Nightwork

Nightwork

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278 pages

Description

Patrick, 14 ans, fan de dessins et de jeux vidéo, vit dans une cité avec son grand frère Abdel et leur mère. Le premier fait des allers-retours en prison tandis que la seconde est coincée entre une vie qui ne la satisfait pas et un alcoolisme rampant. Le terne quotidien de l'ado va prendre un tour carrément macabre et inattendu. La chronique sociale se fait narration tendue. Pour sortir de ce cauchemar éveillé, Patrick peut compter sur l'attachement indéfectible d'Abdel, leur culot et leur sens commun de la débrouille. L'auteur instille dans son récit du suspense et une bonne dose d'humour noir, avec même un certain espoir, malgré les situations que ses personnages traversent.


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Date de parution 04 octobre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782330094812
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À Marie.
Merci à Antoine, Camille, Élodie, Raphaël et Stefan ia. Vous m’avez permis de supporter le travail de nuit.
www.actes-sud-junior.fr
Éditeur : François Martin assisté de Fanny Gauvin. Directeur de création : Kamy Pakdel. ©Actes Sud, 2017
ISBN 978-2-330-09481-2 Loi 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Sanguine
AU COLLÈGE, on avait eu une leçon sur la structure du récit. C’était en classe de sixième, je crois. La prof nous avait dit que, quan d on veut raconter une histoire, il faut normalement commencer par ce qu’on appelle “la situ ation initiale”. Une introduction qui présente les personnages, les lieux, ce genre de ch oses, avant que n’arrivent les problèmes. Dans mon cas, je ne sais pas vraiment s’il y a jama is eu une époque “avant que n’arrivent les problèmes”. Mais, enfin, je sais qua nd même qu’il y a eu des problèmes plus importants que d’autres. Alors commençons avan t que ceux-ci n’arrivent. Ils seront ce que ma prof appelait “l’élément perturbateur”. C e sera pour plus tard. C’est bizarre, mais quand je réfléchis, je crois qu e la meilleure façon d’attaquer tout ça c’est de vous parler de Sanguine. Sanguine, c’était l’oiseau que mon frère et moi avions sauvé, il y a maintenant plus de dix ans. C’était au début de l’été. Ou à la fin du printemps . Enfin, je ne sais plus exactement, mais ce n’étaient pas encore les vacances scolaires en tout cas, parce que, justement, c’est en rentrant de l’école que je l’ai trouvée. B ien qu’à ce moment-là, évidemment, elle ne s’appelait pas encore Sanguine. Elle ne s’appela it rien du tout, en fait. C’était juste un moineau anonyme semblable aux milliers d’autres qui peuplaient la ville. À ceci près qu’elle était en train de mourir. Pour revenir à la maison depuis mon école primaire, je devais remonter une longue rue déserte, qui passait entre un ancien magasin de meu bles que je n’ai connu que fermé et un champ interminablement plat de l’autre côté duqu el se trouvait une autoroute. Au milieu de l’après-midi, s’il n’y avait pas trop de gosses revenant de l’école pour hurler autour de moi, je pouvais entendre les voitures mal gré la distance. J’aimais beaucoup ce bruit lointain. J’avais l’impression que cette auto route représentait un autre monde, dont jis à l’époque aucune idée de commente n’avais qu’une image floue et distante. Je n’ava la rejoindre, à part en traversant le champ. Je me disais probablement que toutes ces voitures venaient d’endroits géniaux et se dirigeai ent vers d’autres endroits plus géniaux encore. Je n’en sais rien. C’est l’adulte que je su is aujourd’hui qui parle à la place du gosse que j’étais alors. Je sais juste que j’aimais beaucoup ce bruit. Cette après-midi-là, je l’entendais bien. J’avais u n peu traîné à la fin de l’école, histoire d’être sûr qu’il n’y aurait personne pour m’embêter et que je pourrais rentrer seul. Je faisais probablement tourner mes clés autour de mon doigt, comme toujours. Tous les matins ma mère insistait pour que je les porte au c ou. Elle avait attaché à l’anneau un immonde lacet vert vif sorti de je ne sais où, et m ême si elle se foutait bien de savoir si j’avais fait mes devoirs ou pris mon petit-déjeuner , je peux vous assurer que dès que je partais pour l’école, elle vérifiait que le lacet é tait bien autour de mon cou. Elle vivait dans la terreur que je perde les clés. Ce n’est jamais a rrivé, même si, évidemment, la première chose que je faisais dans l’ascenseur, c’était de f ourrer clés et lacet au fond de la poche
