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Un petit grand-père bien canaille / Chiqan chansallayki-machu kayllayki / Abuelito pero bien bandido

De
109 pages
Des condors, des colombes, des crapauds et des éperviers qui se métamorphosent en jeunes galants et en jolies filles pour gagner l'amour des humains. Laissez-vous envoûter par ces contes et découvrez la richesse de la culture quechua. À partir de 14 ans.
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Couverture

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4e de Couverture

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Un petit grand-père bien canaille

Contes quechuas

Chiqan chansallayki-machu kayllayki

Runa simipi willanakuykuna

Abuelito pero bien bandido

Cuentos quechuas

 

La Légende Des Mondes

Collection dirigée par Isabelle Cadoré, Denis Rolland,

Joëlle et Marcelle Chassin

Dernières parutions

Shyret BAJRAKTARI-MURATI, Le moulin ensorcelé, Contes d’Albanie, 2017.

Isabelle CADORÉ, La malédiction de Manman Dlo, Les trois chiens de Siméon – Henri CADORÉ, adaptation créole, Malédision Maman Dlo, Twa chien ta Siméon, bilingue français-créole, 2017.

Simona FERRANTE, Sînzienele ou les Fées de l’amour, Mythes et légendes de Roumanie, Illustrations d’Emil Florin Grama, 2016.

Jacqueline HEISSAT, Lasik et la baleine, Légendes de la Terre de Feu, 2016.

Sonia KOSKAS, Pour 500 rials d’or – La fortune de Ch’ha, Contes de Tunisie, 2016.

Jean-Baptiste BING, Contes et légendes de la terre d’Iesso, Terre imaginaire, 2016.

Mallon KÉITA KOUYATÉ, Une hyène affamée, Contes de la Haute-Guinée, 2016.

Pierre MANGA, La sœur du Bouc, contes diolas du Sénégal, 2016.

Alfred DIBAN KI, Domolo et le canari magique, Contes san du Burkina Faso, 2016.

Nassereh MOSSADEGH, L’Oiseau doré de Khârkan, Contes persans, 2016.

Gyula ILLYÉS, Groseille, Contes populaires hongrois, Traduit du hongrois par Clara Tessier, 2016.

Jean-Pierre VAGNER, Paris à la diable, Contes, 2015.

Lounès BENREJDAL, Les facéties de Djeh’a, Contes kabyles, 2015.

Nassereh MOSSADEGH, Le tapis jardin, Contes persans, 2015.

Anne GUIMEZANES, Le chevalier à la peau de tigre, 2015.

Taïeb FERRADJI, L’oiseau de pluie, Contes kabyles, 2015.

Titre

 

Ch’aska Eugenia Anka NINAWAMAN

 

 

 



 

Un petit grand-père bien canaille

Contes quechuas

Chiqan chansallayki-machu kayllayki

Runa simipi willanakuykuna

Abuelito pero bien bandido

Cuentos quechuas

Traduit de l’espagnol en français par Claire Lamorlette

 

 

 

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com

http://www.editions-harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-79138-8

 

 

Les voyages par les terres de Ses Majestés Tata Qurupuna et Mama Zuliman.

Allin puriytan puriyku Tata Qurupunaq mama Sulimanaq llaktanmanqa.

Los viajes por las tierras de su Majestad Tata Qurupuna y Mama Zulimana.

J’avance chargée de contes.

Kuwintu-willakuykunata q’ipispa purini.

Camino cargando los cuentos.

