Les Timazo - la Cave de l

Les Timazo - la Cave de l'Essor

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Description

Les Timazo sont sur la route. Ils vont vers la mer. En chemin, ils s'arrêtent non loin du canal du Midi. Là, ils découvrent un pays étrange, des villages abandonnés et des gens pleins d'énergie malgré le désert qui les entoure.

Ils jouent Le Mauvais Violon devant un public qui n'avait plus vu de spectacle depuis très longtemps. Pépé veille sur eux de loin, mais le détective est toujours à leurs trousses. Heureusement, il n'est pas très malin.


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Date de parution 08 septembre 2014
Nombre de lectures 9
EAN13 9782370870322
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La Cave de l’Essor.

Lettres.

Mardi 29 Mars …

Arrivé à Traguas dans l’après-midi. Pas possible logé. Trou paumé. Rien a fer ici. Persone cet rien sur le camion. Persone a rien vu. Les jendarme on du révé !!

Obligé dé cendre à Villegrande pour trouvé un otel.

revien demin.

 

Exactement au moment où Philippe Béton écrivait ces lignes d’une main hésitante dans son bloc-notes, les Timazo étaient en plein travail d’écriture, dans une station-service où ils venaient de faire le plein, à trois cents kilomètres de là. Au dos d’une carte postale représentant le pont-canal de la Cesse, Mat écrivait :

Cher Pépé,

Nous avons lu l’histoire du mauvais violon et les scènes que tu nous a données et nous avons commencé à travailler pour les donner en représentation. On ne sait pas encore très bien comment s’y prendre, mais on a plein d’idées. Nous pensons bien à toi. Mat

L’adresse était ainsi formulée

Pépé aux bons soins de Noémie,

Café de la Place

Traguas.

 

La carte de Zoé représentait un cheval noir.

Christian, s’il te plait, je voudrais que tu lises la suite à Ouragan.

Ouragan, tu es le plus beau cheval que je connaisse. Je pense souvent à toi et j’espère que je pourrais revenir faire des promenades avec toi. Ouragan, je t’aime.

Merci Christian !

Zoé.

L’adresse était :

Christian

Le Batut

Traguas.

 

Celle de Titi représentait un petit chat dans un panier

Noémie,

on est parti sans t’embrassé. cé domage mais il fau pas pleuré. on reviendra.

je t’envoie des baisers.

Titi.

L’adresse était

Noémie

Café de Noémie

Traguas.

 

Trois jours plus tard, le téléphone sonna de bon matin au Batut.

– Allô Christian ?

– Allô, oui ?

– C’est Noémie !

– Qui ça ?

– Noémie du café de la Place à Traguas…

– Ah ! Bonjour Noémie ! Comment va ?

– Ça va, ça va. Il faudrait que je te parle, Christian.

– Ah bon ? De quoi ?

Noémie hésita un instant.

– Est-ce que tu viens bientôt à Traguas ?

– Je dois descendre un de ces jours oui, tu veux que je passe te voir ?

– Oui, s’il te plait…

– C’est grave ?

– Peut-être pas…

Songeur, Christian reposa le téléphone. C’était la toute première fois que Noémie l’appelait. Il la connaissait bien sûr, comme tout le monde, mais ils n’étaient pas amis à proprement parler. D’ailleurs les gens disaient en rigolant qu’à part ses chevaux, Christian ne connaissait pas grand-monde.

Il sortit pour finir d’organiser la balade. Les parisiens encore ensommeillés finissaient leur petit-déjeuner sous l’auvent du Batut. Christian les emmenait toute la journée. Leur groupe parlait à tort et à travers, sans égard pour la quiétude de l’endroit, mais Christian aimait bien ce vacarme, ça le changeait de tout le silence accumulé pendant l’hiver dans cette vallée froide. Après trois jours ils s’étaient enfin habitués au fait que les téléphones portables ne passaient pas. Maintenant ça ne les énervait plus, et même, ils trouvaient ça très exotique, comme s’ils étaient sur une ile déserte. Habitués au métro et aux embouteillages, la perspective de passer toute une journée à cheval leur donnait le sentiment d’être dans un western. « Un western dans un île déserte ! Ah là là ces parisiens ! » soupirait Christian. Les garçons étaient près de se prendre pour John Wayne et les filles admiraient Christian qui leur avait appris à monter à cru pour la première fois de leur vie. Malgré lui il en était bêtement flatté, et en rajoutait un peu dans le genre cow-boy bougon.

