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L'informel pour informer

De
260 pages
Etre au contact des sources, celles qui donnent des informations aux gens de presse n'est pas sans risque-le spectre de la "connivence" n'est jamais loin-mais permet de recueillir de précieuses informations pour rendre compte. C'est bien ici que prend la place de l'informel. Le mot permet d'éclairer un ensemble de pratiques qui s'opposent a priori à la dimension officielle, publique, du métier, d'indiquer et de comprendre des écarts, des tensions, des intrications.
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Sous la direction de Jean-Baptiste Legavre
L’informel pour informer
Les journalistes et leurs sources L’informel pour informer
Les journalistes et leurs sourcesLes journalistes aiment rappeler que leur métier se
construit dans la distance. Distance avec les pouvoirs,
distance avec les «sources» – celles qui donnent des
informations aux gens de presse. Mais comment
obtenir des informations qui ne seraient pas le re et des
seuls discours des institutions et de leurs stratégies de
communication? Par un apparent paradoxe, les
journalistes n’ont d’autre choix que de quitter, au moins
un temps, les habits commodes (et utiles) des
défenseurs-de-la-démocratie pour se rapprocher de leurs
sources. Tout le paradoxe est là : être «au contact» des
sources n’est pas sans risque – le spectre de la
«connivence» n’est jamais loin– mais permet aussi de recueillir
de précieuses informations pour rendre compte. C’est
bien ici que prend place ce qu’il convient d’appeler
l’informel. Le mot permet d’éclairer un ensemble de
pratiques qui s’opposent a priori à la dimension officielle,
publique, du métier, d’indiquer et de comprendre des
écarts, des tensions, des intrications. Il fait entrer qui s’y
essaie dans une zone grise occupée par journalistes et
informateurs, une zone faite de compromis, d’essais et
d’erreurs. Mais il enrichit la compréhension de l’activité, © Nathalie Dumusois
en laissant aux moralistes le rôle (commode) de
dénoncer, loin de la bataille.
Jean-Baptiste Legavre est professeur des universités en
sciences de l’information et de la communication à
l’Université Panthéon-Assas (Paris II). Il dirige l’Ecole de journalisme de
l’Institut français de presse.
Ont collaboré à cet ouvrage Carole Bachelot, Olivier Baisnée, Sous la direction de
Samuel Bouron, Ivan Chupin, Jamil Dakhlia, Oliver Hahn,
Nicolas Hubé, Eric Lagneau, Pierre Mayance, Rémy Rieffel, Phi- Jean-Baptiste Legavre
lippe Riutort.
27 €
ISBN : 978-2-343-04115-5
IMPO 330X240 INFORMEL.indd 1 27/07/2014 20:54 27/07/2014 20:54
Sous la direction de
L’informel pour informer
Jean-Baptiste Legavre
Les journalistes et leurs sources







L’INFORMEL POUR INFORMER
Les journalistes et leurs sources




































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04115-5
EAN : 9782343041155


Sous la direction de
Jean-Baptiste Legavre



L’INFORMEL POUR INFORMER
Les journalistes et leurs sources



Éditions Pepper - L'Harmattan




Collection

Communication, politique et société
dirigée par Jacques Gerstlé






PRÉFACE
« L’informel » :
s’appuyer sur une notion fuyante


Jean-Baptiste Legavre
Institut français de presse-Université Panthéon-Assas (Paris II)