Introduction

La poignée-yura d’histoires que je vais vous conter provient des murmures entendus dès ma prime enfance. Je suis née dans la communauté de Ch’isikata, province de Yauri-Espinar, dans la région de Cusco, au Pérou. Ce sont les gens-runa de ch’isikatas et les non-êtres-runa suprahumains qui ont tracé mon chemin de conteuse. Car la nuit où je suis née, la resplendissante énergie-illa des conteurs, Sa Majesté le condor Apuchin, m’avait élue conteuse. Sa Majesté était descendue des neiges éternelles du puissant Apu Qurupuna et m’avait remis son trousseau de clés afin que je puisse ouvrir les portes des greniers-taqi où sont entreposés tous les contes de la terre. Depuis ce jour, je n’ai cessé de voyager par monts et vallées, d’un continent à l’autre, au-delà des océans. J’avance chargée de mon paquet de contes. Lorsque je rencontre en chemin la porte d’un grenier-taqi, je m’arrête. Je défais mon paquet, puis commence à égrener les épis des contes-mythes. Je les sème partout où l’on m’accueille, pour ainsi renforcer le grenier-taqi du lieu. En échange, je recueille les nouvelles graines magnifiques qui me sont offertes et que je disperse sur mon chemin afin de renforcer le taqi des conteurs.

Pourtant, le fait d’avoir semé les contes sur mon passage n’a pas empêché mon balluchon de grossir au point de devenir énorme. Si je veux poursuivre ma route, il me faut en semer à nouveau. Mais, comme le dit la force-illa des contes, Sa Majesté le condor Apuchin : je dois désormais leur donner forme dans des livres d’or-argent-quri-qullqi. Aujourd’hui, lorsque Sa Majesté désigne des fillettes conteuses, il leur remet le livre d’or-argent au lieu de leur donner le trousseau de clés de la réserve-taqi.

Quant à moi, je marche toujours sur les traces de mon énergie-illa, comme Sa Majesté Condor, et vais de ce pas vous faire le présent, chers amis lecteurs, de contes accumulés dans les livres or-argent-quri-qulli. Je commencerai par vous narrer une douzaine de contes mettant en scène des aigles, des colombes, urpichakuna, des liqi-liqi, des crapauds et des cerfs qui se métamorphosent en jeunes galants et en jolies filles pour gagner l’amour des gens, runa.

Les histoires que je vais vous conter sont les premières graines que j’ai récoltées enfant et adolescente sur les terres hautes de Cusco et d’Arequipa. Vous allez connaître mes premiers pas aux côtés de mon père, lorsque je l’accompagnais dans ses voyages à travers les montagnes enneigées de Ses Majestés Apu Qurupuna et Mama Zulimana.

Les voyages par les terres de Ses Majestés Tata Qurupuna et Mama Zulimana

En effet, par mon père, je suis fille des tata-kuka kamayuq, c’est-à-dire les tatas-principales ou sages chargés de répandre les feuilles de coca sur les hauteurs de Ses Majestés Apu Qurupuna et Mama Zulimana. Mon père m’a appris que cette tâche dont il a hérité aurait été confiée à ses ancêtres dans des temps reculés, probablement à l’époque inca. Depuis, mon père n’a jamais cessé de rendre visite à Leurs Majestés pour leur donner en offrande des feuilles de coca. C’est ainsi que mes frères et moi l’avons suivi par les plaines et vallées, les canyons et falaises, en tirant notre âne baptisé Don Mariano. Comme nous sommes huit frères et sœurs, mon père nous emmenait à tour de rôle deux par deux dans ses tribulations. Mais nous ne sommes que trois à avoir marché dans les pas des anciens : ma sœur aînée, la guérisseuse-hampiq, mon frère musico-anthropologue avant-dernier de la fratrie, et moi, la troisième. À présent, je poursuis ma route de marcheuse, de voyageuse et lors de mes haltes, je cherche à connaître les contes de la région.

Le trajet emprunté par mon père entre le village de Yauri et la terre de Leurs Majestés m’a révélé ma vocation de conteuse. J’ai appris que pour passer d’un lieu à l’autre, il fallait respecter un rituel qui consiste à demander la permission aux Apus, aux Seigneurs des montagnes, aux entités-Wak’as redoutées, aux puissances-Paqarinas, maîtres resplendissants des lieux. Grâce à ces allers et retours, j’ai pu apprendre à reconnaître les points sacrés des régions traversées, à distinguer quand les esprits des montagnes étaient réveillés et quand ils nous observaient. Je savais aussi à quel moment ils avaient faim et soif. Je savais calmer leurs peines et leur colère.

