Londres, la mode... et toi !

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210 pages
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Grace, étudiante française en école de stylisme à Londres, vit avec ses deux colocataires Amy et Sienna. Et avec des filles au caractère aussi différent et aussi affirmé, la vie à trois est parfois mouvementée !

Grace réussira-t-elle le concours du mois de juin ? Et quel mystère cache Thomas, son petit ami si distant ? Leur amour résistera-t-il à l'arrivée d'un mystérieux inconnu ?


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Date de parution 26 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 273
EAN13 9782215129837
Langue Français

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Remerciements
Un grand merci à mon éditrice Raphaële Glaux pour sa lecture et ses conseils… Merci également aux Muses qui m’ont accompagnée pendant l’écriture de ce roman. Un clin d’œil à Elvira et Regina, avec qui j’ai cohabité en Angleterre… Un autre à Benoît et Alexis… qui sauront pourquoi !
Prologue
Il neigeait sur Londres mais aussi dans mon cœur quand, à grands coups de ciseaux, la réalité a cisaillé l’étoffe de mes rêves. Oui, je sais, raconté de cette manière, c’est mélo, limite marshmallow. N’empêche, Amy, Sienna et Cara, qui m’ont aidée à démêler l’écheveau, ont été aussi choquées que moi. Qu’est-ce qui avait poussé Charlotte, dorénavant exclue du campus, à vouloir me nuire ainsi ? Mystère… J’avoue que si je n’ai pas craqué, c’est grâce à Sienna et Amy. Toutes les trois, nous partagions bien plus que « la maison du 14 Lambay Crescent » : nos états d’âmes, nos problèmes, nos rigolades… Puis il y a eu l’amitié inconditionnelle de Cara, malgré ma méfiance et mes soupçons du début. Je la trouvais trop gentille, trop attentive, trop… tout. Un peu comme sa cousine Charlotte, au fond. Hypocrite ? Je me suis longtemps interrogée. Mais non, en fait, elle était – et est toujours – juste super-cool. Et souvenez-vous aussi qu’à ce moment-là, comme par hasard, omas s’est volatilisé. Alors que j’avais soudain vraiment besoin de lui, silence radio. Voulait-il rompre ? L’avais-je ennuyé ? Ou… avait-il été pulvérisé par une bande d’extraterrestres ? Je m’en suis posé, des questions… Aujourd’hui, avec le recul, je me rends compte que tant de bouleversements, en quatre mois, sont incroyables. Quand je raconte mon histoire, je me doute bien que certains pensent que j’exagère, voire que j’affabule. Pourtant,toute ressemblance avec des événements ou des personnes ayant existé ne seraitpas fortuiteDésolée pour ceux ou celles qui se reconnaîtront. Il faut dire que la vie n’a rien d’un long ! fleuve tranquille lorsqu’on quitte le cocon familial pour intégrer un milieu (la mode) où « quotidien » rime facilement avec « requin ». En plus, si on part loin, dans un autre pays – vous savez pourquoi j’ai choisi l’Angleterre –, je pense qu’on devient plus vulnérable… Parce qu’on s’ouvre comme un papillon déployant ses ailes fragiles, douces comme de la soie, frémissantes au moindre souffle d’air qui… Stop ! Oui, je sais, raconté de cette manière, ça fait trop lyrique. Mais je suis ainsi… Et j’assume. Après tout, mon chat s’appelle Didon, comme dans l’opéra de Purcell ! Et vous verrez, dans ma vie de future styliste, cette musique a un rôle plus que grandiose…
Mars
« Regarde devant, là-bas, au-delà, À l’horizon se dessinent des rayons De velours en éclats Des sourires rien que pour toi… »
1
Nouveaux tourbillons
