons que vous êtes là, cria une voix. Nous vous avons vu arriver depuis les hauteurs. Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ici ?
::  Colas, envoie la sphère-cam en direction du village. Qu’elle capte le nom d’un habitant. Vite !
– Je m’appelle Charlex. Je suis une visiteuse. J’ignorais que la zone était surveillée. Fallait-il que je demande une autorisation pour monter au village ?
– Le chien est à vous ?
– Oui. J’espère qu’il ne vous a pas mordu. D’ordinaire il est gentil. Mais il a peut-être eu peur ! Ne lui faites pas de mal, je vous en prie !
::  Colas, ça vient ce nom ?
::  Jema. C’est une fille de ton âge. Elle désire entrer à la faculté d’Inasis.
– Je suis venue voir Jema, cria illico Charlex. J’ai des informations pour elle. Je suis envoyée par la fac qu’elle voudrait fréquenter à Inasis.
– On veut vous voir. Levez-vous ! cria une voix de femme sur sa gauche.
Charlex retira les fuseurs pour les remettre dans son sac. Se montrer avec ça risquait d’énerver ses interlocuteurs. Menacer les habitants dès le début d’une mission n’était pas la meilleure chose à faire.
Elle garda toutefois le gant lanceur à sa main droite. L’objet pouvait passer pour une sorte d’accessoire à la mode.
– D’accord, je me lève, répondit-elle.
Elle sortit lentement d’entre les deux masses rocheuses, les bras en l’air en signe de reddition. Au besoin, elle n’aurait qu’à plier légèrement sa main pour viser un éventuel agresseur avec le gant.
– Je vous l’ai dit… Je m’appelle Charlex, répéta-t-elle. Je suis étudiante…
::  Bon sang, Colas, indique-moi un domaine d’études pratiquées à la fac d’Inasis, vite !
::  Vétérinaire , proposa le chien par le lien UL.
– Je suis élève vétérinaire, poursuivit aussitôt Charlex. C’est pour ça que j’ai un chien avec moi.
– Il n’a pas la maladie ? demanda une voix masculine dans son dos.
::  Ils sont deux , prévint Colas.
Elle tourna lentement la tête et découvrit derrière elle un homme et une femme debout sur les cubes rocheux. Ils tenaient chacun une arme.
– La maladie ? répéta-t-elle.
Vu le silence qui se fit, elle se douta qu’il y avait là un vrai problème.
– Vous voulez dire…
::  La malrage , suggéra Auxy.
– … cette saleté que certains appellent la malrage ? acheva-t-elle.
– Ah, on lui a enfin trouvé un nom ! s’exclama l’homme en haut du rocher.
– Oui, mais mon chien est en bonne santé, affirma Charlex.
L’homme du rocher rengaina son arme et se laissa glisser le long de la paroi. En un instant il se retrouva devant Charlex.
– Ça va, tu peux baisser les bras, dit-il.
Charlex s’exécuta et le détailla. Il était beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait cru au premier abord. Il portait une tenue composée d’une veste ajustée et d’un pantalon moulant de cuir épais. À bien y regarder, Charlex se demanda si c’était vraiment du cuir. En tout cas, le vêtement jouait le rôle efficace d’une seconde peau protectrice. Même après la glissade le long de la roche, l’ensemble paraissait intact. La pierre formait pourtant un toboggan particulièrement râpeux.
– Je comprends que tu viennes voir Jema avec ce beau chien ! déclara le garçon avec un sourire qui illumina son visage.
Charlex se dit qu’il pourrait gagner fort bien sa vie dans la pub avec ses étonnants yeux verts. Mais…
Consigne 1 : ne jamais se laisser séduire par un autochtone.
« Pff… Merci, Monelle, ma chère psy, pour l’avertissement », se dit-elle en râlant intérieurement contre sa mémoire qui ne lui revenait que pour une consigne dont elle se serait aisément passée.
– N’est-ce pas qu’il est super, mon chien ? lança-t-elle. Je suis sûre que Jema sera ravie de faire sa connaissance.
Les autres membres du groupe s’étaient rapprochés. Ils formaient maintenant un demi-cercle en face de Charlex et du chien, sagement couché à ses pieds.
– Comment il s’appelle ? demanda encore le garçon aux yeux verts.
– Auxy. Et toi ?