Leurs Majestés commencèrent, elles aussi, à me reconnaître et m’adoptèrent comme leur fille. Jamais, pendant mes voyages, je ne suis tombée malade. Je n’ai jamais souffert des maux dus à Leurs Majestés : ni du soroche (mal des montagnes) ni du vent qui donne le torticolis, ni du mal de l’eau jaillissante-puxio qui provoque des plaies à la bouche lorsque l’on boit l’eau de certaines sources, ni du qhasqasqa causé par des sortes de graines que la nuit dépose dans le corps des gens. Personne n’a osé dévorer mon cœur, puisqu’ils m’avaient adoptée comme leur propre fille. Dès lors, ils m’apprirent à leur obéir. Car pour pénétrer sur leur territoire, je devais obtenir leur consentement. Sinon, mes frères, mon père et moi, risquions de sombrer dans l’ukhupacha-monde inconnu souterrain, c’est-à-dire dans l’insondable espace-temps de Leurs Majestés Wak’as, Apus, Paqarinas et Mach’ay. Si cela s’était produit, nous aurions cessé de faire partie des humains-runa. Dès lors, personne n’aurait pu nous retrouver, excepté nos corps, et la mouche-chichirrinka, âme du souffle de vie, se serait envolée. Si cela s’était produit, les sages hommes de savoir-yachaq seraient venus afin de nous ramener au kaypacha, au monde des humains-runa. Il se peut aussi que nous soyons devenus fous, en sortant du temps lunaire ukhupacha, transformés en un état-kay différent de vie. Quant à nous, il ne nous est jamais arrivé de plonger dans l’univers des Wak’as sacrées. Car Leurs Majestés nous ont montré comment les distinguer dans le paysage. Je connais chacune d’entre elles. J’ai appris les règles et les rites à suivre pour entrer sur leur territoire. Par exemple, lorsque nous nous approchions des terres du Seigneur Apu T’aqrach’ullu, mon père nous montrait à mes frères et à moi comment lui demander l’autorisation-saminchay avec trois petites feuilles de coca-k’intu. En échange, Sa Majesté, nous laissait passer en nous donnant le suniay, c’est-à-dire sa protection contre les êtres malfaisants peuplant ce lieu, qui auraient pu nous faire perdre conscience en absorbant notre force vitale-samay avec leur énergie négative-llaksay.

Pour sortir de leur territoire, nous devions également obtenir leurs faveurs en leur faisant une offrande de feuilles de coca et de graisse de lama. C’était la condition pour continuer notre route et entrer sur les terres d’autres entités sacrées. Alors, quand nous arrivions sur la rive du Grand Lac de Sa Majesté Mamaqucha, mon père nous demandait d’ôter nos chapeaux et de la saluer avec un petit verre de vin. À ce moment-là, les sirènes-Wak’as qui vivaient en ce lieu ne nous enchantaient plus de leur chant maléfique : elles cessaient de jouer de leur instrument à cordes, le charango envoûtant. Nous pouvions alors reprendre notre marche jusqu’aux terres de Sa Majesté Mama Kinsach’ata, à qui nous demandions – dans sa langue sacrée – de nous offrir son or et de nous protéger-saminchaiy. Car sur les rives de ses lacs, les voyageurs trouvent souvent des oranges. On raconte que lorsqu’on les cueille, elles se transforment en or.

Ainsi, nous avancions pas à pas, dialoguant avec Leurs Majestés.

