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L'élan vers l'autre

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Livres
236 pages

Description

Se soucier de l’autre et de ses souffrances, c’est ce que revendique Ianik Marcil dans son travail. L’observation des phénomènes économiques n’est pas ni ne doit être désincarnée. Faire un élan vers l’autre est un engagement que doit prendre quiconque occupe une place dans l’espace médiatique. S’y intéresser, véritablement, non pas froidement ni avec distance.
Dans ce recueil de chroniques choisies qu’il a publiées au magazine de rue montréalais L’Itinéraire au cours des quatre dernières années, Ianik Marcil s’indigne des injustices sociales, des divisions ethniques, des décisions de nos gouvernements et du pouvoir démesuré que s’accaparent une poignée de privilégiés. Une invitation à la réflexion autant qu’à l’action citoyenne. Un appel à la solidarité et au vivre-ensemble pour nourrir l’espoir.

Informations

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Ajouté le 27 février 2018
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EAN13 9782897940102
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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L’élan vers l’autre CHRONIQUES PARUES DANSL’ITINÉRAIREMAIRACNILK 20142017
É C R I T S CHRONIQUES
L’élan vers l’autre a été publîé sous la dîrectîon d'Elvîre Marcland.
Conceptîon de la couverture et mîse en pages : Camîlle Savoîe-Payeur Dîrectîon artîstîque : Renaud Plante Dîrectîon de la productîon : Marîe-Claude Poulîot Révîsîon : Andrée Laprîse Correctîon : Marîe Lamarre
© 2018 Ianîk Marcîl et les édîtîons Somme toute
ISBN 978-2-89794-003-4 epub 978-2-89794-010-2 pd 978-2-89794-009-6
Nous remercîons le Conseîl des arts du Canada de l’aîde accordée à notre programme de publîcatîon et la SODEC pour son appuî financîer en vertu du Programme d’aîde aux entreprîses du lîvre et de l’édîtîon spécîalîsée.
Nous reconnaîssons l’aîde financîère du gouvernement du Canada par l’entremîse du Fonds du lîvre du Canada (FLC) pour nos actîvîtés d’édîtîon.
Gouvernement du Québec – Programme de crédît d’împôt pour l’édîtîon de lîvres – Gestîon SODEC
Toute reproductîon, même partîelle, de cet ouvrage est înterdîte. Une copîe ou reproductîon par quelque procédé que ce soît, photographîe, mîcrofilm, bande magnétîque, dîsque ou autre, constîtue une contreaçon passîble des peînes prévues par la loî du 11 mars 1957 sur la protectîon des droîts d’auteur.
er Dépôt légal – 1 trîmestre 2018 Bîblîothèque et Archîves natîonales du Québec Bîblîothèque et Archîves Canada
Tous droits réservés Imprîmé au Canada
PRÉFACE Tendre la maîn
Socrate vivait avec cinq cents drachmes par an,des èves et de l’eau claire… Vladimir Jankélévitch,Les vertus et l’amour
De nombreux phîlosophes ont vanté les vertus de la vîe sîmple. Rousseau, Bergson et combîen d’autres ont voulu démontrer que le dénuement volontaîre nous rapprochaît de notre essence et de notre vérîté, reprenant aînsî le rîche hérîtage de la pensée grecque. « Ceux quî désîrent le moîns de choses sont les plus près des dîeux », dîsaît Socrate. En prônant le dépouîllement, le vîeux maïtre opéraît cette conversîon par laquelle le moîns d’avoîrs se transorme en un supplément d’être : moîns tu posséderas, mîeux tu dor-mîras, de ce sommeîl tranquîlle quî est le vraî repos de la bonne conscîence. Il y a bel et bîen un lîen entre l’écono-mîe et le bonheur. Contrôler ses besoîns lîbère la personne des tyrannîes de l’accumulatîon, de l’envîe et de toutes les angoîsses de la compétîtîon. Surtout, cela l’allège du ardeau de la consommatîon, un mot que Socrate ne connaîssaît pas maîs que, d’une certaîne açon, îl évoquaît sans cesse. Le cîtoyen vertueux résîste au chant de l’or, îl se concentre plutôt sur les qualîtés de l’âme, s’exerçant à la tempérance, à la gratîtude, à la générosîté. Il échappe aînsî au joug pervers des manîpulateurs de désîr. Socrate étaît un authentîque încorruptîble. Sa pureté tenaît à son détachement, à sa sîm-plîcîté consentîe, à son entourage aussî, ses compagnons, ses élèves, à quî îl donnaît, de quî îl recevaît. L’enseîgnement phîlosophîque nous renvoîe à l’échange absolu : la tran-sactîon du savoîr – l’enrîchîssement de soî par l’autre et de l’autre par soî –, ondement même de la solîdarîté humaîne.
