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OMBRES ET FANTOMES DU NEPAL

De
228 pages
Dans les contes du Népal traduits et présentés ici, la peur est omniprésente, la peur des sorcières, des ogres, des revenants, des magiciens, des voleurs et des méchants, de toutes ces créatures troubles qui font tant de mal aux humains. Les conteurs népalais, tournent en dérision avec finesse et humour ces créatures de l'ombre et leur réservent souvent une fin effroyable. Leurs récits assimilent le mal à des créatures grossières, mauvaises et bêtes, d'un psychisme primaire donc, qui, en torturant l'humanité, font obstacle à son évolution positive.
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Ombres et fantômes du Népal

Collection La Légende des Mondes
dirigée par Isabelle Cadoré, Anne Pouget, Denis Rolland.

Dernières parutions

Didier LEMAIRE, ontes et récits métissés de Guyane, 1998. C Najet MAHMOUD, Contes du Grand Sud tunisien, 1998. Catherine FOURGEAU, ami Wata et autres contes pour aujourd'hui, M 1998. Clémente MAMANILARUTA,Parlanaka, contes et légendes aymaras des hauts plateaux boliviens, 1998. Zoé VALASSI, nna ANGELOPOULOU, A Claire MONFERIER, petit paon et Le la pièce d'or et autres contes grecs (bilingue français-grec), 1999. Najet MAHMOUD, e Jardin aux Marabouts et autres contes du Grand L Sud tunisien, 1999. François-Xavier DAMIBA, ieu n'est pas sérieux, 1999. D Jean-Louis ROBERT,Larzor et autres contes créoles (bilingue créolefrançais), 1999. Alphonse LEGUIL, ontes berbères de l'Atlas de Marrakech, 2000. C Pierre SAULNIER, Bangui raconte. Contes de Centrafrique, 2000. Pascal BACUEZ, Contes swahili de Kilwa/Hadithl za kiswahili kutoka kilwa (contes bilingues), 2000. Youcef ALLlOUI, Contes kabyles -Deux contes du cycle de l'ogre, 200 I. Pascal BACUEZ (collectés et traduits par), Les ruses de la malice, contes swahili, 200 I. Noël LE COUTOUR, Conies de malice et de sagesse, 2001. Catherine CASTALI, Lafête des Lumières, 2001

MARIE-CHRISTINE CABAUD

Ombres et fantômes du Népal
Contes du rire et de l'aigre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan. 2001 ISBN: 2-7475-1775-6

Introduction
Atout ce qui, dans de précédents ouvrages, a déjà été dit pour présenter les contes du Népal l, on peut ajouter les quelques précisions suivantes. D'une part ils sont très nombreux, car à la tradition indienne déjà abondante s'ajoutent des récits transmis dans des communautés particulières du Népal (les limbu, les tamang, les newar...) mais aujourd'hui ressentis comme des éléments à part entière du patrimoine folklorique national. Ils ont été collectés assez méthodiquement à travers les campagnes, dans la langue imagée des villageois. Les népalais les aiment beaucoup, car ils se reconnaissent dans ces gens simples. La peur y est omniprésente, incarnée par des personnages variés. Après avoir privilégié par le passé celui de l'ogre, qui occupe une place particulière, nous avons retenu ici, pour notre première partie, toutes les figures troubles de l'univers népalais: les sorcières, les revenants, les magiciens, les yogi, les serpents, les voleurs... et encore les ogres bien sûr. On en rit, mais parfois on en rit jaune, d'où le sous-titre Contes du rire et de l'aigre. Les contes puisent aussi leur matière dans toutes les situations conflictuelles. Les conflits œdipiens ont inspiré directement de nombreux contes et spécialement ceux qu'on appelle les contes merveilleux, ces contes qui finissent par la découverte d'un trésor ou par le mariage avec la princesse. Nous avons déjà traduit et présenté ailleurs les plus connus au Népal.
1. Cf en bibliographie, en particulier [cabaud 01, 07 & 09].