de mon blouson. J’étais en CM2, et porter mes clés en collier aurait été une rais on suffisante pour me faire casser la gueule à chaque récré. Et je n’avais pas besoin d’une raison supplémentaire pour que ça m’arrive. L’air était électrique, et moi, couvert de sueur. U n orage d’été approchait et avec lui gonflait une chaleur écrasante. C’était probablemen t pour ça que ce stupide moineau était venu au bord de la route, pour boire un peu d ’eau dans cette flaque qui reflétait le blanc du ciel. Problème qu’il n’avait pas envisagé : il ne s’agissait pas d’une flaque d’eau, mais de goudron ramolli par la chaleur. À la limite inférieure de mon champ de vision, c’est d’abord un mouvement flou que j’ai enregistré , au bord de la flaque. Je me suis approché, puis lorsque j’ai compris de quoi il s’ag issait, je me suis arrêté. Un long moment. Je n’avais aucune idée de quoi faire. C’éta it vraiment un tout petit oiseau, il pouvait tenir dans une seule main. Il était presque entièrement recouvert de goudron, et ses ailes brillantes, durcies de coulées noires, fr ottaient contre le bitume poussiéreux tandis qu’il se débattait pour s’extraire de la fla que. Je me suis accroupi, les lèvres sèches, le rythme cardiaque un peu trop rapide. À q uelques centimètres de lui, je pouvais voir son minuscule bec s’ouvrir et se ferme r sur des piaillements minables, tandis que des filaments noirs coulaient de sa tête . J’imagine qu’il me regardait, même si c’est difficile à dire avec un oiseau. De temps en temps il essayait de battre des ailes, mais il n’arrivait qu’à les alourdir davantage, les engluer de graviers. J’ai fait un tour sur moi-même. J’étais tout seul. J’ai à nouveau regardé l’oiseau, et j’ai compris que si je me relevais et que je continuais mon chemin, il mourra it. De faim, de soif, de chaleur, ou écrasé par la prochaine voiture. J’étais sa seule c hance. Alors j’ai ouvert mon cartable et j’ai pris l’un de mes cahiers. Le plus fin, pour pouvoir le glisser sous ses pattes collées par le goudron. J’a vais peur de le prendre directement dans ma main ; j’avais l’impression qu’au moindre g este un peu brusque j’allais le casser. Et puis, je ne sais pas, l’idée de sentir u n animal aussi petit contre ma peau me dégoûtait un peu, je crois. Mais il s’est mis à pia iller plus fort et à se débattre un peu, alors finalement j’ai été obligé de poser mes doigt s, le plus doucement possible, sur son dos, afin qu’il ne retombe pas du cahier. Je me rap pelle avoir pensé, en voyant toutes ces pages collées les unes aux autres par la mélass e noire, que j’allais probablement avoir des ennuis à l’école le lendemain. Très honnê tement, je ne sais plus si ça a été le cas. Par contre, je me souviens de ce que je sentai s sous mes doigts tremblants : les palpitations d’un cœur miniature, qui battait dix f ois plus vite que le mien. Il ne piaillait plus, cependant. Le cahier bien droit devant moi, j ’ai maintenu le moineau aussi délicatement que possible et j’ai repris ma route, me mordant les joues pour ne pas courir. À cette époque-là, ma mère travaillait principaleme nt de jour, à l’hôpital où elle était infirmière, et je n’ai même pas pris la peine de vé rifier si la voiture était ou non sur le parking avant d’entrer dans l’immeuble. Je connaiss ais son planning par cœur, et chérissais ces quelques heures qui séparaient mon r etour de l’école de son retour du travail. Dans l’appartement, en revanche, il y avait Abdel, mon frère. Il était dans sa chambre, et quand il m’a entendu claquer la porte il a crié. — Patrick ? Ramène ton cul ! J’ai téléchargé le nou veau DLC deBorderlands! Viens te connecter, putain, ça tue ! Y a un nouveau véhicule et tout !
