Les voleurs de vent
72 pages
Français

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Les voleurs de vent

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Description

À Wismar, au nord de l'Allemagne, le père d'Anika est compagnon chez maître Sachs, un constructeur de bateaux qu'il considère comme son père. En cette fin de XVIe siècle obscurantiste où les hommes d'église monnayent chèrement les pardons du seigneur et où les marchands, ignobles "sacs à poivre"L'écriture époustouflante de Roland Fuentès emporte irrésistiblement le lecteur.

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Publié par
Date de parution 02 décembre 2010
Nombre de lectures 0
EAN13 9782748508062
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Roland Fuentès
Syros
Les voleurs de vent

Collection les uns les autres

Couverture illustrée par Pierre Mornet
© Syros, 2008
Loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
ISBN : 978-2-7485-0806-2
Sommaire
Couverture
Copyright
Sommaire
Prologue
Première partie - Wismar
Deuxième partie - Une période troublée
Troisième partie - Loin de Wismar
Quatrième partie - Le récit d’Hans
Cinquième partie - Chez les pirates
Épilogue
L’auteur

Prologue

Q uand tu t’es endormi, je t’ai couvert avec la fourrure que Clemens nous a laissée. Parfois, elle glisse à cause des vagues qui font tanguer notre canot, alors je la replace sous ton menton. J’en profite pour caresser tes lèvres du bout des doigts.
La brise agite doucement tes cheveux blonds, un peu de rose a coloré tes joues et le bout de ton nez. Malgré ce que je viens de faire, je t’aime autant qu’avant. Peut-être mieux qu’avant, même.
À ton réveil, tu vas sans doute me détester. Je risque de te perdre à jamais. Pourtant je ne regrette rien. Mes pensées remontent le cours de ma mémoire jusqu’à une époque où je ne te connaissais pas encore.
Là, elles retrouvent la petite fille que j’étais et que j’avais oubliée. À force de te regarder.
Aujourd’hui, je sais que cette petite fille n’a jamais disparu. C’est elle qui a guidé mon geste.
Première partie
Wismar
D u plus loin que je me souvienne, nous avons toujours habité à Wismar, dans cette minuscule maison de bois qui s’appuie sur celle de maître Sachs comme sur l’épaule d’un ami. Lorsqu’il s’est marié, papa ne désirait pas s’éloigner du maître et de son épouse, qui s’étaient substitués à ses parents durant les longues années d’apprentissage. Alors il a emménagé dans leur ancienne réserve à bois. Avec un brin d’ingéniosité, il en a fait un logis confortable. En ville, la place manquait de plus en plus, aussi personne n’a jamais trouvé que c’était une si mauvaise idée de vivre dans une réserve à bois.
En hiver, quand la neige pesait sur le toit, quand le vent soufflait sous la porte, nous avalions notre soupe blottis devant la cheminée. Après, j’avais le droit de venir dans le lit des parents, sous la fourrure d’ours que le maître nous avait offerte.
Passé la Saint-Martin, la mer gelait entre les îles de la Baltique et la navigation s’interrompait pendant plusieurs mois. Les navires restaient à quai, sans voiles et sans gouvernail, comme de grands fantômes pantelants.
Je me souviens des promenades avec maman le long de la baie de Wismar. Nous commencions par le chantier naval de maître Sachs, où je remplissais mes narines de l’odeur de la poix et du bois fraîchement coupé. J’aimais assister à l’étape cruciale où les hommes posaient autour du châssis les longues planches de cyprès devenues malléables au sortir du bain d’eau chaude. Il leur fallait opérer vite pour que les planches se plient et donnent à la coque une courbure parfaite, sans quoi le bois, en refroidissant, risquait de se briser. À chaque nouveau succès, maître Sachs, papa, les compagnons et les apprentis exultaient, heureux comme des enfants.
Maman envoyait un baiser à papa, puis elle me tiraillait par la manche et m’entraînait plus loin. Nous faisions la course jusqu’au bout de la digue, nous passions les dunes et dévalions la pente jusqu’à la plage. À marée basse, je franchissais d’un bond les ruisseaux que la mer avait laissés en se retirant et je remplissais mes poches de coquillages.
Aux beaux jours, quand le vent d’est soufflait, je riais en observant les efforts des bateaux pour atteindre le port. On entendait, à bord, les capitaines pester après les marins, après la pluie, après la mer.
J’ai toujours aimé le vent. Je riais aux éclats lorsqu’il agitait mes longues nattes rousses et me poussait par-derrière, ainsi que l’aurait fait un grand frère taquin. Quand il m’envoyait du sable dans les yeux, j’enfouissais mon visage dans la robe de maman et je marchais en aveugle, agrippée à ses cuisses.
Si le travail le lui permettait, papa nous accompagnait. Il savait des légendes merveilleuses, remplies de couleurs et d’aventures, de créatures extraordinaires et de magiciens. Le Pauvre Heinrich , sa légende préférée, parlait d’un monde où les chevaliers étaient loyaux, les dames généreuses et où Dieu savait récompenser ces qualités.
– Le chevalier Heinrich avait tout pour être heureux, commençait papa en se campant sur la digue, tournant le dos à la mer. C’était un beau jeune homme, riche, apprécié de tous, et un excellent musicien. Hélas, un jour, il tomba gravement malade. Petit à petit, ses amis se détournèrent de lui, ses gens l’abandonnèrent.
« Le chevalier Heinrich vécut chez son régisseur, qui lui restait fidèle et dont la fille était très gentille avec lui. Tous deux passaient de longues heures ensemble. L’aspect du malade ne la dégoûtait pas et, même, elle l’appelait “mon petit maître”. Or, il s’avéra qu’un remède existait. Un seul remède. Si une jeune fille était prête à mourir pour lui, Heinrich guérirait. Ayant appris la chose, elle décida de lui offrir sa vie. Le chevalier refusa, mais elle parvint à le convaincre. Elle aimait tant Heinrich qu’elle mourrait s’il ne guérissait pas.
« Ils se rendirent chez un médecin qui savait pratiquer l’opération. Mais, au moment où celui-ci s’apprêtait à ouvrir la poitrine de la jeune fille pour prendre son cœur, le chevalier s’interposa. Tous deux retournèrent tristement à la maison du régisseur.
« Sur le chemin, Dieu les récompensa pour leur courage et leur générosité en guérissant Heinrich. Les deux jeunes gens se marièrent et vécurent heureux.

