Peppo

Peppo

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Livres
176 pages

Description

Salut mon frère
Je pars à La Jonquera.
Occupe-toi des petits.
Je reviendrai.


Elle a déconné, Frida.
J'ai déjà du mal à m'en sortir quand j'ai que moi à gérer, alors je comprends pas comment elle a pu croire une seconde que je pourrais faire ça. Tout seul.

Je sais même pas comment on chauffe un biberon.
Mettre une couche dans le bon sens.
D'ailleurs tout le monde le dit toujours, et Tonton Max en tête : Pëppo t'as pas de bon sens.

Je suis coincé.
Pëppo, mon gars, t'es coincé. Gravement.
Et tout ce que tu vas faire, à partir d'aujourd'hui et jusqu'au retour de Frida, tu le feras deux mômes sur les bras.
Ou dessous.
Je sais même pas comment ça se porte des bébés.

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Informations

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Date de parution 06 juin 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782747094498
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Séverine Vidalest née en 1969 et vit en Gironde. S o n premier livre à destination de la jeunesse est paru en 2010 aux éditions Talents Hauts. Elle écrit des romans (éditions Sarb acane, Le Rouergue, Bayard), d e s albums (éditions Gallimard, La Joie de lire, Ma ngo, La Pastèque...), des scénarios de bande dessinée (éditions Les Enfants r ouges, Bayard). Elle anime des ateliers d’écriture (écoles, collèges, lycées, centres sociaux, centres d’alphabétisation...). Ses livres sont traduits à l ’étranger, et ont été récompensés par de nombreux prix. Sur une idée originale de Jérôme Bournaud-Vidal Un matin d’avril 2016, Jérôme m’a dit : « J’ai une histoire pour toi ! » C’était vrai. Il avait imaginé Pëppo et son petit monde. Cet univers si particulier où je me suis sentie immédiatement chez moi. À partir de ce qu’il m’a raconté ce matin-là, j’ai fait un roman. Qui est donc le nôtre. Pour tout ça, pour tout le reste, pour la vie, je le remercie infiniment. Illustration de couverture : Chez Gertrud © Bayard Éditions, 2018 18, rue Barbès, 92120 Montrouge Cedex ISBN : 978-2-7470-9071-1 ISBN : 978-2-7470-9449-8 Dépôt légal : juin 2018 o Loi n 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publication s destinées à la jeunesse. Tous droits réservés. Reproduction, même partielle, interdite.
Pour Thélio, Ninon et Fantine, si inspirants.
Pour Gabriella, Antoine et Théo qui les inspirent.
Et pour l’immense Manu Causse.
« D’un instant à l’autre, le vent du Sud va tourner pour tout me reprendre et tout me ramener »
Daho / DaniÉtoiles et revers
Couverture
Page de titre
Page de copyright
Table des matières
La vie tient à un pauvre tréma ....
Chapitre 1 - À côté du magot
La vie tient parfois à un pauvre tréma posé au-dess us d’une bête voyelle. La mienne en tout cas, de vie. Je connais pas trop la vie des autres, en même temp s. Enfin, pas de près, quoi. Je sais pas comment dire. Je suis en fouillis. Maximilien le disait quand j’étais un drôle de dix ans tout crus, tout au début de la vie comme elle est maintenant, juste après que m es parents m’ont laissé ici pour partir en tournée. T’es en bazar dans ta tête, range-moi ça, il disait. Alors faut pas compter sur moi pour raconter l’hist oire de ce qui s’est passé cet été. Je peux pas m’en sortir avec l’ordre chronologique, la logique tout court non plus d’ailleurs. Les mots se pointent beaucoup trop en bordel dans m a tête de piaf. L epiaf, un autre truc que me dit Tonton Max. Parce que je vole ici et là, que je vole ce que je peux, où je peux, à ceux qui le veul ent bien. Parce que j’ai l’air de survoler mon monde, que je donne des noms aux chose s. Ma caravane s’appelle Edmée et cherchez pas de raison y en a pas. Mon lit Pedro, mon surf Étienne, mon nombril Foufouze et ma brosse à dents Géraldine . Parce que je pars au lycée le matin mais que je des cends neuf arrêts avant, pour finir à la plage. Finir à la plage. C’est là que tout