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MYRKIL & les Remparts de l’Enfer

De
350 pages

Imagine une autre réalité...
Tu t’appelles Myrkil Duval et tu as 13 ans. Tu es un gardien du Pentacle. Une faille temporelle te dépose au Moyen Âge. Ta mission : livrer la clé des Remparts de l’Enfer. Si tu échoues, des dieux craignos s’en évaderont et nous anéantiront.
Accroche-toi, ça va être galère ! Au XIVème siècle, toutes les puissances de l’Ancien Monde t’attendent de pied ferme ! Du fond du Tartare au sommet de l’Olympe, des créatures trop flippantes te traqueront sans relâche.
Si, par miracle, tu triomphes des terribles Gardiens des Enfers, il te restera une dernière épreuve : affronter Héraclès, le redoutable fils de Zeus.
Défieras-tu le dieu de la force ? Pas sûr, après le stupéfiant secret qu’il t’a révélé...
Tu assures malgré tout ? Alors en route vers la Forteresse de la Peur !


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-13276-3

 

© Edilivre, 2016

1ère partie

L’Envoyé du Futur

Chapitre 1
Train d’enfer

– Bonjour ! Vérification des billets, s’il vous plait ! annonça le contrôleur de la S.N.C.F.

Il se sentait d’excellente humeur. Hier encore, il travaillait sur un itinéraire à risques où les voyageurs se montraient régulièrement grossiers, menaçants ou pire encore, violents. Mais tout cela était terminé ! A force de multiplier les demandes, il venait enfin d’être muté sur cette ligne secondaire perdue au milieu des Alpes. Aucun danger, dans cette vallée si paisible, d’être confronté au stress !

C’est du moins ce qu’il pensait en franchissant la porte du sas d’entrée.

Le wagon n’était pas cloisonné. Il aperçut d’un coup d’œil les trois seuls occupants : un homme plutôt grand habillé de noir, un vieillard dont l’imperméable aurait mérité la retraite et face à lui, un mince adolescent d’environ treize ans.

Qu’est-ce qui attira son attention sur ce garçon ordinaire, de taille moyenne et d’aspect anodin ? Sûrement pas sa tenue : une « doudoune » rouge sans manches, ouverte sur un sweet Superman ; un jean fendu aux cuisses et aux genoux, porté à mi-fesses, d’où jaillissait un caleçon bariolé ; des baskets blanches aux lacets dénoués… le modèle-type de l’ado du XXIème  siècle. Pareil pour les écouteurs pendus autour de son cou et diffusant une musique rythmée qu’il n’écoutait visiblement pas…

Rien de suspect, donc. Rien, sauf…

Sauf son regard. Sous une frange de cheveux châtains, deux yeux violets le fixaient d’un air angoissé.

L’homme retint un sourire. Qui s’inquiète à l’arrivée du contrôleur ? Les passagers clandestins, bien sûr ! Excellent pour lui, ça ! Coincer un resquilleur dès le premier jour lui vaudrait un bon rapport de son nouveau chef. Et en accumulant les bons rapports, il finirait par devenir chef à son tour.

Il délaissa les adultes et s’approcha du délinquant présumé :

– Billet, s’il te plaît, demanda-t-il en se délectant d’avance.

Pas de chance ! Il ne devrait pas compter sur ce client pour obtenir une promotion. L’abonnement scolaire qu’il présenta semblait en ordre.

– S’cusez-moi… balbutia le jeune voyageur d’une voix inquiète.

– Mmmh… de quoi donc ? grommela l’employé déçu en examinant le document. Libellé au nom de Myrkil Duval, il était strictement régulier. Rien à redire… sinon que ce gaillard mourait de frousse ! Et on n’a pas la frousse sans raison !

– Où vas-tu à l’école ? demanda-t-il d’un ton méfiant.

– A Saint-Vélar. Mais…

– Tu rentres chez toi ? Où habites-tu ?

– A Navarre. Mais…

L’abonnement couvrait un déplacement entre ces deux petites villes. Tout était conforme. L’homme le rendit à son propriétaire.

– Mais quoi, à la fin ? s’exaspéra-t-il.

– Je me suis gouré de train, non ?

Le garde soupira, vexé. Il se sentait ridicule. Un gamin croyant s’être perdu, voilà son clandestin !

– Pas du tout, tu es sur la bonne ligne, répondit-il. Il désigna du doigt les crêtes enneigées qui défilaient lentement derrière la vitre : tu devrais reconnaître ces montagnes que tu longes tous les jours. Maintenant, excuse-moi, mais tu m’as fait perdre assez de temps !