Cette histoire, papa l’a bien racontée cinquante fois. Debout face à nous, il gesticulait, ses grandes mains sculptaient l’air et l’on aurait cru voir se peupler l’espace autour de lui. Les yeux de ma mère brillaient comme ceux d’une petite fille.
Papa pouvait relater d’autres légendes, avec ou sans chevaliers, avec ou sans magie, mais il lui fallait respecter une chose : la fin. Si l’histoire trouvait une issue tragique, je me jetais sur lui et je le battais de toute la force de mes petits poings. Je le griffais, je l’insultais. Je l’accusais d’avoir assassiné des personnages qui étaient devenus mes amis. Et lui, ce grand bonhomme que mes piqûres d’insecte devaient au mieux chatouiller, adoptait un air repenti. Il s’agenouillait, posait sa tête sur ma poitrine et me demandait pardon.
– Tu as raison, Anika. On n’a pas besoin de tuer les gens dans les histoires. La vie en tue déjà bien assez !
Ensuite il se redressait, réfléchissait quelques instants, puis se remettait à raconter. Et, comme par magie, la fin des légendes changeait.
À ces moments-là, j’avais l’impression de posséder un pouvoir énorme : celui d’infléchir le cours des événements. Autour de nous, la peste pouvait ravager le pays, les guerres décimer les populations, la tempête emporter notre ville, nous n’en avions que faire. Nous demeurions blottis au creux d’un rêve, un monde préservé des catastrophes naturelles et des bassesses humaines.

