Royales

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500 pages

Description

Margaret est la princesse parfaite, adorée de tous les Anglais. Généreuse, intelligente, polyglotte, cavalière émérite, menant de front des études de littérature, de politique et d’histoire par correspondance…
Son secret  ?
Margaret n’existe pas vraiment. Elles sont seize. Seize sœurs.
Seize clones, éduquées à la perfection, créées pour faire rêver un royaume.
Mais les temps ont changé… Sur seize clones, il ne devra rester qu’une princesse.  
 

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Date de parution 27 mars 2018
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EAN13 9782016259634
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Chapitre 1
Je dois être l’une des seules filles au monde à ne pas envier la princesse Margaret du Royaume-Uni. Cheveux blonds superbes, sourire éclatant, haute taille et maintien impeccable : la jeune femme a pourtant tout du top-modèle. Un héritage de sa mère, que le monde entier connaissait déjà comme actrice avant son mariage avec le prince Richard de Galles. Aujourd’hui, comme à chacune de ses apparitions, elle crève l’écran.
Le présentateur se pâme devant Margaret. Il ne peut s’empêcher de faire la liste de ses qualités. Généreuse, intelligente, polyglotte, cavalière émérite, menant de front des études par correspondance de littérature, de politique et d’histoire, la princesse, à dix-huit ans tout juste, semble parfaite. Sans compter qu’elle est adorée du peuple. Les caméras la suivent depuis sa petite enfance. La plupart la considèrent avec bienveillance, comme une cousine talentueuse et éloignée dont on aime prendre des nouvelles à l’occasion. Nombreux sont ceux à qui elle permet de rêver : depuis un siècle, les écarts entre les classes sociales se sont creusés et, en cette année 2115, la vie est loin d’être rose pour une bonne partie de la population. La famille royale de Grande-Bretagne est devenue indispensable au gouvernement pour maintenir l’ordre. Médiatisés à l’excès, les princes et princesses détournent l’attention générale des vrais problèmes. La surpopulation. La pollution. Les guerres de l’eau. Cela, bien sûr, ce n’est pas dit à la télévision : c’est moi qui ne peux m’empêcher de le penser. Enfin, le présentateur se tait, et c’est au tour de la jeune femme de prendre la parole. Cela va devenir sérieux : il faut que je fixe dans mon esprit les phrases de la princesse, que je retienne chacune de ses intonations. Filmée en gros plan, elle sourit.
– Mes chers sujets, c’est toujours avec le plus grand plaisir que je m’adresse à vous… Autour de moi, mes quatorze sœurs sont aussi concentrées que je le suis. Nous devons regarder toutes ensemble les interventions publiques de la princesse Margaret, et je déplore cette obligation : ne suffirait-il pas de nous donner à toutes une copie du discours ? Mais la gouvernante Seymour en a décidé autrement, et aucune d’entre nous ne se sent assez de courage pour lui tenir tête…
La princesse Margaret parle de l’importance pour elle d’être proche de son peuple, de son profond amour pour ce dernier. Je me détends. Cette intervention est classique, prévisible. Je n’aurai aucun mal à l’assimiler. La princesse conclut en revenant sur la compétition équestre à laquelle elle a participé la semaine précédente, profitant de son passage télévisé pour remercier ses sujets de l’avoir soutenue si chaleureusement.
L’émission ne se termine pas sur ces dernières paroles. Le présentateur a visiblement l’intention de poser d’autres questions à la princesse : il sait que les quelques minutes de présence supplémentaires qu’il pourra grappiller boosteront l’audimat… Sans compter que lui-même, comme à peu près tous les habitants du Royaume-Uni, est sous le charme de la belle princesse blonde. Il lui demande si ses études se passent comme elle le souhaite.
– Très bien, je vous remercie. J’aime apprendre et je suis consciente qu’il est important pour moi de connaître du mieux possible l’histoire et la politique de mon pays. Quant à la littérature, c’est mon péché mignon, vous le savez bien !
Le présentateur glousse devant cette marque de connivence. La passion de la princesse Margaret pour la lecture est bien connue… Je retiens cependant mon souffle, espérant que l’interview ne dérivera pas sur le sujet. Les téléspectateurs pourraient bien être déçus par les réponses plates que prodiguerait leur princesse interrogée à l’improviste sur des questions littéraires… Et ce serait à moi de réparer les pots cassés.