S’il croyait en avoir terminé, il se trompait lourdement. Les yeux couleur lavande se dilatèrent telles des soucoupes, la bouche s’ouvrit comme celle d’un poisson hors de l’eau.

– Des… montagnes ? bafouilla Myrkil.

Elles auraient dû se trouver là, en effet… mais il n’en voyait aucune ! De part et d’autre du train lancé comme un bolide, une lande marécageuse s’étendait à l’infini. Le paysage n’était qu’eau et boue. Seule trace de vie dans cet univers désolé, quelques bancs de roseau émergeaient çà et là. Comment le garde pouvait-il confondre ce désert aquatique avec la vallée escarpée que le convoi remontait chaque jour à une allure d’escargot ?

– Mais ça craint ! hurla-t-il soudain. Ce n’est pas le trajet habituel ! Regardez dehors ! Il n’y a que des marais et des étangs !

Cette fois, le contrôleur en avait assez. Non content de l’empêcher de monter en grade, ce garnement se payait sa tête ! Ou alors…

Il examina plus attentivement le visage hystérique, puis il réalisa. Le môme était défoncé ! Voilà qui expliquait ses propos incohérents et ses hallucinations ! Ce n’est pas la peur qui dilatait ses pupilles, mais le cannabis, l’ecstasy ou une autre crasse du même genre ! Question cadeau de bienvenue, la S.N.C.F. s’était surpassée !

Il réfléchit brièvement. Après un court arrêt à Maucastel, le train repartait avec quelques voyageurs supplémentaires. Il devait vérifier leurs billets, mais comment abandonner ce gosse dans cet état ? Dieu sait quelle bêtise il pouvait commettre !

Il n’avait pas le choix, cependant…

– Ecoute, mec ! rétorqua-t-il en singeant le langage des ados. J’ignore avec quoi tu te shootes, mais ça doit être du super ! Tu vas te tenir peinard, le temps que je contrôle les passagers qui viennent d’embarquer. Je reviens dans cinq minutes. En attendant, pas d’embrouille, vu ?

Sur ces mots, il quitta le wagon en refermant soigneusement le sas d’entrée.

Mais lorsqu’il revint, le garçon aux yeux de lavande n’était plus là. Il le chercha dans tout le convoi, qui ne comportait que trois voitures. Il ouvrit même les portes des toilettes, sans se soucier des hurlements indignés de leurs utilisateurs. Peine perdue, l’adolescent semblait s’être volatilisé !

Pire encore : le vieillard manquait également à l’appel ! A l’exception de l’homme habillé en noir et d’une femme rousse qui venait de monter avec ses deux enfants, le wagon était vide !

Le garde s’appuya contre la cloison en soufflant bruyamment. Il ôta son képi et s’essuya le crane d’une main tremblante. Deux voyageurs perdus au cours de sa première journée ! Le rapport de son chef ne serait pas aussi favorable qu’il l’espérait !

Dès le lendemain, il demanderait à retourner sur son ancienne ligne. Peut-être les passagers s’y montraient-ils violents, mais au moins ils ne disparaissaient pas d’un train en marche aux portes verrouillées et dont les fenêtres ne pouvaient s’ouvrir…

*
*       *

Myrkil ne songea même pas à retenir l’employé. Trop fort, ça ! Ce ravagé du bulbe affirmait voir des montagnes… Et il prétendait maintenant contrôler des passagers qui venaient d’embarquer ? Où donc seraient-ils montés ? Le convoi ne s’était pas arrêté ! Depuis un quart d’heure, il fendait à une allure d’enfer un paysage vide de toute civilisation. Pas une route, pas un village, pas une maison. Pas de gare non plus, évidemment !

Le garçon ferma les yeux et chercha à percer le mystère. Il existait forcément une explication…

– La date ! se rappela-t-il tout à coup. On est le premier avril !

Comment avait-il pu l’oublier, après une journée passée à empoissonner ses camarades ?!

Le voilà empoissonné à son tour ! En découvrant un pigeon qui s’était trompé de train, le contrôleur avait décidé de s’amuser un peu à ses dépens…

« Trop génial ! songea-t-il. Encore un nase qui doit adorer les jeunes… »

Décidément, c’était la journée des fous ! Ça faisait le troisième depuis Saint-Vélar !

