Magies, esprits et guérisons

Magies, esprits et guérisons

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Français
350 pages

Description

Du Nouveau Monde à la Sibérie en passant par le Grand Nord européen, vous vibrerez avec Petite Martre, toujours prête à relever des défis, serez tenu en haleine par les exploits et les découvertes de Sanglier, vous amuserez des mésaventures de Modji pendant une période de bouleversement, vous passionnerez aussi pour le récit extraordinaire de Regard Clair, le grand sage de la tribu, et, in fine, resterez émerveillé par EO, le petit élémental soucieux du bien-être des humains...
Les adolescents et adultes attirés par les traditions chamaniques ou simplement amoureux d'aventures teintées de mystère et de fantastique apprécieront ces récits émaillés de sagesse.
Que du bonheur, en somme, pour les jeunes de 13 à 130 ans épris de valeurs positives et de dépaysement !


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Date de parution 25 avril 2018
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EAN13 9782414193844
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-19382-0
© Edilivre, 2018
Grand Cœur Fermé
Le soleil brillait haut dans le ciel. Dans la maison, Petite Martre attendait patiemment son tour. Maman caressait, massait, cajolait Doux Ecureuil, son petit frère, qui s’endormirait bientôt. La fillette câlinait elle-même son lapin apprivoisé, imitant les gestes de sa maman… Viens, ma chérie, viens près de moi… Elle rampait jusqu’à elle, enlevait sa tunique de coton, se lovait entre ses jambes et fermait les yeux. Elle se laissait ensuite donner toute l’affection, toute la douceur que maman avait toujours en réserve pour elle !
Ensuite, maman se mettait à filer le coton. Petite Martre la regardait travailler, mais, parfois, sommeillait aussi. Quand son frère s’éveillait de la sieste, il venait jusqu’à elle et exigeait un jeu, souvent le même : imaginer des histoires avec les figurines que Petite Martre avait confectionnées. Plus tard, ils rejoignaient d’autres enfants sur la place du village. Si la fillette trouvait un peu de glaise, elle fabriquait un modelage de fleur ou d’animal. Il y avait toujours un ami qui lui en réclamait un : « Fais-moi un dindon !… Fais-moi une étoile !… Fais-moi… » A plus de dix ans, elle était déjà habile, on reconnaissait bien ce qu’elle avait représenté, c’est pourquoi tous ses amis possédaient au moins un de ses modelages.
Quand son père n’était pas à la chasse ou en voyage – pour troquer leurs produits contre d’autres –, elle le suivait partout, à nourrir les dindons ou à soigner leurs cultures ouencore à récoltercoton ou légumes : haricots, courges… Il lui expliquait tant de choses et, surtout, racontait ce qu’il avait observé lors de son dernier déplacement. Elle aimait aussi courir avec les deux chiens que son père avait obtenus lors d’un périple dans le nord, pour lequel il avait dû traverser les montagnes froides et désertes…
Son village ne comptait qu’une douzaine de familles : comment aurait-il pu résister au raid qui amena la mort ? Presque tous les hommes étaient à la chasse quand survinrent les pillards. Ceux-ci massacrèrent immédiatement les premiers qui s’opposèrent à leur action ! Les autres villageois, pour la plupart, hésitèrent, mais une poignée d’hommes et de femmes se tournèrent contre eux avec véhémence… et furent tués sur le champ ! Dont la maman de Petite Martre. Les pillards n’hésitaient pas à grimper aux échelles qui menaient à l’ouverture sur le toit des maisons pour s’emparer de tout ce qui les intéressait. Les chasseurs, alertés par deux adolescents qui avaient pu s’échapper, revinrent précipitamment, mais furent également abattus. Dont le père de Petite Martre. En quelques instants, elle avait perdu sa mère et son père !
Tous les enfants et adolescents capables de marcher furent emmenés de force. Elle se débattit tant qu’elle put, décidée à retrouver et à prendre soin de son petit frère, puis abandonna cette idée, espérant qu’il seraitaccueilli affectueusement parles adultes survivants. Elle ne pleura pas.
