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Scarlett Epstein rate sa vie

De
320 pages
Quand la série télé préférée de Scarlett est brusquement supprimée et que Gideon, son alter ego, semble soudain lui préférer le monde obscur et lointain des personnes populaires, Scarlett se tourne vers son forum d'écriture de fanfiction, en quête de réconfort. Là, les personnages qui l'inspirent ne sont plus les starlettes des séries mais ceux de la vraie vie: ses amis du lycée.
Et s'ils découvraient ce que Scarlett pense vraiment d'eux, elle pourrait se retrouver dans une situation bien plus dramatique de tout ce qu'elle a bien pu voir à la télé...
Bienvenue dans le monde désabusé de Scarlett Epstein, cette fille qui fait tout pour se rendre détestable, entre tchats et confidences, et que vous allez adorer !
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Anna Breslaw

Traduit de l’américain

par Laetitia Devaux

 

Gallimard


Pour ma maman

Prologue

Il s’agit là de l’une des annonces les plus difficiles que j’aie jamais eu à faire.

Après cinq années, six saisons, dix nominations aux Emmy Awards et de fabuleuses expériences de tournage avec des gens qui sont devenus pour moi comme une seconde famille, la série Lycanthrope College prend fin. Je n’ai aucun pouvoir quant à cette décision ; malgré tout, je ne pourrais être plus fier des talents que cette série a révélés, et qui ont permis de réaliser une telle œuvre collective.

Si vous en éprouvez le besoin, vous pouvez toujours protester auprès de la chaîne, mais vous savez déjà qu’elle est dirigée par une bande de vieux croûtons en costume-cravate, non ? Peut-être m’ont-ils viré, mais peut-être pas, parce que j’ai fait de mon personnage… Connor un Coréen-Américain.

Vous le savez depuis le début, seul votre avis comptait pour moi, vous les fans et les cosplayers, ceux qui m’ont écrit que la mort de Luke les avait aidés à surmonter un deuil, que les mauvaises expériences de Gillian et de Reginald leur ont donné le courage de dénoncer des abus, que Marissa et Connor ont été les premiers personnages de fiction en qui ils se reconnaissaient. Toutes ces réactions comptent davantage pour moi que n’importe quelle critique émanant d’un professionnel.

De façon certes un peu aigre-douce, je suis content de mettre fin à la série alors que ses personnages sont encore vénérés et que l’intrigue n’a pas sombré dans le grand n’importe quoi. Je n’aurais pas aimé qu’elle finisse par recevoir un accueil moins enthousiaste. Alors en fait, tout est bien qui finit bien. Lycanthrope College deviendra la James Dean des séries, voilà tout.

Quand on y pense, il y a une certaine logique à ce qu’elle s’arrête maintenant. La fin de l’année universitaire approchait, les principaux protagonistes étaient sur le point d’obtenir leur diplôme. Il aurait toujours pu y avoir une suite, mais rien n’aurait plus été pareil. (Un alibi supplémentaire : comme la plupart d’entre vous lisent mon blog, vous savez que mon épouse est enceinte, or un bébé exige un niveau de maintenance très élevé.)

Cette aventure a été fantastique, bien plus que n’aurait jamais osé l’imaginer le geek de dix-sept ans que j’ai un jour été, même dans ses rêves les plus fous. Tout ça, c’est grâce à vous. C’est pour vous que j’ai réalisé cette série. Alors ne soyez pas tristes. Dès que ma progéniture aura grandi, à un moment situé entre la peur du grand méchant loup et le Tanguy de trente-quatre ans qui quitte enfin le cocon familial, j’en créerai une autre.

Sincèrement, je n’ai fait que décider du positionnement des caméras. L’âme de la série, c’est vous.

À bientôt. Promis juré.

 

John Saint-Clair, réalisateur de Lycanthrope College

1 .

– Quel dommage ! s’exclame Avery, raflant ainsi le titre de championne du monde de la litote au tueur en série Jeffrey Dahmer. (Qui avait déclaré au moment de son arrestation : « J’ai un peu déconné, sur ce coup-là ».)

Avery enfouit une quantité hallucinante de manuels scolaires dans son sac à dos. C’est la seule personne du lycée à se soucier de la cloche qui sonne. Sa touche personnelle.

Elle reprend :

– C’est vraiment dommage. Scarlett, t’as une sale tête, ce matin, tu sais.