Parfois, maître Sachs nous accompagnait lui aussi. Il était ravi lorsqu’il reconnaissait, naviguant au loin, un bateau sorti de son chantier.
– C’est le Faucon de Wismar , capitaine Kirch. Il part pour Londres avec une pleine cargaison de bière et de harengs. Un fameux marin, Kirch, mais qui ne méritait pas un tel bateau.
– Pourquoi ?
– Mes bateaux me ressemblent : ils détestent l’odeur du poisson.
Le maître ne plaisantait qu’à moitié. Il suivait ses bateaux des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans la brume, et son front demeurait longtemps soucieux, comme s’il venait d’abandonner un enfant.
À  la maison, je m’occupais de Wenceslas, notre cochon. On l’avait baptisé comme le roi. Ça ne dérangeait personne car celui-ci n’était pas très populaire chez nous.
– Qu’il reste dans sa Bohême de malheur, ce gâcheur de parchemins !
Ainsi parlait le prêtre de notre paroisse. Il faisait allusion aux efforts du roi pour faire traduire l’Ancien Testament. Le cher prêtre ne tenait pas à ce que la Bible devienne accessible à tous, sans quoi il ne pourrait plus nous raconter de salades.
Nous avons eu plusieurs générations de Wenceslas, puisque papa tuait le cochon chaque année. Si j’ai bien compté, le dernier Wenceslas aurait dû s’appeler Wenceslas XVI, mais on l’appelait simplement Wenceslas, comme si c’était toujours le même.
Les Sachs élevaient deux poules et quelques oies. En échange de la moitié de Wenceslas, nous avions droit à des œufs et de la graisse d’oie toute l’année.

Avec Hanna, nous nous rencontrions surtout hors des murs de la ville. En tant que fille de meunier, mon amie pâtissait d’une épouvantable réputation. Les imbéciles calomniaient son père. Ils l’accusaient de pousser son épouse et sa fille à se prostituer. Dans les rues, les garnements chantaient en chœur :

« C’est une très grande chance pour le meunier
Que ses sacs de farine ne puissent parler... »

