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Les 7 piliers de la sagesse - Tome II

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Description

La deuxième partie des ouvertures de "Lawrence" nous entraîne jusqu'à Damas. Conflits interethniques, conflits politiques, stratégies militaires, l'auteur nous plonge en plein désert entre chaleur toride, cavalcades intrépides et ressources humaines. La naissance du monde arabe moderne à travers les mots d'un aventurier hors du temps.


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Ajouté le 19 juillet 2015
EAN13 9782369550877
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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V - NOUS MARQUONS LE PAS
La prise d’Akaba mit fin à la guerre du Hedjas et nous donna pour tâche d’aider les Britanniques à envahir la Syrie. Les Arabes, avec Akaba pour base, devenaient en fait l’aile droite de l’armée d’Allenby dans le Sinaï. Pour marquer celte relation nouvelle, Fayçal el son armée passèrent sous le commandement d’Allenby. Celui-ci fut désormais responsable des opérations et de l’équipement des Arabes. Cependant nous organisions le district d’Akaba pour en faire une base inattaquable d’où l’on peut harceler le chemin de fer du Hedjas.
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A travers la poussière tourbillonnante Akaba nous apparut entièrement ruinée. Les bombardements -coup sur coup - des vaisseaux de guerre français et anglais avaient ramené la ville au chaos dégradant d’où elle était sortie - fouillis, fumier de pauvres maisons sales, sans rien de cette dignité que donnait aux ruines anciennes la durée d’ossements qui défiaient les siècles. Errant dans le bosquet ombreux de palmes, au ras des vagues qui se brisaient en nous éclaboussant, nous finîmes par nous asseoir pour regarder couler le flot de nos hommes : succession de visages excités et vides, sans message pour nous. Pendant des mois Akaba avait été l’horizon de nos esprits, le but; nous n’avions jamais pensé, nous avions refusé toute pensée, à quoi que ce fût d’autre. L’entreprise accomplie maintenant, nous méprisions un peu les êtres qui s’étaient dépensés à fond pour un objet dont l’acquisition ne changeait rien d’essentiel à l’esprit ou au corps. Dans ce jour blanc de la victoire, c’est à peine si nous nous reconnaissions nous-mêmes. Surpris de nous entendre parler, assis sans savoir quoi faire, promenant nos doigts sur nos robes blanches, nons doutions de pouvoir comprendre ou apprendre qui nous étions. Le bruit des autres nous parvenait, irréalité de songe, comme un bourdonnement dans les oreilles au plus profond de l’eau. Devant cette vie qui continuait, ahurissante, sans que nous l’eussions demandé, nous ne savions pas comment mettre à profit le cadeau reçu. Je fus particulièrement éprouvé. Malgré d’excellents yeux, en effet, je n’avais jamais vu les traits des hommes : toujours je regardais au delà. Imaginant pour moi-même la réalité spirituelle de tel ou tel. Or, ce jour-là, chaque homme possédait si à fond l’objet de son désir qu’il se réalisait en lui et perdait tout sens propre. L’appel de la faim nous fit sortir de transe. Notre troupe comprenait maintenant sept cent prisonniers, outre nos cinq cent hommes et les deux mille alliés qui attendaient quelque chose de nous. Or nous n’avions aucun argent (ni, naturellement, aucun marché) et notre dernier repas datait de l’avant-veille.
Les chameaux pouvaient nous fournir de la viande pour six semaines. Pauvre régime et solution coûteuse dans sa facilité : nous la payerions de notre immobilité future. Des dattes vertes chargeaient les palmiers sur nos têtes. Crues, elles avaient un goût si désagréable que les crampes d’estomac ne l’étaient guère davantage. La cuisson ne les améliora pas. Nous dûmes donc, nous et nos prisonniers, envisager tristement ce dilemme : soit une faim constante, soit de quotidiennes coliques, plus à propos pour des gourmands que pour des hommes sobres comme nous. Toute une vie de nutrition assidue constitue pour un corps anglais un tel entraînement qu’il déclenche avec ponctualité, à l’heure fixée pour chaque repas, une excitation nerveuse dans la région stomacale; nous donnons même quelquefois le nom honorable de faim à ce signe révélant que nos tripes offrent à un nouveau bourrage un certain volume de libre. La faim arabe est toute différente : c’est le cri d’un corps qui, ayant travaillé longtemps vide. s’évanouit de faiblesse. Les indigènes vivent avec une parcelle de notre ration accoutumée; leur système digestif épuise complètement ce qu’on lui donne. Une armée