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La Guerre des Éléments - 1

De
277 pages

Je m’appelle Avril, j’ai dix-sept ans et la vie d’une adolescente normale. J’ai un petit ami qui s’appelle Mickaël et ma meilleure amie Aline est en Terminale avec moi. Chose qui pourrait paraître étrange, j’ai un animal de compagnie qui s’appelle Lux, c’est une luciole. Le jour où je découvre un monstre sous mon lit, je me précipite chez Mickaël mais y découvre un autre garçon du nom de Snow qui me vole un baiser. Qui est-il ? Et comment peut-il savoir tant de choses sur moi et mon amitié particulière avec Lux ?


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Perrine Rousselot

 

 

 

 

Avril

 

La Guerre des Éléments - 1

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Chapitre 1

J’allumai la télévision en entrant dans l’appartement et écoutai les informations d’une oreille distraite tout en me préparant un bon diner de pâtes carbonara. Papa était parti en voyage quelques jours pour son travail. C’était assez habituel qu’il me laisse seule depuis quelques années. J’étais maintenant presque majeure et mon père me laissait pas mal d’autonomie. Et de toute façon, j’avais Lux, ma luciole de compagnie. Enfin, elle ressemblait plutôt à un gros ver de terre luminescent avec des ailes de libellule. Je m’installai sur le canapé, Lux posée sur ma tête comme elle aimait le faire souvent et attaquai ma plâtrée de pâtes devant la suite des infos. Au moment où la présentatrice annonçait la fin du journal et l’arrivée de la météo, j’entendis la porte de ma chambre claquer. Il ne me semblait pourtant pas avoir laissé la fenêtre ouverte. Lux décolla de ma tête et partait déjà dans le couloir tandis que je déposais mon plat sur la table basse et me levais du canapé. Ma luciole avait beau être beaucoup plus grosse que la normale, elle n’arriverait pas à actionner la poignée. Pourtant lorsque j’atteignis la porte, elle était ouverte et il n’y avait aucune trace de Lux dans la pièce. Et surtout, la fenêtre était bel et bien fermée. Quel était ce craquement que j’avais entendu alors ? J’étais persuadée qu’il venait de ma chambre. J’actionnai l’interrupteur, mais l’ampoule refusa de s’allumer. Allons donc ! Je naviguais dans la pénombre vers la lampe de chevet lorsque j’entendis du bruit sous le lit.

— Lux, c’est toi ? Qu’est-ce que tu fais là-dessous ?

Je m’accroupis près du lit et regardai dessous. Lux était bien là. Mais brillant très faiblement, elle tournait autour de deux gros yeux rouges qui me fixaient. Je n’eus pas le temps de me relever. Une patte griffue venait de m’agripper le pied et je tombai à la renverse alors que la bête tentait de m’attirer sous le lit. Par réflexe, j’attrapai le pied de la commode pour contrer la force qui me tirait, mais mes doigts glissèrent rapidement du meuble. Cédant à la panique, j’agitai les bras dans tous les sens et refermai finalement mes mains sur la lampe de chevet tactile qui s’alluma à mon contact tandis que je disparaissais entièrement sous le lit. À cet instant, je sentis les griffes relâcher leur étreinte et je restai là, immobile, le cœur battant à tout rompre. Lux s’approcha de mon visage. Elle brillait maintenant beaucoup plus vivement que lorsque je l’avais vue tout à l’heure près du monstre.

— Ah, t’es là, toi ! Qu’est-ce que tu fichais alors que j’ai failli me faire bouffer ? lui hurlai-je dessus tandis que je m’extirpais difficilement de sous le lit.

Armée de ma lampe, je risquai un œil, mais il n’y avait plus rien. Rien du tout. Pas même une marque sur le plancher. Avais-je rêvé ou est-ce que je devenais folle ? Je soulevai mon pantalon et observai ma cheville droite, celle que la créature avait agrippée. Là, à la lumière de la lampe, pas dedoute, je distinguais nettement une trace rouge, l’empreinte de plusieurs doigts imprimés dans la chair. Je n’avais donc pas rêvé, il y avait bien un monstre dans ma chambre. Il était hors de question que je reste ici et en l’absence de Papa, je ne voyais qu’un seul endroit où aller.