On lestraînapendant des jours, sans aucune nourriture, si ce n’est celle qu’ils pouvaient eux-mêmes arracher à la végétation au passage. A la fin du quatrième jour, elle était la plus jeune à avoir résisté à la marche forcée et à la faim ; ses sandales, usées, s’effilochèrent et cédèrent, elle termina pieds nus. Le cinquième jour, ils arrivèrent à un village où plusieurs d’entre eux furent troqués contre des denrées de première nécessité.
* * *
Une femme observe attentivement les mains crasseuses des filles et s’arrête à celles de Petite Martre, très intéressée. Elle sourit à l’enfant et lui demande doucement :
– Aimes-tu fabriquer des objets avec l’argile ? Petite Martre baisse les yeux et la tête. – Oui… ? encourage-t-elle. La fillette hoche la tête. – Je la prends, dit la femme à son compagnon qui montre son accord d’un simple regard.
Abeille Active et Faucon Taiseux donnent un dindon bien gras et des légumes aux trafiquants d’enfants et emmènent Petite Martre dans leur maison. Arrivés là, ils présentent une galette de maïs à la fillette qui s’en saisit et la dévore. Ils lui en offrent une deuxième. Puis, la femme soigne les pieds en sang de Petite Martre. – Nous avons un fils, Petit Aigle, un peu plus âgé que toi. Nous sommes contents d’avoir une fille… Je suis potière et je t’apprendrai mon métier.
Petite Martre ne répond pas, trop triste d’avoir perdu sa famille et épuisée par la longue marche. Peu après, un adolescent dévale l’échelle intérieure qui mène à leur case. Il la toise de haut en bas : – Comment t’appelles-tu ? – Petite Martre. Il sourit : – Je suis content d’avoir une sœur ! Sans aucune envie de parler, elle baisse la tête et s’endort bientôt d’épuisement sur la natte qu’on lui a désignée.
Pendant plusieurs jours, la nouvelle arrivée parle peu et bouge à peine. La potière lui procure des sandales et une robe en coton à décorations bleues. Elle est compréhensive : elle sait, pour l’avoir vécu elle-même, que la perte des parents est une grande souffrance. Elle parle à Petite Martre sans rien exiger d’elle et espère faire oublier à l’enfant cette peine immense et, aussi, qu’elle vient d’ailleurs…
Petite Martre, un peu craintive au début, ne regarde pas ces gens dans les yeux, mais les observe, surtout le fils. Comment agissent-ils les uns envers les autres ? Ils sont si différents de sa propre famille ! Des larmes lui piquent les yeux. Les parents sont aimables avec Petit Aigle, mais lui prodiguent rarement un geste d’affection. Pas de cajoleries maternelles, pas de jeux avec papa ou maman. L’adolescent ne s’occupe pas beaucoup d’elle : elle préfère qu’on la laisse tranquille et il semble l’avoir compris. Parfois, elle voit le garçon s’éloigner et rejoindre des camarades. Alors, de loin, elle observe les enfants jouer à la balle ou confectionner des pièges pour petits animaux.