Les journalistes aiment dire publiquement que leur métier se
construit dans la distance. Distance avec les pouvoirs, distance avec les
« sources » – celles qui donnent des informations aux gens de presse. Elle
leur est décisive puisqu’ils pensent (non sans de bonnes raisons) avoir
pour vocation d’adopter un regard critique sur le monde, à tout le moins
un regard qui ne soit pas celui des seules instances dominantes. Cette
mission s’est construite historiquement, le journalisme d’information
politique et générale n’en étant pas étranger et d’autant qu’il constitue,
pour partie au moins, un modèle de référence pour les différentes
« familles » journalistiques [Charon, 1994]. Ce n’est pas pour rien qu’un
sociologue aussi averti que Jean-Gustave Padioleau a pu le qualifier de
« journalisme de prestige ». C’est aussi qu’il se dote, à travers les
« institutions de presse » qui le portent, de « valeurs ». Ne se propose-t-il
pas de « brigue[r] l’honneur de faire le bien » [Padioleau, 1985 : 331 sq.] ?
Sans doute, la distance revendiquée est aussi, pour ses acteurs, une arme
rhétorique. Elle permet de se grandir et de rappeler, malgré les
vicissitudes de la besogne, la noblesse qui la dépasse ; la distance est
encore une façon de se protéger devant des sources envahissantes qui
aiment disposer de journalistes au mieux « aux ordres », a minima…
compréhensifs.
Mais tenir (et se tenir à) son magistère ne constitue pas qu’un
viatique. Un journaliste n’est pas supposé être le porte-parole de ses
sources. Il doit « croiser ses sources », selon l’expression consacrée et, «
en permanence reprendre l’initiative », rappellent les manuels [par
PRÉFACE
exemple, Agnès, 2002 : 68]. Mais comment obtenir des informations
distinctives qui ne seraient pas le reflet des seuls discours des institutions
couvertes et de leurs stratégies de communication ? Comment aller
audelà des discours convenus, des communiqués et autres dossiers ou
voyages de presse qui en portent les traces les plus explicites ? Par un
apparent paradoxe, les journalistes n’ont d’autre choix que de quitter, au
moins un temps, les habits commodes (et utiles) des
défenseurs-de-ladémocratie pour se rapprocher des sources, établir une relation
structurée par des affects, des affinités électives, des passés sociaux
accumulés. Ne pas se rapprocher serait peut-être éviter les stratégies
d’emprise mais aussi se cantonner dans un seul journalisme de
commentaires. Il interdirait de livrer les clefs des « arrière-cuisines » ;
celles qui donnent à comprendre justement les stratégies, concurrences
internes, états d’âme, frustrations et autres « épaisseurs » humaines ;
celles qui empêchent de se faire trop instrumentaliser par des pouvoirs en
mal d’images positives et rétives à toute critique quoi qu’elles aiment
croire, lorsque – idéologie de la communication oblige – elles disent
vouloir être « dans la transparence ».
Tout le paradoxe apparent, autant que le risque, est bien là pour les
gens de presse et leur pratiques professionnelles : être « au contact » de
leurs sources, c’est risquer de se perdre – le spectre de la « connivence »
n’est jamais loin –, mais c’est aussi recueillir de précieuses informations
permettant, dans un second temps, de disposer d’appuis plus solides pour
rendre compte. Deux journalistes politiques l’expliquent bien, eux qui ont
souhaité faire participer leurs lecteurs potentiels autant aux coulisses peu
connues qu’à leur réflexion sur le métier en analysant les relations qu’ils
avaient tissées avec Nicolas Sarkozy. Sans doute, insistent-ils,
n’avaientils pas pris la mesure de la « transgression » et autres « pièges » tendus par
l’ancien Président mélangeant les genres, jouant autant d’une
« complicité », « intimité », contact proprement physique, ou brutalité.
Comment résister ? Il leur permettait d’« assister à tout, dans le moindre
détail et de près », rendant difficile de « rester à sa place ». Pourtant,
malgré leurs « errements », ils restent persuadés que les journalistes
doivent atteindre avec leurs sources « une vibration commune », à
condition de maîtriser l’art du « camouflage ». « Entrer au contact, en
6 « L’INFORMEL » : S’APPUYER SUR UNE NOTION FUYANTE
harmonie (…), à l’empathie (…) [mais] après l’opération charme vient
l’impératif de distanciation critique. L’écriture journalistique (…) ne
saurait être simplement reproduction », rappellent-t-ils. Et de préciser :
« Nous savons parfaitement que l’hygiène du détachement s’impose »
1[Domenach, Szafran, 2011 ]. Mais comment faire bien comprendre que la
« bonne » distanciation présupposerait « le charme » ? Comment ne pas
susciter de la part des profanes ou entrepreneurs de morale une autre
lecture, celle de bien classiques petits-arrangement-entre-amis ?
Comment expliquer aux tiers ce que le sociologue interactionniste
Everett C. Hughes nommait – en incluant d’ailleurs le journalisme dans
les métiers qu’il jugeait typiques sous cet angle – cette part de « savoir
coupable » qui pouvait être « un fardeau », leur connaissance partagée
audelà des initiés ayant des chances d’entacher « l’intégrité morale » des
acteurs concernés [1996 : 101]…
C’est bien ici que prend place ce qu’il convient d’appeler l’informel.
Le mot est simple et permet d’éclairer un ensemble de pratiques qui
s’opposent a priori à la dimension officielle, publique du métier,
d’indiquer et de comprendre des écarts, des tensions, des intrications. Le
mot est-il trop simple ? En tout cas, il a l’avantage de ne pas s’en tenir à
un « médiacentrisme » qui voudrait que le journalisme ne se comprenne
qu’à partir de ce qu’en dit l’idéologie journalistique la plus convenue. Ce
faisant, il fait entrer qui s’y essaie dans une zone grise occupée par
journalistes et informateurs, une zone faite de compromis, d’essais et
d’erreurs. Mais il enrichit la compréhension de l’activité, en laissant aux
« moralistes » le rôle (commode) de dénoncer sans toujours saisir, loin de
la bataille, ce qui se joue, ses enjeux, ses obligations, ses marges, ses
« fardeaux »...
Le terme – informel – est évidemment plus complexe à empoigner
quand vient le moment, in situ, de l’opérationnalisation et d’autant plus,
comme le remarque sur un tout autre objet – l’action humanitaire –
Pascal Dauvin que « formel et informel sont les deux faces d’une même
réalité » [Dauvin, 2014 : 87 ]. Au demeurant, ce serait se méprendre de

1 Successivement, p. 12, 13, 184, 12 15 et 16.
7 PRÉFACE
1penser que tous les contributeurs de ce livre collectif – portant sur la
presse écrite – en adoptent la même définition, conception ou approche.
L’informel, comme l’indique dans cet ouvrage collectif Rémy Rieffel,
c’est en fait d’abord « le non-dicible, le non-officiel ou le hors-cadre » ; et
aussi « tout ce qui n’est pas soumis à des règles strictes » par la
profession. Il faut sans doute avoir en tête, pour apprécier son
déploiement, que l’informel – ce qui « échappe à l’officialité », selon
l’expression de Carole Bachelot – peut s’inscrire dans une relation
officielle, celle-ci connaissant « plusieurs degrés » : par exemple, un
professionnel de la politique peut parler à un journaliste au nom de son
parti (il est « porte-parole ») mais le contexte de l’interaction peut ne pas
être formalisé. Et d’autant que les journalistes déconsidèrent les
dispositifs officiels dont ils se méfient – ils seraient l’occasion de délivrer
une seule « langue de bois » ou autre « propagande » peu propice à un
journalisme de décryptage. L’enjeu va donc consister à « brouiller » les
frontières pour obtenir plus et mieux. L’officiel, c’est donc « le degré le
plus achevé de la formalisation de l’information », souligne Carole
Bachelot.
Nicolas Kaciaf propose un éclairage complémentaire en suivant
librement les pas de Simmel et sa distinction entre la forme et le contenu. La
forme ? Une relation informelle va le plus souvent se tenir, pour un
journaliste et sa source, hors la présence de tiers. Elle est d’abord le
propre d’une relation de face-à-face. Le contenu ? Une source peut être
« officielle » mais s’adresser à un journaliste en refusant, là encore,
d’endosser une position officielle en son nom propre – l’étonnement
pouvant être au rendez-vous quand, par exemple, des journalistes
apprennent à leurs lecteurs qu’ils peuvent imputer une citation dans
l’article à venir à « un proche du Président » quand il s’agit… du