– Tous ces bourgeois mangent le fruit de notre labeur, mais ils nous traitent pire que des bêtes ! se lamentait le père d’Hanna. Ce que je leur souhaite, c’est qu’un jour ma farine leur pourrisse les entrailles...
– Cesse de provoquer Satan ! le rabrouait sa femme. S’ils t’entendent, ils seront bien capables de te mettre la prochaine épidémie sur le dos.
Hanna et sa famille appartenaient au monde des citoyens déclassés, à peine tolérés en périphérie de la cité. Le moulin se dressait au sommet d’une petite colline. Parfois, agenouillée sous les ailes qui tournaient lentement dans la brise, j’observais le va- et-vient aux portes de la ville, les carrioles des paysans qui entraient avec leurs chargements de choux, de pommes, de poulets et de cochons, et je me demandais si je pourrais écouler une existence à regarder la ville de loin, dans le grincement familier des ailes sous la caresse du vent. Je savais bien que non. Que vivre à la porte d’une ville est sans doute le pire qui puisse arriver à des humains.
On obligeait le meunier à dresser la potence en compagnie des tisserands, de pauvres bougres mal famés comme lui. Ces gens-là accomplissaient les besognes que les autres jugeaient indignes et n’en récoltaient que du mépris.
Non loin du moulin se trouvait la cahute de l’écorcheur, dans cette zone où rôdent des chats maigres et de sales odeurs. L’homme tuait le bétail malade, arrachait la peau des bêtes crevées et faisait disparaître les dépouilles. Il ne fallait pas s’approcher de lui, ni le toucher. Pas même effleurer sa charrette ou ses chevaux lorsqu’il passait dans les rues, sous peine de perdre toute considération.
En réalité, l’écorcheur n’était pas méchant homme. Il était juste fou. On l’entendait parler aux cadavres entassés sur sa charrette. Dieu sait ce qu’il leur racontait, certains affirmaient qu’ils lui répondaient. Ce que je crois, moi, c’est que s’il n’avait pas été fou, l’écorcheur aurait été le plus malheureux de nos concitoyens.
Hanna et moi, nous choisissions les jours de pluie pour traîner en ville, parce qu’il y avait moins de monde. Elle était aussi brune que j’étais rousse, aussi vive que j’étais tranquille. Les mots jaillissaient de sa bouche comme des carreaux d’arbalète tandis que je cherchais les miens en permanence. Pourtant, lorsque nous avancions bras dessus bras dessous, pareilles aux deux faces d’un même écu, nul n’aurait songé à nous séparer. Au grand désespoir de nos mères, nous pataugions dans les ornières laissées par les chariots sur le sol détrempé. Ces jours-là, les rues nous appartenaient. Nous étions les souveraines d’un royaume de grisaille et de boue. Nous tambourinions aux portes des demeures patriciennes, des maisons énormes, assises sur la rue comme des truies repues, leurs pignons arrogants dardés vers le ciel. Nous nous égosillions :
– Tremblez, marchands ! La peste viendra vous prendre tantôt !
Puis nous détalions en riant.
Nous croisions parfois le bourreau. Quand il arpentait la ville dans son manteau rouge, les promeneurs s’écartaient sur son passage. Certains, pourtant, allaient le trouver chez lui, en cachette, pour qu’il soigne les fractures ou remette leurs membres luxés. Car celui qui démolissait le mieux les corps les réparait aussi mieux que personne.
Le bourreau gagnait beaucoup d’argent à chaque exécution, toutefois aucun échec ne lui était permis. S’il ne décapitait pas le condamné d’un seul coup de hache, il risquait à son tour le billot. Lui non plus n’appartenait pas au lot commun des citoyens. C’était un équilibriste, son territoire se trouvait juste sur la frontière qui sépare la vie de la mort.
On me laissait fréquenter Hanna. Dans notre ville, la maison de maître Sachs constituait un lieu exceptionnel, où les préjugés n’avaient pas accès. Un nid douillet où je retournais me blottir après avoir affronté l’extérieur. L’air qu’on y respirait était plus doux, les visages qu’on y croisait ne reflétaient pas la mesquinerie ambiante. À l’époque, je n’avais pas réellement conscience de tout cela. C’est aujourd’hui que je me rends compte à quel point mon enfance fut heureuse.
M aman aidait l’épouse du maître à la cuisine. Elle me confiait les tâches faciles : éplucher pommes et poires pour la marmelade, tourner la potée dans le chaudron. La purée de seigle fondue dans la graisse d’oie était ma spécialité. Les jours fastes, madame Sachs me donnait deux œufs, que j’incorporais à la mixture en mélangeant consciencieusement. Elle fermait les yeux lorsque j’y trempais mon index par gourmandise...
Les soupirs d’aise des travailleurs durant la pause de midi me remplissaient de fierté. À ma manière, je participais moi aussi à la construction des navires. C’est qu’il y avait du travail pour les rassasier, ces hommes ! Outre mon père, le maître employait un autre compagnon, Wolfgang, ainsi que deux apprentis, Clemens et Hinrik. Et les Sachs pensaient que des gaillards bien nourris travaillaient mieux. Il faut reconnaître qu’ils avaient belle allure, leurs bateaux ! Des cogues 1  ventrues, avec un château arrière majestueux. Pour moi, ce n’étaient pas des navires ordinaires. C’étaient de gigantesques animaux marins, dévorant des tonneaux, toujours plus de tonneaux. Sur le port, les jours de chargement, trois hommes manœuvraient la grande roue qui permettait de lever une grue. Et la grue, du matin jusqu’au soir, montait des tonneaux que les marins juchés sur le pont enfournaient dans la cale des cogues.
Il fallait voir filer les navires de maître Sachs sur la Baltique ! Par vent favorable, malgré ce qu’ils avaient dans le ventre, ceux-ci atteignaient des vitesses impressionnantes. Les marchands n’ignoraient pas que notre chantier naval tenait une place importante dans la réussite de leur commerce.
Le soir, jusque très tard, le maître et sa femme restaient penchés sur leurs livres de comptes tandis que nous veillions auprès du feu. Hinrik et Clemens rapportaient les dernières nouvelles de la place publique, et papa les commentait tandis que Wolfgang hochait la tête en fumant sa longue pipe. Compagnon habile mais impénétrable et aussi raide qu’un grand mât, Wolfgang parlait seulement quand une dent lui tombait. Toutefois, ses conseils valaient de l’or et, si la maison Sachs a tenu bon certains jours de tourmente, c’est peut-être un peu grâce à lui. De temps en temps, un juron fusait jusqu’à nous ; c’était maître Sachs qui se faisait réprimander par son épouse. Sachs était un formidable travailleur, capable de concevoir ses modèles de bateaux sans l’aide d’un plan, mais pour les chiffres il y avait meilleur que lui... Madame tournait et retournait dans ses mains le petit carnet en cire sur lequel son mari inscrivait les quantités de bois, de cordage, de poix. Elle pointait les erreurs, les approximations. Le maître bougonnait, inventait des raisons alambiquées pour se justifier, pourtant le lendemain, sur le chantier, il prenait en compte les corrections de sa femme.
Lui aussi était à ses heures un formidable conteur. Son répertoire tirait plutôt vers la farce. Il nous régalait notamment avec celles du curé Amis. Originaire d’Angleterre, Amis, fieffé coquin, s’ingéniait à remettre en place les puissants de ce monde. Évêques, rois, chevaliers de France, de Lorraine et d’Angleterre, nul ne trouvait grâce à ses yeux. Les fanfarons étaient tournés en ridicule, les valeureux roulés dans le grotesque. Notre farce préférée s’intitulait Les tableaux invisibles . Le maître ne se faisait jamais prier pour la raconter. Il fourrageait quelques instants dans son énorme barbe comme pour en tirer des idées, tapait trois fois sur la table avec son poing et commençait :
– Le bon curé Amis parcourait le royaume de France. Il arriva à Paris et demanda à parler au roi : « Sire, dit-il, je peux vous enseigner une façon de distinguer bons et mauvais sujets. » « Je t’écoute, curé. Tu m’intéresses ! » répondit le roi de France. « Voilà. Confiez-moi pendant six semaines une salle de votre château. Pour six cents marks, je peindrai sur les murs des fresques que seuls les individus bien nés pourront voir. » Le souverain accepta. Pendant six semaines, le bon curé Amis dormit au chaud et mangea aux frais du roi de France, sans donner un seul coup de pinceau !
« Lorsque le roi et ses chevaliers pénétrèrent dans la salle, ils furent saisis d’effroi : les parois étaient entièrement vides ! Le bon curé Amis, frétillant comme un goujon, leur commentait, sur chaque pan de mur, des scènes de l’Ancien Testament, ou les exploits d’Alexandre le Grand. Tous, alors, maudissant leurs mères pour leur inconstance, s’extasièrent le plus fort possible afin que l’on ne soupçonnât point qu’ils étaient nés bâtards. Ce fut une belle cacophonie !
« Le luron empocha son dû, puis s’en retourna tout joyeux en Angleterre. Avec l’argent du roi de France, il régala ses amis en donnant un banquet qui dura deux mois.