Arrivés à l’entrée du grand Qaqa k’umuykuq, nous devions chercher les grands aérolites-xiwayas noirs fortement chargés en énergie-llaksay, dotés d’une force resplendissante. Nous y déposions alors nos peines et nos fatigues. Parfois, notre recherche nous prenait des heures, car Sa Majesté Qaqa K’umuykuq se plaisait à cacher ses xiwayas pour taquiner les voyageurs. Et quand nous les trouvions, il nous fallait les transporter ici et là afin de nous ouvrir le chemin. Déplacer ainsi les pierres aidait les autres voyageurs à se repérer. Ceux-ci pouvaient aussi deviner dans quel sens étaient allés leurs prédécesseurs. C’était notre unique moyen de passer la porte de l’immense ravin. Nous pouvions alors poursuivre notre route, à condition de demander la permission à la Majesté de chaque lieu traversé. Tout en marchant, nous restions attentifs à Leurs Majestés. Un grand nombre d’entre elles se prenaient pour des super Wak’a. Elles se trouvaient au stade primitif de sauvages, ce qui leur faisait détester l’odeur des humains-runa. Elles ne faisaient qu’une bouchée de toute personne pénétrant la première dans leur domaine. Elles refusaient les rituels, les feuilles de coca, car leur condition primitive et sauvage les maintenait à l’écart des humains-runa. C’est pourquoi on devait bien les connaître avant de passer sur leurs terres, savoir par exemple si elles dormaient ou étaient éveillées. Et on ne pouvait avancer que lorsque le moment, ou le jour, était favorable : au lever ou au coucher du soleil, car ce sont les heures de la journée où un échange a lieu entre le monde des humains-runa et celui des autres entités ; une brèche s’ouvre. Les voyageurs profitent alors de cette faille pour franchir le territoire des puissants Wak’as y Machay.

C’est seulement en déchiffrant les signes envoyés par Leurs Majestés que nous pouvions continuer notre marche.

J’avance, chargée de contes

J’enrichissais auprès de mon père mon apprentissage de conteuse. Il me confiait les histoires des seigneurs auxquels nous nous heurtions. Par exemple, il nous disait que l’Aigle, en tant que tel, était très sensible à l’odeur des humains-runa. Un jour, une fillette abandonnée avait été recueillie et élevée par le Prince Aigle dans une petite feuille de figuier de barbarie-tuna. Mais, une fois grande, elle avait rejeté son père adoptif. Peiné, l’Aigle s’était envolé, laissant tomber derrière lui le portrait de l’enfant dans une petite boîte d’allumettes afin de l’oublier. Avant de se perdre dans les hauteurs, il avait poussé ce cri : ch’innn. Depuis ce jour, je sais que lorsqu’il crie sach’uwis, sa colère s’apaise et c’est le signe qu’il nous invite à passer sur ses terres. Ainsi donc, je me suis progressivement imprégnée du langage des aigles et de Leurs Altesses-wak’as, Pumas, Renards, Condors et Vigognes.

Tandis que nous avancions pas à pas dans les montagnes, au bord des précipices et le long des lacs, les oiseaux se mirent à me parler dans leur langue de Seigneurs. Sans m’en apercevoir, presque malgré moi, j’avais acquis les paroles de Leurs Majestés afin qu’elles me confient leurs histoires.

C’est ainsi qu’en cheminant d’un lieu à l’autre je sentais s’alourdir mon balluchon de contes. Il prenait de l’épaisseur à chaque étape où l’on me contait des histoires. La puissance des histoires me poussait à continuer ma route en quête des aventures des ours voleurs, des enfants hiboux de mauvais augure et des Majestés Wak’as qui se métamorphosent en roches et en pierres. Je ne devais pas lâcher mon père d’une semelle. Parfois, lorsque nous arrivions au pays des Wak’as, Leurs Altesses les Vizcachas nous accueillaient pour la nuit. Là, il y avait des cabanes-utanas réservées aux voyageurs. Ceux et celles qui nous avaient précédés nous ouvraient la porte. Mon père leur offrait des feuilles de coca et en échange, ils nous donnaient des nourritures étranges. Beaucoup parmi eux provenaient de lieux divers, chargés de denrées singulières et de contes que nous entendions pour la première fois. Certains parlaient en quechua, d’autres en aymara ou en castillan. La nuit tombée, ils se mettaient à égrener les épis de contes. En tombant, les grains prenaient toutes sortes de formes, de couleurs, changeaient de dimensions. Certains étaient gros, d’autres petits, la plupart veinés ou jaunes, il y en avait aussi des rouges et des violets.

