Le vol de la momie
64 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le vol de la momie

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Description

Un braquage de bureau de poste qui tourne mal, un camarade de classe qui ne va plus en cours, des photos compromettantes qui disparaissent : quelque chose se trame dans les rues de Marseille. Il n'en faut pas plus à Kabyl et ses copains pour vouloir jouer les preux chevaliers et découvrir le fin mot de l'histoire. Mais si la piste suivie commence avec Émile le clochard (un vrai gentil), elle va se poursuivre avec un vrai méchant, Jean-Dominique Ponteleccia, et là, on ne rigole plus du tout...

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Informations

Publié par
Date de parution 31 mai 2012
Nombre de lectures 0
EAN13 9782748510171
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PHILIPPE CARRESE
Le vol de la momie
Marseille, quartiers sud (2)
Syros <?decoupe_ident?>


Collection Souris Noire
Dirigée par Natalie Beunat <?decoupe_ident?>

Couverture illustrée par Jacques Ferrandez
© Syros, 2005, 2009
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
ISBN : 978-2-74-851017-1 <?decoupe_ident?>

« Ce fut à Griselda que revint le soin de tirer la morale. Noire des pieds à la tête, tous les sourcils et la plupart de ses beaux cheveux brûlés, elle tourna vers moi un regard injecté de sang.
– Ton père, déclara-t-elle, est impossible  ! »
Roy Lewis
Pourquoi j’ai mangé mon père <?decoupe_ident?>
Sommaire
Couverture
Copyright
Sommaire
Petit prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Petit épilogue
L’auteur
Petit prologue

Foudroyant ! Un fracas terrible, une pluie de verre pilé. Le chœur des vieux du quartier a chanté:
– C’est un braquage ! ! !
Les vieilles ont répliqué à l’unisson:
– Alors c’est raté !
 
Quand tu veux franchir une porte vitrée mais qu’elle est fermée, c’est difficile. Tenter de sortir du bureau de poste sans attendre que les deux battants de verre coulissent était une entreprise vouée à l’échec. Même les plus grands magiciens des plus grands cirques n’y sont jamais arrivés. Les magiciens des cirques arrivent à couper leur copine en trois et continuer à leur faire des chatouilles sous les pieds. Les magiciens des cirques arrivent à vider un verre de lait dans un journal et lire les petites annonces juste après, ce qui par ailleurs est stupide, mais passons... Les magiciens des cirques n’arrivent pas à passer à travers les vitres, les braqueurs non plus. Donc, fracas terrible et pluie de verre pilé…
 
Trop pressée, la racaille ! Le vol plané a été lourdaud. Devant les yeux ébahis d’Émile le clochard, le truand masqué s’est vautré sur le bitume. Son menton lui a servi de train d’atterrissage. Son accoutrement de bandages s’est disloqué. Le chœur des vieux à l’intérieur de la poste a entonné:
– Oh fan, il s’est mangé le trottoir !
Émile le clochard a quand même essayé son petit récitatif:
–  ‘Tisousiouplaît ?
Devant l’état pitoyable du larron étalé à ses pieds, Émile n’a pas insisté pour récupérer un petit sou siouplaît. Pas le moment opportun pour faire l’aumône. Dommage.
 
Mais aussi, on n’a pas idée… Braquer le bureau de poste du quartier un samedi matin en début de mois, quand tous les petits vieux viennent retirer de l’argent ! Sûr, on pourrait penser que c’est judicieux parce que c’est là qu’il y a de l’argent… À la réflexion, c’est couillon parce que c’est là qu’il y a des vieux, surtout. Samedi matin, le terrain est encombré. Et manque de bol, le truand passe à l’attaque le jour où un spécialiste des portes coulissantes vient installer le nouveau portillon. Pas opportun non plus.
1

