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LE JARDIN AUX MARABOUTS

De
160 pages
Une seconde fois, Najet Mahmoud nous entraîne au pays des magiciens, des sorcières et des ogres. Ses formules magiques nous ouvrent à nouveau les portes de mondes merveilleux où nous suivons ses héros avec angoisse et ravissement.
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Le Jardin aux Marabouts
et autres contes du Grand Sud tunisien

@ L'Hannattan,

1999

5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris

-

France

L'Hannattan, Inc. 55, rue Saint~1acques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Hannattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7763-1

Najet Mahmoud

Le Jardin aux Marabouts
et autres contes du Grand Sud tunisien

L'Harmattan

A mes enfants: Mona, Ryadh et Dlfa

KAÏS, fils de l'ombre

Autrefois, les hommes du désert étaient des nomades qui vivaient en tribu. Le Sahara qu'ils sillonnaient n'avait pas de secret pour eux. Il leur suffisait de suivre la course du soleil pour connaître l'heure, et de regarder les étoiles pour s'orienter. Leurs haltes se faisaient en fonction des points d'eau, car ils devaient abreuver leurs troupeaux de chèvres, de moutons et de dromadaires. Lorsqu'ils apercevaient au loin une oasis, ils s'arrêtaient pour monter leurs tentes en peaux de bêtes. Jamais ils ne se mêlaient aux sédentaires pour lesquels ils ne ressentaient que mépris. Eux avaient besoin de sentir le sable sous leurs pieds et d'être entourés d'immensité car l'appel du désert était là, plus fort que tout. Il y avait une tribu dirigée par Cheïkh Jabran, un sage entre les sages, et tous s'accordaient à dire qu'ils avaient bien de la chance d'avoir un tel homme à leur tête. Son épouse lui vouait une véritable adoration mais se sentait diminuée. Un homme pareil aurait dû n'avoir que des fils aussi beaux et forts que lui, pensait-el1e. Et moi, je n'ai réussi à lui donner qu'une petite fille, une adorable petite fille certes, mais ce n'était qu'une fille. Lorsqu'elle lui en parlait, il se contentait de rire et, la regardant avec tendresse, lui disait que ce petit être était le plus beau cadeau qu'el1e ne lui ait jamais fait. Un jour, alors que les femmes attendaient que les hommes aient fini de manger pour se restaurer à leur tour en compagnie des enfants, ils virent un berger arriver en courant. Son troupeau de chèvres cavalait à sa suite: une véritable débandade! Tous furent surpris; habituel1ement, les bergers ne rentraient jamais avant la tombée du jour. Le 11

Cheïkh inquiet se leva aussitôt pour aller à sa rencontre. Parvenant à peine à parler, le berger, très ému, lui jeta dans les bras un paquet. Cheïkh Jabran vit un petit nourrisson nullement impressionné par le traitement qu'il venait de subir. Il le souleva pour bien le regarder mais dans le mouvement qu'il fit, un morceau de tissu tomba, et le vénérable chef fut aspergé. Eclatant de rire, il leur déclara: - Dieu vient de m'envoyer un présent. Voici mon fils Kaïs. A partir de ce jour, Kaïs, le fils adoptif, et Leïla, la fille légitime, furent élevés ensemble et formèrent, au fur et à mesure qu'ils grandirent, un bien étrange couple pour ces hommes du désert. Leïla pouvait être d'une franchise et d'une brutalité rarement concevable pour une jeune fille, et elle maniait l'arc et le sabre mieux que personne. Kaïs, par contre était un doux rêveur qui avait une âme de poète. Tout lui inspirait des poèmes qu'il composait avec une facilité et un naturel qui sidéraient. Or, si les hommes les appréciaient pendant les veillées, ils se voyaient mal dirigés par quelqu'un comme lui. Cela les inquiétait d'autant que le Cheïkh en parlait de plus en plus souvent. Pourtant, personne n'osait le contredire ouvertement. Ce qu'il fallait pour le dissuader d'avoir un tel projet, c'était lui fournir des preuves irréfutables afin de lui démontrer que le jeune homme n'avait nullement l'étoffe d'un chef. Ils en furent plus convaincus lorsque leur chef maria les deux jeunes gens et que Leïla, au bout de la première année, n'eut toujours pas enfanté. A quelque temps de là, il Y eut une querelle avec une autre tribu à propos d'un point d'eau. Malgré les efforts de Cheïkh Jabran pour calmer les esprits et trouver un terrain d'entente, cela dégénéra en bataille. Aussitôt, Leïla alla

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voir Kaïs et lui ordonna de se battre. Celui-ci refusa tout net. - Le sang me fait horreur, lui dit-il. Rien que d'imaginer que je puisse transpercer un homme me donne la nausée. Leïla était dans une telle fureur que, sans dire un mot, elle ouvrit le coffre de son mari et y puisa des vêtements. Au moment de sortir, elle lui recommanda de rester caché dans la tente.

