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Les amoureux du loch

De
113 pages

Jehan, son amoureux secret.
Ce début d’année s’annonce riche en bonheurs partagés ! Mais quand le cheval Oural perd la vue, que Lally et Joyce délaissent Ysée pour leurs petits amis, et que Jehan la fuit, tout s’écroule.
Ysée réussira-t-elle à préserver son amitié avec les filles et à ouvrir les yeux sur la réalité de son amour pour Jehan ?


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MURIEL ZÜRCHER

Ysée

CAVALIÈRE DE LÉGENDE

LES AMOUREUX DU LOCH

1

Coup de panique

Ysée s’approcha de la barrière du champ, les poumons emplis de l’air glacé de ce matin de janvier. Le doux soleil d’hiver atténuait à peine le caractère sauvage et rugueux du paysage écossais. Çà et là, des chevaux arpentaient la lande, interrompant leur déambulation le temps d’arracher d’un coup de dent une touffe d’herbe blanchie par le givre.

À quelques mètres d’Ysée, Léonard ouvrit la barrière et versa un seau de granulés dans la mangeoire. Les chevaux levèrent la tête, à l’affût. D’un pas tranquille, la plupart d’entre eux se dirigèrent vers lui. Le vieux palefrenier interpella la jeune fille :

– Bon sang de bois, Ysée, tu attends que les fées te tricotent des racines au bout des pieds ? File donc chercher le matériel, longe-moi ces chevaux et attache-les à la barrière. Si on veut tous les ramener avant midi, s’agirait pas de lambiner !

Trois mois auparavant, le ton grincheux de Léonard aurait déconcerté Ysée. Mais, après un trimestre passé au lycée de Ghorse Highschool, elle cernait mieux le caractère du palefrenier.

– À vos ordres, chef ! Mais on ne vous a jamais dit que l’esclavage était aboli ? répliqua-t-elle avec une pointe d’ironie.

La grosse moustache du palefrenier masqua son sourire. C’était la première fois qu’un élève était condamné par le conseil de discipline du lycée à accomplir trois jours de travaux d’intérêt collectif pendant les vacances, mais la situation n’était pas pour lui déplaire. Lui aussi avait appris à connaître Ysée. Réservée et sensible, la jeune fille dissimulait sous son apparente fragilité une détermination sans faille. Même s’il ne se départissait pas de son ton grognon, le vieux palefrenier ne savait pas cacher combien il l’appréciait.

Ysée rapporta du 4 x 4 une pleine brassée de cordes à mousqueton qu’elle plaça en travers de la barrière. Puis, une des longes à la main, elle s’approcha d’Oural qui avait déjà plongé ses naseaux dans la mangeoire. Ce cheval était réputé pour sa grande sensibilité. Ysée veilla à ne pas le bousculer par des gestes brusques. Elle le rassura d’une caresse tandis qu’elle accrochait le mousqueton à son licol et se mit en marche vers la sortie.

La jeune fille savourait de commencer son troisième et dernier jour de punition par cette mission. Après deux matinées aux cuisines et deux après-midi au secrétariat, la visite au pré était comme une récréation ! Pour elle, ramener les chevaux des champs jusqu’aux écuries du lycée n’avait rien d’une corvée, c’était un plaisir.

Oural se laissa attacher sans difficulté à un poteau de l’enclos. Une longue entaille qui fendait le bois fit hésiter Ysée. Oural pourrait s’y blesser en cas de mouvement brutal. Elle demanda à Léonard s’il était préférable de le changer de place. L’homme secoua la tête en signe de dénégation. Les chevaux étaient au pré depuis le début des vacances. En dix jours, ils avaient eu le temps de confirmer ou de rétablir leur hiérarchie. Oural ne risquait pas d’avoir à s’agiter pour contrer le coup de sabot d’un cheval voisin.

Bientôt, tous les chevaux se trouvèrent attachés de part et d’autre de la barrière. Même la sauvage Wifi s’était laissée amadouer par les paroles enjôleuses de la jeune cavalière. Restait Pop Corn, qui continuait à s’ébattre en liberté sans quitter Ysée du coin de l’œil.