J’ai les yeux gonflés et la voix éraillée à force d’avoir pleuré, si bien que j’arrive à peine à répondre :

– Ça alors.

J’ai passé la nuit à tchatter avec la communauté de fans de Lycanthrope pour chercher un moyen d’empêcher la mort de la série. La première étape du deuil, c’est toujours le déni, non ? Ça concerne une moitié d’entre nous, qui a aussitôt écrit des lettres furieuses à la direction de la chaîne. L’autre moitié, des gens que je côtoyais tous les jours sur Tumblr, est déjà en train de passer à autre chose.

Non seulement j’étais l’une des auteurs de fanfictions(ces histoires qu’on écrit à partir de nos séries ou mangas préférés) les plus célèbres du forum, mais je tweetais aussi en live toutes les semaines à vingt heures. Du coup, j’avais un nombre de followers assez impressionnant pour une fille qui ne poste pas de selfies de son cul. Chaque lundi de huit à neuf, j’étais en vie. Car ma vraie vie est là. Tout le reste n’est qu’un bruit de fond.

Le pire, c’est que le dernier épisode de la saison 6 ne débouche sur rien, c’est juste un gros gag sans intérêt au sujet de la belle-mère robot de Greg. On ne sait pas qui finit avec qui. Alors même si John Saint-Clair nous le révèle un jour au cours d’une convention, ça ne sera pas pareil. Il a rendu ses personnages si réels que c’est injuste de nous lâcher en plein vol.

– Je sais que ça te rend triste, mais si… écoute-moi une seconde. Si ça pouvait te permettre… de t’intéresser aux gens plutôt qu’à des personnages de fiction. (Comme Avery sait déjà ce que je vais répondre, elle ne me laisse pas le temps de l’interrompre.) Pas seulement à quelques geeks sur un forum, qui ne sont sans doute que des vieux pervers.

– Toi, faut vraiment que t’arrêtes de regarder les reportages sur les pédophiles.

Avery pourrait tout de même comprendre, c’est ma meilleure amie depuis le jour où elle s’est assise derrière moi en cours d’anglais. J’étais en train d’écrire la suite d’un épisode dans mon cahier quand je l’ai surprise à lire par-dessus mon épaule. Elle lit beaucoup. C’est sans doute la seule élève du lycée à lire autant que moi. Mais à part son indéniable talent architectural dès qu’il s’agit de faire entrer tous ses bouquins de maths dans son sac, Avery n’a pas la moindre fibre artistique. C’est pour ça qu’on est si proches. Si on ne faisait qu’une, on serait Batwoman.

Avery est la seule raison pour laquelle j’ai le droit de déjeuner avec les Génies sur pattes, une clique de surdouées qui passent leur temps à s’échanger des cachets d’amphets. Pas étonnant qu’elles aient l’air aussi lunaire. C’est gênant de voir des gens se bousiller à ce point, mais on n’a surtout pas envie de savoir à quoi elles carburent. Si elles finissent par se tuer à la tâche comme le cheval de trait dans Black Beauty, ça sera à cause de leurs parents. Prenez cette pauvre Jessicarose Fallon, par exemple. L’ été prochain, ils dépensent cinq mille dollars pour l’envoyer comme « bénévole » en Argentine afin qu’elle écrive un devoir à pleurer sur sa panne de barres chocolatées dès le troisième jour. Mais comme ils l’ont prénommée Jessicarose, c’est dur de lui reprocher sa tête de psychopathe. En fait, beaucoup de Génies sur pattes ont un prénom composé. Par exemple, Tanya-Lynn Gordonov. Peut-être que ses parents étaient eux aussi sous amphets quand ils ont choisi son prénom.

Si vous voulez savoir, j’ai des notes qui tournent autour de… dix. Sur combien, déjà, vingt ? Ou l’infini ? Non, ça c’est la moyenne de Jessicarose Fallon.

– OK, reprend Avery. Mais tu t’es jamais dit que tes petits copains virtuels sont peut-être juste Tyler Durden dans ton Fight Club à toi ?

Je m’apprête à lui balancer une vacherie quand Avery fait un petit signe de tête en direction de l’autre bout du couloir où, adossé à un casier, Gideon MacLaine est en train de tapoter sur son iPhone. Comme d’habitude, il est seul.

– Regarde, un véritable être humain ! me chuchote Avery d’un ton plein de sous-entendus.