Le lendemain, peu avant l’aube, chacun reprenait sa route, qui en direction des vallées-quiswas, qui vers les hameaux-estanshas, et nous poursuivions avec ceux qui se rendaient sur les terres de Leurs Majestés Tata Qurupua et Mama Zulimana. Les voyageuses me regardaient et me disaient : « Ton ballot de contes commence à se remplir d’épis aux couleurs variées ».

Parvenus à notre nouvelle destination, chez Tata Qurupuna et Mama Zulimana, nous étions accueillis à bras ouverts par nos pairs. Ils nous recevaient à la cuisine pour que nous nous réchauffions au coin du feu. Mon père ouvrait son sac de feuilles de coca afin de faire d’abord une offrande à Leurs Majestés. Puis il passait de bonnes poignées de feuilles de coca aux gens-runa de Leurs Majestés. Sans attendre, il choisissait trois de ces feuilles afin d’ouvrir la porte du grenier-taqi des contes, non sans avoir, comme d’habitude, demandé la permission à Leurs Majestés. Alors, chacune leur tour, les personnes présentes commençaient à égrener leurs histoires, tout en se répartissant les feuilles de coca, et à mesure que les gens prenaient la parole, ils se muaient en crapauds, en condors, en pumas et en sirènes. Le compère Don Juan Talla, qui nous avait accueillis, se transformait ainsi au fil de son récit simultanément en chasseur et en puma, car sa voix prenait un ton autoritaire de chasseur tout en émettant des miaulements semblables à ceux des pumas. Lorsque le compère Talla avait terminé son conte sur l’ours chasseur et le puma intelligent, il laissait la parole au conteur suivant. Puis, la petite grand-mère Teofila se métamorphosait en rusée grand-tante Aniceta, c’est-à-dire en renarde – elle parlait avec la voix d’une renarde pour raconter ses tribulations. Dans la cuisine, tous serrés près du feu, condors, pumas, renards et vizcachas égrenaient l’épi des contes. Je ne les quittais pas du regard, je les écoutais les oreilles grandes ouvertes et m’imprégnais de leurs mimiques, de leurs postures, du jeu de leur regard et de leurs intonations. Je commençais à manier les techniques du conteur dont le jeu consistait à captiver l’auditoire. Et lorsque venait mon tour, leurs regards se posaient sur mon petit ballot. Ils me demandaient, comme à tout enfant en voyage, « Quelles nouvelles histoires as-tu dans ton sac ? » Et d’une seule voix ajoutaient « Imallayki kuwintullayki ? » (Quels contes avons-nous apportés ? »).

Utilisant alors la formule magique qui sert à ouvrir la porte des réserves-taqi de contes, ils m’invitaient à défaire les liens de mon sac à histoires.

C’est ainsi que, sans perdre de temps, je commençais à conter et me mettais dans la peau de la grand-mère biche offrant l’hospitalité au pauvre voyageur. L’Aigle-Waman criait et croassait en virevoltant pour porter chance, alors je me transformais en une petite aigle et Leurs Altesses les Montagnes me réclamaient des feuilles de coca et un petit verre de vin. Mon public se tordait de rire et ouvrant les bras, se tournait vers mon père pour le féliciter.

Lors de ces réunions qui nous mettaient en joie, nous faisions un excellent troc-chhalay. Les gens-runa de Sa Majesté qui nous hébergeaient offraient de bonnes poignées de pommes de terre déshydratées (chuño) et des gigots de viande séchée en échange de nos feuilles de coca. Mon père, les larmes aux yeux, remerciait Sa Majesté Tata Qurupuna.