L’animal, fidèle à sa réputation de plaisantin, s’amusait à reculer à chaque pas qu’Ysée faisait dans sa direction. La jeune fille profita de ce que l’attention du cheval facétieux fut attirée par le ronronnement d’un moteur dans le lointain pour s’approcher de lui. Au moment où elle s’apprêtait à saisir son licol, il se déroba une nouvelle fois.

– Pop Corn ! s’exclama Ysée en sortant un quartier de pomme de sa poche, tu as bientôt terminé ton petit jeu ? Léonard va finir par venir te chercher en personne, et là, ça va chauffer !

Qui, de la pomme ou de la menace, convainquit Pop Corn ? Qu’importe ! Il attrapa le fruit du bout des lèvres, et Ysée le félicita de se laisser enfin amadouer. Il la suivit docilement vers l’entrée du champ, les oreilles attentives au bruit de moteur qui montait en intensité.

Alors qu’elle avançait, Ysée s’étonna de découvrir une inconnue debout à côté du 4 x 4, en pleine discussion avec Léonard. À cette distance, elle pouvait deviner qu’il s’agissait d’une élève et, pourtant, elle ne l’avait encore jamais vue au lycée. Le fait qu’il s’agisse des vacances ajoutait au caractère surprenant de sa présence ici. Ysée allongea le pas, pressée de connaître son identité.

Avant de la rejoindre, elle attacha Pop Corn aux côtés des autres chevaux. Ni Léonard, ni l’inconnue ne la regardaient. Les yeux levés vers le ciel, ils cherchaient l’origine du bruit de moteur qui s’amplifiait à chaque seconde. Lorsque l’avion surgit de l’arrière d’une colline, la voix de Léonard tenta de couvrir le vacarme :

– Ysée ! Éloigne-toi des chevaux ! Cet idiot de pilote vole beaucoup trop bas.

Ysée observa l’engin qui semblait foncer droit sur elle. Le nom d’un site d’agence de voyages s’étalait sur son fuselage. L’avion de tourisme perdit encore de l’altitude. Ysée eut à peine le temps d’apercevoir le photographe qui s’y tenait que, déjà, un vent de panique agitait les chevaux.

Redsky, Nuts et Alpagua se cabrèrent les premiers. Le reste du troupeau ne tarda pas à les imiter. Les uns après les autres, ils arrachèrent leur nœud de sécurité et s’enfuirent au galop. Ysée savait que toute tentative pour les rassurer ou les rattraper serait vaine tant que l’avion n’aurait pas disparu. Elle recula de quelques pas vers le 4 x 4 mais s’immobilisa très vite en entendant un hennissement effrayé.

L’avion poursuivait son approche, et Oural multipliait les efforts pour se détacher du poteau. La longe tendue à l’extrême, le licol à moitié arraché sous la pression qu’il lui imposait, le cheval s’agitait au risque de se blesser. Mais qu’il se cabre, qu’il rue, ou qu’il tire, le nœud de sécurité ne se défaisait pas. Pire ! Par ses mouvements désordonnés, l’animal avait coincé la longe en bas de l’entaille qui divisait le poteau sur sa longueur. L’animal se coucha à moitié, le cou et la tête étirés vers la longe qui le maintenait prisonnier. Le cœur serré, Ysée regarda le cheval qui tentait en de violents soubresauts de s’échapper du piège. La peur submergeait l’animal qui battait de ses sabots le sol gelé. Ysée se précipita.

– Ysée ! Stop ! N’approche pas de lui !

Le ton impératif de Léonard arrêta la jeune fille dans son élan. Elle protesta :

– On ne peut pas le laisser comme ça ! Regardez, son licol est en train de l’écorcher.

Ysée désignait du doigt la peau fragile de la tête d’Oural que le licol avait meurtrie. Léonard posa la main sur l’épaule de la jeune fille.