Lorsque les hommes virent le cheval de Kaïs, il furent très étonnés, mais aucun ne reconnut le cavalier dont le visage était caché par une «lahfa ». Très vite, il fut partout à la fois. Rapide comme l'éclair, il fonçait sur l'ennemi, le sabre à bout de bras, et fauchait tout sur son passage. La rage et la dextérité qu'il mettait au combat intriguèrent les hommes de Cheïkh Jabran, puis les rendirent soupçonneux. Ils furent bientôt certains que cela ne pouvait pas être le gendre du Cheïkh. Tous pensèrent à Lena et décidèrent d'en avoir le cœur net. Le deuxième jour, alors que les deux parties se livraient une bataille acharnée, l'un des hommes s'approcha du mystérieux cavalier et lui fit une profonde entaille à la jambe droite. Celui-ci, malgré la douleur, continua à se battre comme si de rien n'était, puis disparut dans la bataille. Lena revint à la tente et Kaïs, qui était là à rêvasser, sursauta en voyant le sang couler de sa jambe. Son épouse ne laissa rien paraître, malgré la douleur qui la lancinait. Elle nettoya sa blessure, la pansa et s'asseyant en face de lui, expliqua la manœuvre des hommes de leur tribu. Il y eut un moment de silence puis, le regardant droit dans les yeux, elle lui dit : 13

- Je vais te faire exactement la même blessure que la mienne. Dès que je t'aurais pansé, tu vas aller sur le champs de bataille et me faire honneur. Si tu refuses, je te quitte. Kaïs n'osa rien dire. La blessure de sa femme l'avait secoué et il n'était pas très fier. Il tendit sa jambe et d'un coup précis, elle lui fit la même entaille que la sienne. A peine fut-il sur son cheval que l'animal, qui connaissait le chemin par cœur, l'emmena au cœur des rangs ennelTIls. Kaïs vit un homme se précipiter sur lui, le sabre à la main. Le jeune homme ferma les yeux et s'agrippa aux rênes si fort, que le cheval, blessé par les mores, trébucha. Notre Kaïs perdit l'équilibre et tomba. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il vit avec surprise l'homme étendu à ses pieds. Il partit d'un rire nerveux, puis s'exclama: - Tiens, il est mort tout seul je n'ai rien eu à faire. Et moi qui avait si peur! Vraiment, il n'y avait aucune raison. C'est si facile! Il ressentit à cet instant une telle excitation l'envahir qu'il remonta sur son cheval et se battit comme un lion. A la fin de la journée les ennemis capitulèrent, et c'est très fier qu'il se présenta devant sa femme qui se moqua gentiment de lui. Quelques mois plus tard, Leïla mit un fils au monde et enfanta trois années de suite. Si notre Kaïs était devenu un héros malgré lui, il n'avait pas changé. Il se surprenait parfois à penser à ses parents qu'il ne connaissait pas, et se disait qu'il avait peut-être des frères et des soeurs. Il se demandait aussi de quelle région ou de quel pays il pouvait venir. Il avait parfois bien envie de partir mais l'idée de quitter Leïla lui était insupportable. En fait, il ne se sentait pas si bien que ça 14

dans cette tribu. Il était toujours l'étranger qui n'était pas à sa place et qui avait constamment quelque chose à prouver. Il ne savait pas, en ruminant ces sombres pensées, qu'il était loin du compte.

Le Cheïkh, qui commençait à se faire vieux, tomba gravement malade et on eut peur pour sa vie. Le guérisseur vint et après l'avoir ausculté, annonça: - Mes plantes sont impuissantes à guérir son mal. Il faut qu'il se nourrisse de pommes, dont le parfum a la vertu de ramener les moribonds à la vie, et qu'il se désaltère au sein de l'ogresse, dont le lait qui coule comme une sève dans les veines permet aux forces de revenir. Evidemment, tous se retournèrent vers Kaïs. N'était-il pas son fils adoptif, son gendre, celui qui était destiné à lui succéder? Ne devait-il pas s'en montrer digne? Kaïs prit son balluchon et partit, la mort dans l'âme. Il lui fallut parcourir le Sahara, s'arrêter aux points d'eau et dans les oasis. Partout où il arrivait, il demandait où il pouvait trouver le mystérieux remède. Mais personne ne lui répondait. Bientôt, il laissa les oasis derrière lui et vit se profiler des montagnes à l'horizon. Il était si las que c'est avec soulagement qu'il aperçut une maison, la seule dans cet endroit désolé. Il frappa à la porte et une jeune fille lui ouvrit. - Que désires-tu étranger? lui demanda-t-elle. - L'hospitalité, fut sa réponse. Elle le fit entrer et il formula le désir d'avoir de l'eau chaude pour y tremper ses pieds endoloris. - J'aimerais qu'elle soit bouillante, précisa-t-il. Au bout d'un moment, elle lui apporta une bassine à moitié pleine et il y mit ses pieds. Ils lui faisaient si mal 15