Cette farce avait inspiré à maître Sachs l’insigne qu’il gravait sur ses navires : une main tenant un pinceau.
Durant son tour de compagnonnage, l’artisan avait découvert des villes lointaines. Il avait vécu à Cologne, la plus grande de nos cités. Il avait travaillé six mois au bord de la Manche, dans le royaume de France, et six autres mois en Flandre. Son retour au pays fut amer. Il parlait avec mépris de nos contrées déshéritées, ensauvagées comme aux premiers temps du monde.
– Dans le Sud, mes amis, les villes ont fière allure et les artisans sont admis au Conseil. Parfaitement, des artisans comme nous ! À Ulm, à Nuremberg, à Francfort. Tandis qu’ici les marchands règnent sans partage sur les villes. Nous, artisans, n’avons plus qu’à fabriquer sans nous plaindre les produits qui les enrichiront !
Le maître soupirait. D’un air las, il regardait la fumée s’élever au-dessus de la pipe de Wolfgang.
– Je suis fatigué d’attendre, mes amis. J’aimerais habiter loin d’ici. Au bord du Rhin ou au pied des Alpes. Peut-être bien au bord de la Méditerranée, oui. Un endroit où je pourrais siéger au Conseil et proposer des lois plus justes. Pour nous autres, artisans, mais aussi pour les marins, nos frères de mer auxquels les marchands, moyennant un salaire de misère, imposent des cadences et des conditions de travail inhumaines. Vendre, encore et toujours plus, pour que de nouvelles cargaisons succèdent à d’autres cargaisons ! À bord de ces navires que nous construisons pour eux, la marchandise a plus de valeur que la vie des marins...
– Ah, mon ami ! le consolait son épouse, qui sait si dans tes cités merveilleuses on ne nous prendrait pas pour des sauvages ? On aurait tôt fait de nous ranger à l’écart, à cause de notre langue, de nos manières ou de la couleur de nos cheveux. Ce serait peut-être pire, alors, que de vivre ici.
Maître Sachs et papa prolongeaient souvent la discussion tard le soir, après que compagnons et apprentis s’étaient retirés. Moi, je restais là, allongée sur un banc tiré tout près du feu, et dans un demi-sommeil je les écoutais refaire le monde. Leur seul véritable point de désaccord, c’était la bière. Maître Sachs affectionnait celle de son épouse, cette bouillie préparée depuis des générations avec des épices, des céréales fermentées et les moyens du bord. Papa, lui, préférait la bière que les brasseries de Wismar produisaient de nos jours, avec du houblon.
– Elle est plus liquide et dessoiffe mieux son homme !
– Du pipi de cheval, oui ! rétorquait Sachs.
Les voix des adultes me parvenaient comme à travers plusieurs épaisseurs de tentures. J’appréciais cet état de somnolence et je m’y enfonçais voluptueusement.
– Si je meurs, lançait le maître d’une voix enrouée, c’est toi, Gunther, qui hériteras de mon chantier naval. Et de ma femme, bien entendu !
– Je veux bien de la femme, répliquait mon père, mais alors sans sa bière !
Maman et madame Sachs, occupées à recoudre des habits, retenaient mal leurs fous rires. Quand on en arrivait là, je savais que la soirée touchait à sa fin. Papa m’emmitouflait dans une couverture et me portait dans ses bras jusque chez nous. Au moment où il me déposait dans mon lit, je dormais déjà.