Quinze minutes plus tôt en effet, alors que le convoi quittait la gare, un vieillard était entré dans le wagon. Avant de s’installer, il avait rayé le sol et les cloisons à l’aide d’un objet dissimulé entre ses doigts. Le trait gravé débutait près de la porte, encerclait les deux banquettes et se terminait exactement à son point de départ. Son œuvre d’art accomplie, il s’était tourné vers son compagnon de voyage.

– Bonjour, jeune homme. Ne t’inquiète pas de mes fantaisies. Puis-je m’asseoir en face de toi ?

– L’est pas marqué « privé », avait rétorqué Myrkil. Mais si le garde repère votre graffiti, ne le laissez pas me prendre la tête ! Quand ces gars-là trouvent des tags, ils tombent toujours sur les jeunes…

– Ne t’inquiète pas pour le garde. Il ne verra que ce que ses yeux lui montreront.

Et sur cette réponse d’une logique fracassante, le vieux s’était muré dans le silence.

Juste après cet incident, le jeune garçon constata la vitesse anormalement élevée du convoi. Mais l’arrivée d’un deuxième homme l’empêcha de s’en étonner. Grave de chez grave, celui-là… Entièrement vêtu de noir. Grand, mince, la quarantaine environ. Un visage aux traits durs, encadré de longs cheveux clairs liés en queue de cheval. Son regard glacial fixa la gravure du vieillard, puis le vieillard lui-même. Myrkil crut qu’il allait le frapper, tant ses yeux brillaient de haine.

– Trop tard, Nathaniel ! avertit l’ancêtre. Le cercle est tracé. Tu ne peux plus rien contre moi !

L’homme en noir hésita une fraction de seconde, puis parut se maîtriser.

– Le cercle n’est pas éternel, vieux fou. J’attendrai. Le Pentacle m’appartient, répondit-il.

Puis il alla s’asseoir à l’écart.

Dès l’ouverture des hostilités, l’ado s’était tourné vers la fenêtre. Il ne voulait pas d’ennui avec ces deux évadés de la planète des singes. Mais il les oublia vite en découvrant ce paysage improbable. De toute évidence, le train n’allait pas à Navarre ! Alors, où l’emmenait-il ?

Pendant un quart d’heure, il tenta de comprendre. Il prenait ce train chaque jour depuis près de deux ans, comment avait-il pu se tromper ?

Il s’était cru sauvé en voyant arriver le contrôleur. Mais celui-ci ne l’avait pas beaucoup aidé ! Tout le monde semblait cinglé dans ce convoi !

Tant pis, il se débrouillerait seul.

Une fois de plus, il scruta l’horizon, cherchant un point de repère. La vitesse augmentait encore. Un doute l’envahit soudain. Trompé de train ? Un poisson d’avril ? Possible, mais ça n’expliquait pas tout…

Cet endroit, par exemple : un décor aussi vide n’existait nulle part. On trouvait des habitations dans les régions les plus désertes de France. Or ici, il n’y avait rien à part l’eau, la boue et quelques roseaux.

Plus surprenant encore : ses deux compagnons de route ne s’étaient pas étonnés en entendant le chef de train lui désigner des montagnes ! Seraient-ils aveugles en plus d’être givrés ?

Enfin, pourquoi son portable ne captait-il plus le réseau ?

Un brouhaha provenant du sas coupa court à ses réflexions. La porte s’ouvrit pour laisser passer une corpulente femme rousse. Deux enfants tout aussi roux la suivaient en se disputant.

Son cœur faillit s’arrêter. Non, c’était impossible ! Il connaissait cette femme et ses gosses… Ils montaient chaque jour à Maucastel, à seize heures trente. C’est-à-dire à l’instant même, vérifia-t-il à sa montre. Et le train n’avait même pas ralenti !

– Bonjour, Myrlik… Mylkir… Oh, je ne retiens jamais ! Myrkil, c’est ça ?… Dis donc, tu en tire une tête ! On dirait que tu as vu un martien !

Ça, il n’était pas loin de le croire…

– Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous faites ici ?

La femme le dévisagea d’un air stupéfait.

– Eh bien… nous rentrons chez nous… Comme tous les soirs…

– Oui mais… je veux dire… Où êtes-vous montée ?

La surprise de la dame augmenta encore.

– Mais… A Maucastel, la gare que nous venons de quitter, pardi ! Tu sais bien que je monte ici chaque jour !

Là, c’était trop ! Myrkil ne put se contrôler davantage. Il se leva d’un bond et se mit à hurler :

– La gare !? Quelle gare !?? Comment auriez-vous pu monter ici ? Nous sommes paumés au milieu de nulle part et le train ne s’est plus arrêté depuis quinze… vingt minutes maintenant !