Heureusement, le présentateur s’aventure sur un autre terrain.
– Ne regrettez-vous pas de ne pas côtoyer de jeunes gens de votre âge, vous qui étudiez par correspondance ?
Sans se départir de son sourire éclatant, la princesse Margaret répond :
– Non, cela ne me manque pas. Vous savez, ma vie est extrêmement remplie ! Et puis, ne pas être passée par une université classique ne m’a pas empêchée de forger des amitiés solides, rassurez-vous.
Ça, c’est un mensonge, mais je l’ai entendu si souvent, et répété moi-même parfois, qu’il me fait à peine tiquer. Il n’en est pas de même pour la question suivante.
– Un petit ami ?
– Qui sait ?
Margaret reste énigmatique. Je suis cependant bien placée pour savoir qu’elle n’a personne dans sa vie. Comment cela serait-il possible ? En tout cas, le sujet ne lui plaît pas, car elle met d’elle-même fin à l’interview, clouant le bec de son interlocuteur.
– Eh bien, c’était un plaisir de venir sur votre plateau, comme d’habitude. Elle se tourne vers la caméra pour conclure : – Je vous salue, mes fidèles sujets ! Son visage disparaît en fondu pour laisser place au générique. Aussitôt, la gouvernante Seymour éteint la télévision que mes sœurs et moi regardions. Je masse mon cou raide. Décidément, je déteste ce genre de séances. J’ai beau savoir qu’elles sont importantes, même après plus de dix ans, je n’arrive pas à m’y habituer.
Je rejette en arrière une mèche de mes cheveux blonds. La nuance exacte de ceux de la princesse Margaret. De ceux des quatorze jeunes filles qui m’entourent, aussi. Mes sœurs. Il n’en manque qu’une parmi elles : celle dont nous venons d’observer la prestation, et qui nous rejoindra sous peu.
Mon nom est Margaret-May, et je suis l’une des seize clones de la princesse du Royaume-Uni.
Chapitre2
– Tu fais quoi maintenant, May ? Tu repars étudier directement ou tu prends une pause ?
Je tourne la tête vers ma sœur. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, regarder son clone n’est pas comme s’observer dans un miroir. Il y a des différences entre nous. Très subtiles, certes, mais suffisantes pour que j’identifie aisément qui est en train de me parler. Nous en sommes toutes capables. La gouvernante Seymour, qui supervise notre éducation, y parvient également, même si elle se trompe parfois. Cependant, pour le reste du monde, ceux qui ne vivent pas avec nous en permanence, c’est mission impossible. Même notre famille est incapable de nous distinguer. Quant au peuple, il ne se doute pas que Margaret n’est pas une seule, mais seize personnes…
Il me paraît tout à fait improbable qu’un seul individu possède tant de talents distincts. Pourtant, dans l’inconscient collectif, les membres de la famille royale sont entourés d’une aura qui rend crédibles leurs prouesses les plus étonnantes. Le revers de la médaille, c’est que nous devons nous attacher à ne jamais décevoir le public pour lequel nous autres, les clones, jouons tous les jours le personnage de Margaret.
Margaret-Elizabeth, qui vient de me parler, est la spécialiste de l’histoire. Elle et moi, nous nous comprenons. Nous avons le même quotidien, car nous suivons chacune l’un des cursus universitaires de la princesse. Je m’occupe, de mon côté, de la littérature. La maîtrise de la géopolitique, troisième branche des études de Margaret, est assurée par Agnes, que j’apprécie peu : elle est prétentieuse et estime que sa spécialité la rend plus importante que nous toutes. Mais elle ne pourrait s’en sortir sans nous : la princesse est la somme de nos points forts individuels… Nous avons toutes travaillé une capacité à fond afin de l’ajouter à l’ensemble, et nous sortons du bunker à tour de rôle, quand nous devons déployer le talent qui nous est propre.
Cela dit, c’est vrai que certaines voient la lumière du jour plus souvent que d’autres. Margaret-Gisele, notre experte en discours et en expression orale, monte à la surface presque toutes les semaines : c’est d’ailleurs elle que nous venons de voir à la télévision. À l’inverse, Margaret-Kim, qui chante, danse et dessine à la perfection, n’est requise que beaucoup plus rarement. En revanche, son talent lui permet d’assister aux bals que la reine donne parfois, et elle est très jalousée dans le bunker ces soirées-là.