Ici nous avons voulu attirer l'attention sur d'autres situations conflictuelles, celles qui surgissent dans les familles, entre époux ou entre parents et alliés. Elles sont un peu oubliées des !'folkloristes'\ ces spécialistes de l'étude des contes, précisément parce que les figures imaginaires y sont moins présentes, moins terribles, parce que la symbolique des personnages y est en apparence plus faible que dans les contes merveilleux, et donc les personnages ne sont pas nécessairement des archétypes du courage, de l'endurance, de l'honnêteté... De plus ces histoires ne finissent pas toujours très bien. Cependant elles nous semblent d'une grande salubrité, car ces amours refroidies, ces conjoints bafoués (des deux sexes), ces bellesmères ladres, ces femmes acariâtres, ces maris falots, ces beaux-pères soupçonneux nous donnent à rire de nous-mêmes. Notre deuxième partie leur est consacrée. Bien sûr la frontière entre les différentes catégories de contes n'est pas étanche. Il arrive que des esprits, des démons, des magiciens douteux et même de saints yogi interviennent dans les récits de conflits familiaux retenu~ pour notre seconde partie. De même qu'on rencontrera des conjoints bafoués aux prises avec les ombres et les fantômes de la première partie. Et les situations œdipiennes elles-mêmes ne sont pas absentes de ces pages, bien que nous n'ayons pas choisi de les privilégier. Ainsi en trouvera-t-on en première partie, et de sublimes, où le héros rêve d'un amour exclusif et total avec sa mère. Mais la situation œdipienne est génératrice d'angoisse, et celle-ci peut s'incarner dans des créatures redoutables. Le premier conte, La reine qui était une démone, illustre ce propos. Sans proposer une lecture au second degré pour chacun des contes retenus, on peut dire quelques mots de celuici. Il présente une magnifique situation œdipienne de garçon. Le héros, un jeune prince, est tellement avide de présence maternelle qu'une seule mère ne lui suffirait pas, et donc le conte lui en donne sept! Les marques d'amour qu'il peut 6

recevoir sont ainsi multipliées par sept. Ces sept mères sont les sept femmes d'un roi, dont une seule est la mère biologique, les six autres étant des mères adoptives, spirituelles et symboliques. Ces femmes s'entendent à merveille, elles sont donc interchangeables dans le cœur du garçon. Mais le roi a épousé malgré lui une huitième femme, méchante celle-là et, en fait, de la race des démons. Elle le pousse à chasser les sept autres dès avant la naissance du garçon. Les sept femmes se réfugient dans la forêt, où naît le petit. Elles l'élèvent ensemble, il peut ainsi jouir dès sa venue au monde de l'amour sans partage de ses sept mères, amour d'autant plus fort entre eux tous qu'ils vivent dans le monde particulièrement hostile de la jungle, où il est impératif de faire bloc pour survivre. A la suite d'un certain nombre d'exploits, le garçon réussit à éliminer la démone et à ramener toutes ses mères au palais, pour qu'elles y vivent désormais sous son autorité et non plus sous celle du père. En effet le roi, admirant les exploits de son fils, abdique spontanément en sa faveur dès la disparition de la méchante femme, la huitième épouse. Une fois les mères revenues au palais, on aurait pu s'attendre que le conte finisse sur quelque chose comme « Désormais ils vécurent tous ensemble au palais et furent très
heureux », cet « ils » englobant les femmes, le garçon et le père. Or le conte finit sur cette phrase magnifique: « Désormais

elles vécurent

heureuses.