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Il est extrêmement curîeux de réfléchîr en 2018 à la notîon de pauvreté en s’appuyant sur la pensée des Ancîens. Nous savons trop combîen l’hîstoîre nous a éloîgnés de cette sagesse classîque ondée sur la modestîe et la retenue. De pîlîer de la vertu, chez les Grecs d’abord, chez les Romaîns ensuîte, certaînement chez les premîers chrétîens, l’îdéal du dénuement s’est métamorphosé en înamîe : les pauvres sont devenus la ruîne du temple, la honte de la cîté. Cachez ces mîséreux que nous ne saurîons voîr ! Éloîgnez cette maudîtude, cette tare, cette tache ! Pourtant, la mendîcîté a longtemps trouvé son sens dans l’hîstoîre. Le mendîant avaît un rôle socîal, îl ondaît et nourrîssaît les pratîques de la charîté. Pauvreté înfinîe et dépouîllement total ser-vaîent la mauvaîse conscîence du rîche et le poussaîent à son devoîr de partage. La maîn tendue de l’îtînérant étaît commode pour quî voulaît s’acheter une conscîence. Or, voîlà bîen un drôle de commerce. La maîn tendue du men-dîant donne plus au rîche que le rîche ne donne au pauvre. Car l’aumône est quantîtatîve et matérîelle, elle est sou-vent modeste et coûte peu au bîen nantî, tandîs que la maîn tendue, quî est vîde matérîellement, réairme le symbole puîssant des lîens quî nous unîssent. La maîn tendue dît : nous sommes tous des rères. Maîs comment être de la amîlle dans une socîété désormaîs soumîse à la loî du plus gros ? L’argent tu honoreras, l’argent sera ton seul seîgneur ; îl te lîbèrera de tes oblîgatîons socîales, îl era rempart contre l’autre, ceprochainque tu es supposé aîmer comme toî-même. Dans le lîvre de la loî du plus gros, îl n’est plus de socîété vérîtable. Il n’y a que des gagnants îndîvîduels et des perdants collectîs. Être rîche consîste à se détacher de la communauté, par le haut, par l’avant, laîssant derrîère et en bas tous leslosersde la terre. Être heureux consîste à se désolîdarîser du sort de l’humanîté et de la nature.
L’économîe n’est pas un chapître à part dans nos vîes, elle est au contraîre polîtîque, c’est-à-dîre totale. Les plus vîeîlles définîtîons du mot « économîe » se réèrent à l’ensemble de l’économîe domestîque, soît au commerce entre les amîlles, entre les communautés. On a longtemps pratîqué l’échange avant de chercher l’accumulatîon des profits. Voîlà bîen pourquoî dans les socîétés dîtes prîmîtîves, où l’économîe se résumaît à la pratîque du don et du contre-don, îl n’y avaît nî pauvres nî mendîants. D’aîlleurs, le scandale de la pauvreté a toujours rappé l’esprît des Amérîndîens quî vîsîtaîent l’Europe au temps de Champlaîn. Ils n’en revenaîent pas de voîr tant d’îndîgents dans les rues des vîlles de France : comment ces socîétés barbares pouvaîent-elles accepter sî aîsément le spectacle de la mîsère ?
Il y a plus. La pauvreté appartîent au monde de la prospé-rîté, paradoxalement ces deux états sont lîés. Quand j’étaîs jeune, ma mère ne manquaît jamaîs l’occasîon de nous rap-peler que le pauvre étaît l’enant du rîche, autrement dît que la rîchesse carburaît à la pauvreté qu’elle-même créaît. Ma mère n’étaît nî marxîste nî économîste. Sîmplement elle savaît, sans qu’on le luî enseîgne, que la créatîon de la rîchesse des rîches provenaît de l’accroîssement de la pauvreté des pauvres. Certaîns poussent dans l’autre sens – et j’ajouteraîs, poussent leur chance : plus les rîches sont rîches, prétendent-îls, plus les pauvres y gagnent. Autrement dît, plus grosses sont les mîettes...
Toute cette rîchesse s’appuîe sur une vîolence hîstorîque înfinîe. Les vantardîses du progrès cachent un îmmense mensonge : les sacrîfices humaîns pour en arrîver là. La rîchesse de l’Occîdent s’est réalîsée au détrîment des mondes colonîsés, des mondes volés, vîolés et détruîts, elle s’est constîtuée à coup d’esclavage, de travaîl d’enants, de
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guerres, de condîtîons de vîe înavouables. Le capîtalîsme a finî par s’approprîer les gloîres du progrès, par se don-ner un vîsage trîomphant, avec son ofre înfinîe de plaîsîrs anesthésîants. Dans un monde où l’argent aît oî de tout, où le calcul est devenu un mode de pensée, où le chîfre remplace l’îdée, îl n’est pas étonnant de voîr l’écart entre les pauvres et les rîches atteîndre des sommets scandaleux. Le monde des échanges a perdu ses repères. Jusqu’où îront ces roîds calculs ?
Voîlà où l’on retrouve Ianîk Marcîl. Ce n’est pas un hasard s’îl écrît des chronîques pourL’Itinéraire, une revue produîte et dîstrîbuée dans la rue par des îtînérants. Lîbre penseur, éco-nomîste crîtîque, à la lîmîte délînquant, l’homme s’attaque à un monstre : les îdées reçues en économîe moderne. Ianîk Marcîl secoue notre pensée paresseuse, îl înterroge notre remarquable démîssîon. Pour ce aîre, îl învîte l’être humaîn dans le débat, îl donne un vîsage aux chîfres, un corps aux abstractîons, un sens à la raîson. Il propose une analyse économîque ondée sur une ethnographîe des margînaux – les sans-emploî, les sans-le-sou (même s’îls travaîllent), les sans oyer, sans patrîe, sans éducatîon, sans déense, sans voîx au chapître... – et des solutîons ancrées dans « l’élan vers l’autre ». En ce sens, îl renoue avec la pensée phîloso-phîque classîque quî stîpule que l’échange nous unît.
En sa vraîe nature,homo œconomicusest un être de lîens quî aît commerce de sa solîdarîté ; îl est soucîeux du bîen géné-ral, empathîque parce que socîal. Il ne court pas les chîmères car îl recherche avant tout le bonheur et la sécurîté. Vîeîlle sagesse paysanne, prévenante, généreuse, recevante à l’égard du survenant, du vagabond, du pèlerîn éternel. Maîs en sa nature dévîée,homo œconomicusest solîtaîre et autonome dans l’aventure spectaculaîre que représente l’escalade de son nîveau de vîe. Il veut unmonster house, deux Ford 150,