 

L’appartement du troisième étage était plongé dans le noir. Il n’était pas très tard. Se pouvait-il qu’il soit déjà couché ? J’en doutais. Ce n’était pas son habitude. À vingt ans, Mickaël vivait seul dans un « trois pièces » payé par son père, le proviseur de mon lycée. Il faisait des études de droit et voulait devenir un grand avocat. Cela faisait maintenant presque six mois que nous sortions ensemble. La première fois que je l’avais vu, j‘étais en Seconde, il était en Terminale. À vrai dire, toutes les filles lui tournaient autour. Avec ses grands yeux verts et ses cheveux bruns bouclés lui tombant sur le front, il était irrésistible, mais semblait ne s’intéresser à aucune fille du lycée. J’avais supposé qu’il avait déjà une petite amie à l’extérieur. En tout cas, à cette époque, jamais je n’aurais imaginé un seul instant qu’une pauvre élève de seconde comme moi aurait pu lui plaire. Pourtant, lorsque je le revis presque un an plus tard, lors de la soirée du baccalauréat — je finissais alors mon année de première —, il vint vers moi et m’adressa la parole pour la première fois :

— Salut ! Avril, c’est ça ?

Je hochai doucement la tête et rougis jusqu’aux oreilles. Il connaissait mon prénom alors qu’il ne m’avait jamais parlé jusqu’à maintenant et que ça faisait plus d’un an qu’il avait quitté le lycée. Il ajouta :

— Tu veux danser ?

Il me prit la main et m’emmena sur la piste. C’était un slow. Il m’attira à lui et je posai mes mains sur ses épaules. Les autres filles pendues au cou de leur partenaire me fusillèrent du regard dans le dos de Mickaël. Elles étaient jalouses. Je leur rendis un sourire de défi. Bien qu’étonnée, je n’étais pas peu fière que Mickaël ait jeté son dévolu sur moi contre toute attente. Après la danse, il m’offrit un verre au bar et nous nous installâmes sur un canapé un peu à l’écart. Nous discutions de tout et de rien. Il semblait s’intéresser à ma vie. Le courant passait bien entre nous deux. Nous riions et papotions comme si nous nous connaissions d’avant. À la fin de la soirée, il m’avait raccompagnée à pied chez moi. Alors que nous déambulions dans les rues calmes en pleine nuit, il m’avait pris la main. Je l’avais laissé faire. Arrivés au pied de mon immeuble, il m’avait embrassée.

 

Après avoir monté les escaliers quatre à quatre, le cœur battant après ce qui venait de se passer, je jetai un œil derrière moi, mais Lux ne m’avait toujours pas rejointe. Que pouvait-elle bien fabriquer ? Elle savait pourtant pertinemment où je me rendais. Je frappai. Personne. Je tendis l’oreille et entendis bouger dans l’appartement. J’actionnai la poignée et la porte s’ouvrit. Il était donc bien là ! Peut-être voulait-il me faire une surprise après m’avoir reconnue derrière le judas ? J’entrai alors que le couloir était plongé dans le noir.

— Mickaël, c’est moi ! S’il te plait, ne joue pas avec moi. Il vient de m’arriver un truc, t’imagine même pas ! Un monstre m’a attaquée chez moi et…

Tandis que j’avançais jusqu’à la cuisine dans l’obscurité, je le sentis se glisser derrière moi et passer ses bras autour de ma taille, son souffle caressant ma nuque. Alors il voulait vraiment me faire une surprise ! Ce n’était pas son habitude d’être aussi câlin, mais la chaleur de son corps dans mon dos et ses baisers dans mes cheveux me réconfortaient. Mon cœur commença à ralentir et à oublier ce qui venait de se passer. Je me laissai bercer, les yeux fermés. Son souffle régulier m’apaisait. Il y avait quelque chose de changé en lui, un « je ne sais quoi ». Mais à présent j’étais certaine d’une chose, ce garçon qui me serrait dans ses bras à cet instant, je l’aimais. Sans allumer, il m’emmena vers la chambre — je reconnaissais le chemin qu’il empruntait — et m’attirant à lui, il m’embrassa. Le baiser était doux, et différent, trop différent de ceux que je connaissais. Je le repoussai et me ruai vers l’interrupteur. Le garçon debout dans la pièce n’était pas Mickaël. Il était plus grand avec des cheveux blonds mi-longs et des yeux clairs. Il était plutôt large d’épaules et une barbe naissante lui mangeait les joues. Il portait un gilet à capuche gris sur un t-shirt blanc, un jean noir ainsi qu’une paire de Doc Martens. Il me regardait, maintenant que j’avais allumé, d’un air suffisant et sûr de lui qui me rebuta au premier coup d’œil bien qu’il me faille admettre qu’il était assez beau gosse.