»

Le père est oublié dans la

distribution finale! Il n'a pas droit au bonheur, alors qu'il vient de remettre au garçon son royaume et son autorité! C'est normal, c'est lui la cause de tous les malheurs, celui qui a chassé dans la forêt ses sept mères, les obligeant à vivre comme des misérables. Le garçon devient l'homme de la famille, le protecteur de ses sept mères enfin heureuses. Le second conte nous a semblé digne de figurer ici, car il fournit un éclairage intéressant sur le tantrisme. Mais à la lumière de tout ce qu'on sait sur l'œdipe, on n'a aucun mal à le 7

reconnaître encore dans ce récit, qui est en outre extrêmement touchant parce qu'à la fois très cru et d'une particulière naïveté. En effet le père mauvais, ce rival qui vole à l'enfant l'amour de la mère, ce père apparaît sous les traits d'un vieux roi adepte du tantrisme. On peut préciser que la voie du tantrisme consiste essentiellement en un culte de la Shakti, l'énergie féminine, un culte où toutes les pratiques sont permises, même celles que la morale traditionnelle interdit, pourvu qu'on agisse sous le couvert sanctificateur du rituel religieux. L'union sexuelle, pratiquée individuellement ou en groupe, prend alors une valeur symbolique, celle de l'union du fidèle avec la Shakti. Elle est donc tout à fait recommandée. Le dévot de tantrisme pratique également un yoga 2 particulier et use d'un ensemble de formules, les mantra3, qui sont des prescriptions à caractère magique et mystique. Le père mauvais apparaît donc ici sous les traits d'un vieux vicieux, grand amateur de femmes, puisqu'il vit entouré de centaines d'épouses, sans doute arrachées cruellement à une vie paisible. La mère du héros, enlevée par ce débauché, échappe à ses souillures en invoquant un vœu de chasteté de seize années, vœu qu'elle aurait fait dans le cadre de ses dévotions religieuses. Elle ne pourra accepter les assauts sexuels du vieux que lorsque son vœu aura pris fin. Le tantrisme ayant un contenu mystique très fort, le vieux est obligé de respecter ce vœu, il est pris au piège de sa propre logique mystique et de ses déviances. Donc la mère a un répit devant elle. On voit que ce récit ne masque pas, bien au contraire, la dimension sexuelle parfois prise par l'œdipe. C'est en ce sens qu'il peut paraître très cru.
2. Entraînement physique et spirituel à des pratiques destinées à libérer l'esprit des entraves matérielles, cf Dictionnaire de la civilisation indienne (désormais abrégé en DCI) p. 1157. 3. Formule sacrée, hindoue ou bouddhique. répétée en litanie et par laquelle on invoque une divinité particulière. lorsqu'on sollicite un bienfait de sa . part, cf. DCI 723. 8

Étrangement, d'aucune de ses très nombreuses épouses 4,ce roi n'a eu d'enfant! Faut-il qu'il soit incapable! Un enfant ne serait-il alors que le fruit de l'amour et non pas celui de la violence et du vice? Voilà une des délicieuses naïvetés de ce récit. Mais tout finit bien; le garçon réussit à sauver sa mère des griffes de ce vieux vicieux, juste le jour où expire le prétendu vœu de chasteté de seize années. Ces quelques remarques montrent qu'une classification rigoureuse des contes n'est pas possible. D'ailleurs le chevauchement des thèmes et l'imbrication des genres font justement leur richesse. Pour en revenir à la peur, certains courants de psychologie en font, sous la forme de l'inquiétude fondamen-

tale, (inquiétude de survie, inquiétude du lendemain),

((

le

trait caractéristique commun à tous les êtres vivants car elle est causée par leur dépendance à l'égard d'un monde ambiant susceptible de faire obstacle à la satisfaction des besoins vitaux 5. » Elle est ainsi le moteur de l'adaptation de l'être vivant à l'ambiance hostile, le moteur de l'évolution. Elle est donc un phénomène naturel, mais son apaisement est indispensable à la survie. Chez les animaux les moyens d'apaisement se déclenchent automatiquement6 » par des réflexes de fuite ou d'attaque. Au niveau mi-conscient de l'homme, la. réflexion et l'imagination prennent la relève des automatismes et se conjuguent pour créer des représentations imagées du mal à identifier afin de le fuir ou de le combattre. Ces produits de l'imagination, Jung7 les a analysés en imagesguides, archétypes intégrés par les mythologies pour exprimer en images les réponses de l'homme à ses interrogations sur la vie, le mal, le destin, la famille, la mort, l'univers... La réflexion et l'imagination volent au secours de l'homme,
((