– Tu dérailles, ma parole ! rétorqua l’arrivante en écarquillant les yeux. Nous venons à peine de nous remettre en route !

– C’est une caméra cachée, ou quoi ? beugla l’adolescent en désignant du doigt la lande sinistre qui défilait derrière la vitre. Vous aussi, vous allez me prétendre que nous sommes sur la ligne habituelle et que là dehors, ce sont les Alpes ?

Les deux petits, effrayés par les cris, se serrèrent contre leur mère. Cette fois, elle se fâcha :

– Ce n’est sûrement pas l’Himalaya ! répliqua-t-elle d’un ton furieux. Quel est ton problème, au juste ? Si tu veux jouer au plus crétin avec moi, tu risques de gagner ! Et un bon conseil, arrête de fumer ces saletés avant d’être transformé en zombie ! Si ce n’est pas déjà fait !

Sur ce, elle lui tourna le dos et entraîna ses enfants à l’autre extrémité du wagon.

– Oh, Maman, regarde les montagnes ! La neige à encore fondu depuis hier… entendit l’ado ébahi.

– C’est normal, mon chéri. Nous sommes au printemps.

Autour de Myrkil, tout se mit à tourner. Il venait de recevoir le coup de grâce. Que le contrôleur lui ait monté un poisson d’avril, passe encore… Mais l’idée qu’il ait pu s’entendre avec des passagers pour faire mousser sa plaisanterie, là ça déchirait ! D’autant plus que ces passagers devraient, eux, être dans le bon train, bien loin de ces marais sordides…

Pourtant, ils étaient ici… et eux non plus ne voyaient rien d’anormal ! Ou ils étaient tous fous, ou alors…

… ou alors c’était lui ! Rien de ce qu’il croyait vivre n’existait ! La dame rousse et le contrôleur disaient la vérité ! Il se trouvait dans le train habituel ! Celui-ci remontait la vallée du Tarin à la vitesse réglementaire, respectait son itinéraire et s’arrêtait dans les stations prévues ! Et cette femme venait bien d’embarquer à Maucastel ! Le convoi empruntait la même ligne que chaque jour… pour tous les voyageurs sauf pour lui !

– Je deviens dingue ! s’affola-t-il à voix haute en s’effondrant sur la banquette.

– Tu es parfaitement lucide, au contraire, grinça une voix. Mais ce que tu vois n’existe que pour nous.

L’ado s’extirpa avec peine de son ahurissement. Il croyait vivre un cauchemar. En face de lui, le vieillard remuait les lèvres. Sans doute lui parlait-il.

– C’est quoi, ce délire ? parvint-il à articuler.

– Ça n’a rien d’un délire, mon garçon. Si nous n’effectuons pas le même voyage que nos compagnons de route, c’est que… nous ne sommes plus dans leur monde !

Chapitre 2
L’héritier

Myrkil lança un regard effaré au vieil homme. Seuls les yeux gris semblaient vivants dans ce visage ridé. Une couronne de cheveux blancs ruisselait sur ses épaules. Un imperméable démodé flottait autour de son corps grêle.

– Plus… dans leur monde ? bredouilla-t-il.

L’ancêtre sourit devant son air affolé.

– Avant de te répondre, une précaution s’impose. Tends la main.

L’ado obéit machinalement. Le vieux lui effleura la paume à l’aide de l’objet mystérieux. Ce qui se produisit alors lui arracha un cri de stupeur : une secousse lui crispa les doigts, le trait gravé dans le sol et les parois clignota d’un éclat bleuté… et les autres passagers disparurent !

– A présent, nous sommes entre nous, annonça l’aïeul.

– C’était quoi, ce bins ? Et où sont les autres ?

– Ils continuent leur route vers Navarre. Ce n’est pas eux qui ont disparu, mais nous. En nous isolant dans le cercle, je nous ai transféré dans l’interespace. Ce qui t’a sauvé la vie car Nathaniel, cet homme habillé de noir, est venu pour te tuer.

– Me tuer !? Pourquoi ? Je lui ai fait que dalle !

– Pas encore, mais tu t’apprêtes à le faire. Il est ici pour t’en empêcher.

– J’ai du zaper un épisode, non ? Traduction, S.V.P. !

– Signons d’abord un pacte, proposa l’aïeul en tendant une main décharnée. Tu t’engages à m’écouter jusqu’au bout. En retour, je te ramène sain et sauf dans ton monde. Ça marche ?