nomade ne fume pas le sol de riches sous-produits. Nos quarante-deux officiers prisonniers étaient parfaitement lnsupportables. Notre dénuement les dégoûta; refusant même de croire que nous ne trichions pas pour les contrarier, ils empoisonnaient notre existence, réclamant des mets délicats, comme si nous portions le Caire à l’arçon de nos selles. Pour leur échapper, Nacer et moi, nous dormions. Nous avons toujours essayé de marquer chaque étape sur la voie du succès par ce petit extra de quiétude; car, dans le désert, nous n’obtenions la paix des hommes et des mouches que couchés sur le dos avec un manteau sur le visage, endormis ou feignant de l’être. Le soir, la première réaction passée, nous songeâmes aux moyens de garder Akaba après l’avoir conquise. Aouda, décida-t-on, retourneralt à Goueira. Il serait là protégé par la descente du Chtar et les sables de Goueira. Pourtant nous désirions accroître encore cette sécurité par excès de précaution. Un poste avancé s’installerait à vingt milles au Nord sur les ruines rocheuses, inexpugnables, de la Petra nabathéenne, et serait relié à Aouda par un autre poste à Delagha. Aouda enverrait aussi des hommes à Batra : ainsi ses Haoueîtates allaient former un demi-cercle de quatre positions au ras des hauteurs de Maan, fermant toutes les routes vers Akaba. Ces quatre positions auraient une existence indépendante. Les Turcs avaient gobé les généralités impertinentes de Goltz sur l’inter-dépendance des points fortifiés. Sans doute se lanceraient-ils un jour avec beaucoup d’allant contre l’un de nos postes; ils y passeraient ensuite un mois, ahuris et mal à l’aise, incapables d’avancer sous la menace des trois autres : pourquoi diable, diraient-ils en se grattant la tête, ne tombent-ils pas tout seuls ? Le souper nous apprit à quel point il était urgent de réclamer aux Anglais de Suez, par-dessus cent cinquante milles de désert, un bateau de ravitaillement. Je résolus d’y aller moi-même avec huit hommes, la plupart Haoueitates, sur les meilleures chamelles de notre troupe (entre autres, la fameuse Jeddah, cette bête de sept ans pour qui les Nouaseras s’étaient battus avec les Beni Sakhrs). En contournant la baie nous discutâmes comment devait se faire le voyage. Si nous allions lentement pour épargner nos bêtes, elles risquaient de mourir de faim. Si nous les menions dur, au contraire, elles pouvaient tomber d’épuisement ou de blessures aux pattes en plein désert. On résolut à la fin de garder le pas, si tentant que fût le terrain, et de marcher autant d’heures par jour que nous pourrions le supporter. Dans ces épreuves de fond, l’homme (surtout un étranger) s’effondre d’ordinaire avant la bête. Personnellement, j’avais fait cinquante milles par jour pendant un mois et j’étais à la limite de mes forces. Si je tenais, nous arriverions à Suez en cinquante heures de marche; pour éviter toute cuisine en route, nous emportâmes des morceaux de chameau bouilli et des dattes grillées dans un chiffon derrière la selle. Nous gravîmes l’escarpement du Sinaï par la route des pèlerins, taillée dans le granit - cœfficient de pente 28 pour 100. La montée fut dure parce que nous nous hâtions; hommes et bêtes tremblaient de fatigue lorsqu’ils atteignirent la crête avant le coucher du soleil. Une chamelle fut renvoyée de là comme inapte au voyage. Les autres poussèrent dans la plaine jusqu’à un taillis épineux où elles broutèrent pendant une heure. Un peu avant minuit nous atteignions Themed (seul point d’eau sur notre route) dans une vallée à la courbe franche, sous le blockhaus, désert, de la police du Sinaï. On laissa les chameaux souffler et boire. Après avoir bu nous-mêmes nous repartîmes; les pas succédaient aux pas, dans un silence nocturne si intense que sans cesse nous nous retournions sur nos selles vers quelque bruit que nous croyions entendre, là-bas, sous le manteau d’étoiles. Mais le seul mouvement était en nous, dans le craquement de notre passage sur une végétation basse, parfumée, alentour, de fleurs fantômatiques. Puis nous entrâmes dans une aube très lente. Le soleil surgi, nous étions fort avant dans la plaine où des gerbes de ravins convergent vers Arish; on s’arrêta pour donner aux chameaux, pendant quelques minutes, une illusion de pâturage. En selle de nouveau jusqu’à midi, puis après midi où surgirent, derrière le mirage, les ruines solitaires de Nekhl. Nous les laissâmes sur notre droite. Au coucher du soleil, repos d’une heure. Les chameaux s’engourdissaient; nous-mêmes étions affreusement las. Mais Motlog, le propriétaire borgne de Jeddah, nous pressa d’agir. En selle de nouveau, et les montagnes de Mitla furent gravies d’un pas tout mécanique. La lune émergeant, leurs sommets, découpés en contours de strates calcaires, étincelèrent comme des cristallisations neigeuses. A l’aube nous franchîmes un champ de melons semés par quelque Arabe aventureux dans ce no-man’s-land entre les armées. Lâchant nos chameaux dégoûtés au creux des sables, à la recherche d’une nourriture quelconque, nous consacrâmes une autre de nos heures précieuses à ouvrir les