– Dougal, répondit-il. Je suis guetteur. C’est moi qui t’ai repérée au sortir de la forêt des tordarbres. J’ai prévenu les autres. Nous sommes d’Eracia. Mais tu connais le nom de notre village puisque tu viens voir Jema.
– Bien sûr, dit-elle. Mais je n’ai jamais rencontré Jema en personne. En fait, c’est suite à tout ce qu’elle a raconté… à propos des chiens…
Charlex avait appris à manipuler les gens pour orienter la conversation dans la direction qu’elle souhaitait. Mais là, elle s’interrogeait sur la raison pour laquelle les ingénieurs de Genutopia l’avaient dotée d’un auxiliaire canin alors qu’apparemment l’espèce était victime d’un mal redouté sur ce monde.
– Quand je lui disais de ne pas envoyer autant de messages sur le RésNet, déclara une jeune femme en hochant la tête avec agacement. Jema a beaucoup trop parlé de la maladie, elle s’est fait repérer. Il faut chasser cette Charlex !
– Mais non, Cammie, tu te trompes, lui rétorqua Dougal. Je suis sûr qu’elle ne veut pas de mal à Jema, n’est-ce pas, Charlex ?
– Bien sûr que non ! Au contraire, je viens lui confirmer qu’elle avait raison. On peut avoir des chiens sains. Auxy en est la preuve.
Elle tapota le crâne du chien qui s’était relevé.
Un des hommes balayait du regard tous les environs.
– Où est le gamin ? finit-il par demander.
Colas comprit qu’il était temps qu’il se montre. Si le guetteur avait repéré Charlex dès sa sortie de la forêt des tordarbres, il était évident qu’il l’avait vu lui aussi et avait averti les autres de sa présence.
– Je suis là, dit-il en se glissant hors de l’endroit entre deux rochers où il avait récupéré la sphère-cam pour la remettre dans le sac à dos.
Colas vint se caler contre Charlex qui mit son bras ganté autour de ses épaules.
– Je vous présente Colas, mon… petit frère, lança-t-elle à la cantonade.
– Salut les Eracians ! s’exclama le nanêtre en faisant un geste circulaire de la main. Ma frangine a tellement parlé de vous qu’on avait hâte de vous trouver, pas vrai, Auxy ?
Le chien aboya deux fois.
– Dites donc, poursuivit Colas en se tapant sur l’estomac, vous n’auriez pas quelque chose à manger ?
En entendant les rires fuser autour d’elle, Charlex dut admettre que, tout compte fait, Colas serait sans doute un bon partenaire.
CHAPITRE 4
Jema

C ammie, la jeune femme qui ne semblait guère apprécier l’intrusion de Charlex dans le secteur, sortit à contrecœur des fruits secs de son sac. Elle le portait en bandoulière sur un manteau taillé dans le même matériau que celui de Dougal.
Grâce à la nourriture, Charlex allait pouvoir reconstituer un peu de ses forces. Colas fut servi en premier et, sous le regard des autres, il ingéra les aliments en mimant une intense satisfaction. Un système digestif artificiel lui permettait de faire complètement illusion en destructurant immédiatement les molécules. Lorsque Charlex prit les fruits que lui tendait Cammie, elle la remercia. Mais la jeune femme haussa les épaules avec dédain.
– Je ne fais que mon travail.
– Cammie est notre vivrière, crut bon de préciser Dougal. Elle sait reconnaître les plantes et les fruits encore comestibles.
Le mot encore , suite aux allusions de Colas sur la végétation, intrigua Charlex. Elle obtiendrait sûrement des explications d’ici peu, mais en attendant elle se dit qu’elle avait bien fait de suivre son instinct en ne touchant pas aux baies aperçues au milieu de l’herbe aux épis rouges.
Peu après le groupe se mit en route. Au bout d’un quart d’heure, la voix de Cammie demanda dans le dos de Charlex :
– C’est quoi ce gant que tu portes ?
Charlex se dit qu’il fallait jouer fin.
– Un truc à la mode à Inasis. On appelle ça un jackson, va savoir pourquoi ! Tu veux l’essayer ? proposa-t-elle. Je te le prête en remerciement pour les fruits secs.
La vivrière la dévisagea, surprise, mais bientôt son visage se détendit et elle hocha la tête en tendant la main.