— Qui êtes-vous ? Où est Mickaël ? m’énervai-je

— Tu n’as pas aimé ce qui vient de se passer entre nous ? demanda-t-il avec un léger accent slave.

Comment osait-il ? Alors qu’il venait de profiter de ma faiblesse pour me voler un baiser.

— Je t’ai posé une question. Réponds ! Qui es-tu et qu’est-ce que tu fais ici ? l’interrogeai-je, exaspérée.

— Je m’appelle Snow. Je suis ton âme sœur.

— Mon quoi ? Je ne comprends rien. Où est Mickaël ?

À ce moment, j’aperçus du coin de l’œil une lueur vaciller dans le couloir derrière moi. Enfin, Lux m’avait rejointe. Je me retournai et constatai qu’il n’y avait pas une, mais deux lueurs vacillantes. Il y avait bien Lux, je reconnaissais sa lumière légèrement verte, mais il y avait également une autre luciole avec elle. Elle émettait une lumière bleutée et Lux n’arrêtait pas de lui tourner autour. Le garçon ricana derrière moi :

— Je te présente Lucifer, ma luciole. Et visiblement, elles se trouvent à leurs goûts, elles !

Mais je ne prêtais déjà plus attention à lui. Derrière les deux insectes, mon père venait d’entrer dans l’appartement. Qu’est-ce que lui aussi faisait là ? Je le croyais en voyage en Europe de l’Est pour son travail. En Europe de l’Est, justement tiens. Et comment pouvait-il être ici, chez Mickaël ? Il savait bien que j’avais un petit ami depuis qu’il m’avait posé la question un soir, pendant le repas, avec un air gêné de Papa qui va entamer une conversation sérieuse sur les choses de la vie avec sa petite fille. Mais je ne lui avais jamais dit où il habitait ! Les bras croisés sur la poitrine, une lueur de colère dans les yeux, je me retournai pour lui faire face alors qu’il s’avançait dans le couloir.

— Papa ! Toi, ici ? Tiens donc ! Je crois que tu me dois une explication sur ce qu’il se passe, il me semble.

— Avril, ma petite fille. Je vois que tu as fait la connaissance de Snow ! dit-il en jetant un regard noir à l’intéressé.

Je jaugeai avec dédain le garçon qui s’était adossé au mur du couloir derrière moi avant de faire de nouveau face à mon père alors qu’il s’approchait de moi.

— Il semblerait en effet, lui répondis-je, sarcastique.

Mon père m’agrippa le bras après m’avoir bisé sur le front et, m’entrainant vers la cuisine, m’indiqua une chaise alors que lui-même s’asseyait à la table. Alors que Snow s’encadrait dans la porte, il lui demanda sévèrement s’il pouvait nous laisser. Sans mot dire, le garçon s’effaça et j’entendis la porte de l’appartement se refermer sur lui. Papa resta silencieux, me signifiant ainsi que c’était à moi d’entamer la conversation. J’étais décoiffée, rouge d’émotion et de colère et pourtant mon père avait l’air de ne s’inquiéter de rien. Mille interrogations s’emmêlaient dans ma tête. Où était Mickaël ? Qui était Snow ? Et cette histoire d’âme sœur… Et cette autre luciole… Ce monstre dans ma chambre…

— Papa, qu’est-ce qui se passe ici ?

Cette seule question résumait le tout. Qu’est-ce qui se passait ce soir ? Rien n’était normal.

— Ma petite chérie, je crois qu’il est temps de t’expliquer certaines choses. Ce monde n’est pas tel que tu le vois.

Il leva les yeux au ciel avant de les ramener sur moi et reprit :

— Enfin, tel que tu le voyais jusqu’à maintenant. Il existe certains secrets dissimulés aux yeux des autres. Tu as vu quelque chose chez nous ce soir, n’est-ce pas ?

