La tyrannie du tas de fumier

La tyrannie du tas de fumier

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358 pages

Description

Roger, le fils ainé, demande à ses parents d’accueillir, pour l’hiver, Georgette son épouse de 23 ans, enceinte de six mois, avec leur bébé de 13 mois. Celle-ci a l’âme citadine et peu aventureuse pour la campagne. Roger, élève fugueur à 18 ans vers l’Algérie, militaire à Oran, assez brillant pour être affecté à Saint-Maixent-L'Ecole, est envoyé à Lons-le-Saunier pour des missions de renseignement.

C’est en 1942, à Bergerac, que le mariage avait eu lieu, scellant l’union des deux familles. Habitants un petit village du Moyen-Jura, les beaux-parents, paysans par hasard, sont producteurs de lait : une vie harassante, modeste et respectable. Le bas-village est organisé autour d’une unique rue en deux rangées parallèles de fermes mitoyennes. Pour tout visiteur étranger, cet alignement parfait d'imposants tas de fumier en façade, est glaçant.

L’accueil de la belle-mère, Octavie, est rude : austère, autoritaire, possessive, jalouse et sans tendresse. Au bout de deux mois, la tension entre ces deux femmes tourne à la répulsion, le conflit éclate après l’accouchement. Puis ce fut le drame...
Comment les acteurs de cette tragédie parviennent-ils à retrouver une vie normale entre l’omerta des uns et la solidarité des autres? Une histoire de femmes remarquables et courageuses.


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Date de parution 26 décembre 2017
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EAN13 9782366821611
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Daniel BOLARD LA TYRANNIE DU TAS DE FUMIER Couverture : photo : ©Depositphotos Inc./krasota_vokrug Droit licence : № 1902834 © GUNTEN, 2017 ISBN : 978-2-36682-161-1
PARTIE I - UN DESTIN DECHIRE PAR LA BETISE
Je ne me rappelle pas quand je suis sorti du ventre de ma mère, lequel avait déjà été éprouvé par une précédente couche, seize mois aupar avant. A l’âge de naissance, malgré les prémices d’un génie potentiel, toute aff irmation de ma part selon laquelle il serait aberrant de concevoir des enfants en période de guerre, au surplus dans ce cadre rural inadapté à l’hygiène publique, casse le ressort de ma raison élémentaire. Après tant d’années à fuir l’étrange vérité de ma n aissance, le neuf février 1945, je consens à revenir sur l’origine de ma conception au x alentours de la fin du printemps 1944, peut-être avant le six juin 1944, jour d’espo ir|! Dussent mes parents attendre un peu, ainsi aurais-je pu manger à ma faim, tant il m e fut rapporté combien ma fragilité apparente était due aux difficultés d’approvisionne ment alimentaire. C’était sans compter sur l’impossibilité au premier semestre 1945, d’avoir accès aux antibiotiques qui furent réservés à l’usage des hôp itaux hors des circuits de la médecine de ville. A l’incertitude de la fin de la guerre, déjà entamé e dans certaines zones du territoire français et sa cohorte de dysfonctionnement des élé ments de survie, nourriture, médicament, transports, énergie, rapatriement des t roupes combattantes, voies de circulation… etc., mes parents parièrent, apparemme nt comme bien d’autres, sur l’insouciance juvénile. Taper le mauvais sort au c oin des lèvres amoureuses et s’adonner à quelques délices sensuels et sexuels, f latte le courage indispensable à braver la sagesse d’attendre des jours meilleurs. Mon frère, né seize mois plus tôt, a bénéficié d’un e constitution robuste, acquise sous les cieux cléments du Bergeracois, à l’ombre d e l’automne naissant et pourvu en ressource abondante pour combler un nourrisson. Q uelle idée germa dans la tête de ma mère d’entreprendre un voyage, enceinte, pour pr omener sa progéniture unique, et celle future, occupant le modeste espace de son ven tre arrondi, de Bergerac jusqu’à Lons-le-Saunier, puis dans l’étrange village d’Essi a, nom prédestiné à consacrer avec ces cinq lettres le nom des déjections bovines|: M…|! Effarante|? Militaire de carrière à Bergerac, mon père était obsédé par une rupture pro chaine avec le métier des armes et une reconversion civile rapide. Il redoutait avec l a fin annoncée du conflit, fin 1944, d’être happé par l’envoi de troupes vers d’autres t héâtres d’opération, Indochine et Algérie, pour lesquels l’autorité politique et mili taire voulait éviter les conséquences d’une démobilisation massive des combattants, affec tant autant les effectifs de circonscription que ceux de carrière. Il guida ma bienheureuse mère vers le Jura dont le massif à trois plateaux, recèle le meilleur air possible pour fortifier les organismes en voie d’achèvement, et bientôt d’accouchement. Inconsciente du danger, ma mère s’e st laissée convaincre par le besoin de découverte, car l’âme des pâturages profo nds, riche de sa flore