B on, je te le raconte comme la mère à Marion nous l’a raconté ce matin, juste avant qu’on rentre au collège. Elle travaille à la poste, sa mère, à Marion.
– C’est incroyable, j’ai tout vu tout vu, là devant moi ! Là ! Comme si j’y étais !…
La mère à Marion, elle a tout vu parce que justement, là, elle y était. Samedi matin, cohue habituelle au distributeur de monnaie. Sauf que le distributeur de monnaie est en panne. Mais c’est pas grave. Le distributeur de monnaie a été installé pour alimenter le distributeur automatique de timbres et le distributeur automatique de timbres est en panne.
– La machine automatique à peser les lettres aussi, elle avait cané. Mais alors cané cané !
Pour le vocabulaire, la mère à Marion est assez balèze. On devrait la présenter à Van Klume, notre prof d’histoire-géo, qui trouve qu’on n’a pas assez de vocabulaire. En plus, dès qu’elle trouve un mot qui lui plaît, elle le répète deux fois minimum… Minimum minimum !
– Pareil comme la photocopieuse en self-service ! La monnaie, les timbres, la pesée, les photocopies, tout a cané. Alors du coup, tous les vieux sont venus faire la queue à mon guichet.
Interminable, la queue. Et un seul guichet ouvert.
– Ah ça, normal ! Le samedi, personne veut venir y travailler à la poste. Personne personne !
La file d’attente se serait bien volontiers étalée jusqu’au milieu du trottoir devant l’établissement. Sauf qu’à cause de la porte automatique en cours de réglage, les clients se sont tassés à l’intérieur. Et ils râlent.
– Ça, c’est le samedi. Le samedi y a que des vieux, et qui râlent !
Tous les sujets sont abordés avec le même enthousiasme. L’administration qui est un repère d’oisifs. La politique qui est un ramassis de planqués. Notre belle jeunesse qui n’est plus ce qu’elle était. Les rues qui sont mal fréquentées, surtout ici à Marseille qui n’est plus cette belle ville colorée chantée par Vincent Scotto. Et aussi la télé qui était bien mieux avant, quand elle était en noir et blanc. Hé oui ! je sais, les vieux du quartier sont très vieux. Et aussi la musique des jeunes qui casse les oreilles. Là, ça me fait rigoler parce que tous ces vieux sont tous déjà sourds. Avant qu’ils s’explosent leur résidu de tympan avec les chansons de Michel Delpech, va falloir que D.J. Géronto gonfle le volume, ou que les nostalgiques changent de station radio.
– En plus, samedi matin, même la climatisation avait cané !
Dans cette file interminable et transpirante, il n’y avait qu’une seule malheureuse cliente de moins de cent ans, une femme…
– Là, devant moi, elle se pointe au guichet. Une cagole. Mais alors, une vraie… cagole cagole !
Dans la bouche de la mère à Marion, ce mot très marseillais qui désigne une fille un peu voyante, un peu vulgaire prend une signification surréaliste. La mère à Marion, elle a les ongles américains, les bottes à franges et à talons aiguilles, le rouge à lèvres fluo et les cheveux décolorés blonds. L’hôpital se fout de la charité, c’est ça, l’expression ? Donc une cagole cagole se plante devant son guichet.
– La cagole venait juste de récupérer son colis quand la momie est rentrée.
– La momie ?
– Le braqueur ! On aurait dit une vraie momie. Le braqueur s’était entouré toute la tronche d’une bande Velpeau, pour pas qu’on le reconnaisse.
– Une bande Velpeau ?
– Mais oui, un gros rouleau de pansement blanc. Il avait juste laissé une place pour les deux yeux, comme l’homme invisible. Sauf que là, tout le monde l’a bien vu, l’homme invisible ! Il est rentré comme un furieux. Furieux furieux !
 