Myrkil eut une intuition. Cet homme semblait le seul à admettre qu’il n’hallucinait pas, que ce marécage ne provenait pas d’un trip organisé par l’agence Cannabis. Tous deux semblaient vivre la même réalité. Alors, si quelqu’un pouvait l’aider, c’était sûrement lui.

– Ça baigne, accepta-t-il en serrant la main tendue. Mais donnez-moi la version simplifiée, parce que depuis un moment, j’ai du mal à suivre.

– Je vais t’expliquer ce qui nous arrive. Je te préviens toutefois que ça va être difficile à admettre.

– Des trucs qui arrachent, j’en ai vu quelques-uns uns cette aprèm’… Dites-moi d’abord où nous sommes. C’est quoi, l’interespace ?

– Une sorte de frontière, mon jeune ami. Une frontière qui sépare les spires de l’Histoire…

*
*       *

– Je m’appelle Oswald, se présenta le vieil homme. Je suis un Gardien du Pentacle.

– Un gardien de quoi ?

– Je t’expliquerai plus tard. Pour comprendre qui nous sommes, tu dois savoir d’où nous venons.

Il ouvrit son imperméable et entama son récit :

« Il y a des milliards d’années, Ouranos1 (le Ciel), Maître de l’Univers, épousa Gaïa (la Terre). Leurs premiers enfants furent monstrueux : trois Cyclopes, des géants à l’œil unique, et trois Hécatonchires, des créatures gigantesques possédant cent bras et cinquante têtes. Horrifié, Ouranos les enferma dans le Tartare2.

« Bien plus tard, Gaïa accoucha de douze Titans. L’un d’eux, Japet, fut le père de Prométhée qui créa la race humaine.

« Gaïa supplia Ouranos de délivrer ses premiers enfants. Comme il refusait, elle lança contre lui cette prophétie : le Maître de l’Univers serait destitué et jeté dans le Tartare par son plus jeune fils. Cette malédiction serait transmise à toute sa descendance tant que la Terre n’aurait pas obtenu satisfaction.

« C’est ainsi que Cronos, le cadet des Titans, détrôna son père et pris sa place. Mais il refusa à son tour de libérer les six monstres. Zeus, son plus jeune fils, profita de l’aubaine : il déclara la guerre aux Titans, les repoussa dans le Tartare et se proclama Roi des Dieux. Il confia les océans à son frère Poséidon, envoya son autre frère Hadès gouverner les Enfers et installa son palais au sommet de l’Olympe, d’où il régna sur le ciel.

« Afin d’assurer l’équilibre de l’Univers, la nouvelle génération des Régnants devait égaler l’ancienne en nombre. Il créa donc le Conseil des Douze Grands Dieux dans lequel il admit ses trois sœurs et huit de ses enfants.

« Le temps passa, sans que les Olympiens3 ne s’intéresse à nous. Mais un jour, Prométhée s’attira la colère de Zeus en lui dérobant le feu pour l’offrir aux hommes, ses bien-aimés. Le Roi des Dieux se vengea en répandant le mal sur la terre. La confusion envahit alors l’esprit de nos ancêtres. Les peuples qui vivaient en harmonie se dressèrent les uns contre les autres. Une longue suite de guerres déchira l’antiquité. Sans la riposte de Prométhée, ces conflits meurtriers auraient exterminé l’humanité.

Oswald reprit son souffle. Myrkil en profita pour intervenir.

– Ecoutez, plaida-t-il. Il défonce, votre scoop… mais qu’est-ce que je viens y faire ?

– Rien pour l’instant, sinon que tu es un humain, toi aussi. Tu pourrais manifester un peu plus d’intérêt pour notre destin…

– Mais purée, c’est genre ringard, vos légendes ! Il est temps d’atterrir ! Vous ne croyez pas sérieusement que votre Zeus ait existé ?

Le patriarche prit son temps pour répondre. Ses yeux brillaient d’excitation lorsqu’il reprit la parole :

– Qu’il ait existé n’est pas le problème, mon jeune ami, articula-t-il d’une voix exaltée.

Il marqua un temps d’arrêt, puis enchaîna :

– Le problème, c’est qu’il existe toujours. Et qu’il s’apprête à revenir nous anéantir…

*
*       *

Pour Myrkil, c’en était trop. Décidément, sa première impression était juste : l’ancêtre déménageait ! Il ne put se retenir :

– Vous me saoulez grave avec votre délire ! explosa-t-il. On est au XXIème siècle, personne ne vous l’a dit ? Alors, comme ça, les dieux sont parmi nous ? Qu’attendez-vous pour me les présenter ?