1 Ce livre a pour origine lointaine une journée d’étude, organisée en 2008 par deux futures
docteures du LaSSP (Toulouse), Sandra Véra Zambrano et Emmanuelle Gatien. Qu’elles
en soient remerciées, ainsi que le directeur d’alors du laboratoire, Eric Darras. Merci
particulièrement à Pascal Dauvin et le master Politiques de communication (Université de
Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) et Frédéric Lambert, directeur du laboratoire
CARISM (Université Panthéon-Assas), sans qui cette publication n’aurait pas vu le jour.
Enfin, Nicolas Kaciaf a été d’une aide décisive pour la maquette et la mise en forme, ainsi
que Nathalie Dumousois pour la couverture. Merci à eux.
8 « L’INFORMEL » : S’APPUYER SUR UNE NOTION FUYANTE
Président lui-même, entretenant son propre réseau de journalistes, hors
1les circuits officiels de la cellule presse de l’Élysée .
Encore faut-il aussitôt ajouter que l’informel ne peut être
appréhendé à l’identique dans tous les contextes et sous-univers. Jamil
Dakhlia, travaillant sur la presse people, indique que l’informel peut
renvoyer, au sein de cette « famille » de presse, au « non-respect des
codes et usages spécifiques au monde des people », lors même que des
observateurs extérieurs pourraient ne voir dans l’ensemble des pratiques
de cette presse spécialisée que justement des… écarts aux normes les
plus habituelles. De son côté, Philippe Riutort appelle à porter attention
aux formats (en particulier l’espace de papier réservé à chaque journaliste
qui rend difficile le déploiement de l’informel) et aux ressources des
journalistes (se mouvoir dans l’informel suppose de « se sentir »
pleinement légitime). Revenant à la campagne présidentielle de 2002, il
observe une minoration de l’informel dans le quotidien gratuit 20 minutes.
Il s’attache en particulier à « l’imputer [à] la définition de l’actualité
politique prévalant au sein d’un gratuit, amené à privilégier
structurellement les “faits” aux “commentaires” dans son pacte de
lecture comprenant la concision des papiers et une certaine “neutralité”
de la ligne politique ». Tout donne à penser que le recours à l’informel
n’est pas le propre d’une rubrique (ici la politique) mais qu’elle peut aussi
se découvrir comme un « élément participant à l’institutionnalisation
d’une pratique journalistique “crédible” ».
Plus largement, parmi les indicateurs permettant de décrypter les
logiques de l’informel, et au-delà des spécificités de tel ou tel organe, il y
a bien nécessité d’articuler les répertoires des sources aux logiques
structurelles dans lesquelles elles prennent place. Ainsi, comme le montre
Nicolas Kaciaf, la définition actuelle du journalisme politique et cette
propension à se focaliser sur le jeu ne se comprennent que rattachée à la
configuration bien spécifique et évolutive de cet univers social. Les règles
se transforment avec le temps – disciplines internes des organisations,
capacité à intéresser les journalistes, intérêt à publiciser des informations
sont autant de dimensions mouvantes dans lesquelles peut plus ou moins