La tentative de braquage a été sommaire. Pour bien commencer, la momie a glissé sur une merde de caniche en sortant de la voiture de son complice. Vu le nombre de vieux dans le quartier, les crottes de caniches étaient un handicap incontournable. Il n’a pas contourné. L’enturbanné s’est tordu la cheville. Bon, c’est une chance: dans le quartier, les vieux ont plutôt des caniches que des dobermans. Il aurait pu s’embourber.
La momie a profité d’une ouverture de la porte en cours de réglage pour se précipiter à l’intérieur. Là, devant cette foule imprévue à la moyenne d’âge impressionnante, il s’est décomposé. Tout le monde l’a vu tirer la tronche, malgré les bandages qui cachaient son visage. Le chœur des vieux a entonné un spontané:
– À la queue, comme tout le monde !
Mortifié, mais pas battu, l’enturbanné a tenté d’aller au bout de son hold-up. Il a foncé vers le seul guichet ouvert, droit sur la mère à Marion.
– Je le savais bien ! Je leur avais dit, à la direction. C’est bien beau l’accueil du public dans la convivialité. Sauf qu’en enlevant les hygiaphones et les protections en verre blindé, ils nous attirent toute la racaille… Ils nous ont mis des guichets à ciel ouvert ! Mais vraiment ouvert ouvert.
La momie a voulu tracer droit vers le guichet « à ciel ouvert ». C’était sans compter avec le déambulateur de la mercière. Indestructible, la vieille. Elle a même pas tremblé lorsque le truand s’est pris les pieds dans les ferrailles du déambulateur. Là, il a enchaîné les maladresses. Il a renversé le panier de madame Mozzigonacci, celle qui organise les sorties à la maison de retraite. Un kilo de noix s’est répandu sur le carrelage. La momie s’est emmêlé les mollets dans le cordon tendu pour gérer la file d’attente. Pelote.
– Mais alors pelote pelote…
La momie a posé sa semelle gauche sur les noix de madame Mozzigonacci. Patinage artistique. Dérapage. Juron bien senti. Perte totale d’équilibre. La surcharge de déjection canine sous son talon droit n’a pas aidé au retour de sa stabilité.
– … En plus, le pauvre, le bandage commençait à se défaire et à lui tomber sur les yeux. Il devait plus y voir grand-chose. Y a juste un pilier en béton au milieu de la salle, il a fallu qu’il se le prenne dans la gueule. Non… il devait plus trop y voir clair !
C’est là qu’un revolver a giclé de ses mains et traversé la salle dans une large courbe aérienne. C’est là que tout le monde a vraiment compris les intentions de l’enturbanné.
– C’était un pistolet énorme ! Énorme énorme.
Derrière son guichet, la mère à Marion a tout juste eu le temps de baisser la tête. Le flingue a atterri au milieu des lettres recommandées. Perturbé par la perte de son arme, la momie a marqué un temps de réflexion. Même derrière son masque, on voyait qu’il réfléchissait à toute blinde. En désespoir de cause, il a dégagé les bandages qui l’aveuglaient vers le haut de son crâne. Il commençait à ressembler à un hindou à turban.
– … Surtout, il commençait à y voir. Alors, il s’est précipité sur la grosse enveloppe que la cliente cagole venait de récupérer au guichet. Pauvre mastre ! À tous les coups, il voulait pas perdre la face et repartir bredouille bredouille.
Le voleur a arraché le paquet des mains de la pauvre femme, puis fait demi-tour. Hasardeux ! Les vieux avaient du mal à s’écarter de sa trajectoire, à cause des noix qui roulaient par terre. La momie a foncé vers la sortie. Les noix ont fait tapis roulant. Avec l’énergie du désespoir, il a retrouvé sa verticale. Le turban est retombé sur ses yeux. Et c’est là que le technicien de maintenance a refermé la porte vitrée. Oh ! sans mauvaise intention… Trop concentré sur ses réglages d’automatismes, il n’avait pas vu qu’un braquage était en cours. Gling. Fracas terrible, pluie de verre pilé.
Jusqu’à ce que le truand s’étale devant lui, Émile le clochard avait les boules. L’incident lui a rendu le sourire… Là, il faut que je t’explique pour les boules d’Émile le clochard.
 
Petite digression… Depuis des années, Émile le clochard ouvrait la porte aux clients de la poste. Contre un petit sou, siouplaît. Tout petit, le petit sou. Et souvent, pas de sou du tout. « Va travailler, vagabond ! » Sauf que samedi matin, un technicien est venu installer une porte automatique. Émile le clochard s’est retrouvé privé de toute fonction sociale… Et là, je sens que tu as des problèmes avec « fonction sociale ». Alors, deuxième digression… « Fonction sociale », ça fait partie des mots compliqués que nous a appris Van Klume en instruction civique (comme « digression », d’ailleurs).
– Mes pauvres enfants, vous n’avez aucun vocabulaire !…
Van Klume aime bien nous apprendre du vocabulaire, surtout les trucs utiles comme « fonction sociale » par exemple (ou « digression »). « Fonction sociale », c’est quand tu sers à quelque chose dans la société. Jusqu’à samedi matin, Émile le clochard servait à ouvrir manuellement la porte de la poste. Sauf que si la porte s’ouvre seule, Émile ne sert plus à rien. Terminée, la fonction sociale. Fin des digressions… Ça va ? Tu suis toujours ? Sauf qu’une porte qui s’ouvre et se ferme automatiquement, ça se règle. Et sauf que la porte était réglée sur « fermé » quand la momie a voulu passer. Gling.
 