Il se dit que ça ne lui ferait pas de mal de descendre à Traguas ce soir plutôt que de rester au Batut à faire le joli cœur.

Les chevaux s’engagèrent dans le sous-bois à l’instant où la voiture de la poste entrait dans la cour du Batut. Parmi les quelques lettres que le facteur déposa sur la table de la salle commune, il y avait la carte postale de Zoé.

 

À la même heure, les Timazo s’éveillaient dans le froid du petit matin. La veille au soir, Mat avait amené le camion dans un chemin creux qui menait à un petit bois, pas très loin du canal du midi. Le moral des Timazo était en berne. Depuis leur départ en catastrophe de Traguas, ils n’avaient pas osé s’approcher de la mer où les beaux jours attiraient trop de monde, de peur de tomber à nouveau sur un contrôle de police. Alors ils avaient continué leur route vers l’ouest en restant plutôt au pied des montagnes. Parfois, en haut d’une côte, ils apercevaient entre deux collines, le bleu de la méditerranée qu’ils regardaient en soupirant. Ils évitaient d’en parler entre eux, mais le temps passait et leur enthousiasme diminuait comme leurs réserves. Ils avaient dépensé en gazole presque tout l’argent que leur avait rapporté les représentations de Traguas. Le camion consommait beaucoup et Mat s’inquiétait de voir dans le rétroviseur qu’il fumait autant.

Ils étaient arrivés là par étapes, laissant derrière eux les collines et la mer. Par peur de se faire repérer, ils restaient la plupart du temps sous le couvert, et ce matin-là ils étaient encore dans l’humidité du sous-bois alors que le soleil embrasait déjà la cime des arbres. Serrés l’un contre l’autre Titi et Zoé dormaient à poing fermé lorsque Mat démarra le camion pour gagner un lieu plus hospitalier. Ils trouvèrent un espace au soleil au bord du chemin de halage qui longe le canal et là, ils déjeunèrent des quelques quignons de pain qu’il leur restait en regardant passer les bateaux à travers les platanes qui se penchaient jusque dans l’eau. Le lieu était tranquille.

– On répète, déclara Mat.

 

C’était exactement ce qu’il fallait faire pour ne pas tomber dans la morosité.

Dans le plus grand sérieux, ils sortirent du camion une grande bâche qu’ils déposèrent sur l’herbe. Les touffes rebelles y faisaient des bosses qu’ils écrasèrent en les piétinant puis en enchainant toute une série de mouvements de gymnastique de leur invention. Zoé s’étirait comme un chat, en baillant et en gémissant. À quatre pattes, elle déplaçait tout le poids de son corps vers l’avant, creusait le dos et redressait la tête, puis dans un mouvement inverse, elle venait s’asseoir sur les talons en faisant le dos rond. Mat faisait tournoyer une à une toutes ses articulations chevilles, genoux, hanches, bassin, épaules, coudes et poignets, plusieurs fois dans un sens puis dans l’autre. Les échauffements de Titi étaient toujours inattendus et fantasques. Ses postures ressemblaient à des grimaces, mais comme il était très souple et très tonique, elles étaient aussi d’une grande difficulté. Ce jour-là, il se mit debout à pieds joints, leva le pied droit qu’il prit dans sa main droite et tendit sa jambe droite, fléchit la gauche et se mit à sauter en tournant sur lui-même comme un derviche tourneur. Il fit ainsi plusieurs tours accompagné par les battements de main et les rires de Zoé et Mat.

L’élasticité retrouvée de leurs corps les rassurait, chassant de leurs esprits le froid humide du petit matin et les risques de leur voyage sans but. Le monde leur appartenait à nouveau.