1 - La cogue, ou Kogge, était au XIV e siècle le navire marchand le plus utilisé dans le nord de l’Europe. Au XV e siècle, elle sera remplacée par le Holk (la nef hanséate), plus grand et plus rapide.
L e vendredi, nous allions pêcher le crabe sur la plage. Hinrik et Clemens me poursuivaient entre les dunes, ce qui se terminait invariablement par un bain forcé et par les cris de maman, qui avait peur que j’attrape la mort.
Deux fois l’an, papa empruntait une barque à maître Sachs et il m’emmenait à Rostock chez sa sœur Edith. En naviguant le long du rivage, qui s’étirait et se modelait au gré des marées, nous n’avancions pas vite. Nous devions redoubler d’attention pour éviter les bancs de sable. Après Warnemünde, le flux nous poussait loin en amont, jusqu’à l’endroit où l’embouchure se rétrécit pour devenir une rivière, la Warnow. Lentement, nous nous enfoncions à l’intérieur des terres. Les berges sablonneuses se recouvraient d’herbe, des vaches et des moutons nous regardaient passer d’un œil rond.
Lorsque le vent était favorable, nous ne tardions pas à apercevoir l’enceinte de Rostock, étalée sur la rive comme une énorme anguille. Nous la longions un moment, croisant une multitude de petites embarcations, jusqu’à la porte des Vénèdes. Au-dessus, on apercevait la tour en briques rouges de l’église Saint-Pierre. Et au pied de l’église se trouvait la maison de tante Edith. Mon ventre se mettait à gargouiller. Je pensais aux gaufres de la chère tante, qui à elles seules méritaient le voyage.
Papa me laissait quelque temps chez sa sœur. C’était une tante minuscule, tellement minuscule que je craignais de la perdre lorsqu’elle m’emmenait au marché. À douze ans, je la dépassais d’une demi-tête. Cela ne l’empêchait pas de déplacer beaucoup d’air, il fallait de bonnes jambes pour la suivre dans les rues de Rostock.
– Et pour Brin de Paille, qu’est-ce que ce sera aujourd’hui ? demandaient les marchands à tante Edith, qui devait ce surnom à sa corpulence autant qu’à la blondeur très vive de ses cheveux.
– Du beurre, et du meilleur ! elle répondait au crémier.
– De la farine, ce que tu as de mieux ! elle envoyait à l’épicier.
Les commerçants riaient. Certains se fendaient d’une révérence.
– Ma princesse sera gâtée ! disait Brin de Paille en posant sur mes joues ses petites mains de souris. Aujourd’hui, tante Edith va lui préparer quelque chose qui lui plaît...
– Des gaufres ! je m’écriais à chaque fois, comme si c’était une surprise.
Tante Edith faisait les meilleures gaufres de tout le Mecklembourg. Elle battait les œufs dans une jatte, ajoutait du sel, quelques gouttes de vin, puis saupoudrait de fleur de farine et laissait macérer. Pour moi, c’était la magicienne des plaisirs de la table. Elle m’autorisait à enduire de pâte les deux fers à gaufre. Je les lui tendais avec précaution, elle les serrait l’un contre l’autre d’un geste décidé et les passait dans la flamme le temps nécessaire pour que les gaufres soient croustillantes à l’extérieur et tendres à l’intérieur. Elle me laissait les garnir de miel ou de compote. Je me régalais ! Et ce qui donnait encore plus de goût aux gaufres de tante Edith, c’était de voir briller ses yeux lorsque je dévorais.
Tante Edith profitait de mes bras, qui devenaient vigoureux, pour faire des réserves. À une certaine époque, elle s’approvisionnait sur un petit marché, à l’écart de la place habituelle, où des types patibulaires et balafrés proposaient des marchandises à un prix très bas.
– Méfie-toi de ces hommes, murmurait tante Edith en remplissant son panier. Ce sont des pirates !