melons encore verts pour rafraîchir nos lèvres gercées sur leur chair pulpeuse. Puis l’on repartit encore, dans la chaleur du jour naissant. Par bonheur, cette vallée du Canal, constamment rafraîchie par les brises du Golfe, n’est jamais trop étouffante. A midi nous sortions des dunes et du jeu facile de montagnes russes sur les crêtes et dans les creux, pour déboucher enfin dans la plaine à peine onduleuse. Une frise de points indécis, pendillant et dodelinant, loin en face de nous, dans le mirage au-dessus du Canal, laissalt deviner Suez. On atteignit un grand système de tranchées avec fortificatlons, barbelés, routes et chemin de fer, tous abandonnés et en ruines. Nous les franchîmes sans être arrêtés. Notre but était Shatt, poste établi en face de Suez sur la rive asiatique du Canal. Nous y arrivâmes enfin vers trois heures de l’après-midi, quarante-neuf heures après notre départ d’Akaba. Ç’eût été, pour un raid indigène, un temps assez remarquable et nous étions partis fatigués. Shatt offrait un désordre extraordinaire, sans une sentinelle. En vérité la peste y avait fait son apparition deux ou trois jours auparavant. Les camps avaient donc été évacués en hâte et abandonnés intacts; les troupes bivouaquaient dans le désert, loin de la contagion. Naturellement nous ignorions tout de ces événements et nous fimes une battue à travers les bureaux vides jusqu’au moment où je découvris un téléphone. J’appelai le Q. G. de Suez et déclarai que je voulais traverser le Canal. Mille regrets, me répondit-on; mais ce n’était pas leur affaire. L’ Inland Water Transport s’occupait de ce genre de transit suivant ses propres méthodes. Certain reniflement de mépris impliquait que ces méthodes n’étaient pas celles du Quartier Général. Indompté (je n’ai jamais eu l’esprit de corps administratif) j’appelai les bureaux de l’Tnland Water : je venais juste, expliquai-je, d’arriver à Shatt à travers le désert, porteur de nouvelles urgentes pour le Q. G... Mille regrets, me répondit-on : il n’y avait pas de bateau libre. On en enverrait un sans faute dès le lendemain à la première heure pour me conduire au Service de Quarantaine. Et l’on coupa. 56
Depuis quatre mois je courais l’Arabie sans arrêt. Dans les quatre dernières semaines j’avais fait à dos de chameau quatorze cent milles, sans m’épargner aucune fatigue, pour le progrès de notre guerre. Mais je refusais de passer une nuit de trop en compagnie de ma vermine familière. Il me fallait un bain et quelque chose à boire avec de la glace; il me fallait quitter ces vêtements collés, dans une saleté repoussante, aux plaies causées par le frottement de la selle; enfin il me fallait manger quelque chose de moins coriace que les dattes vertes et les tendons de chameau. Je redemandai l’I. W. T. et parlai comme Chrysostome. Aucun effet. Je devins vif. On raccrocha. Je devenais très vif, quand les intonations écossaises et amicales du téléphoniste ruisselèrent sur la ligne. « Pas la peine de s’obstiner à leur causer, mon officier; c’est tous des enculés, ces transporteurs ». La vérité, apparemment. L’opérateur au libre langage m’aiguilla donc sur l’Embarkation Office. Le major Lyttleton y avait ajouté à ses innombrables occupations celle de saisir au vol, un à un, les bateaux de guerre de la Mer Rouge au moment où ils entraient à Suez, pour les persuader (et comme ils aimaient ça, quelques-uns !) d’empiler sur leurs ponts des vivres et des munitions pour El Ouedj ou Yanbo. Ainsi, en guise de distraction, à côté de son service, il dirigeait l’envoi, franco, de nos milliers de ballots et d’hommes, trouvant encore, après cela, le temps de sourire aux curieux divertissements de nous autres curieux hommes. Jamais il ne nous fit défaut. Il me suffit de dire ce jour-là qui j’étais, où je me trouvais et ce qui n’arrivait pas du côté de l’ I. W. T. : la difficulté fut levée aussitôt. Sa chaloupe était prête; elle serait au Shatt dans une demi-heure. Que j’aille droit à son bureau et m’abstienne d’expliquer (sauf peut-être après la guerre) comment un vulgaire canot du port avait pénétré dans le sacro-saint Canal sans autorisation de la Direction