Les vigilantes - La flamme

Les vigilantes - La flamme

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384 pages

Description

Condamnée pour trahison par la dictature de Ferentz, Anna a perdu son statut de Vigilante. Reléguée à la frontière est du pays, dans un camp de réhabilitation sordide, elle découvre sa réputation de rebelle au pouvoir et tous les espoirs mis en elle par les autres prisonnières. Fille d’opposants politiques, elle hérite du flambeau de la résistance. Mais pour espérer en rallumer la flamme, elle doit d’abord réussir son évasion…

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Date de parution 04 avril 2018
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EAN13 9782700258103
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Couverture : © Laura Kate Bradley/Arcangel
ISBN : 978-2-7002-5810-3
ÀZsuzsa.
pour anna pour léna
© RAGEOT-ÉDITEUR – PARIS, 2018. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays. o Loi n 49-956 du 16-07-1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Un grand travail m’occupe et je suis très pressé ! Je fais une cravache à partir d’un rayon de soleil, Une cravache de flamme pour cravacher le monde !
Sándor Petőfi (traduction d’après Charles-Louis Chassin)
PREMIÈRE PARTIE
Le transfert
nna dodeline de la tête. A Elle est bercée par les cahots du camion qui finissent toujours par la réveiller lorsqu’il passe sur une ornière et qu’il sursaute violemment. Alors, elle ouvre les yeux et contemple l’obscurité. Elles sont bien douze ou quinze parquées là, comme du bétail, à l’arrière du poids lourd. On ne voit rien dans cette ombre épaisse. Anna devine à peine des silhouettes autour d’elle. Elle sent leur présence sans les voir. Certaines sanglotent. La voisine de l’ancienne Vigilante grince des dents en continu. Elle aimerait bien se boucher les oreilles pour ne plus entendre ce bruit insupportable après trois heures de route. Mais, quand elle essaie de lever ses mains, les menottes de métal se rappellent à son bon souvenir. Le contact du fer est glacé sur la peau de ses poignets. Même un contact prolongé n’a pas réussi à les réchauffer. Il fait froid. De temps à autre, la brume d’un souffle tremble, fantomatique dans le noir sidéral. Le procès n’a pas traîné. Anna se rappelle encore cette parodie de justice. Les photographies prises par une presse aux ordres, choisissant les angles les plus sinistres pour tirer le portrait des dissidents, le visage bleui par l’hiver et les coups, les yeux cernés par la fatigue, les traits tirés par la faim et l’angoisse. Les hommes avaient des barbes hérissées qui en faisaient des bêtes sauvages. Rapidement, ils ont été séparés des femmes. Anna est restée avec Edina et Helga. La mère serrait son enfant contre elle, ne paraissant voir personne, défiant quiconque de la lui prendre. Anna aurait voulu être aimée comme cela, avec cette affection d e fauve. Pourtant, Helga ne lui adressait pas le moindre regard. Était-ce pour l’épargner ? Lui en voulait-elle pour l’arrestation ? Anna n’avait guère besoin de reproches pour se sentir coupable.
Sans elle, les Karinthy auraient sans doute rejoint la frontière sans difficulté. Helga, Zoltán et Edina auraient pu échapper à la dictature de Ferentz et poursuivre la résistance à l’étranger. Ils seraient libres, en France ou ailleurs. Au lieu de cela, toute la famille avait été démasquée, capturée, ramenée à la capitale pour y être jugée au cours du dernier mois. Tous avaient été condamnés. Même Edina, six ans. Le goût du pouvoir incitait le dictateur Ferentz à se montrer impitoyable envers son propre peuple, envers ses anciens amis et compagnons de route. Sur les conseils de Zoltán, avant qu’il ne soit éloigné avec les autres hommes, Anna a signé tous les papiers qu’on lui soumettait. Oui, elle a pactisé avec des dissidents. Oui, elle a trahi la confiance et l’amour de Ferentz. Oui, elle mérite la réhabilitation, un sort bien doux car Ferentz est magnanime. Anna sent un goût de bile au fond de sa gorge. Elle s’en veut d’avoir cédé, d’avoir avoué ses faiblesses. Elle ne voulait pas que la Garde Noire torture Edina. Ils en étaient capables, ces monstres ! Elle n’est pas dupe. Elle sait bien que si on les laisse tous en vie, c’est pour les menacer réciproquement de tortures et de mauvais traitements, voire d’exécution sommaire. Elle est aussi coincée que lorsqu’elle vivait dans le Foyer, parmi les orphelins destinés à devenir les soldats fanatisés de Ferentz. Au moins, là-bas, elle pouvait apercevoir la statue de la Libération. Maintenant, elle ne voit plus rien. Ou presque. De temps à autre, des rais de lumière se faufilent à travers la carrosserie du camion. Dans ces instants, elle aperçoit de vagues profils, des faces évanescentes. Le meilleur moment pour elle, c’est lorsqu’elle reconnaît les traits doux d’Edina. Ses yeux sont pourtant agrandis par l’angoisse. – Ce n’est rien, lui souffle-t-elle. Ça va aller ! Elle a envie de lui parler encore, mais la petite fille est trop loin. Elle a envie de lui dire qu’elle a cru avoir une sœur jadis, qu’elle
s’appelaitÍrisz, que maintenant elle ne sait plus, qu’elle n’est plus certaine de ses sentiments. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’Edina est devenue sa sœur. Edina se tourne vers elle et, lorsque le rayon lui irradie fugacement le visage, elle semble un peu rassérénée. – Tais-toi, fait une voix. Tu n’as pas le droit de lui parler. Stupéfaite, Anna reconnaît Helga. Son ton est péremptoire, rude, définitif. Le cœur saignant, Anna tente de s’expliquer : – J’essaie de la rassurer… – C’est à cause de toi qu’elle est là ! – Je… – Ne parle plus. Je ne t’écouterai pas. La brutalité de la phrase la heurte. Anna espérait que le lien qu’elles partageaient leur permettrait de survivre en se serrant les coudes. Comment supporter une telle haine de la part d’une femme qui devrait être sa mère ? Anna ravale son amertume. Elle décide de comprendre. Finalement, elle sait pourquoi elle a signé tous les papiers que les Gardes Noirs lui mettaient entre les mains. La culpabilité. Elle a conscience que tout est de sa faute. – Je vais réparer mes erreurs, dit-elle comme une enfant prise la main dans le sac par ses parents. Helga se contente d’un ricanement méprisant. C’est une mère en colère contre son aînée parce qu’elle a mis toute la famille en danger. Oui. Si elle pouvait tout arranger en se sacrifiant, Anna le ferait. Mais qu’apporterait sa mort ? Les responsables d’interrogatoires lui ont bien signifié que le suicide n’était pas une solution. Que sa mort retomberait sur sa famille. Même ainsi, elle ne leur éviterait pas la souffrance. Il faut donc vivre ! Anna redresse la tête. Elle refuse d’avoir peur. – Je vais réparer mes erreurs, répète-t-elle. Je vous sauverai toutes les deux. – Tous les trois, rectifie acidement Helga. Tu oublies déjà Zoltán ? La jeune femme ne se démonte pas, même si elle sent une rougeur lui monter aux joues.