Moi, avec la littérature comme domaine, je fais partie de celles qui sortent le moins. Le peuple sait que la princesse aime lire, et c’est pour cela que mes compétences sont nécessaires, mais son talent en la matière est assez rarement sollicité. Il est peu spectaculaire, contrairement à ses dons de cavalière, que nous devons à Margaret-Charlotte. Tant pis : j’ai choisi une spécialité que j’aime, et la lecture me permet de m’évader au cours des longues heures où je suis enfermée dans le bunker avec mes sœurs.
Même si je ne sors que rarement, je dois néanmoins travailler dur pour exceller en littérature, sans compter qu’il me faut aussi maîtriser sur le bout des doigts la personnalité et la vie supposées de la « Princesse Margaret », dont je représente un seizième. Je suis donc un enseignement de tronc commun pour posséder les bases des compétences de mes sœurs ; cela occupe mes matinées. Les après-midis sont réservés à l’approfondissement de ma propre spécialité.
Mes sœurs et moi travaillons énormément pour nous montrer aussi performantes que possible. Nous n’avons pas intérêt à relâcher nos efforts : la gouvernante Seymour veille à notre assiduité, et gare à celles qui ne lui obéissent pas ! Elle règne en maître sur le bunker souterrain dans lequel nous sommes enfermées et a toute autorité pour nous infliger des
sanctions. Elle s’occupe de nous depuis notre naissance, et nous la craignons depuis à peu près autant de temps. Toutefois, même si nous aimons pester contre la discipline qu’elle nous impose, au fond, nous l’apprécions, car c’est l’une des constantes de notre vie, et l’une des rares personnes à se montrer bienveillante à notre égard.
– May ? Tu rêves ?
Je cligne les yeux, tirée de mes réflexions. Partie dans mes pensées, je n’ai toujours pas répondu à Margaret-Elizabeth, qui s’impatiente.
– Désolée… Je pense que je vais prendre une petite pause avant de retourner étudier. Je déteste les retransmissions de discours, je trouve ça tellement fatigant…
Je jette un œil à la gouvernante Seymour, à qui le concept de « pause » est étranger. Heureusement, elle est en train d’interroger une autre de mes sœurs sur ce qu’elle a retenu de l’intervention de Margaret-Gisele. La voie est libre ; nous nous dirigeons de concert vers l’escalier qui mène aux niveaux inférieurs.
Notre bunker en comporte cinq : la grande salle commune dans laquelle nous nous trouvons actuellement est la plus proche de la surface. Juste en dessous se trouve l’étage des chambres : il y en a huit, que nous partageons chacune avec une autre clone. Ma colocataire est Margaret-Jane, l’experte en techniques de défense et des arts martiaux. La princesse, censée être douce et délicate, ne fait jamais étalage publiquement de ces talents ; mais lorsqu’elle doit se rendre dans certaines zones sensibles, c’est Jane qui est envoyée. Quelques autres chambres à cet étage sont réservées au personnel, dont la gouvernante Seymour, qui ne nous quitte jamais. La plupart des autres employés dorment également sur place ; il existe bien un passage menant à la surface réservé au staff, surveillé à ses deux extrémités, mais pour éviter d’attirer l’attention, les allées et venues sont limitées au strict nécessaire.
Aux niveaux – 3 et – 4 se trouvent de petites pièces de vie : bibliothèque, salle de jeux, bureaux… C’est là que nous passons le plus clair de notre temps. Le dernier étage comporte un gymnase et un manège, qui a été aménagé spécialement pour que Margaret-Charlotte puisse monter à cheval sans se montrer au grand jour.