Charlex lui enfila l’arme. Il n’y avait rien à craindre puisque le gant ne pouvait agir qu’en connexion tactile avec l’Améliorée. Elle le récupérerait plus tard. Conquise, Cammie poursuivit son chemin en admirant son éphémère trophée.
La troupe atteignit enfin un col permettant de découvrir l’autre côté de la barrière rocheuse. Le passage surplombait une vallée au fond de laquelle se nichait un lac glaciaire d’un bleu profond.
Immobile sur un promontoire, Charlex était en train de numériser la topographie de la zone lorsqu’elle sentit la présence de Dougal dans son dos. Elle déclara avec un maximum de conviction :
– C’est superbe !
– Exact, acquiesça le guetteur. Je suis né ici il y a quinze ans et depuis que je suis en âge de me balader, je ne me suis jamais lassé du paysage.
– Tu n’as que quinze ans ? s’étonna-t-elle. Tu fais plus vieux.
Mais, en croisant le regard surpris du garçon, elle comprit aussitôt qu’elle venait de commettre une bourde.
Colas, qui ne la quittait pas d’une semelle, réagit instantanément.
::  L’année terhydienne est plus longue de quatre mois que l’année terrienne.
Elle se frappa le front.
– Ah, pardon ! Je suis bête. Je compte toujours en années terriennes, moi. La faute à ma mère qui était de là-bas. Je dis que j’ai quinze ans alors que je n’en ai qu’un peu plus de onze. Mais ça me plaît de me vieillir.
Elle fit un clin d’œil au garçon avant de se mettre à glousser en prenant l’air le plus godiche possible.
::  Chrone, Colas ! Si tu as d’autres infos comme ça à me donner, crache le morceau tout de suite !
– Il fait froid à cette altitude, déclara Cammie en s’approchant. Tu devrais enfiler ça.
Elle tendit son manteau à Charlex. Même si cette dernière avait déjà adapté sa température corporelle au lieu, elle accepta l’offre.
Cammie sourit et ajouta :
– C’est de ce côté que la vue est la plus belle, d’après moi.
Charlex emboîta le pas à la vivrière. Elles s’arrêtèrent sur un second promontoire. À l’ouest, une impressionnante barrière rocheuse se profilait jusqu’à se noyer dans l’horizon.
– Là-bas, dit la vivrière, il fait vraiment froid. C’est la chaîne des Andiss. L’équivalent local des Andes terriennes.
Comme un vent vif soufflait, Cammie rabattit la capuche du manteau sur la tête de Charlex. Au bout de quelques instants, elles rejoignirent les autres.
Soudain, Auxy se leva sur ses pattes arrière et poussa d’un coup Charlex qui tomba de tout son long avec un cri de stupeur. Une détonation retentit et un projectile fit gicler des éclats de roche tout près de l’endroit où elle se trouvait une seconde plus tôt.
Elle sentit la noradrénaline l’envahir à nouveau. Les Eracians se jetèrent au sol. Un autre tir rebondit sur le bord de la falaise, tandis que Colas filait derrière un rocher.
– Mortvide ! jura l’un des hommes. Cet abruti est revenu ! Sauve qui peut.
À ces mots, Charlex fit un effort surhumain pour maîtriser son impatience à en découdre. Elle se tourna vers l’homme, un certain Lenz, et demanda :
– Vous savez de qui il s’agit ?
– Hélas oui ! gronda-t-il. À coup sûr, c’est le gars de notre communauté que nous avons banni récemment.
Le groupe recula pour se mettre à l’abri des rochers les plus proches tandis que d’autres tirs percutaient les blocs et résonnaient dans la vallée. Charlex réussit à repasser en mode normal au prix d’un grand effort. Lorsqu’elle s’accroupit près du groupe, elle vit du sang couler le long de la main gantée de Cammie.
– Cammie est blessée ! prévint-elle.
Elle retira l’arme jackson tout en soutenant la vivrière qui grimaçait de douleur en serrant son bras droit au niveau de l’épaule. Ses compagnons l’entourèrent aussitôt. Comme plus personne ne regardait dans sa direction, Charlex décida d’agir. Elle se tourna vers le chien qui s’était couché, museau sur les pattes, pour se faire tout petit.
::  Auxy, transforme-toi en essaim occultant. Va faire fuir le sniper , ordonna-t-elle.