Quelques gouttes d’huiles essentielles de citron, de lavande et de bois de rose, le tout dilué avec cinquante millilitres de solvant sans alcool. Pour la note de tête, une touche de fragrance pamplemousse. Le « cœur » ? De la cannelle. Le « fond » ? Un soupçon de vanille. J’ai agité le tout. Le liquide est devenu opaque, j’ai laissé reposer quelques secondes… Et, impatiente, j’en ai versé sur le creux de mon poignet. Les effluves m’ont aussitôt piqué le nez, les paupières… Et un éternuement retentissant m’a échappé. À côté de moi, mon chat Didon, un angora noir aux yeux verts, a bondi par terre, paupières plissées, clairement dérangé, que dis-je, indigné par cette odeur surpuissante, potentiellement capable de masquer les relents les plus nauséabonds des… des toilettes publiques. Je peux tout à fait être moqueuse, limite caustique, envers moi-même. D’accord, humilité, humilité. Je n’avais rien mesuré, préférant faire confiance au hasard. Raté ! Créer mon premier parfum ne serait pas facile, mais tel était l’un de mes nouveaux défis. Après ma collection « Métissage », en cours d’élaboration, je rêvais d’un « Métissage n° 1 » dans un beau flacon dessiné par Amy ! Je lui en avais parlé avant les vacances de février, elle avait tout de suite accepté. Le design, c’est sa spécialité. Elle était inscrite en fac de graphisme et, en dehors des cours, il ne se passait pas un jour sans qu’elle crayonne dans son carnet à idées : des objets, des fleurs, des arbres, des visages, des regards… D’origine chinoise, Amy a toujours admiré la forme des yeux européens dont elle a en partie hérité, sa mère étant anglaise : les paupières d’Amy ne sont pas complètement bridées. À l’inverse, j’ai toujours été fascinée par le regard en amande des Asiatiques… qui me fait penser à celui d’un félin. Vous connaissez ma passion pour ces animaux, petits ou grands… À ce moment-là, comme en écho de mes pensées, Didon a miaulé une première fois, puis encore, plus longuement. Il m’a regardée, me sommant d’agir sur-le-champ… Pourquoi ? Qu’exigeait-il ? (un chat exige toujours). Manger ? Sortir ? Je lui ai ouvert la porte de ma chambre et, d’une démarche ondulante, Didon a filé vers le palier. De mon côté, j’ai gagné la salle de bains pour jeter la mixture infecte que je venais de concocter. Nous étions dimanche : j’avais toute l’après-midi devant moi si je voulais tenter une nouvelle aventure olfactive ! Amy était partie avec Charlie se promener près du London Eye, la grande roue de Londres au bord de la Tamise. Depuis qu’on s’y était rendues ensemble, Sienna, elle et moi, fin janvier, Amy retournait souvent dans ce quartier ultramoderne, main dans la main avec Charlie. Londonien ayant grandi à Hackney, Charlie s’amusait de cet engouement d’Amy pour l’un des endroits les plus touristiques de la capitale… Mais il l’accompagnait de bon cœur, de tout son cœur, devrais-je écrire, vu qu’il était raide dingue amoureux. Tous deux avaient fait connaissance lors d’une fête organisée chez nous, au 14 Lambay Crescent, en décembre. Un sérieux malentendu entre Charlie et moi était en quelque sorte à la source de leur bonheur… Une histoire de mascarade, pendant Halloween, qui avait failli mal tourner, mais ensuite, le hasard faisant parfois quand même bien les choses, Amy et Charlie s’étaient rencontrés. Presque trois mois plus tard, ils s’étaient avoués qu’ils s’aimaient. Amy progressait en anglais à vitesse grand V, et Charlie rêvait d’aller à Taiwan d’où venait Amy, une île paradisiaque pour les inconditionnels des jeux vidéos, de la programmation… Étudiant en deuxième année d’ingénierie informatique, c’est un vrai geek. Alors…all is very, very 1 well ! De retour dans ma chambre, je me suis installée à mon bureau, face à la fenêtre et au balcon d’où je pouvais admirer les frondaisons du parc de Hampstead. Les cimes verdoyaient, le printemps approchait… Sous le soleil, Londres vibrerait encore autrement ! Décidément, j’aimais y vivre. J’adorais l’excentricité permanente qui y régnait, parfois juxtaposée au plus grand classicisme. Par exemple, sur l’immense Trafalgar Square, face à la très respectable National Gallery, j’avais souvent assisté à des concours de hip-hop déjantés, applaudis par des groupes de troisième âge qui, ensuite, allaient admirer la sculpture géante d’un coq installée un peu plus loin… Oui, parfaitement, un coq immense en fibre de