– Oh, ça va.

– Tu es dingue de lui depuis le jardin d’enfants ! Il pourrait peut-être remplacer Lycanthro

– Ne prononce pas ce mot. C’est trop dur de l’entendre pour l’instant.

À l’époque où les filles de mon âge ont commencé à s’intéresser aux garçons, je me suis tournée vers les séries. Au début, c’étaient des séries sérieuses avec des antihéros tourmentés qui trompent leur femme et disent des gros mots, parfois les deux en même temps. Mais je ne pensais jamais : J’ai envie de m’amuser avec ces personnages, de tordre leur univers, de me glisser dans leur tête. Je me disais juste : Ça va, j’ai compris la leçon. Un type peut prendre de la coke et/ou coucher avec une brunette de vingt ans, mais il aime quand même ses gosses et tout le tralala. Je n’avais pas envie de plonger dans l’esprit de ce type. Je n’étais pas la cible.

Puis j’ai découvert Lycanthrope College, et là, tout a changé. Ça paraît un peu mélodramatique, parce que je n’ai pas été amputée ni opérée du cœur, mais quand même, ma vie a été transformée. L’action se déroule à Pembrooke, où les étudiants sont tous à moitié loups-garous. Jusqu’à ce qu’une boursière du nom de Gillian s’y découvre « loup-orateur », autrement dit, la seule personne de sa génération capable de mettre fin à la guerre qui oppose les loups-garous aux humains. Avec toute la palette de bonnes vannes, de triangles amoureux, de sauvetage de planète, que des trucs comme ça.

Mais surtout, sans aucun doute possible – ça transparaît non seulement dans la série mais aussi dans ses interviews, son blog et dans les conventions – John Saint-Clair me connaît. En tout cas, il connaît les filles comme moi. Ça peut paraître incroyable, mais un hétéro blanc a imaginé une série pour des filles (et quelques garçons) de mon âge, blasés de tout, sexuellement frustrés, qui atteignent péniblement la moyenne au lycée parce que leur immense imagination est un tsunami qui balaie tout le reste. Pour une fois, on n’est pas obligés de s’adapter. Le public ciblé, c’est nous. J’aime Lycanthrope et ses personnages comme on aime sa famille ou sa meilleure amie.

Un jour, Avery a regardé un épisode avec moi. Elle a déclaré que c’était intéressant, mais « pas son style ». En revanche, elle nous a obligées, Dawn (ma mère) et moi, à visionner les treize épisodes de Cosmos, une odyssée à travers l’Univers. C’était ennuyeux à mourir. Le bon côté de la chose, c’est que pour une fois, on a été d’accord, ma mère et moi. Elle s’appelle Dawn, donc. Quelqu’un qui donne à sa fille le nom de Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent, quelqu’un qui regarde Sex and the City en boucle avec une telle passion que, quand j’étais petite, elle confondait le générique avec celui du journal télévisé, quelqu’un qui pense que Lycanthrope, c’est nul.

– J’essaie juste de te prouver que ta vie n’est pas terminée ! proteste Avery.

– Tu as reçu une météorite sur la tête, ou quoi ? On habite le New Jersey. Notre vie est déjà terminée. Si je reformule en remplaçant Melville par New York, là, ça pourra peut-être fonctionner.

Melville, New Jersey, est le parfait endroit pour mener une vie médiocre pendant à peu près soixante-dix ans, puis mourir. Sur le panneau Bienvenue à Melville à la sortie 6A de l’autoroute, on pourrait écrire juste au-dessus de population : « 5 000 sachets de chips vides, 1 jeune juive blasée ».

Le lycée de Melville, qu’Avery et moi fréquentons, est tout sauf extraordinaire. Il n’y a pas de vocabulaire adapté pour le décrire, le seul mot qui le caractérise ne convient pas à la bouche d’une jeune fille. La majorité des garçons ont le cou tatoué et les filles postent des citations de Kim Kardashian sur Instagram. Les soixante pour cent d’entre nous qui termineront leurs études secondaires trouveront ensuite un petit boulot au supermarché ou à la station-service.

Grâce, notamment, à Mr Barnhill, le conseiller d’orientation qui nous enjoint de « faire preuve de réalisme » au sujet de nos études. (Pour un peu, on se croirait dans Les Chariots de feu.) Quand Mr Barnhill m’a demandé quelles étaient mes activités sociales extrascolaires, j’ai gardé le silence, puisque je suis connue au lycée comme présidente de la Société des misanthropes. Et son unique membre. Il m’a dit de songer à des études courtes, et je suis repartie avec un fascicule sur l’herpès génital.