– La police, ils ont été rapides rapides…
Les flics ont déboulé en moins de deux minutes, ils buvaient leur café à côté. Mais ils ont pas embarqué la momie dans leur voiture bleu-blanc-rouge à gyrophare. Ils ont fait venir une ambulance exprès. La bagnole du complice avait disparu. Les vieux y allaient tous de leur commentaire. Outrés. Surtout madame Mozzigonacci qui ramassait ses noix. La mercière a fait remarquer que la bande Velpeau qui traînait devant l’entrée, c’est surtout maintenant qu’il allait en avoir besoin, le pauvre. Et la cagole était désespérée, son paquet était introuvable.
2

– C ontinuez comme ça, bande d’exxxxcités ! Vous finirez en face.
Sentence définitive. Le ton de Van Klume l’Enclume ne souffrant aucune contestation, nous nous sommes tous retournés vers les fenêtres. Jean-Mathieu a marmonné:
– En face, m’sieur ?
– Exxxxxactement, jeune homme.
Alors, on a tous cherché où on pouvait bien finir en face. On avait le choix. Cette année, ils ont perché les classes de troisième au dernier étage du collège, avec vue sur tout le quartier. Depuis la rentrée, on profite d’un luxueux panoramique sur le massif de Marseilleveyre, sur la pinède du parc du Roy d’Espagne, on aperçoit même la route vers la calanque de Sormiou et les à-pics de Luminy. On distingue aussi le dépôt Décathlon et la zone d’entreprises. Une grosse partie des quartiers sud de Marseille s’étale sous nos yeux. En scope, en couleurs et en relief. Comme notre prof d’histoire-géo n’était pas plus précis, on a tous gambergé.
 
Finir en face ? Resquille a bloqué sur Décathlon. Il s’est dit que travailler chez un vendeur d’articles de sport, c’était finalement pas si mal, surtout en ce moment parce qu’ils font des promos sur les rollers et que, depuis la rentrée, Resquille deale des roulements de rollers. Resquille est très balèze dans le commerce de proximité.
Zoé se voyait déjà dans la jungle tropicale, à traquer les singes géants et les anacondas, alors qu’elle n’apercevait jamais que les cimes vert sombre de la pinède. Zoé adore les animaux, tous les animaux. Sauf les araignées.
Jean-Mathieu a immédiatement dirigé son regard vers le parking qui délimite la sortie du collège. Il n’a pas compris pourquoi travailler dans un camion-pizza était si infamant. Il a même trouvé que c’était pas une si mauvaise idée, tenir un camion-pizza. Sa fonction sociale changerait. On l’appellerait plus « Lourd » mais le « Pizzaïolo ». Jean-Mathieu trouvait ce nouveau surnom plutôt valorisant.
Kevin a tiqué en apercevant les toits de sa cité. Son père est déjà gardien d’immeubles à la Cayolle et c’est pas la résidence la plus classe à Marseille. Ça craint du boudin. Tant qu’à faire le concierge, autant exercer cette fonction sociale dans les quartiers chic.
Brian qui tirait la gueule jusque-là s’est mis à avoir une banane terrible. Parce que dans la direction indiquée par Van Klume l’Enclume, à même pas deux kilomètres, y a la mer. Et juste avant, dans l’axe, y a les locaux de la Comex. Le rêve de Brian, dans la vie, c’est de faire dans le sous-marin. N’importe quoi dans le sous-marin, scaphandrier, nageur de combat, car-wash pour coques de porte-avions nucléaires, ophtalmo pour hippocampes, dresseur de rougets, n’importe quoi mais sous l’eau.
Moi, j’ai imaginé une salle de spectacle géante construite sur le terrain en friche du maraîcher de l’autre côté de la traviole. Je pourrais faire comme mon père, organiser des spectacles, mais des événements dix fois plus gros, faire venir Eminem pour les jeunes ou les Rolling Stones pour les vieux.
 