exceptionnelle, exerça une emprise inexpugnable sur ceux fascinés par la combinaison magique, de la vache, de la bouse omniprésente, du lait et du fromage. Il s’agit d’un monde étrange dont toute hygiène cor porelle semble acquise exclusivement pour l’œuf de la poule|: tout y est sale, puant, envahissant, déroutant. Hébergée par mes grands-parents paternels émigrés d e force dans ce village perdu, ma mère découvrit la marque indélébile de la riches se économique et du statut social, à savoir l’imposant tas de fumier devant chaque hab itation, de l’unique rue du bas-village. Par chance, la maison familiale n’était mitoyenne q ue par un côté, ce qui avait l’avantage de voir se décaler le tas de fortune, ve rs l’extrémité libre de tout habitat. Mais, la vision frontale et latérale regorgeait d’i ndices sur les bons côtés de la
rumination bovine et de ses secrets en matière de transit fécal. Les époques marquent ainsi de leurs empreintes sing ulières les petits villages perdus, ceux forts d’une grosse centaine d’habitant s|; avec une si faible population et une insignifiante densité d’habitants sera repoussé e à la fin du XXe siècle, l’amélioration des voies de circulation qui pourron t être recouvertes d’une faible couche de macadam. Gâté par un climat plutôt pluvieux et humide au déb ut de l’hiver, la conjugaison de la pluie sur la chaussée, constituée de pierres et gra ins compactés, devenus mous, mélangés avec la boue résultante d’une couche dense et persistante de bouses sèches et dures, sans oublier les fraîches, rendait peu he ureux et audacieux les nouveaux arrivants|! Équipés de chaussures de ville élégantes, mais inap tes à se mouvoir sur ce terrain inattendu, les belles étrangères succombaient prest ement au désarroi causé par ce bain empestant, inhospitalier et destructeur de tou t escarpin, beau ou moche. Jongler avec son fils, sur ce terrain piégeur, cela donnait aussitôt le sentiment de devoir se protéger contre le danger glaçant le sang dans les veines d’un corps surpris, et décalé, par la nécessité de vite trouver un équi libre. Toute chute serait aussitôt interprétée comme une inadaptation au milieu famili al de la belle-famille. Celle-ci ne manquait jusqu’alors jamais l’opportuni té de consacrer la beauté évidente du premier plateau du Jura. Avec l’hiver au pas de la porte, ma mère dut apprécier le fossé abyssal entre les tendres paroles, exacerbées de fierté de sa belle-mère, et la fausse réalité qu’elles étaient censées représenter. Ayant été transportée dans l’énorme berline noire, CHENARD-WALKER, de son beau-frère, on prêtait à ce dernier, sur les routes escarpées et sinueuses entre Lons-le-Saunier et Essia, une conduite dynamique, osée dans son inconfort, délicieuse dans son flirt avec les talus, les talents d’un Fangio, gonflé à l’hélium par le père Michelin. Bien qu’elle fût intrépide, et pourvue d’un esprit ouvert aux sensations frissonnantes de l’aventure, je la soupçonnai de s’être rapidemen t rendue compte de la fausse harmonie entre l’allure enivrante de la voiture et l’arrivée au village, image époustouflante dépourvue de toute modernité, immuab le ruralité datant d’avant la révolution française. C’est en quelque sorte la visite du Chaperon Rouge à la Mère Grand, dont le caractère était plus proche du loup que de la vache sacrée des Indes. L’hilarité de son beau-frère, blagueur et charmeur était le message annonciateur d’un contraste saisissant, plus encore que la conduite e t les tas de fumier aux portes de toutes les maisons de ce quartier|; la belle-mère, toujours rayonnante de fierté, un peu hautaine, apparaissait au pas de la porte, dans ses habits habituels de lumière. Sensible au froid et au chaud, elle arborait trois épaisseurs de robe, allant de la propre à la plus sale, surmontée de trois chandails , et deux écharpes, sans oublier deux paires de bas aux couleurs du temps gris et fr oid, enfin ce chapeau toute saison, masquait l’épais chignon de ses grands cheveux noirs. Aussitôt, les premières minutes des effluves mélang ées, et des fausses politesses, elle consentait selon l’humeur souvent sautillante, à se débarrasser d’au moins la première couche des vêtements de travail appelée gu enilles partout ailleurs en France, afin de marquer qu’elle n’était pas qu’une fausse p auvre, car elle était sans relâche à la besogne soir et matin, comme une religieuse au couv ent en méditation ou en prière. Quelques mots simples de bienvenue, dans l’immense cuisine, unique salon de l’austère maison|: «|notre maison est modeste, mais la chaleur de notre cœur est là pour vous réconforter…|après ces émotions automobiles…habituelles avec Rob ert…|», dit l’Octavie, second prénom de ma grand-mère, car elle dut abandonner le premier, après s’être fourvoyée dans une relation sexuelle frelatée, à l’âge encore interdit.