Vous connaissez des gens qui roulent des yeux devant la télé ou en lisant un livre en se lamentant : « Mais pourquoi ça n’arrive jamais dans la vraie vie ? » Moi, c’est tout le contraire. Je passe ma journée à croire à l’extraordinaire. Il y a un fantôme dans le vestiaire des filles ? J’y cours, des fois que ce soit une ancienne reine de bal assassinée qui revient se venger. La ville de Melville, New Jersey, est située directement au-dessus du huitième cercle de l’enfer ? Génial, prends ton arc, c’est parti !

 

Dès la fin des cours, je rentre en courant chez moi, où j’ai toujours une page ouverte sur le forum Lycanthrope. Comme je le craignais, il a été colonisé par la pire des espèces invasives : des journalistes à la recherche de « fans au cœur brisé ». (Non merci, je ne témoignerai pas. Je n’ai jamais vu un média généraliste traiter des communautés de fans autrement qu’en les faisant passer pour un culte bizarroïde, et les filles pour des fans écervelées.) Un nombre ahurissant de blogueurs ont aussi inondé le forum avec des liens vers leur sélection des « meilleurs épisodes de Lycanthrope College ». Ici et là, il y a bien quelques fix-it (des réécritures de la fin de la série), mais aucune qui émane de mes amis.

Mes meilleurs amis de la communauté de fans de Lycanthrope sont des BNF (Big Name Fan, des fans célèbres, quoi), et eux aussi, ils écrivent. Ils s’appellent xLoupxGaroux, DavidaTheDeadly et WillianShipper2000. L’univers des fans est aussi bizarre que ça, surtout sur Tumblr. On ne connaît pas toujours le prénom de ses amis, mais si leur mère mourait, on serait aussi triste pour eux que si on les avait déjà rencontrés In Real Life.

Je les ai connus par le biais de leurs fictions, qui sont génialement bonnes. Sur le forum Lycanthrope, ils étaient les auteurs de fanfic les plus lus. Leurs textes les plus célèbres atteignent les dix mille vues. xLoupxGaroux, ça fait référence au type gay très râleur mais drôle qui meurt pour le couple Willian/Connor, sans que ça ne tombe jamais dans le sentimentalisme. DavidaTheDeadly écrit un monologue intérieur pour chaque personnage, ce qui permet aux fans d’échapper un peu à la noirceur de la série. Willian, une fille en classe de seconde qui vit au Kansas, excelle dans le courant le plus difficile, car le plus saturé, de la fanfiction : l’histoire d’amour hétéro, aussi appelée OTP (One True Pairing, le Seul Vrai Couple). Elle se partage entre la communauté de fans de Lycanthrope et celle de One Direction. Des fois, elle sort des banalités terribles, mais à d’autres moments, ses répliques génialissimes déchaînent sur Tumblr. Certains fans de Lycanthrope détestent les communautés main­stream comme celui des 1-D, mais moi, ça ne me dérange pas. Tout ce qui peut permettre à une fille de seize ans habitant une ville de merde de devenir un auteur avec des ventes à six chiffres, ça mérite qu’on s’y intéresse.

 

xLoupxGaroux : Mais t’étais passée où ?

Scarface : Désolée !

 

Je fonds en larmes. Sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être de peur que ça soit la dernière fois qu’on se parle, ou quelque chose comme ça. Je réussis à taper :

 

Scarface : Je pleure ah ah !

xLoupxGaroux : Pas pour de vrai quand même

DavidaTheDeadly : Loup on n’a pas tous ton cœur de pierre

Scarface : Yep

WillianShipper2000 : Arghhhhhh !

DavidaTheDeadly : Moi je pleure depuis hier soir. je suis devenue la Mimi Geignarde des toilettes au boulot.

 

Davida et Loup sont plus âgés que moi, ils travaiellent dans un bureau, ce qui signifie qu’ils peuvent – et ils ne n’en privent pas –, tchatter toute la journée. Ils doivent juste surveiller les fenêtres ouvertes sur leur écran.