verre bleue, non loin de la digne statue de l’amiral Nelson qui a anéanti la flotte française lors de la bataille de Trafalgar en 1805. Carrément ! Contrastes et tolérance, je vous prie ! En Angleterre, c’est un état d’esprit. Aux terrasses de cafés et dans les pubs se côtoient tous les styles et toutes les générations. Vivienne Westwood, créatrice mondialement connue pour ses mariages de style provocateurs, aurait-elle pu exister à Paris ? D’après M. Dewy, notre professeur de sociologie de la mode, la réponse est évidente : non ! S’y sont pourtant épanouies Madeleine Vionnet, Coco Chanel, Jeanne Lanvin, Nina Ricci… pour ne citer que quelques-unes des célébrissimes couturières ayant laissé leur griffe. À Paris, le chic est roi. Mais à Londres, le chic s’allie au choc, ça crée des bulles et des« pétillances »le comme formulerait joliment tante Kate… Soudain, un grand bruit m’a fait sursauter. J’ai renversé le flacon d’huile d’essence de citron vert que je venais d’ouvrir. Quelques gouttes se sont répandues sur un carré de soie sauvage jaune pâle que je voulais transformer en collier-foulard… pour Didon. Ne riez pas, j’ai aussi le droit d’avoir envie de créer des accessoires pour animaux ! Enfin, surtout, pour chats. Un nouveau vacarme a retenti. Il provenait clairement d’une pièce à côté. Inquiète, je me suis levée, j’ai gagné le palier… La porte de la chambre d’Amy était fermée. En revanche, le battant de celle de Sienna était entrebâillé. M’approchant, j’ai risqué un coup d’œil… Et un cri m’a échappé. La pièce était sens dessus dessous. Un courant d’air s’engouffrait à travers la partie inférieure de la fenêtre à guillotine, ouverte. La plupart des affiches de mannequins qui décoraient les murs avaient été arrachées et froissées. Un ouragan semblait avoir balayé le bric-à-brac auparavant entassé sur la petite coiffeuse : pinceaux, brosses, poudriers, tubes et godets d’ombres à paupières jonchaient le sol. Sur le miroir ovale, on avait tracé au rouge à lèvres :Beauty lies in the eye of the beholder ! « La beauté est dans l’œil de celui qui regarde. » Par terre, sur la moquette à fleurs, une pile de vêtements avait été jetée en vrac… M’approchant, j’ai reconnu une robe de velours noir Givenchy, un fourreau de soie rouge Dior, une longue jupe en jersey rayé noir et blanc Sonia Rykiel… Des cadeaux offerts à Sienna après des défilés, qu’elle arborait fièrement quand l’occasion s’y prêtait. Mais ce qui m’a le plus choquée, c’est ce que j’ai découvert au milieu, trônant tel un trophée : un chemisier de dentelle blanche rageusement tailladé ; déchiqueté… Qu’est-ce que c’était que ce délire ? Puis un miaulement a brusquement attiré mon attention. Didon se trouvait sur l’étagère supérieure de l’armoire ! En grimpant, il avait renversé une boîte contenant plein de petits pots dont la plupart s’étaient brisés, ainsi qu’un fourre-tout rempli de cintres en bois et en inox. Voilà qui expliquait le tintamarre qui m’avait fait sursauter un instant plus tôt. – Viens ici, toi…
J’ai voulu l’attraper mais il s’est aussitôt recroquevillé au fond, derrière des pulls. Il semblait craindre quelque chose… ou quelqu’un. Un cambrioleur ? Qui serait encore sur place ? Peur bleue, soudain. J’ai foncé dans ma chambre, attrapé mon portable et regardé par la fenêtre. Il n’y avait personne dans le jardin. Un silence absolu régnait dans la maison. À moins que le voleur ne soit caché quelque part…
Et prêt à m’attaquer !
J’ai dévalé l’escalier et je me suis précipitée dehors. Il faisait bon, les oiseaux chantaient dans le cerisier en fleurs, mais j’avais l’impression d’être plongée dans un film noir. J’ai pensé à prévenir la police… Une petite voix intérieure m’en a dissuadée. Alors j’ai appelé Sienna.
– Allô ? Allô ?
Sa voix basse et rauque, qui m’avait tant surprise la toute première fois, a résonné au bout du fil : « Hi ! Sorry I can’t answer right now… »C’était son répondeur. J’ai laissé un message pour qu’elle me rappelle vite. Ensuite, j’ai téléphoné à Amy qui a éclaté de rire : elle croyait que je plaisantais. Visiblement, elle était aux anges en compagnie de Charlie, tout en haut de la grande roue de Londres. Ensuite, ils avaient prévu de se rendre à pied à Covent Garden.