– Ils ne sont pas parmi nous, mais prisonniers dans le Tartare. Provisoirement, du moins. Je peux néanmoins te les faire rencontrer. Tu y croiras, si je te les montre ?

Le garçon parvint cette fois à se contenir. Il ne fallait pas fâcher le seul homme capable de le sortir de là. Mieux valait feindre d’entrer dans son jeu.

– D’accord, fit-il semblant d’accepter. Appelez vos dieux. Mais s’ils ne viennent pas, vous me lâchez les baskets et me ramenez chez moi. C’est ça, le deal. OK ?

– Marché conclu, jeune homme, répondit le patriarche en souriant. Il est temps, en effet, de procéder à une expérience. Mais avant, jure de ne révéler à quiconque ce que tu vas voir. Divulguer ce secret serait catastrophiques. La seule personne que tu pourras mettre dans la confidence sera celle que tu désigneras un jour pour te succéder. Comme je le fais aujourd’hui avec toi…

– D’accord, d’accord, soupira Myrkil sans plus chercher à comprendre.

– Jure-le !

– Ouais, je le jure ! Faut que je crache, aussi ?

– Inutile, ta parole vaut un serment.

L’aïeul déposa sur la tablette le mystérieux objet avec lequel il avait tracé le Cercle.

– Voici le Pentacle, Myrkil. L’objet le plus dangereux de l’univers.

– Vous connaissez mon nom ? s’étonna l’ado.

– Ton nom et bien d’autres choses. Mais peu importe. Examine plutôt ceci.

C’était un pendentif forgé dans une matière transparente. Il représentait une petite étoile pourvue de cinq branches effilées. Les quatre premières mesuraient à peu près deux centimètres. La cinquième avait la longueur d’un doigt. Un lien de cuir traversait la partie centrale. Lorsque le cristal accrocha le reflet du soleil, une gerbe de lumière irisée en jaillit.

– Super, grommela le jeune garçon. Un diamant. ‘vois pas ce que ça a de craignos…

– Prends-le, insista le vieil homme. Toutes tes questions trouveront alors leur réponse.

Myrkil hésita un instant puis, avec un haussement d’épaule, s’empara du talisman.

Immédiatement, le bijou se mit à frémir. Un léger fourmillement naquit à l’extrémité de ses doigts, remonta le long de son bras et se propagea à son corps entier. La sensation était agréable, semblable à celle que procure un bain-bulles. Mais le plus surprenant fut cette subite impression de puissance qui envahit l’adolescent. Une énergie surhumaine explosa au plus profond de ses entrailles. Elle déferla en lui comme une rivière sauvage, inonda son ventre et sa poitrine, ruissela le long de ses muscles et de ses os…

La surprise lui fit lâcher la petite pierre qui retomba sur la tablette. Le phénomène s’interrompit.

– C’était quoi, cette embrouille ? bégaya-t-il en levant vers Oswald un regard interloqué.

– Qu’as-tu ressenti ?

– Eh bien… pendant un moment je me suis senti… mais non, c’est trop débile !

– L’égal d’un dieu, n’est-ce pas ? compléta le vieil homme d’une voix vibrante d’émotion.

– Ouais, avoua Myrkil. Genre un dieu.

– Je le savais ! triompha Oswald. Il t’a désigné !

Et comme l’ado écarquillait les yeux, il expliqua :

– Ce que tu as éprouvé est l’héritage que transmit jadis Prométhée aux douze premiers Gardiens du Pentacle. Un legs sacré que seul un de leurs descendants pouvait recevoir.

Il plongea son regard gris dans les yeux de l’ado et insista d’un ton grave :

– Pas de doute, mon ami : tu es l’héritier ! Tu es le dernier Gardien du Pentacle


1 Pour t’aider à comprendre la mythologie grecque, un arbre généalogique (très simplifié) des divinités se trouve en fin de volume.

2 Le Tartare est l’endroit le plus sombre des Enfers Grecs. Entre ses murs aboutissent les voleurs et les criminels.

3 Olympiens : nom désignant les douze Dieux de l’Olympe.

Chapitre 3
Les Gardiens du Pentacle

Depuis que Myrkil avait touché le bijou, il se sentait moins pressé d’en finir. Un mystère se cachait là-dessous et brusquement, il eut envie de le connaître :

– Un Gardien du Pentacle… c’est quoi, au juste ?