Au-dessus de notre bunker, il y a le palais de Buckingham, résidence officielle de notre grand-mère, la reine Victoria II du Royaume-Uni. Mais les ors de la surface ne s’étendent pas jusque dans notre domaine souterrain. Construit en 2032 dans le plus grand secret pendant la guerre contre la Russie, notre bunker est avant tout fonctionnel. Il devait servir à abriter le roi William V et sa femme Catherine, nos arrière-arrière-grands-parents, ainsi que tout le personnel du château, en cas d’attaque sur Londres. Il était à l’époque à la pointe des technologies militaires. Quasiment un siècle plus tard, le complexe est obsolète et serait incapable de protéger qui que ce soit de l’arsenal moderne de bombes. D’autres mesures, plus efficaces, ont été envisagées pour assurer la sécurité de la reine Victoria II. En revanche, le bunker, dont une grande partie de la population ignore toujours l’existence, est parfait pour cacher seize princesses clonées… C’est ici que nous vivons, entre d’austères murs de béton, sous la lumière artificielle de néons, telles les mauvaises herbes de l’arbre généalogique royal. On ne se soucie pas de notre confort, seulement de garder notre existence secrète.
Car le clonage est extrêmement encadré par les lois du Royaume-Uni pour des raisons éthiques. Trafic d’organes, création de serviteurs connaissant parfaitement les goûts de leur modèle, satisfaction de fantasmes de gémellité… Avant l’interdiction du clonage privé, il y a une quarantaine d’années, un nombre important de scandales avait éclaté, embaumant cette technologie d’un parfum de soufre. Résultat : une réglementation drastique qui a réduit son intérêt à peau de chagrin et a rendu son usage exceptionnel. Si le peuple apprenait que la reine y a eu recours, l’opinion publique se retournerait contre elle, ce qu’il nous faut éviter à tout prix. L’image d’une famille royale irréprochable est indispensable pour maintenir la stabilité du pays. Mes sœurs et moi le savons depuis notre enfance, et chacune d’entre nous est prête
à faire passer notre unité avant tout. Du moins, c’est mon cas, même s’il m’arrive régulièrement de rêver d’une vie différente, d’une vie libérée des milliers de contraintes que je dois respecter. Elizabeth et moi nous arrêtons au niveau – 4, et nous rendons dans la salle de jeux. Enfants, nous y passions tout notre temps libre ; aujourd’hui, cette pièce est délaissée. Non seulement parce que nous avons grandi, mais aussi parce qu’être surprise là par la gouvernante Seymour, c’est l’assurance de passer un sale quart d’heure. Elle n’aime pas que nous « perdions notre temps » inutilement, et les jeux font pour elle partie des activités dont nous devrions nous passer. Pourtant, dans notre vie bien morne et confinée, ce sont les distractions qui nous permettent de ne pas basculer dans la folie…
Une fois poussée la porte de notre refuge, je me crispe. La salle n’est pas vide. À l’intérieur se trouve la seule de mes sœurs que je ne peux croiser sans me sentir horriblement mal à l’aise.
Margaret-Harriet.
Chapitre3
Margaret-Harriet est, de nous seize, la seule que tous peuvent identifier au premier regard. Une longue balafre court de sa pommette droite au bas de son menton, évitant de peu le coin de sa bouche. Une cicatrice qu’aucun maquillage ne peut totalement cacher… Harriet ne sort jamais du bunker. Elle n’a plus endossé le rôle de la princesse depuis son accident. Nous avions huit ans. Ça s’est passé au cours d’une leçon d’équitation. Ce qui est arrivé à Harriet aurait pu frapper n’importe laquelle d’entre nous. Son poney a refusé de sauter un obstacle, et elle est tombée. Un taquet en ferraille lui a déchiré la joue au passage. Je me souviens encore du rouge, partout sur son visage identique au mien, et de ses cris. Je les ai entendus dans mes cauchemars pendant des années.
Le médecin du bunker a annoncé qu’il fallait emmener Harriet en urgence à l’hôpital le plus proche, où les technologies modernes lui rendraient son apparence. Mais Seymour a refusé. Une autre clone était déjà à l’extérieur, en train de jouer le rôle de la princesse sous le feu des projecteurs, et faire sortir Harriet en même temps nous aurait compromises. La gouvernante Seymour a donc insisté pour que le médecin opère notre sœur sur place, avec les moyens du bord. Harriet en a payé le prix.
Cet accident a causé l’une des seules visites de la reine Victoria II dans notre bunker. Lorsqu’il est apparu clairement que Harriet ne pourrait plus jamais jouer le rôle de la princesse Margaret, la question de savoir ce qu’elle allait devenir s’est posée. Jane et Dorothy, les plus téméraires d’entre nous, sont allées écouter à la porte de la gouvernante pendant que celle-ci s’entretenait avec la reine du sort de Harriet. Au retour de Jane, j’ai insisté pour qu’elle me raconte tout, plusieurs fois, et j’ai retenu chacun des mots qu’elle a prononcés. À huit ans, déjà, j’avais le pressentiment que je ne devrais jamais oublier cette conversation. La reine s’est emportée.