– Amy, c’est vrai ! Peut-être que quelqu’un a voulu cambrioler la chambre de Sienna ! Tu te souviens qu’un jour, elle nous a prévenues qu’on ne devait jamais laisser la fenêtre ouverte ? – Oui, elle l’a dit. Grace, dis… Tu as vérifié ma chambre ? – Non. – Tu peux y aller ? – Et si le voleur était encore à l’intérieur ? Il y a eu un silence. Amy a échangé quelques mots avec Charlie que je n’ai pas compris, puis Charlie a répondu que notre quartier était l’un des plus tranquilles de Londres, pourquoi cet affolement ? Il n’avait pas tort, ai-je songé après avoir raccroché. On ne vivait pas à Brixton ! Mais je ne suis pas rentrée à la maison pour autant. J’ai eu une pensée pour mon chat, sans doute toujours lové au fond de l’armoire de Sienna, avant de m’éloigner dans Lambay Crescent, notre jolie petite rue en forme de croissant bordée d’arbres. Quelques-uns fleurissaient déjà. J’ai commencé à marcher vite, au hasard. Bizarre, mais la vision du chemisier de Sienna lacéré me rappelait ma robe fichue en l’air par Charlotte. Pouah ! Je me suis dirigée vers Hampstead Avenue que j’ai traversée en courant alors que le feu était vert pour les véhicules. Pas du toutBritish, ça ! J’avais déjà constaté que les Anglais sont très disciplinés pour certaines choses : faire la queue sans râler à la poste ou chez les commerçants, respecter la signalisation des passages piétons… Une patience étonnante pour ces excentriques ! À moins que ce ne soit l’autre face, l’opposé de leur tempérament, comme dans le ying et le yang ? Confuse, j’ai continué à avancer sans regarder où j’allais, notant machinalement que les magasins étaient tous fermés sauf les épiceries tenues par des familles originaires d’Inde ou du Pakistan – pratiquement ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour le coup –, ou les laveries automatiques. Il y en avait beaucoup dans le quartier. Les trottoirs étaient encore humides de la dernière pluie, et une surprenante odeur d’humus flottait dans l’air. Quittant Heath Road, je me suis engagée dans Willow Road, puis j’ai fait demi-tour avant de parvenir à Pond Fleet Road, où la circulation était déjà plus dense. Fuyant le bruit, je suis retournée vers le cœur de Hampstead, aux abords du parc, consciente que j’essayais de retarder le moment où je devrais retourner chez moi. Environ une demi-heure plus tard, enfin apaisée, j’ai fini par emprunter une petite rue qui ressemblait beaucoup à Lambay Crescent sauf qu’elle était droite. Des maisons de briques rouges aux fenêtres à guillotine, accolées les unes aux autres, les portes d’entrée vitrées en haut, les jardinets carrés… Soudain, je me suis immobilisée. Je me trouvais exactement devant chez Thomas ! Sans que je m’en rende compte, mes pas m’avaient menée dans Rosery Road. De nouveau, mon cœur s’est serré, pour une autre raison, cette fois. Je n’avais plus entendu parler de omas depuis janvier. Mon dernier SMS était resté sans réponse, j’avais essayé de ne pas me poser trop de questions – tellement de choses à régler déjà ! –, les vacances de février étaient arrivées… Et voilà où j’en étais. Non, voilàj’étais. Subitement, j’ai éprouvé un grand vide. Je suis repartie vers Hampstead Park, et je me suis assise sur un banc, sous un châtaignier constellé de grappes fleuries. Après une courte hésitation, j’ai pris mon portable et cliqué sur « Thomas ». Jevoudraisterevoir. Te direcequejen’aipasputedire. Si tuveuxbien ?Kissesxxxx, m’avait-il écrit. Onverra Pourquoi ? Jaides chosescompliquéesàgler Une allusion, directe et provocatrice, à la fois où il m’avait superbement ignorée à la sortie de la fac, alors qu’il se trouvait avec des copains. À ce moment-là, tout s’effondrait autour de moi, je ne savais plus où j’en étais, je soupçonnais Cara, Charlotte, tout le monde… J’avais besoin de omas. Quand je