Je hochai doucement la tête. Visiblement, mon père avait bien l’air d’avoir une explication à tout ceci. Que m’avait-il caché toutes ces années ? Que pouvait bien être ce monstre ?

— Je croyais que tu ne devais rentrer que dans deux jours. Et puis, d’abord, où est Mickaël ?

Mickaël n’était pas là pour l’instant, mais il ne fallait pas que je m’inquiète pour lui. Il allait bien. Il était à l’abri.

— Où ça, à l’abri ? Et à l’abri de quoi ? demandai-je.

Mon père me prit les mains et entreprit calmement de m’expliquer tout depuis le début. D’après lui, il existait des entités invisibles aux non-initiés se livrant une guerre à l’insu des humains sur Terre. Chaque entité appartenait à un élément. Le Feu s’opposait à la Glace, l’Eau à la Foudre, et l’Air à la Terre. Mais au-dessus d’eux, deux éléments beaucoup plus puissants se livraient un combat sans merci, l’Obscurité contre la Lumière. Le monstre que j’avais découvert sous mon lit appartenait à l’Obscurité. C’est pourquoi il avait disparu lorsque j’avais chuté ma lampe à la main. Que j’aie pu voir cette créature signifiait que j’entrais en phase d’éveil. Je regardais mon père avec des yeux ébahis d’enfant à qui l’on raconte une histoire pour s’endormir et pourtant cela prouvait que je n’avais pas rêvé ce monstre. Mais beaucoup de questions restaient sans réponses et, visiblement, Papa m’avait caché beaucoup de choses toute ma vie. Je l’interrogeai de nouveau :

— Mais comment sais-tu ce qui m’est arrivé et comment se fait-il que tu sois ici ?

— J’y viens, j’y viens ! me répondit-il.

Mon père reprit. Il appartenait à une société secrète appelée le SCISCO, ceux qui cherchent le savoir. Les personnes qui appartiennent à cette société ont été choisies par les élémentaires de la Lumière pour être dans le secret de cette guerre et enquêter pour leur compte sur les agissements de ceux de l’Ombre. Il supposait, bien entendu, que les Obscurs, comme il appelait ceux de l’Ombre, avaient également leurs propres espions. Ce n’était pas tout. Seuls, les élémentaires ne pouvaient pas combattre. Ils avaient besoin de choisir un humain auquel ils s’attachaient à la naissance et qui leur servait de catalyseur de pouvoir. Je m’exclamai, coupant la parole à mon père :

— Lux ! Lux est mon élémentaire. Il m’a choisi, c’est ça ?

Il me suffisait de regarder Lux, posée sur la table, pour me rendre compte que c’était évident. Qui avait une luciole pour animal de compagnie ? Un chien ou un chat, mais pas une luciole. Ce qui expliquait aussi pourquoi elle disparaissait si promptement lorsque je n’étais plus seule.

Mon père acquiesça en souriant :

— Tu as deviné ! Lux en est un ! N’est-ce pas Lux ? demanda-t-il à la luciole.

Et Lux s’envola en tournant autour de ma tête, semblant exprimer sa joie que le secret soit enfin révélé. Soudain, je repensai au garçon. Qu’avait-il dit déjà ? Une histoire d’âme sœur. Et cette luciole bleue !

— Et le garçon, là ! Il avait une luciole aussi, dis-je en pointant un doigt vers la porte d’entrée de l’appartement.

Mon père se rembrunit. Visiblement, j’avais posé une question plus embarrassante.

— Oui, Snow ! Ce garçon n’écoute rien. Je lui avais dit de ne pas t’approcher avant que je ne t’aie parlé. C’est lui qui a su que tu étais sur le point de t’éveiller. C’est pourquoi nous sommes rentrés plus tôt. Alors que nous arrivions, Lux nous a trouvés et nous a expliqué ce qui s’était passé. Enfin, elle l’a dit à Lucifer qui l’a dit à Snow qui me l’a dit.

Ainsi ce garçon parlait à sa luciole. Je suppose que l’incompréhension et la fatigue se lisaient sur mon visage, car mon père se leva et s’approchant de moi, alors que je restais assise, me prit dans ses bras.

— Ma chérie, j’aurais préféré que ça se passe plus en douceur, mais nous n’avons plus le temps. La guerre s’amplifie. Il va falloir travailler dur à ton éveil.