Abeille Active et Faucon Taiseux sont gentils et patients avec elle, mais elle ne peut les considérer comme ses parents, non, ce n’est pas sa famille ! Son chagrin est trop grand : « Plus jamais je n’irai dans les bras de ma maman, plus jamais… » Mais elle ne pleure pas, non, ça fait trop mal de pleurer ! Il n’est pas question de se mêler aux autres enfants, ni de suivre cette femme qui insiste pour lui montrer ses poteries ! « Je veux papa, je veux maman, … et aussi Doux Ecureuil. Où est-il maintenant, mon petit frère ?… A-t-il une nouvelle famille ?… »
Après quelques jours, alors que Faucon Taiseux et son fils sont à la pêche, la mère insiste pour que Petite Martre s’assoie avec elle sous l’auvent de branchages – son atelier – adossé à la maison et lui parle doucement : – As-tu remarqué ces deux petites filles là-bas ? Elles voudraient faire ta connaissance… Petite Martre lève brièvement les yeux vers les jeunes voisines et garde le silence. Elle triture le bord de sa tunique. L’adulte lui dit encore : – Montre-moi tes mains. (Elle lui saisit le majeur gauche.) C’est avec ce doigt-là que tu fais des dindons ? – Oh ! non ! Avec ceux-là ! dit-elle, outrée, en montrant les premiers doigts de la main
droite. Puis, elle se rend compte que la mère veut la taquiner et un peu de sympathie pour cette femme si patiente pointe dans son cœur. – Viens, dit la potière en l’obligeant à se lever. Et elle l’emmène jusqu’à l’étagère où s’étalent ses poteries peintes et les lui montre en donnant déjà quelques explications. Petite Martre n’en a jamais vu d’aussi belles, surtout celles ornées d’animaux ! Certaines sont garnies de dessins étranges, noirs sur blanc, qui ne représentent, ni végétaux, ni animaux, et, moins encore, des humains. Des lignes, des cercles : ces dessins géométriques la fascinent. La potière place l’un de ces bols entre ses mains et la fillette suit du doigt une ligne brisée… Puis, elle rend subitement le récipient à la femme : « Non, je ne veux pas ! » Elle replonge dans la tristesse, mais l’adulte sent que, très bientôt, Petite Martre prendra de la terre pour en confectionner un bol…
Quelques jours plus tard, dans l’après-midi, Petite Martre se décide à explorer le village à la suite de Petit Aigle, qui lui montre et explique tout : les ruelles étroites, la longuekiva des hommes au milieu de la place et, tout autour, les maisons carrées avec l’entrée sur le toit, auquel on accède par une échelle en bois. C’est un peu différent d’où elle vient, mais elle a vite fait de se repérer.
Un autre jour, assise près de la maison, observant les dindons qui picorent, elle accepte la présence des deux jeunes voisines et répond à leurs questions. – D’où viens-tu ? lui demande celle qui laisse toujours ses cheveux libres, Iris Bleu. – Du village des Courges ! Elles rient, mais Petite Martre ne trouve pas cela drôle : son village lui manque ! Elle lève la tête et dit avec fierté : – Dans mon village, l’entrée de lakivades hommes était peinte en rouge ! – Ah ! oui ? Et pourquoi ? demande Iris Bleu. – Le sorcier disait que cette couleur protège les hommes qui se trouvent à l’intérieur ! – Je n’y crois pas ! affirme l’autre. – Tu n’es pas un homme, alors, ton avis ne compte pas ! réplique Petite Martre. – C’est vrai, dit la deuxième fillette. Seuls les garçons peuvent pénétrer dans lakiva ! Louvette grise porte un collier de coquillages blancs que beaucoup de filles lui envieraient. – Oui, mais moi, une fois, j’ai mis un pagne de garçon et je suis entrée ! prétend encore Iris Bleu. – Ce n’est pas vrai, je ne te crois pas ! réplique Louvette Grise. – Et qu’as-tu vu à l’intérieur ? Raconte ! la défie Petite Martre de son menton levé. – J’ai vu des tambours, des flûtes, des clochettes en cuivre, des bracelets de coquillages… des couvertures magnifiques !… Un homme filait le coton, un autre tissait… – Mais nous voyons tout cela lors des cérémonies !… Et quoi d’autre ? – Je ne sais pas : un homme tenait un objet en main que je n’ai pas bien vu parce qu’il m’a remarquée et je suis tout de suite sortie… – Au moins, tu as vu quelque chose ! Tu as osé !… admire Louvette Grise. – Moi, j’oserais, mais les objets des hommes ne m’intéressent pas ! lance Petite Martre. – C’est la poterie, bien sûr, qui t’intéresse ! – Tu as de la chance, ta mère est la meilleure potière de tous les villages d’ici ! ajoute l’autre fillette. – Ce n’est pas ma mère, s’écrie soudain Petite Martre, qui se lève et s’enfuit vers la maison, grimpe à l’échelle extérieure, se glisse dans l’ouverture du toit et descend par l’échelle intérieure. Seule dans la case, elle pleure enfin. Ses larmes nettoient un peu de son chagrin, mais n’effacent pas sa tristesse, pas encore.
