sosie de Nijinsky, Le

-

Livres
70 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Faits troublants du journal intime d’un danseur de ballet, inspirés par la vie de Vaslav Nijinsky. L’auteur entraîne le lecteur dans un monde où se côtoient l’aventure et la tragédie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1990
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9782896112760
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Du même auteur :La moto bleue, Le petit dinosaure de I’Alberta, Le premier rodéo, Le prix du silence, Le fantôme du parc Héritage, La lumière dans la nuitetLe coupeur de têtes.
Merci au Conseil des Arts du Canada, au Conseil des Arts du Manitoba et à l’Alberta Foundation for the Literary Arts.
Maquette de la couverture : Philippe Dupas
Données de catalogage avant publication (Canada) MacKenzie, Nadine Le sosie de Nijinsky ISBN: 0-920944-93-0 1. Titre. PS875.K4225S67 1990 C843’.54 C90-097066-9 PQ3919.2.M35S67 1990
La reproduction d’un extrait quelconque de cette édition, notamment par photocopie ou par microfilm est interdite sans l’autorisation écrite des Éditions des Plains inc.
Directeurs : Annette Saint-Pierre et Georges Damphousse
Dépôt légal à la Bibliothèque Nationale d’Ottawa e 2 trimestre 1990
Je ne sais pas si je tiendrai fidèlement ce journal . C’est mon deuxième essai et le premier n’avait été concluant que parce que le b ut fixé avait été atteint en peu de temps. Cela avait duré trois mois, ce qui est loin d’être un record. Pour moi, cela avait représenté une longue période pendant laquell e j’avais supputé mes chances d’être accepté par audition aux Grands Ballets Cana diens.
Quatre-vingt-dix jours qui m’avaient servi à me pré parer à affronter ma famille, mon père surtout, et à mettre tout le monde devant un fait accompli : je serais danseur et rien d’autre. Plus facile à écrire qu’à clamer bien fort.
Certains jours, j’écrivais des pages et des pages d ’une grande écriture échevelée pour me redonner du courage, pour m’admon ester, rempli de pitié envers moi-même. Parfois, à coups de plume vengeresse, je reprenais l’arrogance ou la confiance qui me manquait. Je m’étais mis volontair ement des oeillères pour ne regarder que dans une direction, celle des Grands B allets. Je m’étais bouché les oreilles à tout conseil et remontrance et n’écoutai s plus que la musique de la danse.
D’autres jours, je n’écrivais rien, fixant des heur es durant les pages blanches, accablé et léthargique, me retirant dans un monde d ifférent où je rêvais tout bas ce que je ne pouvais écrire noir sur blanc.
Ce premier journal fut le témoin de mon triomphe : j’étais admis aux Grands Ballets avec tous les honneurs et j’abandonnais mes études scolaires avec joie et empressement, un abandon dont j’avais rêvé depuis d es années. Mon journal ne me servant plus à rien, je l’avais alors brûlé dans la cheminée de notre maison de campagne.
Déçue par la voie que je prenais, ma famille se ret ira dans le silence. On ne me condamnait pas, on essayait de comprendre. Un fils aîné à l’armée, un second qui venait d’entrer dans la diplomatie et le dernier au x Grands Ballets Canadiens! Je ne suivais certes pas les exemples de mes frères.
Au moins, aurais-je pu considérer l’étude du droit comme mon père. Pas du tout, je voulais me consacrer à l’art de la danse, profes sion entièrement inconnue dans la famille. On n’approuvait pas mais comme j’avais tou jours été différent, on se résigna après un haussement d’épaules.
Peut-être qu’un de ces jours, cette idée me passera it et que je reprendrais mes esprits et mes études. L’idée persista et me condui sit tout droit sur la scène artistique nationale.
Cette fois, je vais écrire dans l’intention d’essay er d’analyser des faits troublants, car j’en suis arrivé à douter de ma rai son et de mon équilibre. Je suis obsédé par l’image d’un danseur déjà très célèbre a vant ma naissance. À vrai dire, je n’avais jamais prêté beaucoup d’attention à cet artiste. Comme tout le monde, j’avais entendu prononcer son nom accompagné de com mentaires flatteurs comme : «il fut le prince de la danse», «c’est lui qui fit connaître les Ballets Russes». C’est bien tout ce que je savais alors.
Depuis deux semaines, ce nom m’accompagne partout, nuit et jour. Tout à l’heure, j’irai à la bibliothèque me procurer des l ivres sur lui, sa carrière et sa vie. Il faut que j’en apprenne davantage à son sujet et le plus tôt possible. Trop de questions me viennent à l’esprit depuis que...