 

DavidaTheDeadly : Le problème c’est que… on savait pas que ça allait se terminer. Alors on n’a pas de matos pour écrire à partir des derniers épisodes. Pause : chef en vue

xLoupxGaroux : C’est quoi votre code aujourd’hui La Chevauchée des Valkyries ?

DavidaTheDeadly : Single Ladies

 

Dès que le rédacteur en chef de son magazine approche, Davida chantonne un air pour prévenir ses collègues de planquer tout ce qui peut être inapproprié.

 

DavidaTheDeadly : Scarface stp remercie ta mère pour son mail. Dis-lui qu’il sera publié dans le numéro d’avril

 

La dernière pépite de Dawn… « Aujourd’hui, j’ai écrit un sms à mon petit ami : “Je prendrai des capotes en allant acheter le pain”, sauf que je l’ai envoyé à ma fille ! VDM »

Dawn E., 35 ans.

 

Scarface : J’arrive pas à croire qu’on sache pas si Gillian finit avec Willian ou Connor

WillianShipper2000 : Ah ah avec Willian bien sûr !

 

Willian serait prête à donner sa vie pour ce couple. Son image de profil sur Tumblr, c’est une photo des deux personnages avec ces mots en lettres cursives : « Maintenant, tu as tout de moi », suite à l’épisode ou Willian et Gillian ont eu une terrible dispute parce qu’il refusait de l’accompagner à son bal de promo. Il voulait qu’elle puisse vivre comme une véritable adolescente. Alors elle a fondu en larmes en disant qu’il laissait son côté loup-garou – qui fuit les responsabilités – prendre le dessus. Le lendemain, il a sonné chez elle avec un cadeau dans les bras, un petit berger allemand. Et là, il a dit : « Tu avais raison. Maintenant, tu as tout de moi. »

(Bien sûr, Gillian se rend compte plus tard, quand Willian quitte la ville après le bal, que c’est l’humain en lui qui a pris cette décision, pas le loup-garou. Nina, le berger allemand, meurt en voulant sauver Marissa d’une confrérie étudiante hantée dans le dernier épisode de la saison 4. J’ai pleuré pendant une semaine après ça.)

 

Scarface : Les gars vous avez lu les fix-it ?

xLoupxGaroux : Un peu. Rien d’excitant

 

On a redit qu’aucun de nous n’avait envie d’arrêter d’écrire autour de Lycanthrope, et que même si le dernier épisode était nul, on repartirait des canons : les personnages officiels de la série. On s’est tous promis d’y réfléchir, et de ne rien mettre en ligne avant d’avoir de vraiment bonnes idées.

2

– Mes enfants, j’entame d’un ton solennel au bout de la table chez les Parker.

La première fois que je suis allée dîner chez Avery, en sixième, ses parents m’ont demandé de réciter le bénédicité pour de vrai. Mais je ne savais pas comment faire, alors j’ai tourné ça en grosse blague. Par la suite, mes bénédicités humoristiques sont devenus une tradition à leur table.

Je m’éclaircis la gorge.

– J’ai rêvé que je marchais sur la plage avec le Seigneur. Au bout d’un moment, je me suis retournée. Parfois, il y avait les traces de deux personnes, parfois d’une seule.

Ashley, la sœur d’Avery, une vraie peste, lève les yeux au ciel. Je n’y prête aucune attention.

– J’ai demandé pourquoi au Seigneur. Et voici ce qu’il m’a répondu : « Au moment où tu peinais le plus, je t’ai portée. Il n’y a alors les traces que d’une personne. Les portions où il y a deux traces, c’est quand je t’ai foutu un coup de pied au cul pour que tu marches. »

Les parents d’Avery et d’Ashley sourient discrètement.

– « Pardon. Quand je t’ai donné le courage de reprendre ta marche. Amen. »

– Amen, répondent Avery et ses parents.

La mère d’Avery foudroie Ashley du regard, qui s’incline à contrecœur.