4. Le conte dit « des centaines» !
5. [diel 01], cf bibliographie. 6. ibidem. 7. [jung 01]. 9

physiquement mal équipé pour la fuite ou l'attaque. Dans les contes le mal revêt généralement une forme anthropomorphe: les ogres, les démons, les sorcières, les mauvais magiciens... parlent, respirent, se meuvent exactement comme nous. Même les revenants ont une silhouette proche de la silhouette humaine. Ce qui veut dire que ces êtres troubles sont inconsciemment ressentis comme une partie de nous-mêmes, les humains, peut-être comme notre face sombre: nous avons tous en nous des penchants malfaisants voire démoniaques. Mais en même temps ces créatures nuisibles se distinguent de la véritable humanité par des difformités et des laideurs caractéristiques qui les situent hors de la norme humaine et les excluent de la communauté: ils ont les pieds tournés à l'envers avec les orteils vers l'arrière, leur système pileux tient plutôt de la fourrure animale, leurs membres sont plus développés que les nôtres. Mais tous les récits sont unanimes à leur dénier l'intelligence, aussi bien celle du cœur que celle de la pensée. Le peu de ruse que les récits leur accordent leur sert simplement à satisfaire leur voracité: ils ne montrent ni sentiments bienveillants ni réflexion ni imagination. Laids, vulgaires, méchants et bêtes, d'un psychisme primaire donc, ils sont l'obstacle à la construction et à l'évolution positive de la psyché humaine. Ils constituent une sorte d'aveu de nos défaillances possibles, et l'aveu a toujours une valeur spiritualisante. Ainsi avoué, le mal qui nous habite devient analysable. Cette représentation anthropomorphique du mal constitue de la sorte une étape normale dans le déveJoppement psychique de l'individu. Un peu humain mais pas complètement, le mal a donc un aspect bestial qui engendre la peur, la peur de n'être pas suffisamment humain justement. Créatrice de tensions dans le cœur de l'homme, cette peur doit s'incarner et se raconter, donc s'extérioriser hors du sujet pour devenir objet: surmonter la peur, c'est d'abord l'objectiver. Les contes y parviennent à 10

merveille: les créatures malfaisantes (nos défaillances) sont rejetées hors de l'humanité pensante et constructive, ravalées 'au niveau animal préconscient, tournées en dérision avec finesse et humour, et finalement vaincues. Une précision encore avant de céder la parole aux conteurs himalayens: la peur assaille parfois nos héros népalais sous la forme d'un serpent donc d'un être non anthropomorphe. Le cas du serpent est particulier: sous son appellation de naga8, le serpent est de nature divine. Généralement il se dresse sur la route du héros d'abord comme une mise à l'épreuve et ensuite comme une aide. Il relève du monde non humain et exprime alors la peur de l'homme non plus face à lui-même ou à son environnement familier mais face à l'inexplicable, au mystérieux, à l'inchangeable, face à ce qui le dépasse complètement, le divin. En définitive, les contes ont une valeur pédagogique irremplaçable en ce qu'ils expriment, dans un langage accessible et même plaisant, un questionnement d'ordre éthique dont les réponses sont la nécessaire condition au progrès individuel et collectif de l'homme.

*

8. cf glossaire. 11

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couplet Les conteurs finissent fréquemment leur récit par un final, dont la variante la plus courante est reproduite originales. ci-dessus en langue et en écriture ces couplets 118, 122 et 152. Dans les recueils de contes, ils figurent forme raccourcie. Mais en cas de contage auditoire, celui-ci les reprend parfois oral sous une un devant

On trouvera tous
aux pages 56, 94,

présentés en entier et expliqués

à haute voix avec le conteur.