Borderlands, c’était un jeu vidéo auquel on jouait énormément, lui et moi. Un jeu vidéo qui a été important dans ma vie, même… Mais je croi s que j’aurai l’occasion de vous en reparler plus tard. Surtout que ce jour-là, pour un e fois, je n’en avais pas grand-chose à faire, deBorderlands. — Abdel ! Abdel, viens, s’te plaît ! J’imagine qu’il a entendu la panique dans ma voix, parce qu’il a mis le jeu en pause et est sorti de sa chambre. Je n’avais pas le pouvoir de lui faire faire ça, d’habitude. À l’époque Abdel était au collège, mais il était dé jà ce que j’avais de plus proche d’une figure d’autorité. Je voulais qu’il fasse l’adulte, qu’il prenne les choses en main, qu’il me dise quoi faire et comment. Mais ce qu’il a plutôt fait, ça a été de s’arrêter au milieu du couloir et de fixer le moineau engoudronné avec des yeux ronds. — Bordel de merde. C’est quoi, cette immonde salope rie ? — C’est un petit oiseau… Je l’ai trouvé au bord de la route. Il était dans une flaque de goudron, il a dû croire que c’était de l’eau… — Tu pleures ? — Non. Abdel m’a mis une petite claque derrière la tête po ur m’apprendre à mentir. Puis il a soupiré et m’a pris le cahier des mains. L’oiseau s ’est remis à piailler, de toutes ses forces. Cela dit, il ne lui en restait plus telleme nt, des forces, et il n’a pas réussi à faire grand bruit. Mes doigts étaient sales et gluants ma is je ne savais pas où les essuyer. Pas sur mon pantalon, en tout cas. Déjà à cet instant, je savais parfaitement que maman ne devait rien savoir de tout ça. — Viens, a dit Abdel. On va regarder sur internet c omment on nettoie un oiseau. Il a commencé à marcher vers sa chambre puis s’est retourné. — Prends un bol d’eau, déjà. Cette dégueulasserie d oit avoir soif. J’ai souri, puis je l’ai rejoint après être passé p ar la cuisine. Abdel avait pris les choses en main. Il était déjà assis devant l’ordinateur, l ’oiseau posé près du clavier. J’ai amené le bol près de lui et j’ai orienté le cahier auquel ses pattes étaient toujours collées pour qu’il puisse tremper son bec. — Arrête de chialer, a dit Abdel sans détourner les yeux de l’écran. — Déjà fait. C’était presque vrai, d’ailleurs. J’allais beaucoup mieux. Pendant plusieurs minutes j’ai regardé le moineau se désaltérer tandis qu’Abdel ch erchait quoi faire. De temps en temps je caressais ses plumes, pour sentir à nouvea u son cœur qui battait à toute vitesse. Le contact ne me dégoûtait plus tellement. La méthode exacte qu’on a utilisée pour nettoyer le moineau a un peu coulé au fond de ma mémoire, mais je me souviens quand même qu’Abdel est finalement allé chercher tout ce qu’on avait de produits d’entretien sous l’ évier de la cuisine, et qu’il a rempli un saladier d’eau chaude. Et avec une brosse à dents – la mienne, évidemment –, il a commencé à nettoyer l’oiseau, plume par plume, en c ollant sa lampe de bureau juste au-dessus afin que le goudron reste mou.