1 Voir Karlin (E.), « Qui est Aquilino Morelle, conseiller politique de l’Elysée », L’Express,
19 octobre 2013.
9 PRÉFACE
se déployer l’informel. De même, Ivan Chupin et Pierre Mayance
soulignent la prégnance de logiques structurelles en travaillant sur la
presse agricole. En proposant de penser ce type de presse comme « un
journalisme d’institution », ils montrent le lien étroit entre le contrôle
tendanciel de l’information divulguée et l’émergence de zones informelles
dans le travail journalistique. Celles-ci ne sont possibles qu’à condition
d’avoir en tête que « derrière le public et les institutions, il y a bien la
profession dont le journaliste est partie prenante et dans lequel se déploie
l’informel ».
L’un des aspects sur lequel insistent justement plusieurs
contributions est que « l’informel » est lui aussi plus ou moins codifié
sans être identique à toutes les époques et à tous les espaces. Les usages
du fameux off entre journalistes et sources – « je te le dis, je ne t’ai rien
dit » – peuvent paraître exemplaires de ce point de vue-là. Le off
d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le off d’hier. Il s’inscrit dans un
processus de publicisation croissante qui marque les échanges entre
sources et journalistes (Jean-Baptiste Legavre). Mais, même si ces règles
sont structurées par du flou, la plupart des acteurs savent
tendanciellement s’y retrouver, quitte à prendre des risques. Ce type de
« signal » – « C’est off » – plus ou moins verbalisé par une source est une
autre façon de « routiniser » l’informel. Mais il y a plus, comme le montre
la contribution de Nicolas Hubé. En Allemagne, les échanges informels
peuvent se déployer dans des espaces eux-mêmes très codifiés. Et ce qui
semblerait impensable dans l’Hexagone est de l’ordre de l’évidence pour
tous : des dizaines de journalistes écoutent et questionnent un
professionnel de la politique livrant des analyses souvent inédites et pas
un n’imagine « sortir » les informations « confidentielles » sitôt la réunion
terminée. Pour en saisir les logiques, il est alors nécessaire de revenir à
l’histoire de cette « codification de la confiance », seule à même de
dépasser, et de loin, un culturalisme de mauvais aloi qui voudrait qu’ici le
respect de l’ordre soit, si l’on peut dire, une seconde nature. Mais là où
l’institutionnalisation de l’informel rend possible de dire beaucoup, il est
des lieux où la neutralisation en est la conséquence. Comme à Bruxelles.
Olivier Baisnée et Oliver Hahn montrent ainsi que les types d’échanges
entre la Commission et les correspondants européens ont évolué à
10 « L’INFORMEL » : S’APPUYER SUR UNE NOTION FUYANTE
hauteur de la croissance du corps des correspondants. En
« institutionnalisant l’utilisation du registre officieux », les porte-parole
ont dévalorisé leur propre parole et ne suscitent plus guère l’intérêt
professionnel des correspondants. La codification très stricte de
l’informel a déplacé les lieux pertinents d’échange, réservant à
quelquesuns choisis par l’institution les bénéfices d’une information pertinente. La
différence est de taille : pendant des années, l’informel était au cœur des
transactions entre les institutions européennes et des journalistes acquis à
leur cause, « l’étroitesse du corps de presse [permettait d’]entretenir, au
travers de ses porte-parole mais aussi plus largement de son personnel
administratif, des relations d’une très grande proximité fondée sur une
interconnaissance forte ».
Ce serait pourtant une erreur de croire que les tentatives
d’encadrement des échanges informels ne viennent que des sources. Elles
peuvent procéder de responsables de rédaction, soucieux de mieux
maîtriser le flux des nouvelles et leurs fabriques. C’est ce que traite Éric
Lagneau, analysant l’identification des sources à l’Agence France-Presse.
Comment concilier « traçabilité et confidentialité » pour offrir une
information lisible aux futurs lecteurs ?
Une source pertinente a besoin pour se découvrir de savoir que
tout ne lui sera pas imputé nominativement, sauf à la mettre en danger
potentiel dans sa propre organisation et risquer, pour le journaliste, de
disposer demain de moins d’information. Mais une information fiable a
besoin, en même temps, de sources identifiées et, en conséquence, de
modérer les masques et autres anonymisations courants (« un conseiller
de… », « un proche de… », « de source sûre… », « à Matignon… », etc.).
Il en va de sa crédibilité – qui parle ? Mais pas seulement :
l’anonymisation porte en elle des risques de manipulation. C’est pourquoi
la direction de l’AFP impose aux journalistes de l’agence des « manuels »,
régulièrement réactualisés, dans lesquels sont codifiées les modalités
possibles de « sourçage ». Elle exige désormais aussi un minimum de
publicité, en instaurant un dialogue jugé nécessaire entre la hiérarchie
interne (les relecteurs de la « copie ») et le journaliste concerné lorsque
l’informel est trop présent dans une dépêche.
11 PRÉFACE
Mais le fait même de devoir, à échéance plus ou moins régulière,
remettre sur le métier de l’Agence les « manuels » ou autre codes internes
montre suffisamment la difficulté. Et encore s’agit-il de documents
internes. Comme le souligne Rémy Rieffel, les pratiques informelles sont
peu présentes dans les manuels de journalisme. Elles sont dépeintes
comme des « exceptions à la règle que l’on ne peut admettre qu’en
dernier recours ». Ce dernier recours constitue pourtant… le quotidien
des journalistes au travail et plusieurs ouvrages de journalistes
commencent à expliciter un peu mieux les pratiques informelles, entre
analyse réflexive, mea culpa et volonté de partager les réalités du métier,
ses charges et ses grandeurs. L’informel se heurte bien à de l’indicible et
d’autant que la morale journalistique – une « morale d’exception »
[Lemieux, 1992] – peut transgresser la morale commune, au nom de la
vérité que les enquêtes permettraient de découvrir.
C’est dire, au final, qu’une meilleure compréhension des pratiques
informelles impose de varier les échelles : par zones géographiques tout
d’abord, en France ici essentiellement mais aussi en Allemagne ou à