– Ce qu’elle va devenir ? Mais qu’est-ce que j’en ai à faire, de ce qu’elle va devenir ? J’ai fait créer quinze clones de la princesse pour l’aider à remplir sa tâche. Cette Margaret-Harriet ne peut plus remplir sa fonction. Elle est inutile. Qu’on agisse en conséquence. D’ailleurs, vous avez bien fait de ne pas compromettre les autres en l’envoyant à l’hôpital. Rappelez-vous : ce ne sont que des copies de protection de la princesse. Aucune de ces filles ne mérite qu’on mette en péril les autres.
Nous en voulions toutes à la gouvernante Seymour pour sa sévérité permanente. Pourtant, elle a essayé de défendre notre sœur.
– Harriet ne pourra plus jouer le rôle de la princesse, certes, mais c’est une petite fille pleine de vie et très intelligente. L’une des plus prometteuses des seize. Est-il vraiment nécessaire d’envisager des mesures aussi extrêmes ?
– Pleine de vie ? Intelligente ? Vous perdez de vue ce qu’elle est réellement, Seymour. Une clone, une simple clone. Elle avait une mission ; elle ne peut plus la remplir. Elle a perdu sa raison d’exister. Alors faites le nécessaire.
Je n’ose imaginer ce qui serait arrivé à Harriet si la gouvernante Seymour avait été moins vive d’esprit. J’espère de tout cœur que la reine souhaitait que le visage de notre sœur soit modifié pour lui rendre son anonymat et pour qu’elle puisse continuer sa vie d’une autre manière. Que je ne la connaissais pas assez bien pour lire entre les lignes, et qu’elle ne souhaitait pas sa mort… Je ne le saurai jamais.
– Harriet peut toujours nous être utile, votre Majesté, a assuré la gouvernante.
– Ah bon ? J’aimerais bien savoir comment… Expliquez-vous.
– Même si elle est défigurée, elle a toujours le même ADN. Avoir une clone sous la main pour tester les médicaments, les produits de beauté ou même les coupes de cheveux ne serait pas de trop. Cela permettrait d’éviter qu’une réaction allergique se déclenche chez l’une de celles dont nous pourrions avoir besoin à l’extérieur.
La reine a réfléchi quelques secondes avant de répondre :
– Soit. J’imagine que cette gamine peut encore faire cela. Mais elle ne devra jamais plus sortir du bunker. Et si elle vous cause trop de problèmes, vous avez ma bénédiction pour en faire ce que bon vous semblera. Je ne veux plus jamais en entendre parler.
Le destin de Harriet était scellé. Brillante et pleine de bonne volonté, elle aurait pu accéder à une spécialité qui l’aurait mise en lumière ; mais, défigurée et déprimée, elle erre sans but dans le bunker. Dix ans d’une vie de fantôme. Elle est dispensée du travail assidu qui nous est imposé : à quoi bon, puisqu’elle ne reverra jamais le jour ? Pourtant, elle insiste pour suivre tout de même les cours de tronc commun avec nous le matin, suit quelques discours, et le reste du temps, elle s’instruit en dilettante, piochant parfois dans mes livres de littérature, demandant à Margaret-Susan de lui apprendre quelques mots de portugais, servant de partenaire d’entraînement à Margaret-Jane. La seule chose qu’elle n’a plus jamais faite, c’est remonter à cheval.
Depuis son accident, je ne peux plus la croiser sans élan de culpabilité. Si l’enfermement me pèse parfois, ce n’est rien face à ce qu’endure Harriet, prisonnière depuis son enfance à cause d’un coup du sort. Dans ses yeux, l’envie et l’amertume ont remplacé sa bonne humeur d’autrefois. En nous entendant entrer, Harriet lève la tête du livre de mathématiques dans lequel elle était plongée et nous salue sèchement : – May. Et Elizabeth. Salut.