Alors que Papa me berçait dans ses bras, je bâillai. Toutes ces émotions m’avaient fatiguée. J’étais exténuée, mais je ne voulais pas m’endormir. J’étais effrayée par les révélations de mon père, bien entendu, mais j’avais encore plus peur qu’à mon réveil, ce nouveau monde que je découvrais tout à coup autour de moi n’ait été qu’un rêve.

 

Chapitre 2

La lumière du jour filtrant entre les persiennes me réveilla. J’étais sous ma couette, chez nous. Soudain, j’eus un hoquet de panique. Le monstre sous mon lit ! Je me penchai pour voir, mais il n’y avait rien d’autre que le plancher. Rassurée, je me levai. J’avais dû rêver tout cela, tout simplement. C’était un beau rêve ! Mickaël sera jaloux du charmant blond quand je lui raconterai ça. On était mercredi. Je savais qu’il n’avait pas cours cet après-midi. Je pouvais donc filer directement chez lui après le lycée. Papa ne rentrerait que demain soir. Je sortis de ma penderie mon jean préféré, celui avec la poche arrière rapiécée avec un nounours, et le chemisier en liberty. Mes habits sur le bras, je partis en direction de la salle de bain pour prendre ma douche. Alors que je passais devant la cuisine, quelque chose d’inhabituel me surprit et je rebroussai chemin. Là, sur la table, il y avait trois bols empilés près du chocolat en poudre. Tout à coup, la porte de la salle de bain s’ouvrit en face de moi et j’eus le souffle coupé. Devant moi, le torse nu, la serviette autour de la taille, ses cheveux blonds humides et ébouriffés, le garçon me sourit et dit en me voyant plantée au milieu du couloir :

— Salut ! La salle de bain est libre. Tu peux la prendre.

J’avalai une bouffée d’air et m’enfuis dans ma chambre. Je ne sais pas ce qui était le plus grave. Que ce garçon soit bien réel. Ce qui signifiait que Papa était là aussi. Et ces révélations qu’il m’avait faites dans mon supposé rêve étaient également réelles. Ou bien que ce même garçon m’ait vue, pas coiffée, en t-shirt informe au sortir du lit. L’horreur ! Alors que je m’habillais en hâte, j’entendis mon père entrer dans l’appartement et s’entretenir avec Snow. Snow, c’était bien comme ça qu’il s’était présenté.

— Présenté, c’était un grand mot, pensai-je, alors que me revenaient les détails de la soirée d’hier.

Il m’avait bernée et volé un baiser. C’était un garçon prétentieux et imbu de sa personne.

— ça ne t’a pas plu, gnagnagna ? marmonnai-je en me rappelant ses dires.

Remontée à bloc, je sortis de ma chambre et me dirigeai vers la cuisine prête pour l’affrontement.

— Ah, bonjour, ma chérie ! As-tu bien dormi ? m’accueillit mon père adossé au plan de travail alors que des pancakes rissolaient dans une poêle près de lui.

Ma mère était canadienne et, bien qu’elle soit venue habiter en France avec mon père et moi, il y a une dizaine d’années, elle avait gardé l’habitude des petits déjeuners américains qu’elle nous mitonnait de temps en temps. Papa perpétuait la tradition depuis le décès de Maman d’un cancer, cinq ans auparavant. J’avais alors douze ans. Il reprit :

— Snow va rester vivre avec nous. Il ira au lycée avec toi à partir d’aujourd’hui, j’ai fait prévenir la direction de l’établissement. Tu seras gentille de l’accompagner afin qu’il ne soit pas trop perdu. La France n’est pas la Biélorussie et Snow n’est jamais allé à l’école.

J’ouvris de grands yeux ébahis, ma bouche formant un « quoi ? » silencieux. Puis je montrais les dents à Snow qui, le nez dans son bol de chocolat, ne les remarqua pas ou fit semblant de ne pas les remarquer. Comment ça, il allait vivre ici ? Chez moi ? Ce garçon était odieux. Mignon, mais odieux. Il était hors de question qu’il vive ici. J’imaginais aisément ce que ça impliquerait. Le supporter tous les jours. Partager la salle de bain avec un garçon. Il y avait mon père bien sûr, mais ce n’était pas pareil bien entendu. Il avait dû endosser le rôle laissé vacant par ma mère à sa mort. Premières règles, premier chagrin d’amour, c’est mon père qui avait du gérer.