«|Belle maman, je suis heureuse et curieuse de partag er pour quelques semaines, votre vie passionnante de fermière, dont Roger m’a initiée en paroles, en m’alertant sur la fragilité du premier regard, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Oh|! Ma petite, vous apprendrez bien vite à distinguer ce qui est le fut ile chez nous, et les contraintes de l’inconfort|: pas d’eau courante, pas de chauffage, hormis deux poêles, pas de toilettes sauf à l’écurie parmi les vaches, pas d’eau chaude bref, nous avons organisé notre vie en oubliant tous ces facilités modernes. J’ai eu trois garçons, tous nés ici, qui n’ont jama is connu d’ennuis de santé, et qui sont de beaux partis pour de jolies personnes comme vous. Mais ce contraste, entre mon Sud-Ouest et ce Jura-là, je souhaiterais le déc ouvrir, estimer par moi-même la dure réalité du travail de paysan, surtout avec cel le à laquelle on a échappé lorsqu’on n’a pas de racines rurales|: la singularité d’un troupeau de vache. «|maginent pas les gens de laC’est une forme de travail et de contrainte que n’i ville|», renchérit la belle-mère. Sans aller plus avant dans les détails, Marie Octav ie indiqua qu’il fallait procéder à l’installation de ce petit monde et dirigea ma mère vers la grande chambre du premier étage. Celle-ci présentait la particularité d’être un quasi-dortoir avec trois grands lits, pourvus de sommiers et de matelas de grande hauteur qu’il fallait escalader pour y accéder, et surmontés d’énormes édredons en plume. L’insuffisance de chauffage, un minuscule poêle, faisait office de fournisseur de c haleur quelques heures par jour, car l’hiver rendait pénible le transport du bois dédié en priorité aux deux pièces à vivre du rez-de-chaussée|: la cuisine et la chambre arrière. Celles-ci faisa ient fonction de salon, salle à manger et chambre à coucher, avec le même g rand lit et un plus petit, placés de part et d’autre de l’unique fenêtre. Les lits de grande hauteur sont une habile trouvail le pour réduire la sensation de froid qui prédomine partout dans la maison, au ras du sol, qu’il fut en pierre, comme la cuisine, ou en parquet dans les deux chambres. Ma mère perçut sans affolement ni angoisse combien ce serait rude à cette saison de l’hiver balbutiant le séjour dans cette demeure, à l’évidence différente de ce qu’elle avait gardé en mémoire de celle occupée par ses par ents en ville et lointaine en terme d’organisation, de commodité et de confort|; il serait marqué par l’omniprésence de ce troupeau de vaches laitières, si dépendantes de l’h omme. Les nourrir, effectuer la traite tous les jours, ma tin et soir, porter le lait à la Fruitière avec le même rythme, nettoyer les écuries, chercher l’eau à la fontaine distante de plus de cent mètres et à force de bras, veiller à leur é tat sanitaire, organiser la reproduction en fonction du calendrier des chaleurs, c’est la pé riode de fécondation, bien surveiller les veaux avec toujours plus de soin bref, Georgett e comprit que l’activité paysanne et agricole marquait en profondeur l’esprit des hommes et des femmes qui s’y adonnaient, et plus encore, qu’ils devaient s’y soumettre. La contrainte règne ici en maître, et relègue en fa céties les petits plaisirs, car ils apparaissent si désuets et aléatoires en comparaiso n de l’absence de liberté imposée par ce genre de vie. Un troupeau correspond à une m atière vivante qui organise une double dépendance drastique, impitoyable, sans marg e de renoncement ou d’initiative|: d’abord, toute perte, par maladie ou défaut de vigi lance, d’une vache laitière est une baisse de revenu immédiate|; ensuite, toute indisponibilité momentanée ou de c ourte durée, maladie ou accident de l’homme par exemple, la traite du lait interrompue, met en danger la survie même de l’animal. Comparée à la conduite d’une locomotive à vapeur po ur les grands trains, express ou rapide, dont son père était un chef mécanicien r éputé, ma mère esquissa une hiérarchie de la souffrance au travail. Elle s’effo rça de repousser plus loin sa réflexion,