– C’est trop dangereux, Ysée. Oural est dans un tel état de stress qu’il risque de te blesser.

– Il faut faire quelque chose !

À force de se débattre, Oural s’était empêtré dans la longe qui menaçait désormais de l’étrangler.

– Léonard, s’il vous plaît. C’est trop cruel. Laissez-moi y aller !

La main de Léonard se resserra fermement sur l’épaule d’Ysée.

Accablée, Ysée regardait Oural animé de violents spasmes tandis que ses yeux se révulsaient. Ysée n’eut pas besoin de réfléchir avant de prendre sa décision. Pour elle, désobéir à Léonard signifiait un renvoi du lycée et la fin de tous ses projets d’avenir. Mais si personne n’intervenait pour arracher le licol qui l’étranglait, Oural ne survivrait pas. Il s’agissait d’une question de vie ou de mort.

Quoi qu’il lui en coûte, Ysée ne laisserait pas Oural mourir sans tenter de le sauver.

2

Le retour d’Ellen

Au moment où Ysée s’élançait pour s’arracher à l’emprise de Léonard, l’inconnue passa en trombe devant elle.

– Ellen ! Reviens ici !

L’appel furieux de Léonard n’ébranla pas la jeune fille. Elle se hissa sur la barrière et esquissa quelques pas à l’image d’une gymnaste sur une poutre, la grâce en moins. Arrivée à l’aplomb d’Oural, trop en hauteur pour qu’il puisse l’atteindre avec les dents ou les sabots, elle cisailla la corde à l’aide du sécateur qu’elle avait trouvé dans le 4 x 4. Puis, elle sauta le plus loin possible en arrière pour se mettre à l’abri des réactions du cheval.

Sonné, Oural se redressa, les membres largement écartés. Ysée s’étonna qu’il ne prenne pas la fuite au galop.

Léonard appela le cheval sur un ton rassurant qui contrastait avec la colère qu’on pouvait lire sur son visage. Ysée comprit que, dès que l’animal serait calmé, l’inconnue aurait droit à une réprimande en règle. Pour l’heure, Oural se dirigea vers le palefrenier d’une démarche maladroite et se laissa toucher sans se dérober.

– Restez à distance, toutes les deux, je ne veux pas de vous dans mes pattes !

Tandis que Léonard examinait Oural, la fille s’approcha d’Ysée.

– Salut, moi c’est Ellen. Et toi ?

– Je m’appelle Ysée.

Ellen… Il s’agissait donc de la petite amie norvégienne de Jehan, celle qui n’avait pas pu réintégrer le lycée à la rentrée en raison d’une blessure au genou !

Ysée ne savait que lui dire. Elle n’était déjà pas douée pour faire la conversation, mais découvrir qui était cette fille ajoutait une gêne à sa réserve naturelle. Fallait-il qu’elle lui annonce la vérité ?

Ces trois derniers mois, elle était tombée amoureuse de Jehan. Mais le garçon, malgré tous les signes qui prouvaient qu’Ysée lui plaisait, n’avait jamais clairement répondu à ses sentiments. Il avait fini par lui avouer qu’il ne pourrait pas s’engager tant qu’il serait lié à Ellen.

Depuis le début des vacances, alors que Jehan achevait de récupérer de sa chute à l’hôpital, Ysée et lui échangeaient quotidiennement. Ils parlaient nature, voyage autour du monde, cheval et les SMS défilaient toute la journée sur le smartphone qu’Ysée avait reçu à Noël.

Ysée savourait ces petits bonheurs qu’elle n’avait jamais connus avant. Elle espérait secrètement que rien n’entraverait cette belle histoire qui commençait. Mais l’ombre d’Ellen planait toujours dans son esprit. Comme Jehan éludait toute discussion à son sujet, Ysée avait compris qu’il n’accepterait pas de rompre avec Ellen à distance. Une perspective intéressante s’annonçait avec son arrivée : Jehan pourrait éclaircir la situation de vive voix. Viendrait alors ce moment qu’Ysée attendait tant… celui du premier baiser.