Bruxelles ; par spécialités, encore. L’ouvrage, sans avoir la prétention
d’assécher terrains et questions, varie les focales, même si le journalisme
politique constitue plus que le noyau dur de l’ensemble (Carole Bachelot,
Nicolas Hubé, Nicolas Kaciaf, Éric Lagneau, Jean-Baptiste Legavre,
Philippe Riutort). L’une des caractéristiques du journalisme politique est,
selon la bonne formule de Carole Bachelot, le « brouillage » de la
distinction entre formel et informel, en particulier au Parti socialiste
qu’elle se propose d’étudier lorsque François Hollande en était le Premier
secrétaire. Le brouillage s’explique par des dispositifs partisans ou des
stratégies d’acteurs (aussi bien journalistes que professionnels de la
politique). Mais elle renvoie aussi à l’importance de la parole dans cet
espace social spécifique. Comme l’écrit Murray Edelman « le langage
politique est la réalité politique » [1991 : 196]. La parole en politique
constituant bien, encore plus qu’ailleurs, la matière première des
journalistes, « le statut d’une interaction a priori “formelle” peut à tout
moment dériver vers l’informel ». Et d’autant que le journalisme politique
est aujourd’hui un journalisme de décryptage qui s’alimente des propos
des acteurs sur leurs positionnements, stratégies et anticipations. Il est un
12 « L’INFORMEL » : S’APPUYER SUR UNE NOTION FUYANTE
type de journalisme qui se focalise sur les coulisses de la scène, les
rapports de force verbalisés, les confidences plus ou moins maîtrisées,
etc. [Neveu, 2002 ; Legavre 2005 ; Hubé, 2008 ; Kaciaf, 2013].
Mais d’autres spécialités journalistiques n’en permettent pas un
usage identique – par exemple, le journalisme people (Jamil Dakhlia) place
au centre de son travail l’entretien d’un réseau d’informateurs anonymes,
rend possible des transactions secrètes avec les vedettes et, plus encore,
« est condamné à l’informel au sens où il ne peut jamais être formel sur la
validité ou l’exhaustivité de l’information publiée ». De son côté, le
journalisme agricole (Ivan Chupin, Pierre Mayance), tout en ne pouvant
échapper aux aspects les plus institutionnels du monde qu’il couvre, tente
d’élargir ses marges en jouant de « la multitude d’institutions et
d’organismes professionnels », gagnant un espace qui permet aux
journalistes de cette presse professionnelle de ne pas se sentir enfermés
dans les stratégies des sources et des annonceurs. Encore faut-il avoir en
conscience que « dans l’informel se joue la question de l’appartenance à la
communauté agricole, qui elle-même renvoie à un ensemble de
dispositions ». Qui n’en est pas, qui ne sera pas perçu comme tel ne
pourra y prétendre, l’informel étant bien le « produit de la communauté
agricole ».
Reste que l’informel ne concerne pas que les seuls initiés – sources
et journalistes – qui réguleraient leurs pratiques en situation hors de tout
regard. Comme plusieurs remarques ci-dessus le suggèrent déjà
suffisamment, des formes ambigües et complexes de publicisation de
l’informel s’observent. Même a minima. L’informel n’est pas toujours
voué au silence d’acteurs se sentant sommés d’en taire les usages.
D’abord, les journalistes proposent désormais des ouvrages réflexifs sur
leurs pratiques. Ils dépeignent autrement le métier sous cet angle que ne
le font les manuels (Rémy Rieffel). Ensuite – autre aspect d’une
publicisation encore relative – , des rédactions en chef tendent à en
limiter le déploiement en valorisant la « traçabilité » de l’information,
exigeant des rédacteurs d’en limiter portée et effets à travers des codes
internes (Éric Lagneau). Enfin, les formations en journalisme peuvent en
parler aux entrants sans le faire tout à fait, pariant de facto sur
l’incorporation à venir et l’ajustement en situation. En somme, l’informel
13 PRÉFACE
est difficilement transmissible. C’est ce qu’indique Samuel Bouron,
prenant l’exemple de l’ESJ – Ecole supérieure de journalisme (Lille). Ses
usages ne s’enseignent pas en tant que tels dans le cadre de cours
formalisés. Il est évoqué plus qu’étudié. Il s’assimile surtout au fil des
socialisations aussi bien scolaires (les journaux-écoles par exemple) que
pré-professionnelles (les stages).
Deux dernières remarques permettront d’ouvrir cette invite à
prendre au sérieux l’informel dans ce qu’il dit des relations entre les
journalistes et leurs sources. La première remarque vise à rappeler qu’il
n’y a pas lieu de s’en tenir, pour épuiser les logiques de l’informel, aux
seules spécificités historiquement construites des sous-espaces
journalistique qui distinguent des régimes de mœurs plus ou moins
typiques. Il est encore décisif d’intégrer le temps long et les
transformations qu’il produit sur les comportements des agents sociaux,
qu’ils soient ou non journalistes et informateurs. C’est là que s’imposent
les leçons de Norbert Elias ou, plutôt, de l’un de ses héritiers, Cas
1Wouters. Ce n’est évidemment pas un hasard si plusieurs contributions
du présent ouvrage prennent appui sur ses analyses et sa « boîte à outils »
conceptuels [en particulier, 2003, 2007, 2010]. L’un des apports du
sociologue néerlandais est en effet de prolonger la perspective eliasienne
en proposant, en quelque sorte, une « suite » à l’évolution historique qui
avait vu le passage, selon les mots d’Elias, de la première à la deuxième
nature. Cette dernière, dont la période victorienne en condense les traits
les plus typiques, était bien marquée par une « disciplinarisation » des
mœurs : les émotions – pour résumer à gros traits – y sont niées et
refoulées, les agents sociaux étant supposés se dominer ; le « vrai »
homme est alors celui qui n’est pas esclave de ses passions. Dans cette
perspective, la deuxième nature n’est rien d’autre que la domestication
d’une première nature dominée par la non-maîtrise tendancielle de soi et
de ses pulsions. Les processus d’interdépendance croissante entre
individus, les transformations aussi des classes sociales et la réduction des
inégalités les plus fortes vont faire émerger une troisième nature,
marquée par ce que Wouters nomme « l’informalisation » (par opposition