– Reprends le talisman, il te révélera la suite de l’histoire. Tu veux voir des dieux ? A toi de jouer !

Cette fois, le garçon n’hésita plus et empoigna le pendentif. A nouveau, la lumière jaillit du cristal, tellement aveuglante qu’elle lui ferma les paupières…

Il pensait que rien ne pourrait plus l’étonner, mais il poussa un cri de surprise en rouvrant les yeux : plus de train, plus de marécages… et plus d’Oswald !

Il était assis sur un muret de pierres sèches. Autour de lui se dressaient les maisons basses d’un petit village accroché au flanc d’une montagne. C’était jour de marché. Badauds et camelots se bousculaient au milieu de charrettes chargées des produits les plus divers. Ici, on vendait des légumes, là du pain ou du poisson. Un peu plus loin, des étoffes. Partout, on criait, s’interpellait, marchandait.

– Oswald… où êtes-vous ? s’inquiéta Myrkil sidéré par ce nouveau prodige.

La voix du patriarche lui parvint déformée et assourdie :

– Toujours dans le train, assis en face de toi.

– Trop cool ! Sauf qu’en face de moi, ça ressemble pas vraiment à un train !

– Et pourtant, tu es toujours dedans. Ce que tu crois apercevoir est une sorte de film, projeté directement dans ton esprit. Tu te trouves au cœur d’une scène enregistrée par le Pentacle il y a deux mille ans, en Crête. Tu vas la vivre comme si tu en faisais partie.

– Un film ? Mais je sens même les odeurs ! L’échoppe du poissonnier dégage un de ces fumets…

Piqué par la curiosité, l’ado étendit le bras vers une cruche d’eau posée sur l’étal le plus proche. Comme il s’attendait à ce que sa main la traverse, il sursauta lorsque ses doigts touchèrent la terre cuite. Vachement réaliste, ce film ! Il pouvait palper le récipient comme s’il existait. Par contre, il ne put le déplacer. Il eut beau pousser et tirer, la jarre semblait soudée au décor. Un décor dans lequel il évoluait librement mais qu’il ne pouvait modifier.

Oswald ne lui laissa pas le temps de poser la moindre question. Sa voix étouffée lui parvint à nouveau, sortant du néant :

– Six hommes arrivent dans ton dos. Suis-les.

Le garçon se retourna et aperçut le petit groupe qui débouchait sur la place. Ils étaient vêtus de courtes tuniques et chaussée de sandales légères. Contrairement aux villageois qui déambulaient parmi les stands, les nouveaux venus ne s’intéressaient pas aux marchandises exposées. Ils traversèrent le marché d’une allure décidée, tout en jetant autours d’eux des regards méfiants. Myrkil leur emboîta le pas.

A l’autre extrémité de l’esplanade s’ouvrait une étroite ruelle qui montait en pente raide. Les six individus s’y engagèrent. L’adolescent hésita à les imiter. Ces gens semblaient si soupçonneux, surveillant étroitement leurs arrières…

– Ils vont me repérer, non ? s’alarma-t-il.

– Impossible. Cette scène date de vingt siècles, rappela le vieux. Tu n’en fais pas partie. Tu peux voir les acteurs, les entendre ou les toucher, mais pour eux tu n’existes pas. Allons, ne te laisse pas distancer.

– C’est juste, admit Myrkil en pressant le pas pour rattraper la petite troupe. C’est que j’ai un peu de mal à m’y faire… Ça paraît tellement réel !

– La suite te semblera plus délirante. Néanmoins, les deux événements auxquels tu vas assister se sont bel et bien produits.

Entre-temps, le garçon avait rejoint les six hommes. Ceux-ci gravissaient d’un pas lent la forte montée. Ils marchaient en silence pour économiser leur souffle. La chaleur étouffante ne leur facilitait pas la tâche. Le dernier de la file, petit et gros, paraissait particulièrement à la peine. Il soufflait bruyamment. Son visage gras luisait de transpiration. Derrière lui flottait un écœurant relent de sueur et de crasse. Myrkil plissa le nez, dégoûté : le scénariste du film s’était surpassé…

– Tiens bon, Nikolaos ! l’encouragea un de ses compagnons.

Ils parvinrent à un carrefour où six nouveaux arrivants les rejoignirent. Ils échangèrent quelques mots avant de se remettre en route.

– Ils sont douze, maintenant… constata l’adolescent. Comme les Titans et les Olympiens. Ce n’est pas un hasard, je suppose ?