Quelques jours plus tard, profitant d’une absence d’Abeille Active, elle se rend sous l’auvent où la potière travaille d’habitude. Elle se saisit de terre encore humide et façonne un dindon, comme elle l’a tant fait « autrefois » près de maman, puis amalgame la glaise, en fait
une boule qu’elle commence à creuser : son premier bol !… Ou, du moins, quelque chose qui y ressemble.
Un peu chaque jour, elle explore aussi les abords du village, recherche les petits animaux dans la vallée : gaufre à poches, lapin, grand lièvre, perroquet vert… Elle aperçoit aussi, au loin, un petit troupeau d’antilopes qui s’immobilisent un instant, hument l’air, puis s’en vont au petit trot. Elle apprécie par-dessus tout écouter les oiseaux chanteurs, le tangara très coloré, par exemple… Et elle rêve…
La montagne n’est pas très loin : pour venir ici, est-elle passée par le chemin que son père emprunta l’année précédente, quand il rapporta les chiens ? Lors de ce voyage, il avait aussi observé des élans et un puma. En verra-t-elle aussi ? Les pumas ou cougouars sont dangereux. » avait dit son père. « Mais je n’ai pas peur des animaux ! » pense-t-elle simplement.
Un hurlement de coyote la surprend, elle regarde autour d’elle et ne voit rien. « Il est sûrement dans la montagne ». Peu après : « Voici un lapin qui n’a pas peur ». En effet, il se laisse approcher, mais, à trois enjambées environ, elle s’arrête, prudente : oui, c’est la bonne distance pour que chacun puisse observer l’autre à son aise, sans le gêner. Son pelage est clair : un peu gris, un peu ocre, et sa queue bien blanche. Elle admire ses longues oreilles pointues.
Petite Martre reste assise là un long moment, sans bouger. Le lapin baisse l’arrière-train : « Ça, c’est bon signe. » observe-t-elle. Un peu plus tard, il s’approche ; elle attend encore, puis cueille quelques feuilles tendres et les lui tend. Il regarde, vient renifler, enfin se met à grignoter bruyamment. Elle le trouve si drôle qu’elle rit doucement ! Le lapin sursaute, recule de trois pas, ensuite revient et termine le festin. Peu après, il s’enfuit en sautillant et disparaît dans la végétation aux abords de la rivière des Saules. Elle le suit jusque-là, mais ne le voit plus.
Des enfants l’appellent, elle les rejoint près des femmes qui s’activent à la lessive tout en bavardant. Jouer ne l’attire pas, elle observe plutôt un long moment, puis s’en va du côté des potagers. Elle apprécie particulièrement de repérer les légumes qui poussent plus ou moins vite selon la variété. « Mais, attention, ne mets pas les pieds dans les canaux d’irrigation ! » se dit-elle. Voici justement Faucon Taiseux qui enfouit des graines de courges. Une mèche s’est détachée de son chignon. Il a des gestes précis et méthodiques : il enfonce le bâton à fouir dans le sol humidifié par les filets d’eau qui sillonnent la plantation, dépose une graine dans le trou, puis le recouvre de terre. Voilà qui est fait ! « Dans trois lunes, nous aurons des courges à cet endroit !… Et hop, à la suivante ! » Elle l’observe longtemps sans se montrer.
En rentrant à la maison, Petite Martre va directement s’asseoir sous l’auvent près de la potière et l’observe avec attention. Les mains habiles travaillent méthodiquement, toujours précises et efficaces. Deux longues tresses tombent sur sa tunique aux motifs noir et rouge, dont la taille est bien marquée par une ceinture noire. La fillette, par contre, déteste être serrée à la taille et préfère le bleu. Abeille Active, très concentrée, ne semble pas remarquer l’enfant qui se saisit de quelques bouts de terre sur le sol et les amalgame, leur donnant une forme ronde, imitant l’artisane, puis creusant de plus en plus… Oui, le modelage lui plait beaucoup, beaucoup plus que de jouer avec les autres enfants ! Ses mains travaillent facilement. Quand le bol est formé, elle le tend à la potière qui lui indique les parties moins rondes et l’irrégularité de l’épaisseur. Elle reprend l’ouvrage, l’améliore, le lui présente à nouveau. L’adulte remontre encore… L’enfant corrige. Toutes deux accomplissent leur tâche calmement et avec la plus grande attention.