Au bout de deux semaines, papa revenait me chercher et nous reprenions la mer, lestés d’un plein panier de gaufres.
L es marchands de la Ligue hanséatique 1 , communément nommés « sacs à poivre », constituaient l’essentiel de notre clientèle.
Toutefois, la situation restait fragile. Des rumeurs mettaient en cause maître Sachs. La plus insidieuse concernait Clemens. On prétendait que l’apprenti n’était pas né d’une union légitime et que, en vertu de la loi qui interdit aux bâtards de pratiquer un artisanat, le garçon n’aurait jamais dû être engagé. Nul n’ayant pu prouver la rumeur, l’affaire demeurait en statu quo , mais il valait mieux pour Clemens qu’il ne sortît pas seul. Hinrik, qui malgré ses quinze ans possédait une force peu commune, escortait partout son camarade. Clemens, lui, possédait la ruse de ceux qui ont appris à survivre parmi les loups, aussi les garnements du quartier évitaient-ils de chercher noise aux deux garçons.
Lorsque Hanna et moi nous risquions en ville, Hinrik et Clemens nous accompagnaient volontiers. Clemens avait ajouté une variante à notre farce : juste avant de tambouriner aux portes des demeures patriciennes, il les badigeonnait avec de la fiente de poulet ou avec les excréments de Wenceslas. Nous n’avons jamais rougi de ces gamineries. Après tout, nous menions la lutte contre les sacs à poivre !
Nous n’ignorions pas les risques encourus. La riposte des patriciens pouvait être impitoyable : ils plongeaient leurs ennemis dans de l’huile bouillante, leur faisaient couper les oreilles, crever les yeux, briser les membres sur la roue. Mais, au lieu de prendre garde, nous spéculions sur ce que notre capture rapporterait au bourreau :
– Voyons... commençait Hinrik en se grattant le menton. Pour la fiente de poulet, je propose, voyons, voyons... une oreille coupée ! Pour le caca de cochon, ce sera les deux oreilles !
Clemens, lui, tenait la comptabilité :
– Il paraît que le bourreau gagne plus pour une oreille que pour une tête coupée. Soixante pfennigs la tête contre cent vingt pour une oreille. Si on pense que chacun d’entre nous en a deux, imaginez le festin que ce brave homme se paierait sur notre compte !

Les gens d’Église n’étaient pas nos amis, eux non plus. Dans la réalité, ils étaient moins attachants que le curé Amis. Ils avaient réussi à convaincre le bon peuple que les pardons du Seigneur se monnayaient. Aussi nos compatriotes, qui n’avaient pas la conscience tranquille, achetaient à l’Église toute la miséricorde divine qu’ils pouvaient.
Un Anglais, un certain John Wyclif, avait osé critiquer la richesse du clergé. Ce Wyclif avait convaincu du monde et même obtenu son petit succès à Prague, où certains maîtres de l’Université appréciaient ses livres.