1 Merci à Philippe Riutort d’avoir fait partager les thèses et textes de Cas Wouters à
l’ensemble des contributeurs intéressés.
14 « L’INFORMEL » : S’APPUYER SUR UNE NOTION FUYANTE
à la « formalisation » précédente) et une « émancipation » des émotions.
Le contrôle social et psychique devient plus flexible. Les normes
dominantes valorisent désormais les qualités individuelles nécessaires à
tout individu sommé, du fait de l’abaissement des frontières entre
groupes sociaux, d’adopter vis-à-vis des tiers des manières plus
« douces », moins « rigides », plus « flexibles ». La « souplesse » des
modes de régulations sociales impose à chacun, ce faisant, plus de
réflexivité, plus de connaissance de soi.
C’est en particulier à ce stade qu’il y a matière à puiser pour penser
l’élasticité des échanges entre journalistes et sources qui s’aventurent dans
le régime de l’informel : ici peut se déployer plus qu’ailleurs ce
« relâchement contrôlé (controlled decontrolling) des contrôles émotionnels »
[2010 : 173 et 175] qui structure la troisième nature. Ce n’est donc pas
dire que les agents sociaux changent en tout point, quittant leurs habits
ordinaires. Une source en relation avec un journaliste n’oublie
généralement pas qu’elle est une source – et réciproquement. Les rôles
sociaux ne sont pas des coquilles vides, y compris dans l’informel. Les
prescriptions de rôle imposent aux uns et aux autres de s’en tenir à des
partitions qui, cependant, permettent justement des variations
d’interprétations et des mouvements ou séquences différents, comme le
passage de l’officiel à l’informel. Il suffit de dire qu’un journaliste tout à
son travail n’est pas là pour valoriser une organisation qu’il couvre ou
qu’une source, en tout cas « officielle », n’est pas rétribuée par son
employeur pour publiciser les dysfonctionnements de son organisation
pour rappeler que les uns et les autres ne courent pas pour les mêmes
enjeux. Il n’y a donc pas lieu de tout confondre. Qu’il y ait des écarts et
autres petits-arrangements-entre-amis lorsque des journalistes ou des
sources franchissent sans le dire les frontières de leurs espaces respectifs
est une chose. Et l’actualité en montre suffisamment. Mais ces
transgressions ne doivent pas être confondues avec les logiques propres
de l’informel et leur pertinence professionnelle. Malgré les apparences, ce
processus est de nature bien différente. Ici, les relations ordinaires des
sources et des journalistes sont travaillées par ce « décontrôle contrôlé »
[2003 : 165] ou autre relâchement des contrôles. Il se déploie dans le
cadre d’un rapport de forces euphémisé. La séduction en est souvent l’un
15 PRÉFACE
des traits. C’est alors avec d’autres armes que la seule distanciation que
les journalistes et les sources tentent d’imposer leur propre définition de
la situation. Comme Wouters l’écrit, « le processus d’informalisation
signifie que les liens de coopération et de compétition se mêlent » [2010 :
167]. Le relâchement n’annihile donc pas les représentations
dissemblables du monde social sur lesquelles chacun s’appuie quand il
paraît transiger et s’inscrire dans des transactions incompréhensibles à
des tiers qui s’en tiendraient aux seuls discours publics de la distance
nécessaires au travail journalistique. L’apport de première importance de
Cas Wouters – par ricochet pour cet objet – est bien d’offrir une clef
supplémentaire, autant que quelques formules éclairantes.
Seconde remarque : des lecteurs pourraient par ailleurs s’étonner
d’un usage inflationniste et sans grand recul du terme de source, venant
s’ajouter à celui déjà flou « d’informel », quand des analystes scrupuleux
veulent y voir un piège de plus tendu à la bonne compréhension des
relations journalistes-informateurs. Erik Neveu réfute ainsi une
métaphore connotée (trop) positivement, grandissant le journaliste en
quête (on-va-à-la-source). Elle serait aussi oublieuse d’une réalité plus
prosaïque : si métaphore il doit y avoir, insiste-t-il, il serait plus cohérent
de parler de « déluge », les sources étant actives, s’ajustant aux formats
médiatiques pour mieux subvertir les prérequis journalistiques, réduisant
les marges de jeu des gens de presse [Neveu, 2002 : 55]. De leur côté,
Nicolas Kaciaf et Jérémie Nollet y voient, eux aussi, une « métaphore
opaque » grosse de confusion : un document est-il une source ? Ou la
source est-elle l’informateur qui permet au journaliste d’en disposer ? Le
ministre s’exprimant lors d’une conférence de presse est-il une source ?
Ou est-elle plus largement l’ensemble des agents sociaux plus ou moins
spécialisés – et dispositifs – qui organisent et tentent de maîtriser la
communication et ses vecteurs ? Et les deux auteurs de rappeler la
nécessité de distinguer discours rapportés (en tant qu’événement
discursifs) et information (imputées ou non à un informateur). Ils n’ont
pas tort [Kaciaf, Nollet, 2013 : 19-21]. Et l’on pourrait ajouter que des
entretiens auprès de journalistes indiquent combien le vocable n’a pas la
même signification pour tous, au moins en première intention. L’un va
considérer qu’une source, c’est une « vraie » source, soit la « gorge
16 « L’INFORMEL » : S’APPUYER SUR UNE NOTION FUYANTE
profonde » de son propre univers (i.e., celui qui donne de « vraies »
informations) et forcément pas l’attachée de presse alors renvoyée à un
statut second, quelle que soit la réalité des compromis au quotidien.
L’autre va considérer qu’une source est toute personne ou document qui
offre de l’information, qu’elle soit directe ou indirecte, qu’elle soit
pertinente ou qu’elle ne le soit pas.
Mais, après tout, le terme de « source » n’est rien d’autre qu’une
nouvelle illustration d’une antienne : comment lutter contre les pièges des
mots, charriant tous et par définition une philosophie du monde social ?
Il en va des « sources » comme de « l’informel » : les mots forcément
insatisfaisants exigent d’être questionnés pour avancer. Cependant, pour
paraphraser Hughes et terminer par une pirouette cette invite à aller de
l’avant : « Je ne suis pas certain – écrivait le sociologue interactionniste de
Chicago – que j’opposerais une grande résistance si l’on m’objectais que
ce terme [d’informel] n’est pas très utile, à condition que l’on m’en
propose un meilleur pour désigner le même ensemble de phénomènes »
[1996 : 61]…