que l'eau brûlante lui fit l'effet d'un baume. Son hôtesse se mit alors à genoux et les lui massa sans rien dire. Il ne souffrait plus et une grande paix l'avait envahi. Jamais il ne s'était senti aussi bien. Il eut à cet instant le sentiment que cette étrangère ne lui était pas inconnue, qu'elle avait toujours fait partie de sa vie. Soudain, brisant le silence, il lui demanda: - Que t'a dit l'eau en bouillant? - Depuis que je suis née, je n'ai cessé de courir et cela m'a brûlée bien plus que l'eau qui boue. - Comment trouve-t-on le repos? Levant les yeux vers lui, elle fouilla son regard et murmura: - Il n'y a que le tombeau qui apporte le repos. Le cimetière est le seul endroit au monde où les hommes ne souffrent plus. - Et quand un homme est en route pour l'ultime voyage, comment peut-on lui faire rebrousser chemin? Elle se leva et l'invita à la suivre : - Tu vois ces sept montagnes. Au pied de chacune d'elle, tu trouveras un ogre. Ce sont eux qui te donneront le secret. Sois à chaque fois poli et respectueux sinon je ne réponds pas de ta vie. Surtout, dis-leur bien que tu viens de la maison de l'ombre et donne-leur ceci, ce sera ton laissez-passer. Joignant le geste à la parole, elle prit une mèche de cheveux qui se détacha sans laisser de trace dans sa chevelure abondante. Elle avait fait cela de façon si naturelle que, malgré sa surprise, il n'osa rien demander. - Pars à présent et ne t'inquiète pas, tu trouveras la sérénité au bout de ta route. Il sursauta: - Vais-je mourir? - Je t'ai parlé de sérénité, pas de repos éternel. 16

- S'il te plaît, avant que nous nous quittions, dis-moi qui tu es ? - Ne cherche pas à tout savoir et à tout comprendre, s'impatienta-t-elle. Contente-toi de prendre ce qui vient à . toi. Pars! Il s'en alla, après l'avoir remerciée. Mais au bout de quelques pas, il ne put s'empêcher de se retourner. La maison s'était volatilisée et si ce n'était la mèche de cheveux qu'il tenait toujours serrée dans sa main, et cette douleur qui était là à l'idée de ne jamais la revoir, il aurait cru avoir rêvé.

Lorsqu'il arriva au pied de la première montagne, il fut arrêté par un ogre à la barbe démesurée. Se rappelant les recommandations de la jeune fille, il le salua respectueusement. L'ogre, au lieu de lui répondre, l'invectiva: - Si tu m'avais montré moins de déférence, je t'aurais broyé les os tant et si bien qu'à plusieurs lieues à la ronde on aurait entendu le bruit que cela aurait fait. Qu'est-ce qui t'amène étranger? Kaïs, tendant la mèche de cheveux, lui répondit : - C'est la maison de l'ombre qui m'envoie à toi, vénérable ogre. - La reine de l'ombre! s'exclama l'ogre en devenant tout pâle. Reprenant ses esprits, il voulut de nouveau savoir ce qui l'amenait. Notre héros, qui n'était toujours pas très rassuré, lui expliqua que son beau-père était très malade et qu'il avait besoin des pommes magiques et du lait de l'ogresse pour guérir.
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L'ogre le scruta de nouveau un moment, puis reprit la parole: - Il faut que tu sois quelqu'un de vraiment important pour que la reine de l'ombre te protège. Tu vois, sans sa recommandation, tu aurais eu à pénétrer dans sept cavernes et à te battre contre les démons de l'enfer. Aucun humain n'est jamais revenu de pareilles épreuves. Viens, suis-moi! Il lui servit de guide et l'emmena lui-même de montagne en montagne. Kaïs vit à chaque fois la même expression de stupeur sur les visages des autres ogres et la même attitude déférente à son égard. Quand ils parvinrent à la dernière, celui qui la gardait l'invita à son tour à le suivre. Ils pénétrèrent dans une caverne où il faisait sombre comme dans un four. Seul un point lumineux qu'on apercevait au loin indiquait une issue. Au bout d'un moment, ils se retrouvèrent à l'air libre, dans un lieu qui avait tout du paradis. De magnifiques pommiers se dressaient au milieu d'une végétation luxuriante, et tous croulaient sous le poids des fruits. Un parfum lourd et enivrant flottait dans l'air. L'ogre lui donna ses derniers conseils: - Chaque fois que tu arriveras devant un pommier, celui-ci t'invitera à cueillir ses fruits. N'y touche pas car ils n'ont aucun pouvoir. Seul l'arbre qui restera muet est le bon. N'oublie surtout pas! Kaïs se dirigea vers un arbre au hasard, et bien que préparé, il eut un choc en l'entendant lui dire : - Cueille mes fruits parfumés! Tu verras, ton beau-père reviendra à la vie. Sans répondre, il passa son chemin. Il avait déjà vu des dizaines et des dizaines de pommiers et se sentait tout bizarre. La tête lui tournait et il 18