Générale. Tout se passa comme il l’avait annoncé. J’envoyai mes hommes et mes chameaux au Nord vers Koubri; de Suez, par téléphone, j’organisai leur ravitaillement et leur logement dans le Haras de la côte asiatique. Plus tard, naturellement, ils eurent leur récompense : quelques jours de fièvre et d’étonnement au Caire. Lyttleton, voyant ma fatigue, me laissa gagner aussitôt l’hôtel. Je l’avais jugé pauvre, autrefois, cet hôtel; il était devenu splendide. Aussitôt surmontée la première impression fâcheuse produite par ma personne et mes habits, il sortit pour moi bains chauds et boissons fraiches (six boissons fraîches), puis le dîner et le lit de mes rêves. Un obligeant officier de renseignements, à qui ses espions avaient signalé la présence d’un Européen déguisé dans l’hôtel du Sinaï, voulut bien s’occuper de mes hommes à Koubri et me fournit billets et laissez-passer pour me rendre au Caire le lendemain. Le « contrôle » énergique des voyageurs civils dans la zone du Canal mit un peu d’animation dans ce terne voyage. Une troupe mixte de policiers militaires, Égyptiens et Anglais, passa dans le train pour nous interroger et éplucher nos laissez-passer. La guerre aux contrôleurs étant conforme aux bons usages, je répliquai sèchement et en bon anglais à leurs questions en arabe : « Chérif de La Mecque, État-Major » . L’on fut étonné. Le sergent s’excusa : il n’était pas sûr d’avoir bien compris. Je répétai que je portais l’uniforme de l’État-Major du Chérif de La Mecque. Ils regardèrent mes pieds nus, mes robes de soie blanche, l’akheilat et le poignard dorés. Impossible. « Quelle armée, Sir ? » - l’Armée de La Mecque.- Jamais entendu parler de ça : je ne connais pas l’uniforme ! - Seriez-vous capable de reconnaître un dragon monténégrin ? » C’était un coup droit. Tous les soldats alliés en uniforme pouvaient voyager sans laissez-passer. Or
la police ne connaissait pas tous les Alliés, encore moins leurs uniformes. Le mien pouvait être vraiment celui de quelque armée rare. Ils battirent en retraite dans le couloir et me surveillèrent pendant qu’on télégraphiait à la prochaine gare. Juste avant Ismaïlia, un officier de renseignements, ruisselant de sueur dans son uniforme humide, sauta dans le train pour vérifier mes affirmations. Comme nous étions presque arrivés, je lui montrai le laissez-passer spécial dont la prudence de mon compagnon, à Suez, avait doublement armé mon innocence. Il ne fut pas très content. A Ismailia les voyageurs pour le Caire descendaient pour attendre l’express de Port-Saïd. Dans l’autre train étincelait un salon opulent; l’Amiral Wemyss, Burmester et Neville en descendirent avec un général aussi gros que considérable. Une tension terrible courut le long du quai que le groupe arpentait en une conversation capitale. Les officiers présents saluèrent une fois, deux fois; les autres arpentaient toujours. Trois fois, c’était trop.Quelques-uns, reculant vers la barrière, s’y tinrent au garde-à-vous : les âmes mesquines. D’autres s’esbignèrent : les méprisables. D’autres, tournés vers l’étalage du libraire, considérèrent avidement le dos des volumes : les timides. Un seul fut éhonté. Le regard de Burmester finit par accrocher le mien. Il se demanda qui j’étais avec mon hâle écarlate et mon air hagard. (Je découvris ensuite que je pesais moins de 45 kilos.) En tout cas il répondit à ce regard. Je lui racontai l’histoire de notre raid imprévu sur Akaba. Elle le passionna. Je demandai que l’Amiral dépêchât aussitôt un navire de ravitaillement. Le Dufferin, me dit-il, qui arrivait le jour même, allait charger à Suez toute la nourriture possible, filerait droit sur Akaba et ramènerait les prisonniers. (Superbe !) Il donnerait des ordres lui-même, pour ne pas interrompre l’Amiral et Allenby. « Allenby ? m’écriai-je, qu’est-ce qu’il fait ici ? - Oh, il a le commandement en chef, maintenant. - Et Murray ? - Retourné en Angleterre. » C’était une nouvelle de la plus haute importance, qui me concernait particulièrement. Je remontai dans le train et réfléchis : cet homme lourd et rubicond ressemblait-il aux généraux ordinaires ? Devrions-nous passer encore six mois à faire son éducation? Murray et Belinda avaient eu des commencements si pénibles que notre préoccupation, ces premiers temps, avait été non pas de battre l’ennemi, mais d’obtenir de nos chefs la liberté de vivre. Le temps et l’expérience seuls nous avaient permis de convertir Sir Archibald et son Chef d’État-Major qui finirent, dans leurs derniers mois de service, par recommander au Ministère de la Guerre l’aventure arabe et particulièrement Fayçal. Cette