l’avais revu le soir même, il m’avait lancé : « Désolé, on discutait de choses compliquées ». Nonchalance maximale. Ben voyons. Sauf que, tout compte fait, peut-être était-ce la vérité ? Et si j’avais bêtement mal réagi ? J’avais été vexée, c’est sûr. Dorénavant, je ne l’étais plus. Je n’ai jamais été rancunière, et lorsque je suis en colère, ça ne dure pas. Surtout, Thomas me manquait. Je n’ai plus cherché d’excuses. Salut,Thomas,çava?xx, ai-je pianoté. Dans la tradition du SMS à l’anglaise, plus on ajoute de croix à la fin d’un message, plus ça signifie que le bisou est tendre, fort, passionné… Thomas en avait additionné quatre. Moi, là, deux. Alors ? ! Alors, je verrais bien. Après avoir envoyé le texto, j’ai poursuivi ma promenade. Le visage de omas se dessinait peu à peu à mon esprit : sa masse de cheveux bruns ébouriffés, ses yeux gris-bleu lumineux, sa grande bouche rieuse, son accent écossais dur à comprendre mais si vivant, haut en couleurs comme on dit… J’avais aimé sa spontanéité et son humour. Il m’avait semblé sincère. Apparence ? Comme Charlotte, peut-être n’était-il pas ce qu’il donnait l’impression d’être… À cet instant, j’aurais tout donné pour connaître la vérité sur Thomas.
*** – Marilyn Monroe a affirmé que si une femme porte de belles chaussures, elle peut conquérir le monde ! Mensonge ! a pesté Sienna en s’affalant sur la chaise. Et d’abord, qu’est-ce que ça veut dire « de belles chaussures » ? Ce qui est beau pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre… La beauté est dans l’œil de celui qui regarde ! Amy et moi avons échangé un bref regard. Notre amie était presque méconnaissable. Sous ses courts cheveux bruns hérissés – lorsque je l’avais rencontrée pour la première fois quelques mois plus tôt, Sienna était blonde, coiffée à la Marilyn justement –, son visage était pâle et crispé. Yeux rougis par les larmes, pas de maquillage, pas de bijou, pas de vernis à ongles. Pieds nus dans ses baskets, elle portait un tee-shirt de coton violet, et un jean dont elle avait roulé le bas d’une manière désinvolte, dévoilant ses fins mollets. – C’est toi qui as écrit cette phrase sur le miroir de ta coiffeuse ? ai-je demandé. Sienna a acquiescé d’un bref signe de tête. – Et Victoria Beckham qui clame : « I love my Manolo Blahnik ! »… Comme si tout le monde pouvait marcher avec des escarpins Blahnik ! Des talons de vingt-deux centimètres, le bout de la chaussure qui écrabouille nos orteils… – Toi, tu peux, a souligné Amy. Elle était rentrée deux heures plus tôt, après m’avoir donné rendez-vous au pub du coin, en terrasse. Charlie l’accompagnait et, ensemble, nous étions retournés au 14 Lambay Crescent. Là, comme Charlie s’y attendait, nous avions découvert une maison déserte, tranquille, sans le moindre signe d’effraction. Le désordre et « l’ambiance pillage » se limitaient à la chambre de Sienna, que Didon avait fini par abandonner pour aller dormir au soleil sous le cerisier. – Oui, je peux porter des Blahnik… Mais à quel prix ! a soupiré Sienna. Façon de parler, évidemment, puisque je n’en achète jamais, on me les confie juste pour les défilés. Je l’ai regardée attentivement. Elle n’était toujours pas montée dans sa chambre. Elle nous avait rejointes, Amy et moi, dans la cuisine, agréablement claire à cette heure. Elle a dû lire les points d’interrogation dans mes prunelles car elle a ajouté en riant presque : – J’ai seulement eu un gros coup de colère, de blues, de dégoût… Bref, la totale, encore. Encore ! a-t-elle répété. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je me suis lâchée et je vous jure que ça fait du bien ! On m’a souvent reproché d’avoir mauvais caractère, j’ai appris à me contrôler, il le faut bien… Mais là, franchement, vider mon armoire, c’était comme vider mon sac : jubilatoire ! – Et aussi déchirer tes affiches ? s’est étonnée Amy. – Ou ton chemisier en dentelle ? ai-je renchéri. Tu as voulu imiter Charlotte ou quoi ?