— Ça va prendre un temps de ouf… Va en bas et achèt e tout ce que tu trouveras comme graines et tout ça. Les conneries que bouffen t les oiseaux, quoi. T’as de la thune ? — Non, ai-je dit en me levant. Abdel a sorti un billet de vingt euros d’un tiroir. — Et je veux revoir la monnaie, hein ! Je suis redescendu quatre à quatre, et j’ai pour ai nsi dire dévalisé le magasin de tout ce qu’il avait comme graines de tournesol. J’avais un sourire bizarre. Pour une raison que j’avais alors du mal à expliquer, ce qu’on étai t en train de faire, Abdel et moi, me rendait heureux. Sauf que contrairement à ce que j’avais imaginé, lo rsque je suis remonté, mon grand frère était encore loin d’en avoir fini. Il n’avait même pas nettoyé une seule aile en entier. Et il était déjà presque dix-huit heures. Maman all ait rentrer d’ici peu de temps. — Vire les coquilles et écrase les graines en morce aux pour qu’il puisse les manger, a ordonné Abdel en continuant à frotter les plumes av ec ma brosse à dents. Je me suis immédiatement mis au travail. Attendant bien trente secondes avant de poser la question qui faisait à nouveau battre mon cœur trop fort. — Et maman ? Si on n’a pas fini avant qu’elle rentre ? Un seul regard au moineau encore sale suffisait à j ustifier mes craintes. — Je gérerai ça, a dit Abdel, les dents serrées. Fe rme-la et écrase ces putains de graines. J’ai finalement eu de quoi remplir un ramequin d’éc lats de graines de tournesol, et je l’ai approché du bec de l’oiseau, qui a mis un mome nt avant de les essayer. Une fois qu’il s’y est mis, cependant, il n’a plus arrêté, p endant plusieurs minutes, d’alterner entre le bol d’eau et le ramequin de graines. Sauf qu’il était désormais dix-huit heures vingt, sur l’écran de l’ordinateur. Abdel a posé la brosse à d ents et a soupiré. — OK… OK, OK, OK, a-t-il répété en se massant le front. Bon ! Toi, tu vires de là et tu joues le méga bon fils avec maman, d’accord ? Genre t’es en train de faire tes devoirs dans le salon ou quoi. Moi, je vais continuer. — Et si elle entend l’oiseau ? Ou qu’elle entre dan s ta chambre ? — Je vais faire en sorte que ça arrive pas. Dégage, maintenant. Et pas un mot à maman ou je t’explose, OK ? — D’accord… Merci, Abdel, ai-je dit en sortant. Ce qu’il a fait quand maman est rentrée, c’est qu’i l a mis sa musique à fond. Comme prévu, à peine arrivée maman s’est précipitée vers sa chambre en hurlant des insultes. Sauf que, comme à chaque fois qu’une telle dispute éclatait, Abdel avait bloqué sa porte avec sa commode. Alors maman s’est mise à hurler pl us fort, en tapant des deux poings sur la porte, et de l’autre côté de celle-ci Abdel y est allé de ses insultes à lui, assez fort pour couvrir la musique et d’éventuels piaillements . C’était une pièce qu’ils avaient déjà jouée mille fois, et chacun connaissait son texte. Mais moi, assis dans le salon à faire semblant de travailler sur des exercices de maths, je savais que pour une fois, il y avait une raison à tout ça. Alors je souriais un peu. Abdel n’est pas ressorti de sa chambre pour manger, et finalement je suis parti au lit sans le revoir de la soirée. Mais quand j’ai allumé ma PlayStation, j’ai vu qu’il m’avait envoyé un message dessus. C’était comme ça qu’on co mmuniquait, le soir, de console à