louange, généreuse de leur part, était pour nous un secret sujet de triomphe. Drôle de couple, en effet, attaché au même char : Murray tout cerveau et griffes, nerveux, plein de ressort, changeant, et Lynden Bell solidement bâti de couches d’opinions professionnelles, agglutinées après examen et approbation gouvernementale, puis ébarbées, polies et astiquées jusqu’à la forme et l’éclat étalons. Au Caire, le flic-flac de mes sandales résonna dans les corridors paisibles du Savoy jusqu’à la pièce de Clayton qui, d’habitude, coupait au lunch pour s’empoigner pendant cette heure avec le travail qui l’écrasait. Lorsque j’entrai il leva juste les yeux de son bureau en murmurant «Mush fadi» (« occupé » en anglo-égyptien), mais dès que je parlai il m’accueillit avec une surprise amicale. La veille au soir, à Suez, j’avais gribouillé un court rapport; ainsi nous n’avions qu’à parler de ce qu’il fallait faire. Avant la fin de l’heure l’Amiral téléphona : le Dufferin chargeait de la farine pour son voyage de secours. Clayton retira seize mille livres en or et organisa une escorte pour les accompagner à Suez par le train de trois heures. L’envoi était urgent : Nacer devait être à même de payer ses dettes. Les billets que nous avions émis à Bair, à Jeter et à Gouetra consistaient en des promesses, écrites au crayon sur des formules télégraphiques militaires, de payer telle somme au porteur à Akaba. Le système était épatant mais personne n’avait encore osé l’employer : les Bédouins, en effet, n’ont point de poches à leurs robes ni de coffres-forts sous leurs tentes, et l’on ne peut enterrer les billets pour les mettre à l’abri. Les Arabes gardaient donc un invincible préjugé contre ce genre de monnaie et notre bon renom exigeait que nos ordres fussent payés promptement. Plus tard, à l’hôtel, j’essayai de trouver des habits moins scandaleux que mon accoutrement arabe. Mais les mites avaient gâté ma garde-robe et je dus attendre trois jours avant d’être normalement mal habillé. Cependant on me mit au courant de la valeur d’Allenby et de la dernière tragédie de Murray - cette seconde attaque contre Gaza imposée par Londres à un homme tropfaible ou trop politique pour résister. Tous, généraux, officiers d’État-Major, soldats même s’y étaient lancés avec la conviction de marcher à la défaite. 5.800 morts : telle fut la note à payer. Allenby,me dit-on, rassemblait des troupes fraîches avec des centaines de canons. Les choses allaient changer. Je n’avais pas encore d’habits quand le Général en Chef m’envoya chercher par curiosité. Dans mon rapport, pensant à Saladin et Abou Obeida, j’avais souligné l’importance stratégique des tribus orientales de Syrie et l’usage qu’on en pourrait faire pour menacer les communications de Jérusalem. Ceci cadrait avec les projets d’Allenby : il désira me jauger. Ce fut un entretien comique. Allenby, physiquement énorme et plein de confiance, était si grand moralement que la compréhension de notre petitesse lui parvenait avec lenteur. Assis dans son fauteuil il me considérait, non pas en face comme il en avait l’habitude, mais de côté, vaguement dérouté. Il arrivait de France où, pendant des années, il avait été l’un des engrenages de l’immense machine qui broyait l’ennemi. Il était plein d’idées occidentales sur la puissance et le poids de l’artillerie - le pire entraînement qu’on pût imaginer pour notre guerre à nous. Comme officier de cavalerie cependant, il
envisageait à demi de rejeter les enseignements de la nouvelle école (dans ce monde, tout différent, de l’Asie) pour accompagner Dawnay et Chetwode sur la vieille route des manœuvres et des mouvements. Mais rien ne l’avait préparé à la bizarrerie de mon individu, à ce petit homme en robes de soie, pieds nus, qui offrait, en prêchant, d’entraver l’ennemi si seulement on lui donnait, pour convertir et garder ses fidèles, des provisions, des armes et 200.000 souverains. Allenby, dans ce personnage, ne pouvait discerner la part réelle de l’homme d’action et celle du charlatan. Le problème s’agitait derrière son regard, et je ne fis rien pour l’aider à le résoudre. Il ne posa que de rares questions, parla peu mais étudia la carte et m’écouta tandis que je déroulais mon exposé sur la Syrie orientale et ses habitants. A la fin il releva le menton, dit sans ambages : « Eh bien ! je ferai pour vous ce que je pourrai. » Ce fut tout. J’ignorai à quel point je l’avais convaincu; mais nous apprîmes peu à peu deux choses : primo, le général Allenby pensait exactement ce qu’il disait; secundo, ce qu’il pouvait était de nature à satisfaire le plus exigeant de ses subordonnés.