Première

partie

*
Du dangereux les créatures commerce avec de l'ombre: ogres, rôdeurs,

fantômes, serpents,

magiciens, sorcières,

voleurs, yogi...

1

La reine qui était une démone

un roi régnait pacifiquement en son royaume. Il avait pris sept épouses, toutes d'une grande beauté et de haute vertu. Si bien que, ne leur ménageant pas ses faveurs, il les honora toutes autant et que finalement elles furent toutes en même temps en attente d'un heureux événement. Elles vivaient en bonne entente, et cette complicité de futures mamans rieuses, c'était touchant. Outre ses épouses, ce roi aimait la chasse et y passait le plus clair de ses jours, souvent escorté de son ministre, quand ses affaires familiales et politiques lui en laissaient le loisir. Un jour donc, comme à l'accoutumée, le roi et son ministre partirent vers la forêt, les armes à la main. Ils s'éloignèrent plus que de coutume et pénétrèrent sous le couvert d'une jungle obscure. Ils allèrent longtemps, guettant le gibier. Leur marche était pénible, à force de tours et de détours, et leur donna grand soif. Ils regardèrent autour d'eux, mais pas un bruissement de source, pas une goutte d'eau, rien! Ils cherchèrent, cherchèrent encore, et déjà ils sentaient les premiers vertiges de la mort,. quand ils tombèrent sur une belle fontaine de pierre. Comme dit le proverbe: «Qui est aveugle cherche

I I Y a bien longtemps,

d'abord des yeux. » Ils se précipitèrent pour offrir leur gosier
sec à cette eau claire, sans même voir la femme assise sur le rebord de la fontaine. Mais ils ne purent avaler une gorgée, car la belle, de sa main, arrêta le flot, comme si elle avait le pouvoir de commander à l'eau des fontaines! En réalité sous

les traits plaisants de cette femme se cachait une démone. Le roi la pria de les laisser boire, ils avaient tant couru et si soif.. .
~

Majesté! répondit-elle, j'ai un modeste vœu à formuler,

promettez-moi de l'exaucer et je vous laisserai boire. Les deux chasseurs souffraient terriblement, il fallait que cette femme s'éloignât au plus vite: le roi promit donc, il en avait tant vu de ces solliciteurs qui venaient le supplier pour des peccadilles. La femme s'écarta et ils purent boire d'abondance. A peine étaient-ils rafraîchis qu'elle dit: - Majesté, voici mon vœu: je n'ai pas d'autre désir que de vous servir comme seule peut le faire une compagne aimante et attentionnée. Je souhaite que vous me preniez pour épouse, afin de vous assister dans vos difficiles responsabilités et inspirer de ma sagesse le gouvernement de vos sujets. Souvenez-vous, vous avez promis! Le roi en resta saisi: il se trouvait déjà bien pourvu en femmes, mais un monarque peut-il se dédire? Il fut bien obligé d'accepter, et c'est accompagné de cette créature qu'il rentra au palais. Les noces furent célébrées conformément aux rites en vigueur, et la nouvelle épouse prit place dans la vie du palais. Comment pouvait-il se douter qu'il venait d'épouser une créature du diable? Cependant depuis l'arrivée de celle-ci, tout allait de travers. En particulier d'incessantes querelles dressaient les sept premières épouses contre la dernière. Un jour, en l'absence du roi, encore lancé derrière quelque gibier à poils ou à plumes, cette terrible femme projeta de se débarrasser des sèpt autres. Il fallait que le roi les chassât. Mais sous quel prétexte ? Elle .s'enferma dans sa chambre, portes et fenêtres bouclées, et commença de se griffer en tous sens, dé s'arracher de pleines mèches de cheveux, de déchirer ses habits. En même temps, elle se mit à gémir et sangloter, jusqu'à ce qùe ses plaintes alarment le roi, rentré de la chasse. Celui-ci vint 18

frapper à sa porte, il frappa et supplia longtemps, elle ne lui ouvrit pas. Comme il insistait encore, elle finit par soupirer derrière la porte:

- Majesté, si vous promettez de m'écouter et de me comprendre, je vous ouvrirai. Comment refuser? Le roi promit, remué jusqu'au fond de son cœur, et elle ouvrit. Elle se jeta dans ses bras: - Regardez Sire, regardez dans quel état je suis! Tandis que vous étiez parti, vos sept épouses ont fait irruption ici et ont profité de votre absence pour me tourmenter. Et voilà! C'est insupportable, je n'en peux plus. Maintenant il va falloir choisir entre elles et moi. Ou c'est moi que vous chassez d'ici, ou ce sont elles qui doivent partir. Et elle ajouta de façon ambiguë: - il ne peut pas y avoir deux épées dans le même fourreau 9. Puis elle se remit à larmoyer et à supplier. Le roi se tenait là, embarrassé, hésitant. Les pleurs de la reine redoublèrent, et ses cris, et ses soupirs. Il finit par se rendre à la prière de sa diablesse de femme et fit comparaître les sept coupables. Celles-ci eurent beau nier, elles n'évitèrent pas le châtiment. La démone prit une tige de bambou taillée en pointe et leur creva les yeux une à une, de sa propre main. Des gardes les repoussèrent jusqu'aux portes du palais, qu'ils refermèrent derrière elles. Une longue nuit d'errance commençait pour ces malheureuses, maintenant aveugles.

*
Elles prirent en trébuchant le chemin de la forêt. Elles tâtonnèrent longtemps et finirent par arriver à quelque chose qui leur sembla une sorte d'abri de feuillage. Elles s'y
9. C'est-à-dire que le pouvoir ne se partage pas, ici elles ne peuvent pas être plusieurs femmes à régner sur le cœur du roi. 19

laissèrent tomber et entreprirent de s'y installer. Après un bon repos, elles voulurent explorer les alentours, à la recherche de quelques fruits pour se nourrir. Mais la jungle est dure aux humains. Et que dire lorsque ces humains sont de jeunes princesses, inexpérimentées, enceintes et ... aveugles? Enfin, le temps passa tant bien que mal. Arriva alors, pour l'aînée d'entre elles, le jour de la délivrance. Elle donna naissance à une fille. Mais que faire de ce nouveau-né, en pleine forêt et sans nourriture? Elles décidèrent de le supprimer et de manger sa chair. Elles en firent donc sept parts, mais la plus jeune refusa la sienne. - Je ne mangerai pas de cette viande, dit-elle. Et elle n'y toucha pas, l'offrant à la mère de la petite. Puis vint la délivrance de la seconde, qui mit au monde un garçon. Le problème de l'avenir de cet enfant se posa avec autant d'acuité que pour la précédente naissance. Finalement elles supprimèrent le nouveau-né et se partagèrent sa chair. Mais la dernière refusa encore sa part, qu'elle laissa à la mère. Ainsi chacune à son tour mit au monde l'enfant qu'elle portait, et toujours le même sort attendait le malheureux bébé. Quand vint la délivrance de la plus jeune, celle-ci voulut garder l'enfant. - Je ne me suis pas reconnu le droit de toucher au vôtre, laissez-moi le mien. Après discussion entre elles, elle obtint qu'on laissât la vie à l'enfant. Et chacune se mit à veiller sur ce petit, qui semblait ainsi avoir sept mères. L'enfant grandit, et dès qu'il sut marcher, il fut capable de se retrouver facilement dans cette jungle: il allait de-ci delà, ramassait des fruits, des raves sauvages, du bois pour le feu et venait les offrir à ses sept mères. Ses sorties le conduisaient de plus en plus loin, si bien qu'il finit par aller jusque dans les villages de la région. Il y effectua de menues besognes et put ainsi gagner une pièce ou deux, qu'il rapportait à ses mères aveugles. Il y avait bien longtemps que les pauvres femmes 20