Le corps du chien se métamorphosa en un nuage qui fila à toute allure. Les tirs avaient cessé, mais nul doute qu’ils reprendraient lorsque Charlex et les Terhydiens sortiraient de leur abri.
Colas toucha le bras de Charlex et fit un signe vers le ciel, montrant la sphère-cam qu’il avait ressortie du sac pour la diriger sur le tireur.
::  C’est notre sniper. Toujours impossible à identifier vu son camouflage. L’essaim d’Auxy le fait fuir , émit-il.
– Vous dites que ce tireur est un des vôtres ? s’étonna-t-elle auprès des villageois.
– Était, répondit Dougal. Il a été exclu quand on a découvert qu’il sympathisait avec les manziatis.
Devant l’air d’incompréhension de Charlex, le guetteur précisa :
– Les rebelles.
Charlex interrogea du regard Colas qui secoua la tête en signe d’ignorance. Les infos fournies par Genutopia sur les groupuscules activistes de Terhyd ne semblaient pas à jour.
– Les tirs ont cessé. On tente une sortie, poursuivit Lenz. Ton chien ? Où est-il ?
– Auxy ! appela Charlex.
Un aboiement retentit et le chien déboula au milieu du groupe. Instinctivement, trois des Eracians reculèrent pour ne pas le toucher. Mais quand ils virent Charlex et les autres le flatter et même enfouir leur visage dans sa fourrure, ils osèrent enfin le caresser. Leurs yeux brillèrent alors d’une joie profonde.
Charlex estima que, finalement, les ingénieurs de Genutopia avaient très bien choisi l’apparence de son auxiliaire. Auxy serait un moyen de contact formidable sur ce monde où l’amitié entre les humains et les chiens n’était plus qu’un souvenir empoisonné par la peur.
Deux heures plus tard, le groupe parvint à proximité du village. Malgré la blessure de Cammie à laquelle Charlex avait rendu son manteau, ils avaient progressé rapidement. Avant de quitter le promontoire, ils s’étaient assurés que le sniper manziati – il faudrait que Charlex trouve l’explication de ce mot – était redescendu dans la plaine. Ce que la sphère-cam avait confirmé en Ultra Lien.
Les Eracians n’avaient fait aucune allusion aux tirs essuyés par Charlex à l’aube. Apparemment les détonations n’avaient pas été entendues par les villageois. Elle comprit pourquoi lorsqu’ils s’enfoncèrent dans les montagnes. La barrière rocheuse faisait écran. Un kilomètre avant Eracia, ils s’engagèrent les uns derrière les autres sur le chemin le plus stupéfiant que Charlex ait jamais emprunté. Ils avançaient sur une passerelle étroite où il était impossible de marcher autrement qu’à la queue leu leu. Les planches étaient fixées par un incroyable système de poutres fichées dans le flanc d’une falaise au-dessus d’un à-pic de deux mille mètres. Heureusement, il y avait un garde-corps.
– Tu n’as pas le vertige, j’espère ? demanda Dougal.
– J’ai une oreille interne en biotitane, répondit-elle du tac au tac avant de se mordre les lèvres.
– Tant mieux, déclara le guetteur sans comprendre apparemment que c’était la vérité. Ce chemin est le plus court vers Eracia. Il faut vite soigner Cammie.
Charlex pensa qu’elle aurait pu soulager la vivrière avec les médicaments qu’elle avait dans son sac à dos. Mais en faisant cela, elle aurait grillé illico sa couverture d’élève vétérinaire. Et, d’autre part, elle aurait peut-être besoin de sa pharmacie pour elle-même en l’absence de son médikit. Elle n’éprouva donc aucune culpabilité, même en voyant Cammie tituber, le visage crispé par la douleur, entre Lenz et Dougal. Monelle et les autres l’avaient longuement préparée à ça :
Un Amélioré n’est pas le sauveur des mondes, souviens-t’en. Tu fais un travail. Pour réussir, tu dois être égoïste. Tu te protèges ; toi d’abord.
Elle ne porta plus son regard vers la vivrière.
Lorsque, au bout de la passerelle, le groupe atteignit le village, Colas s’écria « Méga top ! », tandis que Charlex fronçait les sourcils en découvrant Eracia. Les maisons se nichaient à flanc de falaise, empilées sur plusieurs niveaux.