57 Je m’ouvris complètement à Clayton. Akaba avait été pris d’après mon plan, grâce à mon effort. J’avais payé cette entreprise de mon cerveau et de mes nerfs. Je me sentais enclin à faire, et capable de faire, bien autre chose - s’il pensait que j’eusse gagné le droit d’être mon propre maître. Chaque homme, disent les Arabes, prend ses tiques pour des gazelles. C’était mon cas, passionnément. Clayton tomba d’accord que c’étaient là des tiques fougueuses et profitables; il me fit remarquer par contre que le commandement officiel ne pouvait être donné à un officier inférieur dans la hiérarchie. Il suggéra de mettre Joyce à la tête d’Akaba. Cette combinaison m’agréait parfaîtement. Joyce était un homme en qui l’on pouvait se reposer contre le monde entier : serein, fixe, confortable. Son esprit, comme un paysage pastoral, était inscrit dans quatre angles : il était soigné, amical, limité, ouvert au regard. Il avait conquis les plus hauts suffrages à Rabigh et El Ouedj précisément dans le travail qu’exigeait Akaba : bâtir une armée et sa base. Comme Clayton, c’était un bon cartillage à mettre entre deux os, mais ce large Irlandais de plus de six pieds de haut avait en lui plus de rire que Clayton. Par inclination, il se dépensait pour le « boulot » immédiat sans se dresser sur la pointe des pieds pour voir un horizon plus large. D’ailleurs il possédait plus de patience qu’aucun archange connu et se contentait de sourire (de ce sourire jovial qui lui était particulier) lorsque j’entrais avec mes plans révolutionnaires, prêt à nouer des faveurs roses au cou de la bête sauvage qu’il apprivoisait lentement. Le reste était facile. Comme chef de ravitaillement nous prendrions Goslett, l’homme d’affaire londonien qui avait fait du chaos d’El Ouedj une ville tirée à quatre épingles. Les avions ne pouvaient pas encore être déplacés; mais les autos blindées pourraient partir aussitôt, et l’Amiral nous donnerait un navire de guerre s’il était généreux. Nous téléphonâmes à Sir Rosslyn Wèmyss qui fut très généreux : l’Euryalus, battant son pavillon, mouillerait à Akaba pour quelques semaines. Un trait de génie ! Car en Arabie les bateaux sont estimés suivant leur nombre de cheminées; l’Euryalus, avec ses quatre, était un bateau exceptionnel. Son immense réputation convainquit les montagnes que nous étions; et son énorme équipage, suivant l’idée d’Everard Feilding, en guise de distraction, nous bâtit un bon quai d’embarquement. Du côté arabe je demandai que la base coûteuse d’El Ouedj fut supprimée et que Fayçal vint à Akaba avec toute son armée. Le Caire estima cette requête hâtive. J’allai donc plus loin et montrant que le secteur Yanbo-Médine devenait aussi de l’histoire ancienne, je conseillai le transfert à Akaba des munitions, de l’argent et des officiers attribués jusqu’alors à Ali et à Abdullab. On jugea cela impossible. Mais mon désir en ce qui concernait El Ouedj reçut satisfaction en guise de compromis. Je montrai alors qu’Akaba devenait l’aile droite d’Allenby, à seulement cent milles de son centre, tandis que huit cent milles la séparaient de La Mecque. Les succès des Arabes entraineraient leur action de plus en plus dans la zone de la Palestine. Logiquement, Fayçal devait être détaché du Roi Hussein et devenir commandant d’armée dans l’expédition alliée d’Égypte sous les ordres d’Allenby. Cette idée soulevait des difficultés. « Fayçal accepterait-il ? » J’avais examiné la question avec lui à El Ouedj plusieurs mois auparavant. « Et le Haut Commissaire ? » L’armée de Fayçal avait été la plus importante et la plus distinguée des unités du Hedjaz : son avenir ne serait pas quelconque. Le général Wingate avait pris pleinement la responsabilité du Mouvement Arabe au moment le plus sombre, en risquant sa réputation : oserions-nous lui demander d’abandonner ainsi l’avant-garde de ce Mouvement au seuil même du succès ? Clayton, qui connaissait fort bien Wingate, ne craignit pas de lui soumettre l’idée; Wingate répondit aussitôt que si Allenby pouvait utiliser Fayçal largement et directement, il se ferait un devoir et un plaisir de le lui passer pour le bien du « boulot » commun. Une troisième difficulté pouvait venir du roi Husseinpersonnage entêté, étroit, soupçonneux, peu disposé sans doute à sacrifier une chère petite vanité au profit de l’unlté de commandement. Son opposition mettrait notre plan en danger. J’offris donc d’aller le persuader, avec l’intention, au passage, de rendre visite à Fayçal qui me donnerait, en faveur du transfert, les arguments capables de renforcer les lettres que Wingate écrirait au roi de son côté. Ceci fut accepté. LeDufferin, de retour d’Akaba, fut désigné pour m’emmener à Djeddah en vue de cette nouvelle mission. Le bateau mit deux jours pour atteindre El Oued. Fayçal, avec Joyce, Newcombe et toute l’armée, était à Jeida, à cent milles à l’intérieur. Stent, qui avait succédé à Ross à la tête des escadrilles arabes, m’y conduisit en avion et nous traversâmes confortablement, à soixante milles à l’heure, les montagnes