commence. Ma mère a perdu les eaux au milieu des vagues où el le était en train de jouer avec mon père, ils se tenaient la main, elle a dit : Aïe puis : Oups, il a dit : Quoi ?, la vague a éclaté sur son ventre et sur moi qui vou lais sortir nager avec quatre semaines d’avance, elle a répondu : Non, rien, ça v a. Elle a continué à sauter dans l’eau, à se faire rou ler dans l’écume, en rigolant comme un albatros. Et je suis né trente-quatre minutes après, dans un creux de sable, sur une serviette de bain « Française des jeux » que mon pè re avait volée (ah oui, c’est héréditaire) dans les vestiaires du camping le mati n même. Il paraît qu’il a dit : Il s’appellera Pëppo, mon fils. Il paraît qu’elle a répondu : Appelle surtout le sa mu, il faut couper le cordon. Il a obéi, et dans l’ambulance qui nous embarquait, trio tout neuf, elle a lâché : OK pour donner un prénom de pizzaïolo à mon fils ma is on ajoute un tréma sur le E, rapport à mes origines suédoises. Et ça fera plu s classe. C’est comme ça que Helga-Annika Anconetti née Björk lund, dite Helg, et Fortunato Anconetti, dit Fortu, dit Fofo décidèrent du prénom de leur fils unique, né
à l’endroit où la vague meurt : moi. Un prénom-puzzle, bancal, en bordel, un peu vendeur de pizza, un peu poète nordique, un peu requin, un peu piaf. Ce qui va sui vre est un morceau de ma vie, qu’on va disséquer et raconter et enjoliver et arra nger comme une photo sur Instagram, avec filtre pour que les couleurs claque nt. Ne croyez pas tout ce qu’on vous dira de moi.
Tout n’est pas vrai même si rien n’est complètement faux.
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À CÔTÉ DU MAGOT
Ce jour-là, comme très souvent, Pëppo n’a même pas mis les pieds au lycée. Pour mille raisons, dont une surtout : il n’en avai t pas très envie. Il est descendu neuf arrêts avant, avec en tête l’idée d’aller boir e un café-chaussette avec l’Argentin. Mais l’Argentin n’était pas là, il n’en faut pas plus à Pëppo pour changer ses plans ou oublier qu’il en avait, alors il a gri mpé sur son skate et, surf sous le bras (il lui arrive de faire l’inverse, de jeter so n surf à terre et de glisser son skate sous son aisselle gauche, puis de s’apercevoir que quelque chose coince et qu’il n’ira pas loin comme ça), il a filé droit vers la m er qui n’est jamais en retard aux rendez-vous, elle. Il s’est assis, un long moment, et est resté là, à regarder les gens, le temps, le vent. Sans se soucier du fait qu ’à six kilomètres de là, ailleurs, loin, plus tard, dans une salle de classe surchauff ée, on ferait l’appel. Qu’un professeur dirait son nom, que quelqu’un répondrait : On l’a pas vu dans le bus, ou : Qu’est-ce que ça change qu’il soit là ou pas, celui-là, il dit jamais un mot ? Qu’il y aurait des rires, des haussements d’épaules , des haussements de sourcils, ou des deux simultanément pour les élèves bien entr aînés. Sans se soucier de rien, en fait. C’est tout Pëppo, ça : il agit comme si le monde autour de lui n’était pas tout à fait le sien. Ou comme si le monde des a utres, avec ses horaires, son rythme et ses limites, n’était pas faitpourlui. Il se tient juste au bord de ce monde-là, sans le juger, après tout Pëppo est tolérant, s i les gens sont heureux comme ça, pourquoi pas. Il vit sur une planète bien à lui, pas tout à fait en dehors, pas tout à fait dedans, pas tout à fait adapté, mais pas largué non plus, i l suit les choses, observe, presque en spectateur. Mais du genre qui n’en pense pas moins. Depuis le bus, son skate pourri, les marches de sa caravane, il re garde. Essaye de comprendre où les gens courent comme ça, ce qui les meut, quel souffle dans leur dos les pousse. Et quand il ne pige pas il continue sa rout e, sourire aux lèvres la plupart du temps. Pëppo a surfé toute la matinée, la mer était agitée , juste comme il aime. Il a trouvé une barquette de frites de chez Machin-Truck , oubliée sur la rambarde de la plage (à se demander si Marilyn, la fille qui tient