Ashley, en terminale, est une fille très populaire au lycée. Cela fait neuf ans qu’elle et ses amies se moquent de moi parce que je porte des vêtements d’occasion (elles n’avaient pas encore viré mode cool, à l’époque), que j’ai droit à des barres chocolatées sans marque pour le goûter alors que tout le monde mange des Nesquik, et ces mille autres indicateurs de la pauvreté qui n’échappent pas aux autres enfants. Par exemple, en CP, toutes les filles populaires avaient droit à des Oreo Double Stuf. Moi, je devais me contenter d’imitations bon marché des Oreo. Alors, je récupérais la crème d’un gâteau pour la mettre dans un autre, je jetais le biscuit sec et je mangeais mon Double Stuf fait maison. Un jour, Natalia et Ashley m’ont surprise en plein trafic, et Ashley s’est mise à souffler à l’oreille de Natalia, comme si elle faisait les commentaires en off d’un documentaire animalier : « Là, elle gratte la crème, puis elle l’insère dans l’autre biscuit, elle jette le premier biscuit, et… »

Depuis que je suis devenue amie avec Avery, et que ses parents m’apprécient, la relation entre Ashley et moi s’apparente à une guerre froide : si je la mouchardais, elle lancerait ses chiennes de garde chaussées de Ugg sur moi. Pour l’instant, c’est le statu quo entre nous. Avery se tient prudemment à l’écart de tout ça.

Mais au bout de neuf ans de torture, la beauté d’Ashley m’électrise toujours comme une raie manta. On dirait une princesse de Disney, avec son teint pâle et ses cheveux roux flamboyants, sans oublier son nez aussi parfait qu’un tremplin de saut à skis. Elle est juste à la limite d’être trop belle, comme si Dieu s’était arrangé pour qu’elle paraisse malgré tout humaine en photo sur les réseaux sociaux. Avery est un peu la part d’ombre d’Ashley, avec son appareil dentaire et ses cheveux ternes. Si elles avaient été jumelles, Ashley aurait gardé tous les nutriments pour elle, et Avery n’aurait jamais dépassé le stade fœtal.

La mère d’Avery fait le service.

– Quelqu’un veut encore du saumon ? (Elle m’explique) On est au régime sans glucides, mais si tu veux, je pense qu’il me reste quelques crackers à l’épeautre dans le placard.

– Ça ira, je vous remercie.

– Tu es au courant ? Le blé et le sucre, ça détruit les cellules nerveuses. Y compris le quinoa, dit-elle en jetant un bref coup d’œil au père d’Avery comme pour s’assurer qu’elle a bien récité sa leçon.

Le professeur Parker est titulaire de la chaire de nutrition à l’université de Princeton. Le seul bruit toléré à leur table, c’est le cliquetis des couverts. Chez Dawn et moi, c’est tout le contraire : soit on se hurle dessus, soit on part dans des éclats de rire hystériques. En tout cas, chez nous, les émotions ricochent sur les murs.

– Je crois que c’est déjà foutu pour moi…, je dis.

– Scarlett, tu es très brillante et tu le sais, s’interpose sèchement le professeur Parker, ce qui est sa seule façon de s’exprimer, aussi bien pour critiquer que pour faire des compliments.

Ashley soupire. Peut-être que c’est un rire étouffé. Sa mère lui lance un regard d’avertissement.

– Je peux comprendre qu’avoir de bonnes notes au lycée ne te semble pas important, mais tu sais, il y a plein d’universités qui proposent de remarquables programmes d’écriture. Remonte un peu ta moyenne, et ton style parlera pour toi. Tu as du talent.

Je suis écarlate, d’autant que je n’ai pas vraiment écrit depuis la fin de la série. Pour les Parker, on fait toujours tout avec un but dans la vie. Ils croient que je me prépare à « devenir écrivain ». Alors qu’écrire, c’est juste ce qui me permet d’exister autrement qu’en étant l’avatar de moi-même. Tant que Lycanthrope College existait, je trouvais le moyen d’écrire un peu chaque jour au lycée, souvent sur un prospectus dans l’allée de la bibliothèque qui va d’American History (A-P) à American History (P-Z). Sans m’en rendre compte, au bout d’un an, j’avais écrit une fic de la taille d’un roman.

À part mes amis sur le forum, Avery est la seule personne qui sait que j’écris, et qui a réussi à me convaincre de lui faire lire. Bien sûr, elle a ensuite donné ça à son père, qui a lu à son tour. J’étais super gênée, parce que ça parle aussi de masturbation et de plein de trucs comme ça. Mais le père d’Avery a juste appelé ma mère pour lui dire que j’avais vraiment du talent, qu’il existait des lycées artistiques spécialisés, qu’il allait lui envoyer des brochures. Dawn était furieuse. Selon elle, il s’était juste foutu de sa gueule.