La veille au soir, ils avaient lu à haute voix les textes de Pépé pour oublier les bruits inquiétants de la nuit. Ils s’étaient endormis aussitôt après, la tête pleine de l’histoire du petit violon, du chauffeur de bus, du dialogue des pieds ou des colères de monsieur Piano.

Maintenant, leurs corps échauffés s’accordaient à leurs esprits et fourmillaient d’idées. Titi voulait tout jouer, le petit violon, le pied gauche, les animaux dans les cages, Emilie et même le grand-oncle violoniste.

Ils travaillèrent jusqu’à ce que le soleil soit haut, cherchant l’attitude, les expressions et la démarche de chaque personnage, faisant voler Tim dans le ciel, lisant et relisant l’histoire. Fatigués et contents, ils s’étendirent dans l’herbe au bord du canal où passaient de petites péniches en plastique aux noms étranges « le Surfer d’Argent », « le Galipétant », « Woody Woodpecker » d’où les promeneurs les saluaient de la main. Pour tromper leur faim, ils reprirent leur entrainement de jonglage en se lançant comme d’habitude tout ce qui leur tombait sous la main. Cet exercice réclamait toute leur concentration et ils furent tout étonnés lorsque des applaudissements crépitèrent à la fin de l’échange. Pour regarder le spectacle, des touristes avaient arrêté leurs bateaux au beau milieu du canal et les applaudissaient en leur criant « Bravo ! » Les Timazo saluèrent avec élégance et les bateaux reprirent leur croisière sauf le « Madame Bovary » qui vint vers eux. Une femme en short rose leur lança une amarre tout emmêlée que Titi s’empressa d’attacher à un piquet, tandis que le pilote barbu et ventripotent se lançait dans une longue série de manœuvres compliquées et maladroite pour accoster, heurtant la berge et emplissant l’atmosphère d’un épais nuage de fumée. Il fallut dix bonnes minutes de lutte et l’aide des Timazo poussant sur la coque et de la femme en short tirant sur les amarres, pour dompter « Madame Bovary ». L’homme descendit à terre avec un grand sourire en s’exclamant :

– C’est génial ce que vous faites.

– Oh oui alors, renchérit sa femme.

– Merci, répondirent poliment Mat et Zoé.

– Vous avez un sacré entrainement !

– Ben c’est normal, précisa Titi, on est des artiss’ !

– Vraiment ? Des artistes ?

– Oui, vraiment, on est les Timazo, déclara-t-il, tout fier.

– Les Timazo… enchanté, déclara l’homme en s’inclinant un peu. Nous sommes Amandine et Paul Merlin. Ravis de faire votre connaissance…

– Bravo pour votre numéro de jonglage, dit Amandine en leur tendant une main aux doigts boudinés.

– Bah, c’est rien du tout, dit Titi, ravi d’avoir un public, ça, c’est juste un tout petit bout du pestacle !

Du coin de l’œil, Mat regardait Zoé. Tout à fait détendue, elle n’annonçait pas de danger.

– Ah bon ? Parce qu’il y a un spectacle ! Et où pourrait-on le voir ? demanda Paul.

– Pour le moment on répète seulement, dit Zoé, un peu hésitante.

– Et on cherche un endroit pour jouer, précisa Mat.

Les Merlin sentirent qu’il y avait comme une gêne dans la conversation. Amandine proposa

– Vous devez avoir soif, ça vous dirait de monter à bord pour boire une limonade bien fraîche ?

– Oh oui alors, s’écria Titi qui avait une furieuse envie de voir le bateau de plus près.

 

À la façon dont les Timazo engloutirent les cacahuètes et les gâteaux secs qui accompagnaient les verres de limonade, Amandine comprit qu’ils étaient affamés. Elle apporta petit à petit une partie des trésors que recelait le réfrigérateur : une terrine de pâté, du poulet froid, du fromage, du pain, de la mayonnaise, de la moutarde, des cornichons, tout cela disparaissait comme par magie pendant la conversation.