Je répétais depuis une heure sous la direction de M adame Aurol, mon professeur depuis des années : c’est elle qui m’a p réparé au concours d’entrée des Grands Ballets. Elle est à la fois exigeante et com pré-hensive, perfectionniste et sympathique. Pour elle, les exercices à la barre so nt l’essence même de la danse classique. Un point de vue que je ne partage pas to ujours. Elle dit souvent que nous devrions mettre autant d’âme à répéter les exercice s quotidiens qu’à danser sur scène. Cette attitude me fait souvent renâcler. D’u ne main de fer, elle me remet dans le droit chemin.
Je devais faire une série de pirouettes et d’entrec hats. On a toujours loué mon élévation. Tant mieux, cela m’a ouvert bien des por tes. Je pris mon élan, déboulai autour de la salle et terminai au milieu. J’entendi s des applaudissements. Dans le miroir, je venais de voir trois personnes, deux hom mes et une femme qui me suivaient des yeux.
— Nijinsky! fit l’homme le plus âgé, c’est tout à fait Nijinsky!
— Absolument, ajouta la femme, il a la même approch e technique.
— Le côté physique, aussi, regardez-le!
L’homme qui venait de parler, plus jeune que ses de ux compagnons, était mince. Ses mains et son visage délicat lui donnaien t une allure d’aristocrate du siècle dernier. Ils parlaient tous les trois avec u n fort accent étranger, roulant les r. Ils étaient, apparemment, russes.
Madame Aurol, s’étant tournée vers eux, leur dit qu elques mots puis me fit signe d’approcher. Les trois inconnus me dévisageaient av ec une telle intensité que cela frôlait l’impolitesse. Que voulaient-ils donc?
— Ne vous a-t-on jamais dit que vous ressembliez d’ une façon frappante à Nijinsky? La femme brune, grande, mince et d’un cer tain âge, ne me quittait pas des yeux en me posant cette question.
— Non, c’est bien la première fois que l’on me fait cette remarque. C’est très flatteur d’ailleurs. Merci, dis-je légèrement.
— Vous avez les mêmes yeux que lui, des yeux bridés . C’est incroyable! En vous regardant, il m’a semblé le revoir à votre âge .
L’homme le plus âgé sortit un mouchoir blanc de sa poche et le passa sur son visage. Ses vêtements étaient de bonne coupe mais d e mode ancienne. L’aspect de ces trois personnages avait quelque chose de vieill ot, de mystérieux.
— Mon ami, fit le plus jeune, vous intéressez-vous à la chorégraphie?
Je secouai la tête affirmativement et répondis que je travaillais actuellement à la chorégraphie d’un ballet moderne qui serait présenté dans quelques mois.
— Très bien, très bien, Nijinsky aussi chorégraphia it. C’est bon, très bon! Puis-je vous demander d’exécuter quelques grands fouettés? Je reculai de trois mètres, me mis en position et fis une vingtaine de grands foue ttés sans m’arrêter. J’ignorais ce qu’ils voulaient mais ils me buvaient des yeux.
— Parfait, parfait, et maintenant, une série d’entrechats, je vous prie.
Ce que je fis avec plaisir. Ils hochèrent la tête a vec appréciation et se mirent à chuchoter. Madame Aurol fit quelques pas dans leur direction et leur lança un regard interrogateur. Ils la remercièrent, la saluèrent et la femme russe jeta par-dessus son épaule :
— Nous nous reverrons sous peu. Au revoir et merci. Vous avez du talent, beaucoup de talent.
— Qui sont ces gens? demandai-je à la ronde lorsqu’ ils eurent disparu.
Le pianiste haussa les épaules en signe d’ignorance et se mit à jouer doucement.
— Trois Russes que le Bolchoï nous envoie. En fait, je ne sais même pas pourquoi. À la recherche de jeunes talents, sans do ute.
Madame Aurol ajouta avec un sourire taquin :
— Puisqu’ils te trouvent une grande ressemblance av ec Nijinsky, tu as peut-être là la chance de ta vie. Ils vont probablement t’off rir un contrat sur un plateau d’argent. En attendant, au travail! Cyriac!
— Pourquoi m’ont-ils parlé de Nijinsky? Vous trouve z que je lui ressemble?
Elle a levé un sourcil et dit :
— À vrai dire... je ne me souviens plus très bien d e quoi il avait l’air... les yeux, peut-être... l’allure générale aussi... mais ne te monte pas la tête, il a eu une fin tragique, je crois qu’il est mort fou!
Nous éclatâmes de rire ensemble. Le soir même, je d ansais dans le ballet Raymonds.me saluèrent d’un Dans les coulisses, je revis les trois Russes qui sourire impénétrable. On s’écartait avec respect su r leur passage. Michel, un danseur de mon âge, me rejoignit dans ma loge.
ici.
— Tu as vu les envoyés du Bolchoï? Tout le monde se demande ce qu’ils font