On était vingt-huit minots à jouer les tournesols, les visages braqués vers la lumière. On s’est tous demandé ce qu’il y avait de si terrible à devoir terminer sa vie en face. Pourtant, il était en colère, Van Klume. Il pointait le paysage avec son stylo sec, cet accessoire terrifiant qui ne lui sert qu’à désigner ses futures victimes.
La seule qui s’est rien demandé, c’est Marion. Marion était très affairée à envoyer un texto à son fiancé, discrètement, sous son bureau. Elle s’est pas retournée avec les autres, trop concentrée sur l’orthographe de son message d’amour. L’Enclume a pointé son stylo sec vers Marion et l’a virée de la classe. Pas de chance pour Marion. Elle était la première à finir en face mais dans le couloir, pas du bon côté.
Tout compte fait, on se voyait tous très bien finir en face. L’Enclume a pointé son stylo sec plus précisément. Notre prof d’histoire-géo nous a affiché sa grimace offusquée de gardien de la paix découvrant une crotte de teckel sur le paillasson du commissariat.
– Non ! Quand je dis que vous finirez tous en face, c’est en face en face.
Tiens, Van Klume doit connaître la mère à Marion. On s’est tous penchés un peu plus. Lourd a été le premier à réagir.
– Ah ! les Baumettes ?
– Exxxxactement !
L’Enclume a eu un rictus vainqueur. Bon, je sais, l’Enclume, c’est pas très valorisant comme surnom pour un prof. Mais aussi, s’appeler Van Klume et faire sa carrière dans l’Éducation nationale ! Y a des handicaps qu’il faut savoir anticiper. Lourd a eu un sourire goguenard en apercevant les toits de la prison des Baumettes, à l’autre bout du quartier. Monsieur Van Klume a terminé sa leçon de morale:
– Exxxxactement ! Bande de voyous ! Continuez vos exxxxactions, vous risquez bien de finir là-bas, aux Baumettes.
Van Klume avait les boules, mais on peut comprendre. Cours d’instruction civique, ouvrez vos livres, je vais vous apprendre la citoyenneté, bande de minots immatures. Regardez la photo de la page sept, qu’est-ce qu’elle évoque pour vous ? Non, Kevin, pas la photo de gauche avec la fille blonde, la page sept est à droite. Exxxxactement, Kevin !
– Oh fan ! Y’a Zizou !
– Oh les gars ! c’est Zizou avec Barthès !
– Trop bon ! Ils ont mis une photo du mondial dans le livre de civique !
– C’est relou, le mondial ! C’est un truc de vieux.
– Bah, Resquille, c’est pas grave, c’est quand même l’équipe de France.
– Pfff ! y a un siècle de ça. Maintenant ils sont presque tous à la retraite.
– Pas tous, Barthès il est revenu chez nous.
– Et Zidane il est à Madrid !
– Ses jambes au Réal, sa tronche sur la Corniche !
– Oh les gars ! suivez la ola …
– Ooooooolaaa !
Après cette tentative bâclée de ola collective, tous les garçons de la classe se sont mis à entonner Et un, et deux, et trois zéro , suivi de la ritournelle On est les champions, on est les champions. Les deux seuls garçons qui chantaient pas, c’est Resquille et Brian. Resquille, le foot c’est pas son truc. Il préfère les sports de glisse. Et Brian, à part le water-polo !
Les filles chantaient pas trop non plus. Marion était déjà embêtée avec son code pin qu’elle avait changé la veille et qu’elle avait oublié. Zoé était fascinée par une araignée qui grimpait le long du tableau noir. Les autres discutaient chiffons. C’est quand même incroyable ce que les filles peuvent discuter chiffons ! Monsieur Van Klume a tourné rouge comme une tomate plein champ à la mi-août.