— Ma chérie ! Je me rends compte que tout ceci est très soudain, mais je t’expliquerai bientôt tout ce que tu auras à savoir. Déjeune tranquillement ! Nous verrons tout ça à votre retour du lycée.

Je ravalai mes questions et me consacrai à mes pancakes en boudant. Malgré son propre ordre, mon père entama :

— J’ai rencontré Snow il y a un an environ, en Biélorussie. En fait, ce sont mes collègues russes du SCISCO qui m’ont prévenu.

Il ne paraissait pas se soucier du fait que le garçon dont il allait visiblement raconter la vie soit assis juste à côté de lui. Donc ce garçon était russe. Cela expliquait l’accent. Mais malgré le peu d’échanges que nous avions eus jusqu’à maintenant — deux phrases à tout casser — il m’avait semblé très bien parler le français.

— Ils ont découvert Snow en plein éveil. Il parlait à sa luciole dans sa chambre du foyer pour orphelin de Minsk, tout auréolé de lumière. Il a fallu faire croire aux sœurs de l’orphelinat que nous étions des exorcistes pour qu’elles nous laissent l’emmener. À chaque voyage là-bas, je lui ai enseigné le français et regarde, il est bilingue maintenant.

Mon père affichait un petit sourire à ses lèvres et avait l’air fier d’avoir sauvé Snow de son orphelinat et de l’avoir sorti de sa misère. Ainsi c’était donc à lui qu’il rendait visite à chacun de ses déplacements loin de moi. Il y avait un peu de quoi être jalouse. Mais pourquoi Papa avait-il porté autant d’intérêt à ce garçon-là plutôt qu’un autre ? C’était sans doute lié à cette histoire d’âme sœur. Néanmoins, après ce que j’avais ressenti lorsque Snow m’avait prise dans ses bras hier soir, j’avais, je crois, un peu peur de connaitre la vérité et n’osai poser la question que mon père avait éludée la veille. Snow mangeait ses pancakes sans rien dire, mais, en l’observant à la dérobée assis à côté de moi, j’avais l’impression qu’il était tout de même légèrement gêné d’entendre ainsi sa vie étalée devant moi.

 

 

Le petit déjeuner terminé nous débarrassâmes en silence la cuisine et je m’éclipsai dans la salle de bain. Pendant ma douche, mille questions me tourmentaient. J’allais poursuivre mon éveil. Apparemment, ça n’avait pas l’air si terrible. Réussirai-je à communiquer avec Lux comme Snow avec Lucifer ? Lucifer, ça pouvait être mal pris comme nom quand même, mais mes cours de latin de collège m’aidaient à passer outre. Lucifer signifiait « le porteur de lumière ». Ça tombait sous le sens maintenant ! La même racine latine que Lux. J’essayai de me souvenir d’où venait ce nom de Lux, mais n’y arrivant pas, je supposai que c’était mon père qui avait dû me le souffler. Et ma mère ? Était-elle, elle aussi, dans le secret ? Elle aussi, du SCISCO ? Tant de questions qu’il faudrait que je pose dans les prochains jours.