– Tu as l’esprit vif, apprécia Oswald. Ce sont les membres fondateurs de notre Ordre, les premiers humains à s’être opposés aux dieux de l’Ancien Monde : les Gardiens du Pentacle. Continue à les suivre, vous êtes presque arrivés.

Dix minutes plus tard, en effet, la troupe obliqua dans une petite venelle transversale, plus étroite encore que la précédente et qui se terminait en cul-de-sac. Une maison de pierres blanches fermait l’impasse. L’homme de tête en poussa la porte.

– Je dois entrer avec eux ?

– Oui, si tu veux connaître la vérité. Mais ne reste pas en arrière, tu te retrouverais enfermé dehors.

Se rappelant ses vaines tentatives pour soulever la jarre, Myrkil s’empressa de se placer au milieu du groupe. Oswald avait raison : si le dernier marcheur lui claquait la porte au nez, il serait incapable de la rouvrir.

Une agréable fraîcheur baignait l’unique pièce de l’habitation. Elle était de dimensions moyenne et sommairement meublée d’une grande table entourée de bancs. Les petites ouvertures creusées dans le haut des murs y laissaient entrer une lumière tamisée.

Un homme grand et plutôt athlétique, d’une trentaine d’année, se tenait debout à l’extrémité de la table. Il étendit les bras à leur entrée. Myrkil fut immédiatement subjugué par son charme.

Son allure rayonnait de grâce. De longs cheveux noirs ondulaient comme une vague autour de sa tête. Son visage bronzé inspirait d’emblée la sympathie. Ses yeux turquoise respiraient la bonté.

– Prenez donc place, mes amis, invita-t-il d’une voix douce et chaleureuse. Vous êtes comme toujours les bienvenus dans ma demeure.

– Il a le swag, déclara le jeune garçon tandis que ses compagnons s’installaient autour de la table. Qui-est-ce ? Un Gardien, lui aussi ?

– Non, répondit le patriarche. Ce n’est pas un Gardien. Ni un homme, bien qu’il en ait pris l’apparence. Tu as souhaité voir des dieux ? Eh bien tu en as un devant toi.

La stupéfaction cloua l’adolescent sur place. Un dieu, cet homme si cool ? Ça ne collait pas avec la terrifiante description d’Oswald !

– Je les voyais un peu plus craignos ! confia-t-il.

– Celui-ci ne partage pas leur soif de pouvoir, réfuta le vieillard. Rappelle-toi le début de l’histoire : Le Titan Japet engendra un fils qui créa la race humaine…

Et comme le garçon ne semblait pas comprendre, il précisa :

– Myrkil, je te présente Prométhée, à qui nous devons l’existence…

*
*       *

Myrkil n’eut pas le temps de s’étonner car déjà, un des Gardiens prenait la parole :

– Prométhée, commença-t-il, te rendre visite est toujours un plaisir. Depuis cinq ans que nous nous réunissons sous ton toit, nous n’avons pas ménagé nos peines. Jour après jour, nous avons appris à maîtriser les pouvoirs de ces objets que tu nommes Pentacles. Des pouvoirs que, selon toi, aucun autre humain ne peut dominer. Ils nous ont rendus redoutables, mes camarades et moi-même. Mais nous comprenons mal. Sachant l’amour que tu portes aux hommes, nous doutons que tu aies forgé ces cristaux dans le seul but de nous battre. Quand annonceras-tu ce que tu attends de nous ?

Le titan eut un large sourire.

– Tu as raison, Arakos, le Pentacle est bien plus qu’une arme. Le temps est venu de vous révéler sa vraie nature et de vous expliquer votre mission.

Les douze compagnons se figèrent comme des statues. Adossé au mur, Myrkil retint son souffle. Enfin, il allait savoir…

– Le grand combat approche, poursuivit Prométhée. Un affrontement qui durera plusieurs siècles et au terme duquel je repousserai les dieux de l’Olympe dans le Tartare. Il faudra alors les y enfermer derrière les Remparts de l’Enfer, une muraille qui les retiendra pour l’éternité. Ce sera à vous de la construire, car je ne puis m’en charger.

L’orateur interrompit ses explications et pria les participants de montrer leurs talismans.

– Ces pierres indestructibles sont des clés, mes amis, reprit-il. Elles permettront un jour aux Gardiens de verrouiller les portes des Remparts et d’y emprisonner Zeus, ainsi que toute sa famille.

– Mais Prométhée, intervint à nouveau Arakos, tu nous as appris à combattre des hommes, pas des dieux !