si péniblement déchiffrées à dos de chameau. Fayçal, qui avait hâte d’entendre les détails de notre expédition, rit de nos guerres de novices. Nous fîmes des plans toute la nuit. Il écrivit à son père, fit partir aussitôt son Corps de Chameliers pour Akaba et prit les premières dispositions pour faire transporter Jaafar Pacha et son armée sur le très patient Hardinge. A l’aube l’avion me ramenait à El Ouedj. Une heure après leDufferinfaisait route pour Djeddah. L’aide puissante de Wilson y facilita ma tâche. Pour renforcer Akaba, notre secteur le plus riche en espérances, il dépêcha un navire chargé de vivres et de munitions de réserves et mit ses officiers à notre disposition. Wilson était de l’école de Wingate. Le Roi, venu de La Mecque, se répandit en paroles. Wilson était, pour les projets douteux, la pierre de touche royale. Grâce à lui, le passage de Fayçal aux ordres d’Allenby fut accepté immédiatement, Hussein saisissant l’occasion de souligner sa loyauté à notre alliance. Puis, changeant de sujet, sans logique apparente, comme d’ordinaire, il se mit à exposer son point de vue religieux; ni violemment Chiite, ni violemment Sunnite, il tendait plutôt vers une interprétation simple et pré-schismatique de la foi. Par contre, en politique étrangère, il révéla un esprit aussi étroit pour les choses de ce monde qu’il était large pour les autres, et, à un point très marqué, cette tendance désastreuse des petits hommes à nier l’honnêteté de leurs adversaires. Je perçus quelque chose de la jalousie obsédante qui rendait Fayçal et son modernisme suspects à la cour de son père, et je compris avec quelle facilité les fourbes pouvaient exercer sur le Roi leur influence corrosive. Tandis que nous jouions à Djeddah cette partie si intéressante, deux télégrammes abrupts vinrent d’Égypte ruiner notre tranquillité. Les Haoueitates, signalait le premier, nous trahissaient en une correspondance secrète avec Maan. Le second impliquait Aouda dans l’affaire. Ces nouvelles nous consternèrent. Wilson avait voyagé avec Aouda et porté sur lui un jugement, d’ailleurs inévitable, de sincérité parfaite. Mais Mohammed-EI-Dheilan était capable de double jeu; Ibn Jad et ses amis étaient toujours incertains. Nous résolûmes de partir aussitôt pour Akaba. Nacer et moi avions tracé nos plans pour la défense de la ville sans tenir compte d’une trahison possible. Par bonheur leHardingeétait dans le port à notre dispositîon. Dans l’après-midi du troisième jour nous arrivions à Akaba : Nacer ne soupçonnait rien de mal. Je lui dis seulement que je désirais saluer Aouda; il me prêta une bête rapide et un guide; à l’aube je trouvai Aouda, Mohammed et Zaal sous une même tente, à Goueira. Ils furent ahuris de me voir ainsi tomber sur eux sans avertissement, mais protestèrent que tout allait fort bien. Nous mangeâmes ensemble comme des amis. D’autres Haoueitates entrèrent et l’on parla de la guerre, gaiement. Je distribuai les présents du Roi et j’annonçai, au grand amusement de tous, que Nacer avait obtenu sa permission d’un mois pour La Mecque. Le Roi, dans son enthousiasme pour la Révolte, attendait de ses subordonnés la même ardeur virile. Il ne permettait donc aucune visite à La Mecque : les pauvres hommes trouvaient pénible ce service militaire sans répit, loin de leurs femmes. Nous avions cent fois dit en plaisantant que Nacer, s’il prenait Akaba, mériterait une permission, mais lui-même n’y avait pas cru jusqu’à la veille où je lui avais donné la lettre d’Hussein. Dans sa gratitude il m’avait vendu Gazalla, la chamelle royale qu’il avait gagnée des Haoueitates. Cette acquisition me valut un surcroît d’intérêt de la part des Abou Tayis. Après le repas, feignant d’avoir sommeil, je me débarrassai des visiteurs; et soudain je demandai à Aouda et à Mohammed de m’accompagner dans une promenade jusqu’aux ruines du fort et de la citerne. Quand nous fûmes seuls, j’effleurai la question de leur récente correspondance avec les Turcs. Aouda se mit à rire; Mohammed prit un air dégoûté.Enfin ils expliquèrent laborieusement que Mohammed avait pris le sceau d’Aouda et écrit au gouverneur de Maan en offrant d’abandonner la cause du chérif. Le Turc s’était empressé de répondre et de promettre de grandes récompenses. Mohammed avait demandé un acompte. Aouda l’apprit, attendit que le messager chargé de présents fût sur son chemin, le fit prisonnier et le laissa nu comme un ver. Maintenant il refusait à Mohammed une part du butin. Une bonne farce dont nous rîmes tout notre saoul; mais il y avait autre chose derrière. Ils étaient