n'avaient tâté une telle richesse! L'enfant se fabriqua un jour un petit balai de branchettes et se mit à balayer un peu chez les uns, un peu chez les autres. TI sut ainsi se rendre indispensable. Il vint même un jour balayer jusqu'aux portes du palais royal. Il s'appliqua tant que jamais les abords du palais n'avaient été aussi propres. Les gardes de faction à l'entrée se prirent d'affection pour ce gamin, et un jour il put rapporter chez lui jusqu'à 25 païses 10. On lui permit dès lors de balayer à l'intérieur du palais. Le gamin revint chaque jour, en échange d'un véritable salaire, et il n'avait pas son pareil pour nettoyer l'entrée, la cour, les allées. Même le roi le remarqua et se mit à l'apprécier. Comment se serait-il douté qu'il était le père de cet enfant? La reine elle, avait compris: très certainement cet encombrant gamin n'était autre que le fils d'une de ses rivales. Elle en conçut une furieuse jalousie, d'autant que le roi semblait gagné d'affection pour ce petit. Elle décida donc de l'éliminer. Elle commença de se plaindre de maux de ventre de plus en plus aigus, courbée de souffrance, au bord de l'évanouissement. Le roi appela au chevet de la malade les savants les plus réputés: des médecins avec leurs potions de simples, des exorcistes instruits des man tra, des sorciers pratiquant la transe, des magiciens, bref toute la communauté scientifique. Les traitements prescrits, bien qu'appliqués à la lettre, restèrent sans effet. L'état de la reine ne faisait qu'empirer. Un jour, n'en pouvant plus, elle proposa: - Dans la maison de mes parents, on élève des bufflesses, leur lait a des pouvoirs curatifs puissants. Peut-être pourraiton dépêcher quelqu'un là-bas pour en rapporter un peu? Je m'en trouverais sûrement mieux qu'avec tous ces remèdes vains. On n'avait plus le choix. Il fallait envoyer quelqu'un quérir de ce lait de bufflesse. Mais le roi pouvait-il deviner
10. Une païse est la centième partie d'une roupie, un centime donc. 21

que sa femme venait du pays des ogres, cette contrée lointaine et dangereuse dont les humains ne reviennent pas? Comme il se demandait à qui confier cette besogne, elle suggéra: - Vous savez, Sire, ce garçon qui fait merveille à l'entretien de notre palais, il semble vraiment digne de confiance. Pourquoi ne pas le charger de cette mission? Il est bien jeune, mais... Et de nouveau la douleur la courba en deux. Par ailleurs le petit, à force de travail à gauche et à droite, avait gagné de quoi construire une véritable cabane pour abriter ses sept mères et il veillait sur elles en subvenant à leurs besoins. La vie devenait un peu moins âpre pour cette pauvre famille. Tous se trouvaient réunis autour de l'âtre, quand un messager vint annoncer au garçon qu'il était attendu sans délai chez le roi. Les sept femmes soupçonnèrent aussitôt un piège. Elles tentèrent unanimement de le dissuader. Mais le garçon avait un sens élevé du devoir et il se rendit au palais sans détour. Inquiètes, pour la première fois elles regrettèrent vraiment d'avoir sacrifié les six autres enfants: aujourd'hui ils seraient là pour les rassurer et les défendre. Mais il n'était plus temps. Ce faisant, le garçon était arrivé au palais et comparaissait devant les souverains. Le roi lui expliqua ce qu'on attendait de lui. - Petit, notre reine est gravement souffrante. Le seul remède qui puisse la soulager serait du lait de bufflesse, du lait de ces bufflesses qu'on ne trouve pas chez nous, mais qui sont nombreuses dans une certaine contrée, loin d'ici. Et il lâcha le nom de cette contrée. La femme savait que les démons et les ogres infestaient cette région: c'est de là qu'elle venait, c'est là-bas qu'habitaient les siens et qu'elle avait vécu. C'est là-bas, chez ses parents, fins mangeurs de chair fraîche, qu'elle envoyait l'enfant. Mais elle se garda bien de le dire évidemment. 22