17





Première partie






TRANSFORMATIONS



Des dissidences aux confidences
Ce que couvrir un parti veut dire


Nicolas Kaciaf
IEP de Lille / CERAPS


« Le lecteur est prié de ne pas chercher les sources des
informations confidentielles contenues dans ce chapitre. Il ne
s’agit en effet que du déversement d’une flaque secondaire
dont le contenu, une fois crevée la digue négligemment édifiée,
s’écoule en devenant ruisseau jusqu’au moment où, la faible
digue s’écroulant pour de bon, toute tension disparaît. »
Heinrich Böll [1975 : 57]


Malgré leur profond renouvellement, la plupart des travaux
consacrés aux relations entre les espaces politiques et médiatiques
envisagent la contribution des médias à l’ordre politique sous l’angle
exclusif de la politisation des électorats. La problématique de l’influence,
posant les journalistes soit comme des réceptacles passifs de la
communication politique, soit comme des entrepreneurs idéologiques à
part entière, demeure le point d’entrée principal pour analyser le rôle des
médias dans la vie démocratique. Aussi peu de travaux appréhendent-ils les
supports et les entreprises médiatiques non pas seulement comme de
stricts intermédiaires entre professionnels de la politique et « profanes »
mais bien comme des intermédiaires entre les acteurs politiques
euxmêmes, mieux : comme l’un des rouages essentiels d’un système politique
1différencié et professionnalisé .
Au-delà du seul espace politique, n’est-il pas possible de concevoir
les journalistes et leurs médias comme des acteurs à part entière des
secteurs dont ils sont amenés à couvrir les activités, ponctuellement ou

1 Sur les rôles des journalistes dans l’espace des professionnels de la politique, voir Aldrin
[2005], Champagne [1990], Garnham [1992], Negrine [1996] ou encore Neveu [2000].
TRANSFORMATIONS
durablement [Ericson, Baranek, Chan, 1989] ? L’activité journalistique ne
permet-elle pas aux protagonistes de l’actualité de bénéficier d’une
publicité qui peut agir comme ressource ou comme contrainte dans leurs
systèmes d’action respectifs [Thompson, 1995] ? Sinon, comment
pourraiton comprendre les efforts entrepris par tant d’individus et de groupes pour
susciter l’attention des journalistes, accéder à l’agenda médiatique et
obtenir une restitution favorable de leurs messages ? A l’inverse, comment
pourrait-on interpréter les réticences de tant d’acteurs (souvent les mêmes
d’ailleurs) à répondre aux médias, exprimer leurs points de vue ou assumer
publiquement leurs prises de position ? Ces questions laissent entrevoir à
quel point le recours au off, aux fuites anonymes, aux confidences ou à tout
autre échange informel d’information ne peut s’analyser uniquement à
1l’aune du réglage des interactions entre les journalistes et leurs « sources » .
Ces répertoires de communication doivent également être articulés aux
logiques structurelles qui, d’une part, encouragent (ou contraignent) les
acteurs à y recourir et, d’autre part, amènent les médias d’information à
leur accorder une certaine valeur.
En effet, qualifier une relation ou un échange d’« informel » ne sert
pas seulement à désigner la forme de la relation. Certes, ce terme renvoie à
des interactions d’un type particulier : elles se déroulent sans la présence de
2tiers et dans une situation de face-à-face ou de quasi face-à-face , au cours
de laquelle les acteurs tendent à personnaliser la relation et à suspendre
partiellement les normes de comportements associées à l’exercice public de
leurs rôles respectifs. Mais un échange d’information peut être décrit
3comme « informel » au regard de son contenu , dès lors qu’une source
s’adresse à un/des journaliste(s) en n’exprimant pas un point de vue
officiel (dans le cas où elle est habituellement reconnue comme
porteparole d’une organisation) et/ou en refusant d’assumer publiquement ses
propos (dans le cas où elle s’exprime en son nom propre).
L’objet de cet article est alors d’identifier les conditions de possibilité
de tels échanges informels d’information entre un journaliste de la presse

1 Dans des perspectives différentes, Legavre [1992], Lemieux [2000].
2 Elles sont en effet médiatisées par des objets comme le téléphone, le mail ou les
« textos ».
3 Sur cette opposition entre forme et contenu d’une interaction, voir Simmel [1999 : 43].
22 DES DISSIDENCES AUX CONFIDENCES
écrite généraliste et ses sources. Plus précisément, il s’agit de saisir dans
quelles circonstances les intérêts des acteurs à recourir à des modalités de
communication informelles peuvent rencontrer les attentes journalistiques
à l’égard de tels contenus informationnels. L’inégale focalisation sur les
« coulisses » des univers sociaux renvoie ainsi autant à des logiques
proprement journalistiques qu’aux règles qui structurent différentiellement
les secteurs que les rédactions sont amenées à couvrir de façon ponctuelle
1ou régulière . La question est bien de savoir dans quelle mesure certaines
rhétoriques journalistiques (le décryptage des « dessous » du jeu, la
focalisation sur les conflits de personnes) sont conditionnées par les
configurations spécifiques de certains univers sociaux. Chaque rubrique
nécessite en effet « des façons différentes de travailler, adaptées à l’activité
2particulière du territoire couvert par la rubrique » [Fishman, 1980 : 36] .
Dans une perspective naturaliste, cette remarque pourrait être de nature
tautologique : les comptes rendus journalistiques reflétant strictement le
réel, il est logique que la médiatisation d’un secteur restitue précisément ses
activités. Cependant, la sociologie des médias a depuis longtemps montré
que l’actualité n’est pas un miroir fidèle de la « réalité » mais une
construction fondée sur une série d’arbitrages (en matière de sélections, de
cadrages et de commentaires des faits érigés en informations). Ces choix
ne sont évidemment pas soumis au seul libre arbitre des journalistes : ils
résultent d’un ensemble de normes, de routines et de contraintes pratiques
de production. Ils sont surtout tributaires des interactions, à la fois
conflictuelles et coopératives, entre les rédacteurs et leurs sources [Charron
et al., 1991 ; Charron, 1994 ; Bernier, 2000 ; Legavre, 2007]. En soulignant
que « le journaliste n’est pas connecté avec des faits mais avec des