Mon père nous déposa devant le lycée en voiture, puis partit pour le bureau. Ce que j’avais pris jusqu’à maintenant pour un simple travail de fonctionnaire consistait en une recherche et une localisation minutieuse des Obscurs, les élémentaires de l’Ombre, afin qu’ils soient chassés par ceux de la Lumière, aidés de leur partenaire humain. Rôle que je jouerai désormais bien que je n’aie pas encore été éveillée complètement, contrairement à Snow qui pouvait communiquer avec Lucifer. Ça leur avait permis de savoir où je me rendais ce soir-là et au garçon de me devancer chez Mickaël. Mickaël dont je n’avais toujours aucune nouvelle, mon père ne me répondant que de manière évasive à ce sujet prétendant qu’il était à l’abri et son portable sonnant dans le vide. Mais à cet instant, un autre problème me préoccupait. La galère commençait. Il allait falloir que je traîne ce garçon pédant avec moi dans les couloirs du lycée. Lui affichait un sourire niais et était excité comme une puce. Je lui fis signe de me suivre. Nous passâmes le portail d’entrée non sans avoir été obligés d’indiquer au concierge pourquoi Snow n’avait pas de badge encore. Il était nouveau. Je l’emmenais justement à l’administration pour son inscription. Les élèves à proximité ayant entendu notre conversation, les alentours commencèrent à bruisser de murmures. J’entendais « le mec avec Avril » par-ci, « t’as vu le nouveau » par-là. Quelques filles sourirent à Snow alors que nous nous dirigions vers le bâtiment administratif et je constatai qu’il leur rendait leur sourire accompagné d’un petit clin d’œil, ce qui les faisait se pâmer et glousser comme des dindes. Je levai les yeux au ciel. Ce garçon était insupportable, sûr de son physique et en profitant bien. Pendant que nous traversions la cour, je lui expliquai rapidement la disposition des bâtiments en faisant de grands gestes avec le bras. Le lycée se composait de deux ensembles tout en longueur sur quatre niveaux formant un angle droit autour d’un immense parc arboré camouflant, au fond, la cantine et le gymnase. Le premier bâtiment parallèle à la rue contenait les salles de classe alors que l’autre abritait l’internat de garçons et les salles d’études. Nous arrivâmes au guichet de l’administration qui était un tout petit bâtiment à droite en passant le portail. La dame à l’accueil, gironde et rougeaude, nous tendit un formulaire à remplir pour la création du badge d’entrée de Snow en nous expliquant qu’il faudrait le ramener avec une photo d’identité. Mais le garçon pouvait d’ores et déjà aller en classe avec moi ce matin. Ils avaient bien reçu la demande de mon père, les professeurs étaient prévenus. La cloche annonçant le début des cours sonna à cet instant, faisant sursauter Snow à côté de moi. Je pouffai de rire alors qu’il affichait un air benêt et le tirai par le bras à travers la cour vers les salles de classe.

— T’es pas obligée de te moquer de moi, me signala-t-il en se laissant traîner. Toi, tu as peut-être l’habitude de tout ça, mais n’oublie pas que tout est nouveau pour moi ici.

— Et je dois dire que c’est plutôt pas mal, ajouta-t-il en jetant encore des sourires éclatants à toutes les filles que nous croisions.

Nous avions cours de biologie au rez-de-chaussée vers le fond du bâtiment. Alors que nous arrivions devant la porte de la salle de classe, le dernier élève s’installait déjà. Pour l’entrée discrète, c’était raté. Tous les yeux se braquèrent sur nous et monsieur Poisblaud, le professeur, se sentit du coup obligé de faire se présenter Snow. Je m’éclipsai vers ma place en abandonnant le garçon sur l’estrade. Mais il ne se départit pas de sa bonne humeur matinale et le sourire toujours accroché aux lèvres entama :

— Salut, tout le monde ! Je m’appelle Snow.

Quelques-uns déclamèrent en chœur un « Salut Snow » digne des réunions de thérapie de groupe qu’on voit dans les séries américaines.

— Ça s’entend sans doute quand je parle, je suis originaire de Biélorussie. Je viens d’arriver en France et j’habite chez Avril, ajouta-t-il en faisant un signe vers moi.

Je fis la grimace et cachai ma tête dans mes mains. Toute la classe se retourna vers moi. Était-il vraiment obligé de dire ça ? Dans son regard et son petit sourire, je lus qu’il l’avait peut-être bien fait exprès. Le volume sonore commençait à monter dans la salle. Le professeur se fâcha :

— Silence, s’il vous plait ! Snow, merci. Tu peux aller t’asseoir où tu veux.

La classe était divisée par une allée séparant deux séries de grandes tables de quatre personnes. Bien sûr, il y avait une place à côté de moi. Quelle cruche ! J’aurais dû m’asseoir ailleurs. Snow s’excusa poliment de déranger mes voisins de droite en passant derrière eux et s’installa à ma gauche contre le mur. Aline, ma voisine, une petite brune rigolote avec laquelle j’avais l’habitude de traîner au lycée, me lança un clin d’œil coquin du type, « Waouh, il est trop canon, tu sors avec ce mec ? ». Je lui répondis par une négation discrète de la tête, un plissement du front et un grand « NON » formé sur mes lèvres, l’air de dire « Arrête, t’es folle ! Ça va pas la tête ? ». Puis je détournai les yeux pour en rester là de cette conversation muette.