mécontents de n’avoir reçu ni secours en artillerie et en troupes, ni récompense pour la prise d’Akaba. Ils auraient bien voulu connaître aussi comment j’avais appris leurs transactions secrètes et ce que j’en savais exactement. Nous étions sur une pente bien glissante. J’aiguisai leur peur en montrant plus d’amusement qu’il n’était nécessaire; avec un rire insouciant, je glissai dans mes propres phrases des passages textuels de leurs lettres. Ceci fit l’impression désirée. Je leur dis, entre parenthèses, que l’armée de Fayçal allait arriver, qu’Allenby envoyait à Akaba des fusils, des canons, des explosifs, des vivres et de l’argent. Enfin j’insinuai que les dépenses d’Aouda en frais d’hospitalité devaient être considérables : ne pourrais-je pas, pour l’aider, avancer quelque chose du cadeau important que Fayçal lui ferait personnellement dès son arrivée ? Aouda vit que le moment présent n’était pas sans avantages, que la venue de Fayçal, elle, serait fort avantageuse et que les Turcs lui resteraient toujours si les autres ressources lui échappaient. Il accepta donc d’excellente grâce mon avance, et convint qu’il en userait pour bien nourrir les Haoueitates et maintenir leur belle humeur. Le soleil se couchait presque. Zaal avait tué une brebis et nous mangeâmes de nouveau en bonne intelligence. Puis je remontai en selle accompagné de Moufaddih (qui toucherait l’argent promis à Aouda) et d’Abd-el-Rahman, domestique de Mohammed, pour le cas, me murmura-t-il, où je désirerais lui envoyer personnellement la moindre petite chose. Nous marchâmes toute la nuit vers Akaba. Là je réveilla Nacer pour achever notre travail. Enfin, sautant dans une barque abandonnée contre le quai « Euryalus », je ramai jusqu’auHardinge. Je l’atteignis quand les premières lueurs de l’aube rampaient vers la base des pics à l’ouest.
Je descendis dans ma cabine, pris un bain et dormis jusque vers dix heures. Quand je remontai sur le pont, le navire se ruait magnifiquement dans le golfe étroit, à toute vapeur vers l’Égypte. Je fis une apparition sensationnelle : jamais on n’ aurait cru que je puisse me rendre à Goueira, me rassurer et revenir en moins de six ou sept jours, pour prendre un autre bateau. Nous appelâmes Le Caire pour annoncer que la situation à Goueira était excellente et qu’il n’y avait pas de trahison. Ceci était peut-être à peine exact. Mais puisque l’Égypte nous maintenait en vie en se restreignant elle-même, il fallait adoucir une vérité peu politique pour conserver sa confiance et notre légende. La foule demandait des héros de roman; elle ne comprendrait pas à quel point le vieil Aouda était plus humain lorsque, passés la bataille et le meurtre, son cœur penchait vers l’ennemi défait qu’il pouvait à son gré tuer ou laisser vivre : jamais si aimable, par la suite. 58 De nouveau il y eut un arrêt dans mon travail et de nouveau mes pensées s’organisèrent. Jusqu’à l’arrivée de Fayçal avec Jaafar, Joyce et l’armée, nous ne pouvions guère que penser. Pour notre réputation, cependant, c’était là l’essentiel. Jusqu’ici, dans notre guerre, une seule opération avait été étudiée : la marche sur Akaba. Ces jeux du hasard, avec les hommes et les mouvements dont nous avions assumé la conduite, déshonoraient notre esprit. Je jurai de savoir désormais, avant de bouger, où j’allais et par quelles routes. El Ouedj avait gagné la guerre du Hedjaz; Akaba y mettait fin. L’armée de Fayçal s’était libérée de son passif arabe; maintenant, sous le commandement unique du général Allenby. son rôle était de contribuer à la libération militaire de la Syrie. La différence entre Hedjaz et Syrie était la différence entre le désert et la terre cultivée. Le problème en face de nous était un problème de personnalité : dépouiller le nomade. Le village de l’ouadi Moussa était notre première recrue paysanne. Si nous ne devenions pas paysans nousmêmes, notre mouvement de libération n’irait pas plus loin. Il était bon, pour la Révolte Arabe, d’avoir à changer si tôt de caractère au cours de sa croissance. Nous avions travaillé désespérément à labourer un sol en friche, tentant de faire naître une nationalité sur une terre où régnait la certitude religieuse, l’arbre de certitude au feuillage empoisonné qui interdisait tout espoir. Parmi les tribus nomades notre croyance devait forcément ressembler à l’herbe du désert - magnifique et rapide apparence du printemps que la chaleur d’un jour fait tomber en poussière. Buts et idées devaient être traduit concrètement en expressions matérielles. Les hommes du désert étaient trop détachés pour cette expression; trop pauvres, trop éloignés de toute complexité. Si nous voulions prolonger la vie du Mouvement, nous devions mordre sur les terres ornées; sur les villages, où les toits et les champs contraignentet abaissent le...