Le lendemain, sans perdre de temps, nous descendions vers les vallées de Son Altesse Mama Zulimana. Les gens qui venaient à la rencontre de mon père lui témoignaient respect et affection en l’appelant « Tata ». Les petites grands-mères lui montraient leur sac de coca vide en lui disant : « Pourquoi as-tu tardé autant ? » La nuit, à l’heure des contes, elles se mettaient à égrener l’épi des contes de leur Altesse des cimes. Elles disaient que la fille de Tata Qurupuna, la princesse Wachalinka, attendait un enfant du tout puissant Incarey. Car à côté de Wachalinka poussait un petit volcan. La nuit s’écoulait ainsi, à partager les feuilles de coca, à boire des petits verres de rhum tandis que nous égrenions les contes. Et quand venait mon tour, je sortais de ma besace des histoires qu’ils n’avaient jamais entendues. Je les surprenais avec mes histoires héritées de mes grands-parents, ma mère, mes oncles et tantes : des contes venus d’ailleurs. C’est ainsi que je tissais et retissais ma trame de conteuse.

Nous étions heureux de rentrer à la maison avec notre âne Mariano chargé de chuño, de chalona, de maïs de la plaine, de gigots de mouton et de figues sèches délicieuses. Mon père ôtait son chapeau et offrait à Sa Majesté ses dernières feuilles de coca. Sur tout le chemin du retour, les gens nous saluaient en agitant leur chapeau, et nous rappelaient de ne pas oublier leurs commissions – barrettes, dictionnaires, teintures-anilinas, et aussi les lettres que nous devions aller chercher à la poste pour les leur remettre. Et pour franchir à nouveau les terres de Leurs Majestés, il nous fallait respecter des rituels différents de ceux de l’aller. Par exemple, nous devions chercher de grosses météorites-xiwayas afin de les placer autrement sur les apachetas (autels en forme de petites pyramides, formées de pierres que les voyageurs ajoutent à leur passage d’un port de montagne). Devant l’apacheta, on prend le temps de se reposer, de se libérer de ses peines et de ses ennuis pour avancer plus léger. Aux yeux de Leurs Majestés, cela signifiait que nous refermions la porte qu’elles nous avaient ouverte pour passer sur leurs terres domaines. Lorsque nous arrivions dans notre village de Yauri, ma mère et mes petits frères venaient à notre rencontre. Je rentrais à la maison chargée de mon balluchon de contes. Et la nuit tombée, je me mettais à égrener mon petit épi d’histoires sur Leurs Altesses Tata Qurupuna et Mama Zulimana.

Tandis qu’elle m’écoutait, ma mère, en bonne tisserande, m’apprenait à faire des liens dans mes récits et à les tisser avec plus de finesse. Lorsque mon père repartait avec ceux de mes frères dont était venu le tour, maman ouvrait la porte du grenier-taqi rempli des contes qu’ils avaient accumulés lors de précédentes allées et venues sur les terres de Leurs Majestés. Usant de la formule magique connue des enfants, elle disait : « Imallayki-kuwintullayki, voyons quels contes nous avons. » Alors, mes frères se mettaient à égrener l’épi des légendes de Leurs Majestés et en les écoutant, nous nous métamorphosions en puma, renard et vizcacha. Ainsi, chaque soir, ma mère nous faisait répéter les histoires de Leurs Majestés, dans un ordre précis, de l’aîné au cadet. Chacun de nous allait perfectionnant l’intonation, les mimiques et l’emploi des mots étranges que nous avions entendus pour la première fois.

Lorsque nous avions terminé, ma mère disait : « Munaychata awashaki, tu commences à tisser un petit ouvrage très coloré. » Mais le tissu manquait encore de finesse. Elle nous conseillait : « Ajoute des couleurs dans le dessin-pallay, et soigne les bordures qui s’effilochent. » Pour devenir une bonne tisseuse et une bonne conteuse, à l’image de maman, il nous fallait apprendre à tisser et à raconter comme elle. Chaque soir, elle égrenait l’épi de contes qu’elle avait appris toute petite. Si vous aviez vu les ouvrages ! D’une finition si délicate et avec des dessins-pallay si variés ! Nous nous endormions au son des paroles égrenées.