tant elle se sentit inondée par les miasmes d’un un ivers rugueux, implacable, sans aucune fantaisie apparente, dans laquelle la vie es t travail, et le travail est survie, sans pause, ni relâchement. Avec l’insouciance d’une existence, certes mouvemen tée par le travail du père, agitée par les horaires harassants, les déplacement s constants, les mutations inopinées, mais contrebalancées par la sécurité de la rémunération et un confort domestique assuré, la jeune mère, dans cette périod e déjà troublée par les années de guerre, tenta de s’apaiser par un profond sommeil, aidée de l’édredon volumineux et protecteur. Au bout de quelques jours, elle avait acquis deux c ertitudes|:|ce milieu de vie, austère, à l’écart, assortie d’une activité si peu tolérante, si accaparante et ignorante des besoins de repos et d’hygiène du corps, relève d’une sorte de sacerdoce, ce qui n’était pas du tout dans son plan de vie ni son dés ir d’existence. Ensuite, elle sentit intuitivement à son arrivée, p uis se conforta dans le sentiment étrange que sa belle-mère se laissait dériver vers des attitudes de reproche, d’insinuation, sous-entendant ainsi que sa jeunesse éclatante, si facile à préserver, avait séduit son fils ainé, au point de lui avoir v olé. La chose était suggérée sans les mots directs, ou par des allusions passagères entre deux tâches ménagères|; le tout fusait comme des piqures de moustiques peu virulent s, mais placées avec une science de l’à-propos et de la pertinence qui commençait à l’inquiéter, à suggérer un doute. Payait-elle cette frustration caustique de l’existe nce morne et sans relief de Marie L’octavie, la fille de petite bourgeoisie de provin ce à Frangy en Bresse, tombée enceinte par l’inadvertance d’un grand notable, tro p gourmand, et lâche|? Curieusement, l’omerta combla les vides de la moral e de classe, celle qui punit les victimes plutôt que les fauteurs, pour lesquels la sauvegarde des apparences prend le pas sur toute culpabilité. Cacher à la loi ce qui e st la mise en cause de l’homme, est l’acte de bravoure le plus répandu au XXème siècle, à ses débuts, et encore à sa fin… Ainsi, fut exilée la petite Marie changée en prénom par celui de l’Octavie, à laquelle on affubla un brave et séduisant commis issu de l’a ssistance publique, né à Paris, pour qu’il endosse la paternité du forfait d’abus sexuel . Ni vu ni connu. Il épousa la femme et sa cause, et s’éternisa plus de soixante ans. De sorte que mon père, mari enjoué et sérieux, voir e sévère, apparut à l’ordre de l’état civil d’Essia, le 13 décembre 1916, nanti d’ une plastique de bonne classe, intelligence et robustesse, au teint plus mat que c es frères, et peut-être plus intellectuel, mais devenu rapidement irascible à la ruralité conflictuelle de son village natal. D’ailleurs, ma mère inscrivit dans sa mémoir e, encore vierge d’une conscience affûtée sur les méandres intimes relatif aux désord res caractériels des deux familles, la sienne, et celle de son homme, les éléments de comp araison, imputables à chacun des membres ascendants. En effet, elle apprit à la sort ie de l’adolescence que ses parents tant aimés, s’étaient livrés aux frasques de l’amou r passionnel, déjanté, fusionnel, débridé, emportant sur son passage les scrupules ha bituels lorsqu’on est en charge déjà, d’une famille. Certes, le mari géniteur s’éta it peut-être déjà abimé dans la besogne harassante aux commandes des locomotives, c haleur, poussière, alcool, ou bien encore, lassé des joies éphémères de la passio n, toute raison que la raison s’est mise à ignorer. De telle sorte que la bonne Marie-Louise, accoucheuse de deux jeunes enfants, s’enfuit au bras de son ange de mécanicien de machine à vapeur, laissant à son parangon de mari, le recueil des deux jolies pe tites mômes, au coin d’un quai de gare parisien. Vogue la légèreté de la passion fumante, dévorante, accomplie sans vertu ni remords, décimant des vies de mômes qui mirent quel ques décennies à assimiler et digérer les peines enkystées de l’abandon.