– Ben dis donc, tu n’as pas l’air du genre bavarde, toi !

La remarque d’Ellen arracha une grimace à Ysée qui répondit :

– Désolée… Tu as été supercourageuse, tu sais ? Sans toi, je me demande ce qu’Oural serait devenu !

D’un geste du bras, Ellen balaya le compliment.

– Arrête ! J’ai bien vu que si Léonard ne t’avait pas retenue, tu y serais allée avant moi !

– Et vu sa tête, ça va bientôt barder pour toi !

Ellen éclata de rire.

– Je sais bien. Mais j’ai un truc génial pour désamorcer ses colères. Regarde ça !

Ellen jeta un coup d’œil en direction de Léonard qui continuait à s’occuper d’Oural, sans leur porter attention. Elle tourna vers Ysée son visage espiègle qui, en moins d’une seconde, se transforma pour afficher une mine contrite où se lisait le remords.

– Tu devrais faire du théâtre ! s’exclama Ysée. Quand on te voit comme ça, on n’a qu’une envie : te pardonner.

– Être douée pour la comédie, ça fait partie de mon futur métier, répondit Ellen en laissant un sourire revenir éclairer ses traits. Et alors, cette rentrée ? Raconte ! Y a des beaux mecs en seconde ?

La conversation s’écoula, facile et agréable. Ysée ne put s’empêcher de rire aux nombreuses plaisanteries d’Ellen. Elle qui pensait ne pas l’apprécier découvrait qu’Ellen n’était pas seulement la tête brûlée avide de sensations fortes qu’on lui avait décrite, mais aussi une fille sympathique et pleine d’humour.

– Et pourquoi tu es déjà au lycée ? l’interrogea Ellen, je croyais être toute seule à rentrer un jour à l’avance. Tu fais des heures supplémentaires ?

Ysée raconta le conseil de discipline et les trois jours de travaux d’intérêt collectif dont elle avait écopé.

Un long sifflement admiratif ponctua la fin de son récit. Ellen tendit sa main, paume vers le ciel, pour qu’Ysée la frappe en signe de connivence.

– Eh ben, on dirait que tu ne fais pas les choses à moitié !

Ysée topa dans la main tendue et lui sourit. Cette fille lui plaisait. Qui sait ? Si elle n’avait pas été la copine de Jehan, elles auraient pu devenir amies !

Les grommellements de Léonard mirent fin à la discussion. La voix pleine de fureur, il tempêta contre ces stupides blancs-becs de photographes marchands de rêve, même pas fichus de respecter la nature avec leur engin du diable. Sa mauvaise humeur se tourna ensuite contre Ellen.

– Quant à toi, ne crois pas t’en sortir ainsi, on réglera ça au lycée !

Les excuses prononcées d’une mine implorante par la jeune acrobate firent cesser les reproches. Renfrogné, Léonard somma les deux jeunes filles de rassembler les chevaux éparpillés dans la lande.

Deux heures et de nombreux allers-retours plus tard, ils abandonnèrent le 4 x 4 sur place. Léonard reviendrait le chercher dans la soirée. Ysée et Ellen chevauchaient Redsky et Alpagua. Tenus en longe derrière elles, les chevaux les suivaient, à l’exception d’Oural que Léonard menait à pied. Meurtri par l’accident, le cheval refusait d’accélérer le pas et continuait à marcher d’une manière étrange, tel un poulain nouveau-né.

Le palefrenier rassura les deux lycéennes qui s’inquiétaient. Il n’avait décelé aucune blessure hormis l’écorchure au niveau du licol. Le stress avait été violent, la réaction d’Oural s’estomperait avec le temps.

La conversation laissa peu à peu place au silence. La masse grise du château de granit qui abritait le lycée se découpait au loin sur le ciel limpide. Ysée eut l’impression que la bâtisse reculait à mesure qu’ils avançaient vers elle. Ils n’arriveraient donc jamais ?