Après un temps encore, le bol a acquis une belle forme et Petite Martre interroge : – On pourra le cuire, alors ? – Non, car il contient de l’air. Avant de commencer, il faut travailler la terre longuement
pour qu’elle soit parfaitement compacte : aucune bulle d’air ne doit subsister, sinon, le bol se fend à la cuisson. Voyant la déception de Petite Martre, l’adulte lui dit doucement : – Tu es en apprentissage, il est normal que tu recommences de nombreuses fois avant que l’on cuise ton bol. La cuisson est une opération longue et délicate, on ne peut pas y procéder avec des poteries imparfaites. Tu parviendras vite à un bol parfait, j’en suis certaine… Et toi aussi, n’est-ce pas ? La fillette hoche la tête : oui, elle est certaine de devenir bientôt une bonne potière ! Abeille Active lui montre comment enlever les bulles d’air : il faut jeter violemment la masse de terre glaise sur le sol et recommencer beaucoup de fois…
Ses journées s’écoulent ainsi, de longues heures à apprendre le métier, entrecoupées de jeux ou d’escapades dans la plaine ou aux abords de la montagne. Petite Martre ne s’aventure pas encore très loin, elle a tant à découvrir entre le village et la rivière ! Elle aime plantes et animaux, les approche doucement, les touche délicatement…
Elle est en train de grignoter des pignons à peine récoltés, quand le lapin – oui, celui de l’autre jour – s’approche alors qu’elle regarde la rivière en contrebas. Il s’installe devant elle et l’observe de ses yeux dorés et curieux. Elle lui présente les pignons qui lui restent, il ne bouge pas tout de suite, puis tend le museau et commence à manger. Elle ose alors caresser son poil recouvert de poussière : – Où donc as-tu traîné pour te couvrir ainsi de terre ? Elle lui parle comme si elle le connaissait depuis toujours. C’est parce qu’il a déjà une place dans son cœur ! Il se laisse même toucher ! Quand il a terminé de manger, il arrondit le dos sous ses caresses. Il se couche ensuite à ses pieds et elle le cajole des deux mains. – Mignon petit lapin, tu es très doux, tu sais ? Il saute au creux de sa tunique : – Ah ! Tu veux aussi faire connaissance !… Petite Martre passe un bon moment avec le petit animal aux yeux dorés. Elle se sent si bien ! Ses mains deviennent toutes chaudes à son contact, elle aime beaucoup cette sensation. Elle respire mieux en-dehors de toute présence humaine. La peur la quitte. Voilà justement un groupe de femmes bruyantes. Elle préfère fuir leurs bavardages et se lève. Le lapin la suit en sautillant.
Les jours se succèdent, paisibles,… apparemment. En réalité, des cauchemars l’agitent toutes les nuits et préoccupent la potière, mais celle-ci ne sait comment y remédier et pense qu’avec le temps, ils disparaîtront. Cependant, Petite Martre progresse dans le modelage. Sur les conseils d’Abeille Active, toujours elle reprend la terre et la retravaille, sans pour autant être récompensée par la cuisson de l’objet. Non, la potière est très prudente !