Ce jour-là, esseulée à Essia, mon père cherchant tr avail et fortune, gelée de la tête aux pieds par l’insuffisance de chauffage, et irrad iée par la redoutable fausse chaleur si peu affectueuse de la belle-mère, Georgette se fit promesse de ne point s’éterniser dans cet endroit, où paradoxalement la vraie source de réconfort, était la douce étable et l’apaisante sérénité des vaches, si posées, si p eu troublées, si vivantes, au point d’en oublier les odeurs, et le péril d’y poser, en pleine nuit, les inévitables déjections de son propre corps. Longtemps, elle fut plongée dans la déroute des exi stences de personnes aimées avec sincérité, profondeur et respect, mais si peu exemptes de fautes, qu’on imagine à cet instant, ne jamais les commettre. Surtout, empo rtée par la dynamique de la fécondation, de la grossesse, de l’enfantement, ell e jouissait d’un optimisme non frelaté, conforme aux conventions de bonne moralité . Elle sentait en elle le privilège de démarrer une vie pour laquelle, avec la fin approch ante de la guerre, beaucoup d’espoir semblait à portée de main. Est-il possible de briser les chaînes des erreurs d es parents, de s’abstraire des faits douloureux et des souvenirs obsédants, des comporte ments sournois qui émergent inlassablement en créant des turbulences destructri ces de sincérité, pourvoyeuses de mensonges inacceptables, génératrices de violence d e la parole où l’engueulade se dissimule sous les politesses maladroites|? Ma mère enrichit sa panoplie de sensations nouvelle s, déroutantes, celles qui construisent le caractère en le rendant perméable, s’il ne l’était point, à contrecœur et sans pitié pour le trouble occasionné. En ce début de décembre 1944, le froid et la neige manifestent leurs empreintes avec fracas et persistance. La neige était tombée e n abondance, rendant toute sortie de la maison, précaire. Le sol gelé, maculé par les pas, le passage d’automobiles et de charrettes, laissait apparaître le tassement des bo uses et de la boue, en sous-couche, tel un tableau de peintre au style assez incertain dans la couleur, fantasque dans les arabesques à peine visibles. Ma mère se morfondait dans la demeure, recluse dans la chambre immense du premier étage, emmitouflée comme la belle- mère, par couches superposées de vêtements. Elle n’a pas l’usage dans le Sud-Ouest, au climat t empéré qui reste doux en hiver, d’une protection aussi épaisse, donnant l’apparence d’une carapace moins rigide que celle d’une tortue. La nuit avait été agitée en raison d’un sommeil enc ombré par des préoccupations tout à la fois liées à la grossesse, alourdissant l e corps, à la froideur inhabituelle sous les couvertures, bien que renforcées par l’épais éd redon, à l’utilisation très inconfortable du seau d’aisance. De surcroit, le fi ls de quinze mois, bien que vigoureux, devint braillard pour quelques heures, sans doute d es dents en croissance. Le sommeil réparateur ne put se manifester autant qu’elle en a urait eu besoin. Rien n’apaisait son esprit, chahuté par l’ambiance irritante des compor tements des beaux-parents, et l’absence pesante de Roger. Le beau-père Georges Alexis manifestait un brin de complicité, mais restait sous la surveillance lancinante de Marie l’Octavie. Toujour s sur ses gardes, jalouse de ses prérogatives de maîtresse de maison, elle affirmait en toutes circonstances sa domination quant au savoir-faire et vivre, dans ce milieu fermé, dans lequel, à chacun, est assigné un rôle bien défini|; on ne peut y déroger sous peine de commentaires p eu empathiques. Comprendre que le lait doit être écrémé avant d’êtr e chauffé, bouilli, et utilisé pour les enfants, ne devrait échapper à la infortunée be lle-fille, car la crème sera utilisée pour fabriquer le beurre domestique. La découverte est déroutante|!… Entreprendre de