Elle aussi s’est sûrement rendue en salle de jeux pour y trouver de la solitude et ne doit pas apprécier que nous venions la briser… Je réponds sur le même ton : – Harriet. Un silence pesant s’installe. Que dois-je faire ? Ignorer notre sœur ? Ou prendre sur moi pour l’intégrer à notre conversation ? Finalement, c’est Elizabeth, plus altruiste que moi, qui résout mon dilemme. – Nous voulions faire une pause tant que la gouvernante Seymour ne nous force pas à travailler. Tu veux te joindre à nous ? Harriet refuse.
– Ça va, merci. Jouez toutes les deux. Je peux rester seule.
Et elle lance à Elizabeth un regard qui lui fait clairement comprendre qu’elle ne veut pas de sa compassion, avant de quitter précipitamment la pièce. Je soupire, à la fois soulagée par son départ et attristée de la sentir si amère. Une nouvelle fois, je mesure ma chance : celle de pouvoir, de temps en temps, sortir du bunker pour quelques heures.
Et je ne peux m’empêcher de frissonner à l’idée de ce qui m’arrivera si je me révèle un jour incapable de continuer à remplir le rôle qui m’a été assigné…
Chapitre4
Elizabeth et moi avons de la chance. Personne ne vient nous déranger, et nous avons le temps de discuter longuement. Nous commentons le lancement prochain de l’application dédiée au quotidien de Margaret. Nous craignons les contraintes que cela va impliquer. Davantage de rencontres avec la community manager de la princesse, Melyna, davantage d’attention portée à la chronologie des journées de Margaret… Heureusement, avec nos spécialisations en histoire et en littérature, nous ne serons pas les plus touchées. Je sais cependant que je devrai fournir régulièrement à Melyna des titres de romans qui m’ont plu pour alimenter la section « Culture » de l’application.
L’heure du dîner nous surprend sans que nous nous soyons remises à nos études… Elizabeth et moi remontons vers le niveaula grande salle commune qui nous sert, entre 1, autres, à prendre nos repas. Elle est austère, comme tout le reste de notre bunker : mobilier en métal, murs recouverts d’une morne peinture unie… Les tables sont déjà dressées, et quelques-unes de nos sœurs patientent, assises, soit en discutant entre elles, soit en travaillant. Je jette un œil au menu : tofu et légumes… Rien d’étonnant, mais je soupire tout de même à l’idée du repas fade qui m’attend.
Alors que la salle se remplit petit à petit, la gouvernante apparaît, ses cheveux gris tirés en un éternel chignon strict. Nous nous redressons toutes comme une seule princesse, et les discussions cessent aussitôt. Cependant, notre gardienne ne semble pas être là pour faire régner la discipline. Elle balaie l’étage du regard, puis appelle :
– Margaret-May !
Les yeux de mes sœurs se tournent vers moi. – Je suis là, madame Seymour, dis-je levant une main timide. – Parfait. Margaret-Gisele ne va pas tarder à rentrer. La princesse prend son repas en famille ce soir. La reine a demandé à ce que vous assumiez son rôle. Vous dormirez ensuite dans la chambre officielle, et céderez votre place demain matin à Margaret-Charlotte, qui doit assurer l’entraînement d’équitation public de la princesse.
Je ne peux réprimer un sourire. Le malaise qui ne me quittait pas depuis que j’ai croisé Harriet s’envole : je vais sortir du bunker pour quelques heures ! Mes sœurs me jettent des regards envieux. Je ne m’en préoccupe pas : ce soir, c’est à mon tour d’être heureuse et d’entrer dans la lumière… Soucieuse de donner une bonne impression à la gouvernante, je lui demande, professionnelle :
– Le dîner de ce soir comporte-t-il des enjeux particuliers ?
– Non. C’est un simple repas privé, sans invité ni journaliste. Vous devez simplement faire acte de présence.
Mais rien n’est jamais si simple. Même hors des cérémonies officielles, une clone ne quitte jamais le rôle de la princesse. Il faut donner le change au personnel du palais, dont la majorité ignore notre secret ; et si un paparazzi venait à prendre des clichés de la famille royale dans son intimité, la princesse devrait figurer dessus. Les derniers modèles de drones photographes échappent de plus en plus souvent à la surveillance des gardes du palais. Notre vigilance ne doit donc pas se relâcher un seul instant quand nous sommes à la surface.
La gouvernante Seymour m’exhorte : – Dépêchez-vous de vous rendre en salle de préparation, Margaret-May. Vous êtes attendue.