– Oublie-la, celle-là, a répliqué Sienna en haussant les épaules. Puis elle a affiché une expression de dédain que je lui connaissais déjà. Curieusement, lors de notre toute première rencontre, six mois plus tôt, elle dégageait cette même énergie, mélange de déception, de dépit et de colère. – Ou alors, c’est qu’elle avait la rage, elle aussi, mais pour d’autres raisons ! – La rage ? ai-je répété. – Oui. R-a-g-e. Je devais être sélectionnée pour un défilé Victoria Beckham. J’adore sa dernière collection ! Ses petites robes moulantes… En soie et crêpe de laine, avec un décolleté plongeant et une taille structurée, ultra-féminine, ai-je complété en mon for intérieur, visualisant les quelques modèles que j’avais également admirés sur un blog de mode. – Et alors ? – J’ai été refusée. Parce que je ne suis pas assez mince. – Toi ? ! Amy et moi avions poussé la même exclamation de stupeur. – Oui, moi. Alors que je pèse à peine 52 kg… – Pour 1,74 m ? 1,75 m ? a demandé Amy qui, du haut de son 1,53 m, semblait minuscule à côté de Sienna. – 75. Honnêtement, s’ils veulent des mannequins brindilles limite anorexiques, je démissionne ! J’ai failli sourire. Sienna s’était déjà insurgée contre ce diktat de la maigreur, nous en avions souvent parlé, et elle finissait toujours par suivre un énième régime draconien. Dans le frigo, son étagère ne comportait que des compotes sans sucre, des œufs, du fromage blanc 0 %, des algues coupe-faim… Alors qu’Amy et moi, nous ne nous privions pas de cheddar, saucisses, yaourts au chocolat… On achetait même certaines de nos provisions en commun, et on se dépannait régulièrement quand on se trouvait à court de beurre, corn flakes ou pain de mie. Au début de notre cohabitation, ça avait failli poser un vrai problème pour Sienna, sans cesse tentée parce qu’on mangeait… Puis elle s’était adaptée, et nous aussi. En général, on évitait de sortir nos meilleurs gâteaux sous ses yeux ! – Victoria Beckham est super fine… Elle a créé des modèles à son image, ai-je fait remarquer. – Exact. Elle mesure 1,63 m pour à peine plus de 40 kg. – C’est vraiment trop difficile d’être mannequin, a commenté Amy en se levant pour faire bouillir de l’eau. Et injuste, en plus… Comme à chaque fois qu’on discutait entre nous, on buvait du thé au lait plutôt insipide mais ô combien rassérénant ! Une tradition cent pour cent anglaise que nous avait transmise Sienna. Amy avait également l’habitude du thé… mais vert, ou au jasmin, ou encore fumé comme ce délicieux lapsang-souchong qu’elle nous proposait parfois en dégustation. – Ils auraient dû faire défiler des gamines de douze-treize ans, au moins ils auraient été contents ! a marmonné Sienna. Mais les « lolitops », c’est interdit… Après un court silence, elle a repris : – Par moments, je me demande si je ne vais pas laisser tomber. Je ne suis peut-être pas assez docile ! On doit vraiment s’oublier pour défiler, et là, par exemple, j’ai été énervée parce que dans l’équipe du 2 D.A. , certains consultaient leur téléphone au lieu de me regarder ! Ça m’a perturbée, a-t-elle enchaîné d’un air songeur. Peut-être qu’au fond, c’est pour cette raison que je n’ai pas été sélectionnée… En fait, l’allure et la démarche sont toujours en harmonie avec ce qu’on ressent. Si on est mal, on marche mal : c’est simple… Très simple ! Puis elle s’est redressée, comme sous le coup d’une inspiration subite. – Et si j’écrivais un article à ce sujet ? Que mon expérience serve au moins à quelque chose ! Depuis son accident de parcours fin octobre – elle s’était tordu la cheville sur un podium suite à un malaise, une hypoglycémie provoquée par son perpétuel régime –, Sienna avait décidé de devenir blogueuse : elle voulait raconter les dessous du métier de mannequin, les coulisses des défilés, et prendre le contre-pied des descriptifs du style le-recourbe-cils-est-vraiment-top-ma-séance-fitness-a-été-géniale.