Mat donna une version très expurgée de leur histoire, expliquant succinctement qu’ils étaient des artistes mais qu’ils allaient rejoindre leur père… quelque part….

– Quelque part en Allemagne, ajouta Zoé qui sentait que l’explication de Mat était un peu courte.

– Vers Berlin, ajouta-t-elle pour faire bon poids.

– Mais c’est très loin, dit Paul.

– Oui, mais… on a le temps, dit Mat qui enchaina, et vous, il y a longtemps que vous vivez sur un bateau ?

Amandine éclata de rire.

– Nous sommes mariniers depuis une semaine !

– Ça doit se voir, je suis incapable de conduire ce truc correctement, dit Paul en riant aussi.

– C’est difficile à conduire ? demanda Titi, très intéressé,

– Tu veux essayer ? demanda Paul,

– Oh oui, répondirent ensemble Titi et Zoé

– Laisse… dit Amandine à Mat qui se préparait à protester, ça fait vraiment plaisir à Paul.

 

Titi puis Zoé pilotèrent le bateau en lui faisant faire quelques aller-retours sur le canal. Paul, enchanté de les avoir à bord et amusé de leur habileté proposa :

– Et si nous allions ensemble jusqu’à la prochaine écluse ?

– On ne peut pas laisser le camion, dit Mat.

– Mais si, dit Paul, nous avons des vélos, tout à l’heure il suffira d’en prendre un pour revenir jusqu’ici chercher le camion. Vous mettrez le vélo dans le camion pour nous rejoindre, voilà tout !

Les yeux de Zoé et Titi brillaient d’envie, Mat céda de bon coeur. Les Timazo revinrent au camion pour y enfermer leurs affaires, puis embarquèrent pour la première croisière de leur vie.

Pendant que Zoé et Titi pilotaient le « Madame Bovary » sous la surveillance de Paul, Amandine fit visiter l’intérieur à Mat. C’était immense. Il y avait six chambres, une vaste salle à manger, un coin cuisine et un poste de pilotage abrité pour naviguer par mauvais temps.

– Et vous n’êtes que deux à bord, s’étonna Mat.

– Oui, nous avons loué ce grand bateau dans l’espoir que nos petits-enfants nous rejoindraient, mais ils ont changé d’avis et… nous voilà tous seuls dans ce grand machin !

Amandine était un peu triste, et Mat comprenait pourquoi les Merlin avaient tellement insisté pour qu’ils embarquent avec eux. Sur le pont, chacun se laissa bercer par la lente avancée au fil de l’eau. Allongé sur le dos, Titi rêvait de grands voyages en regardant défiler la frondaison des platanes sur le ciel bleu. À la barre, Zoé partageait le même rêve tout en veillant à la bonne marche du navire et de son équipage. Paul et Amandine qui avaient très envie de voir le fameux « pestacle » dont avait parlé Titi avaient cherché sur la carte un village où ils pourraient donner leur représentation. Paul proposa :

– Demain soir, nous arriverons à Montlaur sur Ribauté. Pas sûr que ce soit un lieu très fréquenté, mais il y aura bien une place ou un endroit pour jouer, non ?

– Franchement, je n’en sais rien, répondit Mat. C’est la première fois que je viens par ici vous savez,

– À vrai dire, nous aussi… Attendez, je vous propose une chose. Tout à l’heure, lorsqu’on atteindra l’écluse, vous irez chercher votre camion et vous le ramènerez près du bateau. Vous êtes nos invités pour le dîner de ce soir. Ne protestez pas, ça nous fait plaisir. Pendant qu’Amandine fera la cuisine, si vous voulez, je vous accompagnerai à Montlaur avec le camion et là, on verra bien ce qui sera possible ou non… ça vous convient ?

– Moi, ça me va très bien, mais il faut que je leur demande…

Les Timazo tinrent conseil pendant quelques minutes auprès de Zoé qui tenait toujours la barre d’une main ferme, puis Mat rapporta leur réponse avec le plus grand sérieux.

– C’est d’accord, et pour vous remercier, nous jouerons demain soir une partie de la nouvelle pièce.

– Formidable !