En vérité, la raison pour laquelle je me suis mise à écrire, c’est que c’est l’une des rares activités ne nécessitant ni équipement onéreux ni instructeur payé à l’heure. Dawn a raison, elle ne peut pas me payer un lycée artistique comme ceux dont parle le professeur Parker, mais je ne veux pas leur dire ça. Parce qu’en fait, ils le savent, et que je refuse de dire tout haut ce qu’ils savent, parce que ça ferait encore plus bizarre. Je trouve déjà que j’en fais trop, à toujours chercher à être drôle et charmante avec eux, un peu comme si je devais mériter mon dîner.

Alors j’essaie de ne pas rougir et je hausse les épaules, comme si ça ne m’intéressait pas.

– Je continue à penser que le lycée de Melville n’est pas un bon endroit pour vous, déclare Mrs Parker en regardant Avery.

Quand elle est entrée en seconde, les parents d’Avery l’ont envoyée dans un pensionnat chic et cher du Massachusetts. Elle a détesté cet endroit, mais ils n’ont cédé qu’après une action radicale : quelques jours avant la fin de l’année scolaire, elle s’est fait faire un piercing au nombril, puis elle s’est acheté des T-shirts très courts. L’année suivante, Avery était à nouveau inscrite au lycée de Melville.

Ses parents se mettent à lui parler de sa future université. Le téléphone d’Ashley lui signale qu’elle a un message, qu’elle lit sous la table.

Kevin Rice, me souffle Avery.

Ce serait donc la nouvelle conquête d’Ashley. Il a obtenu son diplôme l’an dernier, mais il a échappé à l’université grâce à un contrat d’enregistrement négocié avec son groupe punk dont j’ai oublié le nom. Du genre « Mouchàbière » ou « Quedeleau », un truc aussi débile que ça. Quand on le prononce, les gens croient qu’on fait un AVC.

Ashley a l’air sur un petit nuage. On entend presque les mésanges chanter autour de sa tête. Putain, quand même, ce type met de l’eye-liner !

– « Lumière de ma vie, feu de mes reins », je récite tout bas l’incipit de Lolita pour faire glousser Avery.

Le professeur Parker réprime un rire, mais Ashley s’en rend malgré tout compte.

– Papa, c’est pénible.

Il se reprend.

– En plus, ça n’est même pas qui vous pensez, réplique Ashley.

Et elle ajoute tout bas pour Avery et moi :

– Je vous emmerde.

– Ashley, pas de gros mots, jette Mrs Parker en pilote automatique.

– Je vous ennuie, corrige-t-elle, puis elle se lève et part en courant vers sa chambre.

Si ce n’est pas Kevin, ça veut dire qu’elle a un autre garçon en vue. Ashley a un modus operandi bien établi, tout le monde le connait au lycée. Elle sort avec un nouveau garçon à peu près toutes les semaines, et chaque rupture est L’Événement Le Plus Dramatique De Sa Vie. Elle déboule dans les toilettes des filles en pleurant, une Virginia Slims fripée aux lèvres (piquée à sa mère), puis elle s’asperge de Dream de chez Gap pour ne pas sentir la cigarette, à tel point qu’un troupeau de bisons n’y survivrait pas. Un jour, Avery est passée aux toilettes juste après sa sœur et elle a failli faire une crise d’asthme.

Ashley jure toujours dans cette phase qu’Elle N’Aimera Plus Jamais (c’est le genre de fille à parler avec des majuscules), qu’elle va désormais se concentrer sur ses études, l’entraînement et sa #tristesse, le temps qu’un autre garçon motorisé lui propose d’aller faire un tour. Ils s’envoient en l’air en mode Fast and Furious, et elle rentre avec son T-shirt à l’envers, A comme Amoureuse.

Après avoir débarrassé la table, Avery et moi on monte dans sa chambre pour qu’elle « m’aide à faire mes maths », ou plus exactement, pour jouer à des jeux débiles en buvant sept cents Coca Light à l’heure.

En passant devant la porte d’Ashley, on entend un carillon en guise de rire. Même son rire est parfait.

– C’est qui son nouveau mec ? je demande.

– Aucune idée, Scarlett, m’informe-t-elle avec le ton patient qu’elle adopte quand je l’interroge sur Ashley, un peu comme si elle s’adressait à une gamine de trois ans. Je ne fais pas partie du comité qui assiste à sa conférence de presse bihebdomadaire.