Le collectionneur de boites russes et autres nouvelles
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Description

Comme chaque jour Igor contemplait sa collection de boîtes russes. Il les prenait précautionneusement et les observait avec une loupe, découvrant souvent un détail qui lui avait échappé la fois précédente, comme si ses boîtes étaient vivantes et lui offraient un spectacle différent pour qu’il ne s’en lasse jamais.

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Date de parution 22 mars 2015
Nombre de lectures 214
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Christiane CORAZZI
LE COLLECTIONNEUR DE BOÎTES RUSSES
et autres nouvelles.
LE COLLECTIONNEUR DE BOÎTES RUSSES
 Comme chaque jour Igor contemplait sa collection de boîtes russes. Il les prenait précautionneusement et les observait avec une loupe, découvrant souvent un détail qui lui avait échappé la fois précédente, comme si ses boîtes étaient vivantes et lui offraient un spectacle différent pour qu’il ne s’en lasse jamais.
 Igor en possédait une centaine de différentes tailles et formes représentant des scènes de contes russes, des isbas, des églises orthodoxes aux bulbes dorés, des fêtes paysannes, des scènes de vie de la caste marchande, de grandes tablées d’amis, des troïkas tirées par des chevaux volant dans les airs ou filant dans un champ de neige. Mais il avait une prédilection pour les portraits de l’école Fedoskino, représentant pour la plupart des femmes ou des filles de Boyards, avec leurs coiffes et leurs somptueux costumes traditionnels. Il passait des heures à les admirer, fasciné par leur beauté.
 Le reste de son temps était consacré à chercher des pièces intéressantes sur Internet, dans les salles des ventes ou chez les antiquaires. Cette passion dévorante ne laissait place pour aucune autre occupation depuis qu’il ne travaillait plus. Sa vie sentimentale était un désert. Il vivait seul avec ses boîtes et son unique désir était de découvrir la perle rare, la pièce maîtresse de sa collection.
 Un dimanche matin, contrairement à ses habitudes, il sortit pour prendre l’air, comme mu par un besoin irrésistible. Il tomba par le plus grand des hasards, ce fut du moins ce qu’il crut tout d’abord, sur une brocante. Il parcourut le déballage machinalement, sans prêter une grande attention à ce qu’il voyait jusqu’au moment où il tomba en arrêt devant une superbe boîte en laque russe. Il n’en croyait pas ses yeux. Il s’en saisit, la tourna et la retourna pour vérifier son état, sortit de sa poche la loupe qui ne le quittait jamais, au cas où, et inspecta l’objet sous tous ses angles. Il s’attarda un long moment sur la signature. Il n’y avait pas de doute : c’était une miniature authentique, d’une grande qualité.
3
 Elle représentait une jeune femme d’une beauté envoutante. La profondeur de son regard était stupéfiante. Elle se tenait un peu penchée, accoudée sur un rebord que l’on distinguait à peine. Elle paraissait songeuse. Revêtue d’une somptueuse robe bleue, elle portait par-dessus une veste de brocard mordorée assortie à sa coiffe.
 Igor se mit à trembler sous le coup de l’émotion. C’était incroyable ! Trouver une telle merveille dans un vide-grenier était inespéré. Essayant de retrouver son calme, il demanda à la vendeuse combien elle en voulait.
- Cinq euros, répondit- elle d’une voix timide.
Elle n’avait manifestement aucune idée de la valeur de l’objet.
- Je la prends, s’entendit-il répondre calmement.
 Pourtant son cœur battait à tout rompre et son taux d’adrénaline avait sans nul doute explosé. Il s’éloigna rapidement en emportant sa trouvaille enveloppée dans du papier journal et rentra chez lui.
 A son arrivée, il ouvrit le paquet avec d’infinies précautions et une certaine appréhension, comme s’il avait peur de s’être trompé. Mais non, elle était bien là, encore plus belle s’il était possible. Il ne pouvait la quitter des yeux.
 Il entreprit ensuite de la nettoyer minutieusement pour lui restituer tout son éclat, ravivant patiemment les couleurs estompées par la poussière qui la recouvrait.
 Il avait l’impression que cette belle dame lui souriait pour le remercier des attentions qu’il lui prodiguait.
 Il tomba littéralement amoureux de ce portrait et chercha la place qui le mettrait le mieux en valeur. Ce ne pouvait être au milieu de toutes les autres boîtes. Après avoir hésité un long moment il décida de la poser dans sa chambre, sur sa table de nuit qu’il débarrassa de tous les objets inutiles. Puis il s’assit dans le fauteuil au pied de son lit pour l’admirer. Il y resta des heures, sans bouger, comme hypnotisé, jusqu’à ce que le sommeil le gagne.
 Ce visage angélique le poursuivit dans sa somnolence. Il voyait évoluer la jeune femme dans sa demeure, entourée de sa famille et de ses domestiques, au XIX siècle.
4
 Les jours suivants il ne sortit pas du tout de chez lui et ne quitta sa chambre que pour boire une tasse de thé. Il ne parvenait pas à s’éloigner de la boîte comme si elle exerçait un pouvoir sur lui. Il s’affaiblissait rapidement.
Le matin du cinquième jour, la sonnerie du téléphone retentit, ce qui était rarissime car
sa passion avait fini par l’isoler et faire le vide autour de lui.
 Ce fut comme un électrochoc. Il reprit pied dans la réalité et s’extirpa avec peine de son fauteuil pour décrocher. A l’autre bout du fil une voix féminine très douce s’exprimant en russe fit ressurgir un passé lointain.
- Est-ce toi, Igor ?
- Tatiana ! C’est bien toi ?
- Oui, Igor.
- Après tant d’années, comment m’as-tu retrouvé ?
- Je n’ai jamais perdu ta trace mais te contacter aurait pu nous mettre en danger. Tu avais décidé de passer à l’Ouest et je ne souhaitais pas quitter ma famille et tout ce qui m’était cher. Je t’ai laissé partir en te disant que je ne t’aimais pas. C’était faux mais je ne voulais pas que tu sacrifies ta liberté pour moi et que tu m’en veuilles un jour de t’avoir empêché de partir ?
- Alors pourquoi maintenant ?
- Je suis de passage à Paris et j’espérais te revoir pour évoquer le passé. Et puis…j’ai eu le sentiment étrange que tu étais en danger et qu’il fallait que je te parle avant que quelque chose de grave ne t’arrive. C’est ridicule, je le sais, ajouta-t-elle pour dédramatiser.
- Tu es à Paris ? C’est incroyable !
- Je donne une conférence sur la peinture russe à la Sorbonne.
-Pourrais-tu venir chez moi ? Je suis un peu souffrant depuis quelques jours. Je t’expliquerai et surtout je voudrais te montrer quelque chose.
- Je suis devant ta porte.
- Alors, monte vite.
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