la baraque à frites, ne la lui dépose pas là, exprès pour qu’il la trouve « par ha sard » à sa sortie de l’eau), s’est installé pour la déguster, les fesses un peu dans l ’eau. En repartant, il est passé devant la camionnette, a fait au cas où un clin d’œ il à Marilyn qui se débattait avec son déversoir à ketchup. Maintenant, il fait le chemin dans l’autre sens. Ru e Alphonse Daudet, près du marché, il s’arrête devant la boulangerie de Karima qui lui refile en douce les invendus de la veille. Au menu aujourd’hui : croiss ants presque pas durs. Georges et Colette vont adorer ça, il se dit, Pëppo. Trempé s dans le lait, ça fera des
croissants presque trop mous, le must. Si ça se tro uve Frida aura oublié de faire à manger, et on sera tous bien contents avec ce petit-déjeuner du soir. Il roule sur le trottoir le long de la marina, évit e les touristes comme il peut. Déjà sur place, ceux-là, s’étonne Pëppo qui fonce et s’e nvole. Il longe le Brazilia, camping cinq étoiles, un des plus beaux d’Europe, d it la pub, coupe par la résidence Les Fleurs du Roussillon, grandes maisons ocre aux baies vitrées géantes, lauriers roses et chant des cigales vendus avec, bonheur très haut de gamme en option. Quelques centaines de mètres – il a l’impression de flotter sur le bitume brûlant – et il est déjà de l’autre côté. L’autre c ôté c’est chez lui, chez eux, là où les palmiers faméliques et carbonisés sonnent faux, là où la route est cabossée, nids de poule, dos d’âne explosés ; cauchemar anima l. Des morceaux de plage près de la quatre-voies, sales et déprimants sauf s i on aime vraiment le bruit des moteurs et le sable d’un subtil grisventre-de-taupe, les papiers gras et les canettes au sol comme des cadeaux. Plus loin, le ca mping, juste derrière la rivière. Le Tropical. Qui n’a de tropical que le nom, vous l’avez compris . Enfin, presque, car même le nom du camping n’est pl us ce qu’il était : le T est tombé, arraché un soir de tempête, jamais recollé. Le Ropical, donc. Camping à zéro étoile, le plus mo che camping d’Europe, dirait la pub si Tonton Max avait l’argent pour se payer d es affiches.
Mais Maximilien n’a pas d’argent, il n’en a jamais eu et n’en aura jamais. Il a acheté ce camping au début des années 80, parce que le maire de la ville avait promis un pont « à la Eiffel », une extension de la marina, une réserve de flamants roses et un vrai golf, même pas mini. Ils avaient d û flairer le pigeon, un bon gros pigeon à chemise à fleurs, pompes façon zèbre et co llier en bois d’arbre. Il a investi tout ce qu’il avait. La piscine rutilait, b eau bleu azur, le ciel des Pyrénées promettait des étés grandioses, bleu piscine. Il y avait un kiosque, Maximilien prévoyait d’organiser des spectacles plusieurs fois dans la semaine, il voulait éviter les concours de t-shirts mouillés et les soi rées blagues à Toto. Il voyait grand. Immense. Des concerts, du jazz, des soirées à thèmes, de la qualité. Le premier été, il a embauché les futurs parents de Pë ppo, Helga et Fortunato, qui avaient mis au point un duo mêlant magie italienne et humour suédois, et puis Valdo, que tout le monde a fini par appeler l’Argen tin – alors qu’il vient d’El Paso, au Mexique. Valdo qui chantait, jouait de la guitare comme un dieu grec, Valdo qui chante toujours d’ailleurs, à faire pleurer, comme s’il chantait les rêves écrabouillés de Max. Parce que le maire n’a jamais entamé les travaux de construction du pont qui devait relier la marina luxueuse du centre-ville et le camping planté dans le marigot. Max a tout fait pour changer les choses et rameuter les touristes. A acheté à vil prix un toboggan super moderne, imaginant les enfan ts glisser en hurlant de plaisir et de frousse. Quelques Danois et Hollandais ont dé barqué la première année, mais ne sont pas revenus la deuxième. Le camping a commencé sa lente agonie dès le mois de septembre 1982. Un vrai cul-de-sac, si t’es arrivé ici, c’est soit que tu t’es perdu en cherchant