Petite Martre a maintenant onze ans et elle s’est particulièrement appliquée à son apprentissage. Elle insiste pour que l’on cuise son bol à la prochaine fournée. La potière refuse encore. – Je t’en prie, je suis certaine qu’il ne cassera pas ! J’ai bien « jeté » la terre, implore-t-elle encore. – Non, tu ne peux pas en être certaine ! Moi-même, j’ai attendu bien plus longtemps avant ma première cuisson ! – Mais moi, je suis sûre que si, je ne suis pas toi ! Mon bol est parfait ! – N’insiste pas, c’est inutile ! Petite Martre réagit avec colère : – Tu es vraiment méchante, tu ne me fais jamais plaisir ! – Qu’as-tu dit ?… (Elle la prend par le bras et la secoue !) N’ai-je pas été bonne avec toi ? … Comme une mère ?… – Non, tu n’es pas une mère !… Ma maman était douce et gentille avec moi ! Toi, tu veux
juste que je devienne une bonne potière !… Mais tu es trop exigeante ! Je ne ferai plus de bols, c’est fini !… Elle se dégage de la poigne de la femme interdite et s’enfuit en courant vers la rivière. A la vue d’autres fillettes qui y jouent, elle s’en écarte et court le long du cours d’eau, encore plus loin, très loin du village. Elle n’y reviendra plus ! « C’est une mauvaise femme ! »
En un instant, elle ne voit que les difficultés rencontrées depuis qu’on l’a amenée en cet endroit. Ce ne sont pas des amis : ils veulent tous quelque chose d’elle ! Ils veulent qu’elle apprenne à faire le ménage : sa maman lui permettait de l’aider quand et comme elle le voulait. Ils veulent qu’elle fasse des poteries parfaites : sa maman la laissait confectionner des figurines pour ses amis. Ils veulent qu’elle joue avec les voisines : sa maman la laissait choisir amis et jeux. Ils veulent, ils veulent, ils veulent… « J’en ai assez !… Ils ne m’auront plus ! Je vais partir dans la montagne… Mais je dois d’abord passer la rivière… »
Elle se rend au gué. Un groupe de filles et de garçons s’amusent à traverser la rivière des Saules, la retraverser encore et encore. Elle les regarde sauter d’une pierre à l’autre. Il y en a un de maladroit, qui glisse dans l’eau à chaque parcours… et, tiens, Petit Aigle aussi se trouve là ! Lui, par contre, il est très adroit ! Il est vrai qu’il est parmi les plus grands… Un instant, elle admire le garçon aux sauts souples et précis.
Elle s’approche lentement. Petit Aigle l’aperçoit et l’appelle : « Viens, viens avec nous, Petite Martre ! » Alors, elle court vers eux spontanément et franchit le gué en sautillant. Comme c’est amusant ! Elle le repasse encore et essaie de mieux faire en imitant Petit Aigle. Elle oublie sa contrariété. Quand le soir commence à tomber, il lui dit : « Viens, Petite Martre, on rentre à la maison !… » Le ton impératif du garçon ne la blesse pas : oui, bien sûr, il faut rentrer avant la nuit !
En chemin, elle repense à Abeille Active et à son propre comportement. Jamais elle n’aurait réagi ainsi avec sa mère ! Vraiment, Abeille Active l’a accueillie au mieux, elle ne sera jamais aussi douce que sa maman, mais elle la traite comme sa fille, c’est vrai. En rentrant à la maison, elle se dirige vers la potière et lui dit : – Excuse-moi, Abeille Active, je me suis mal comportée tout à l’heure. Je le reconnais, tu sais mieux que moi quand une poterie est prête pour la cuisson…
Elle lève les yeux vers Abeille active, qui lui sourit. L’adulte lui pardonne et veut l’attirer contre elle, mais elle sent la fillette se raidir et ne termine pas son geste. – Tu as peut-être raison, Petite Martre, nous cuirons ton bol, je pense que nous pouvons prendre le risque… Elle a parlé d’une voix enjouée, qui encourage Petite Martre à demander : – C’est vrai ? Tu le cuiras ? – Bien sûr, puisque je l’ai dit ! répond l’adulte en souriant. Alors, la fillette aussi sourit, et c’est la première fois…
En un premier temps, il s’agit de préparer les pavés combustibles que l’on placera autour des poteries. Pour cela, Petite Martre parcourt les champs à la recherche de végétaux secs. Elle ramasse aussi des cailloux, auxquels elle ajoutera un peu de glaise impropre au modelage et qui traîne toujours dans l’atelier. Elle choisit les herbes préférées de sa patronne pour attirer les bons esprits de la poterie, puis humidifie et amalgame bien le tout, confectionne une boule très ferme et compacte qu’elle aplatit en lui donnant une forme à peu près carrée. Elle répète l’opération de nombreuses fois. Après réalisation des pavés, elle les met à sécher lentement à l’ombre, pour qu’ils ne se fendillent pas. En fin de journée, elle en a façonné suffisamment pour construire le four autour des poteries. Elle y ajoute quelques petites boulettes de terre.