Le lendemain, pendant le petit déjeuner, elle nous faisait répéter les histoires entendues la veille. Ainsi, en écoutant, je mémorisais les contes, les tissais à mon tour, revenant sans cesse sur le métier afin de leur donner toute leur finesse. À force de répéter et d’écouter, j’apprenais de ma mère les techniques de création et d’apprentissage des contes.

Avant de présenter ce recueil, j’ai d’abord raconté chaque histoire à mes nièces tout en les enregistrant. Ensuite, lorsque j’ai estimé la quantité de contes suffisante, je les ai transcrits en quechua, puis les ai traduits en espagnol. La version française ouvre le grenier-taqi au public francophone. Je remercie de tout cœur, tukuy sunquywan, le professeur de quechua Cesar Itier, de l’Inalco, pour la révision de cette anthologie.

On y trouvera quelques tournures aymaras, car mes grands-parents maternels étaient des médecins-herboristes-kallawayas itinérants. Lorsqu’ils ouvraient le grenier-taqi de contes qu’ils rapportaient de Bolivie-Qullasuyo, ils nous les narraient tantôt en aymara, tantôt en quechua. Leur personnalité a également joué un rôle dans mon parcours de conteuse. Je n’ai pas eu l’occasion de connaître mes grands-parents paternels, mais sur les terres domaines de Leurs Majestés Tata Qurupuna et Mama Zulimana, j’ai eu des échos de leur grande saga. J’aurais voulu accompagner mes contes de reproductions d’images-pallay tissées de mes mains, mais comme je n’ai pas eu le temps de les terminer, j’ai décidé de les illustrer de mes dessins.

Voilà, Chayllan chay, chers lecteurs.

Willakuykunaq taqi-maman

Kay makiypi phukchiy willakuykuna kunan willakusqayqa wawa kaspay runa masiykuna rinrillaypi ima munay kuwintu-willakuykuna chhiwchiyuwasqanmi. Ari nuqa-persunayqa paqarirani Ch’isikata aylluypi, Yauri-Espinar llaktapi, Qusqu-mama, Perú suyupi.

Willakuq-kuwintira kayniyqa manan nuqaq aqllakusqaychu runa-masiykunan akllakuwasqanmi, hinallataqmi Apunchiskunapas sumaq qhawaykuwasqa, chaymi ishkaynikun willakuq-kuwintira ñanniyta kicharirawanku. Yachakunin, kushka-tuta paqarishaqtiysi, kuwintukunaq illan Apu-kuntur Apuchin nuqatapuni aqllarukuwasqa willakuq-kuwintu q’ipi kanaypaq. Yuyaysapa Apu kundurchas tata Qurupunamanta urayamuspa saqixatawasqa kuwintunkunaq sarta kichana-llavinta, chay sarta-kichanawanmi lliw suyupi kuwintukunaq mama-taqinpa punkunta nuqa kicharinanpaq. Chaymi nuqaqa purikuni willakuy-kuwintu q’ipisapallapacha may riksisqa mana riksisqa wayq’unta, pampanta, lamar quchanta huq suyukunata chinpaspa. Puriytaqa allin puriytan purini kuwintu q’ipisapallapacha. Sichus purisqaypihina kuwintukunaq mama-taqinpa punkunta tarini chayqa, chaypi samakuni. Chayqa kuwintu q’ipichayta khipuqarukuspa kuwintu-willakuy muchhayta qallarinipacha. Hinaspataqmi muchhasqaypihina qallarini kuwintukuna tarpuyta, chaymi chay qurpachakusqaypa kuwintukunaq mama-taqinqa aswan allinta taqi-taqita lliphipirin. Nuqamanpas ayni-aynipin haywarillawankutaq musuq-lliphipipiq kiruy-kiruy kuwintukunata, may purisqay ñankunapi sumaqta t’akaykunaypaq, chaymi kuwintukunaq taqi-mamanqa taqiy-taqita allin lliphipiyta lliphipipin.

Ichaqa, may purisqaypi allinta tarpushaqtiypas kay kuwintu-q’ipiyqa aswantañan mana atiy q’ipiytaraq llasaykuwan.