faire la vaisselle doit être précédée par l’assuran ce qu’on ne manquera pas d’eau, anticiper est une règle intangible. L’hygiène corpo relle, en l’absence de tout lieu approprié, et dépourvu de toute intimité, suppose u ne programmation à court terme de quelques jours, dont sont exclus les matins et les soirs consacrés au ravitaillement en eau, à l’alimentation en bois du fourneau, sur lequ el trône une grande marmite permanente, fournissant l’eau pour les repas, la va isselle et accessoirement aux soins corporels. Bien évidemment, la cuisine et son évie r en pierre par lequel un bec verseur ouvert vers l’extérieur par un orifice d’un diamètr e adéquat pour l’évacuation des eaux sales, se révèle suffisant, avec l’inconvénient d’a pporter par grand froid son aération d’air glacial… au pouvoir dissuasif de se livrer à la toilette intime au moment où le fourneau n’apporte pas encore de chaleur…faute de b ois en quantité suffisante. De surcroit, pour une invitée de marque comme sa jeune et fringante belle-fille, gentille martienne du Sud-Ouest léger et insouciant, donc qu asi décadent, en comparaison de l’austère Jura, où règnent de vigoureux et rudes pa ysans montagnards, rompus à toutes les turpitudes de ce climat inhospitalier, a u travail sévère et sans répit, envisager la lessive de quelques babioles d’enfant, du linge de femme, auxquels s’ajoutent des vêtements de protection maculés de la saleté des tâ ches domestiques, relève de la pertinence coupable|! Un désastre, qui sonne comme l’évidence|: on ne lave pas une robe, des tabliers, des pull-overs, des bas, si l’on n’a pas pris la pr écaution prioritaire de ne point trop les user par des lavages répétitifs, forcément destruct eurs et coupables d’usure prématurée. La règle d’or est mille fois suggérée, tel le catéchisme de survie en zone de danger|: économie et parcimonie, pécule et cassette, lésin er et stocker, anticiper et ménager, réalisme et modestie. Il ne s’agit point d ’une inévitable avarice, pernicieuse, dont toute générosité serait exclue|; c’est l’affirmation du principe selon lequel on manque de tout et on a besoin de rien, à part ce qu i permet de maintenir le refus du superflu, de se contenter de peu, de s’offrir un ba s de laine invisible, caché dans les plis et les replis des draps en lin, et lin-coton. Ce n’est pas une légende colportée par d’audacieux laudateurs de la ville, où se concentre nt les plaisirs coupables de l’abondance, accessibles par l’argent et non par le labeur. On aime, cependant de façon non ostensible, montrer que l’on a, à l’occas ion, quelques aisances, et une classe par laquelle le raffinement peut apparaître|: quelques tailleurs et costumes de bonne coupe, chaussures, chemises et cravates, sont au rendez-vous des fêtes de famille, des mariages, des enterrements, et toute s orte de cérémonie. Alors, comment une si jolie et charmante jeune femm e, en pension de nécessité ne comprendrait-t-elle pas que la règle immédiate à as similer, en rupture brutale avec ses repaires de famille, est de se soumettre à cet ordr e non transgressif|? C’est une pauvreté d’apparence, due aux circonstances du lieu , de l’activité, de l’absence totale de commerces et services de proximité et non, erreu r à ne pas commettre, celle de la volonté empreinte de méchanceté des hôtes qui se ve ulent protecteur, même avec la caricature d’un paternalisme matriarcal. Ma mère mé morisa ces leçons de choses, chères aux études destinées spécialement aux filles accomplissant le cycle de l’école primaire jusqu’au certificat d’études. Comment doit -on gérer les ressources et les dépenses d’une famille rurale en y associant le sav oir-faire pour la production domestique alimentaire|? Pain, –|mais oui il y avait le four à pain dans la cuisine|–, les conserves de légumes et de fruits, les confitures, dont le ramassage des mûres, les pâtés, issus de l’abattage des porcs, des volailles , des lapins, le beurre fermier, une baratte en bon état de marche, sans oublier la tabl e de cuisine et son pétrin, présentant une boursoufflure sous le plateau, rendant inconfor table la position assise pour les personnes de grandes taille. A cela s’ajoute le ram assage des œufs et leur stockage, ainsi que la nourriture quotidienne pour la basse-c our, forte de plus d’une centaine