Deux jours plus tard, Abeille Active décide de cuire les poteries bien sèches. Elle dispose les plus grandes dans le creux naturel de la roche à proximité de la maison, intercale des
boulettes de combustible entre elles, forme un deuxième étage plus réduit avec les bols plus légers, intercale de petites branches, enfin dispose les pavés tout autour. Elle fait alors tomber de la paille dans le trou et y met le feu, puis ferme le four avec d’autres pavés. Plus tard, quand le feu est bien pris – On le sait quand un peu de fumée s’échappe des interstices –, elle remet une deuxième couche de pavés et bouche les trous, sauvegardant un espace minuscule au centre. Après la cuisson, quand il ne restera que terre et cailloux autour des poteries et que l’ensemble sera tiédi, elle retirera bols, cruches et plats des déchets de la combustion.
Le grand moment est arrivé : la potière dégage les poteries du four refroidi. Elle saisit le bol de Petite Martre et le retourne entre ses mains. – Il est parfait, pas de fissure ! Félicitations, Petite Martre, je te nomme assistante-potière ! Petite Martre est folle de joie : – Oh ! Merci, merci, Abeille Active ! Tu m’as bien appris ! – Ne te réjouis pas trop, car, maintenant, tu devras travailler avec application et régularité ! La fillette rit, car elle reconnaît l’humour de sa maîtresse. Evidemment, qu’elle va bien travailler, puisqu’elle le fait déjà ! Et immédiatement, elle aide à sortir les bols et les vérifie soigneusement, puis les tend à Abeille Active : ils sont tous impeccables. Ils peuvent être peints ! Cette potière est vraiment excellente, la meilleure, elle en est certaine !… Petite Martre est fière d’apprendre avec elle.
En peinture, cependant, Petite Martre a encore beaucoup à améliorer, car, jusqu’à présent, elle s’est surtout exercée à tracer des dessins sur la terre ou la roche. Elle veut savoir aussi comment préparer la couleur, avec les plantes ou les minéraux. Pour cela, elle suit la potière dans la montagne à la recherche des matières premières pour les pigments blancs et noirs. Le noir provient du minerai de fer, le blanc de la roche pâle qui abonde dans les environs. De santé robuste, elle peut suivre facilement Abeille Active dans ses randonnées une journée entière, sans se plaindre.
Abeille Active l’observe et interroge aussi parfois son fils qui vadrouille dans le village et lui rapporte que Petite Martre ne se mêle pas beaucoup aux autres enfants, en-dehors des deux jeunes voisines. Abeille Active regarde la fillette, songeuse. Petite Martre passe presque toute la journée à l’atelier. Une année s’est écoulée et elle reste encore distante, méfiante, même, et ne permet à personne de la toucher. Elle ne caresse que les animaux et, parfois, de tous jeunes enfants. Petite Martre semble pourtant à l’aise avec tout le monde, ce n’est pas une enfant timide, ni vraiment solitaire : elle adore les réjouissances, les jeux aussi, mais jamais ceux où il s’agit de toucher l’autre ou de l’attraper. Son fils lui a aussi confié qu’elle s’écartait aussitôt si un homme s’approchait d’elle. La potière devine aisément pourquoi : ce sont des hommes qui ont tué ses parents et qui l’ont séparée de son petit frère. Elle-même a perdu ses parents emportés par une maladie, mais pour Petite Martre, c’est bien plus difficile, elle qui a vu les siens tués pour leur courage ! Il faut laisser faire le temps : un jour, sa peine sera reléguée parmi les souvenirs lointains, un jour… Pour l’heure, il est bon qu’elle soit occupée à un travail qui la passionne. C’est une grande chance, car on pense moins à soi et à ses problèmes !
Un soir, Petite Martre interroge Abeille Active : – Comment t’appelait-on, quand tu étais enfant ? – Fleur de Cactus ! Petite Martre rit : – Tu piquais tant que ça ? – Non, c’est tout le contraire ! J’étais timide et n’osais rien, alors, mon père m’a donné ce nom, pour que je sorte de ma coquille ! Quand ils sont morts, vers mes sept ans… j’ai été