 

 

Le reste du cours se passa tranquillement. Snow, à côté de moi, semblait s’intéresser à ce que racontait le professeur sur les enzymes. Mais à ses yeux qui se plissaient régulièrement, j’imaginais aisément, d’après ce que m’avait appris mon père sur lui, qu’il ne devait en fait pas comprendre grand-chose. Comme pour donner raison à mes pensées, il abandonna et sortit de son sac marin la feuille d’inscription qu’on lui avait fournie à l’accueil. Je détournai la tête et me concentrai sur le cours de biologie. Au bout d’un quart d’heure, décrochant un peu, je jetai discrètement un œil sur la feuille de Snow. Elle était restée pratiquement vierge. Seul apparaissait en haut de la page son prénom sans aucun nom de famille accolé. Il surprit mon regard, je ne me détournai pas. Il me sourit. Ses yeux avaient perdu cette lueur de suffisance remplacée par de la tristesse. Je lui rendis son sourire puis, sans un mot, me retournai vers le tableau. Bien sûr, c’était tellement évident maintenant, comment pouvait-il remplir cette feuille ? On lui demandait son nom, sa date de naissance, la profession de ses parents, son identité. Or, il n’en avait pas ! Snow était sa seule identité. D’après ce que mon père avait expliqué au petit déjeuner, c’était le prénom que les sœurs de l’orphelinat lui avaient donné lorsqu’elles l’avaient trouvé sur le pas de la porte. Il neigeait, ce jour-là. Puis, il avait été mis à l’écart, les autres enfants le pensant idiot puisqu’il parlait tout seul. Cette superbe, cet air sûr de lui qu’il affichait toujours, c’était pour camoufler ce qu’il y avait au fond de son cœur. La solitude dont il souffrait depuis son enfance. Je me surpris à revoir mon premier jugement à son égard et commençai à ressentir de la pitié pour lui. Puis je secouai la tête doucement pour moi-même. Non, il m’avait tout de même embrassée de force. Bon, pas de force, mais quand même. La cloche sonna la fin du cours et le début des ennuis pour moi. C’était la pause, j’allais devoir supporter les questions de mes camarades. Mais maintenant que j’avais pris conscience de cette réalité sur la solitude de Snow, j’envisageai que cette journée pourrait être bien pire pour lui que pour moi.

Nous sortîmes du bus à l’arrêt « Place royale ». Nous n’avions pas long à pied pour rentrer à la maison. Snow marchait sans rien dire. Il avait affiché tout le long de la journée sa décontraction coutumière et son air sûr de lui qui m’exaspérait, mais avait su éluder intelligemment les questions indiscrètes de mes amis. Il s’était intégré facilement et j’en étais presque jalouse. Il avait été le centre d’intérêt de la journée. J’entamai :

— ça s’est plutôt bien passé aujourd’hui, non ? Aline a l’air de bien t’apprécier et vous avez bien ri au sujet des épinards ce midi.

Qu’est-ce qu’il me prenait de dire ça ? J’avais trouvé, depuis notre rencontre la veille au soir, ce garçon suffisant et profiteur et je lui parlais maintenant comme si c’était un petit enfant faible qu’il fallait que je protège des méchants garnements du lycée alors qu’il avait deux fois leur carrure à tous ces gringalets. Et c’était la première fois que je lui adressais la parole aussi ouvertement tandis que nous étions seuls tous les deux.

— Oui, c’est vrai ! J’ai trouvé tous tes amis très sympathiques. Aline est très marrante. Je ne sais pas comment elle fait pour sortir des blagues à tout bout de champ comme ça. Ce n’est pas croyable, me répondit-il.

J’admis :

— Ouais, au bout d’un moment, elle devient lourde quand même.

— Ce n’est pas faux, mais bon, elle m’a bien fait rire. En tout cas, Mathieu a l’air fou amoureux de toi, déclara-t-il, un sourire en coin, en se grattant la tête et en détournant le regard l’air de rien.

Mathieu, comme Aline d’ailleurs, était un de mes amis depuis la seconde. C’était un garçon petit et malingre, les cheveux d’un blond tirant sur le roux, le visage constellé de taches de rousseur. Il était gentil et timide et j’admettais qu’on le taquinait de temps en temps, mais il ne s’en formalisait jamais.