1 Nous utilisons la notion volontairement floue d’univers sociaux pour désigner l’ensemble
des systèmes d’action dont les journaux d’information générale attribuent la couverture à
un ou plusieurs rédacteurs (soit durablement dans le cas d’une rubrique définie comme
telle, soit ponctuellement lors d’une « affaire » ou d’une « controverse » devenue saillante).
Il peut dès lors s’agir d’une organisation (partis politiques, syndicats, équipes de football),
d’une institution (Élysée, Assemblée nationale, municipalité dans le cas de la presse
régionale), d’un secteur d’action publique réunissant administrations et groupes d’intérêts,
etc. Au-delà de leurs différences sur un plan organisationnel, ces différents univers
peuvent être envisagés comme autant de contextes d’action, marqués par une relative
coordination entre acteurs et par la production de règles, de jeux et d’enjeux spécifiques.
2 Nous traduisons.
23 TRANSFORMATIONS
paroles », M. Mouillaud et J.-F. Tétu [1989 : 5] rappellent que les
journalistes rendent compte du réel par l’intermédiaire de discours (oraux
ou écrits) qu’ils référencent plus ou moins explicitement dans leurs
1papiers . Nous faisons ici l’hypothèse que les productions journalistiques
sont en conséquence affectées par l’identité de ces interlocuteurs, le degré
d’officialité de leur prise de parole et le caractère plus ou moins formel de
leurs relations aux journalistes.
En interrogeant les mécanismes à travers lesquels la structuration des
« territoires » définis en rubriques tend à conditionner le travail et l’écriture
journalistique, cette contribution cherche, dans un premier temps, à
nourrir la réflexion sur les déterminants des productions médiatiques. La
pertinence d’un tel modèle est, dans un second temps, éprouvée à partir de
l’examen des contraintes pratiques rencontrées par les journalistes de la
presse quotidienne nationale affectés au suivi exclusif d’un ou plusieurs
partis politiques. En étudiant les circonstances qui favorisent la conversion
des dissidences en confidences, on pourra montrer dans quelle mesure les
spécificités de l’univers partisan pèsent sur les répertoires d’écriture que
peuvent mobiliser les rédacteurs politiques de la presse quotidienne
française.


La structuration des territoires et la communication des
« sources »

Division du travail journalistique et découpage du réel
Face à la limitation de leurs effectifs et de leurs ressources, les
entreprises de presse quotidienne ne peuvent garantir une production de
copie régulière qu’à travers une organisation relativement stable qui tienne
compte de deux exigences : déterminer la « pertinence » [suitability] des
informations par rapport aux attentes supposées des publics ; prévoir la
« disponibilité » [availability] des informations, c’est-à-dire définir quelles

1 Ajoutons que lorsqu’ils émanent des acteurs les plus saillants de l’actualité (élus, sportifs,
chefs d’entreprise, etc.) et qu’ils sont énoncés publiquement, ces discours ne forment pas
tant la « source » de l’information que l’information elle-même.
24 DES DISSIDENCES AUX CONFIDENCES
sont les sources légitimes, loquaces et fiables [Gans, 1980 : 81]. La
répartition des journalistes au sein de services et la segmentation des
services en rubriques participe bien d’un souci de rationaliser la production
et, selon un oxymore fameux, de « routiniser l’imprévu » [Tuchman, 1973].
Le rubricage institutionnalise donc la sélection des acteurs et des sources
de l’actualité. Affecté au suivi d’un « secteur » particulier, chaque rédacteur
peut alors mieux agencer sa journée de travail, en anticipant ou en
« accédant » rapidement aux nouvelles du jour. Il peut notamment
entretenir des relations familières avec les acteurs qui fournissent la
« matière première » de l’information et accroître son expertise sur le
domaine couvert. Il peut enfin mettre en forme les événements selon des
« cadres » routiniers (c’est-à-dire reproductibles), peu coûteux (en temps de
travail et en risques professionnels) et légitimes (c’est-à-dire conformes aux
attentes supposées des publics que naturalisent les consignes établies par la
hiérarchie du journal).
Gaye Tuchman a mis en évidence trois modalités dans ce
découpage du réel qui, à la fois, résulte de cette division du travail et
justifie la segmentation des rédactions [Tuchman, 1978 : 25 sq.]. Tout
d’abord, la spécialisation géographique consiste à affecter à chaque
rédacteur (défini comme correspondant) la couverture d’un territoire
donné. Ensuite, la spécialisation thématique est au principe de
l’architecture générale de la plupart des journaux d’information générale,
découpés en services auxquels sont attribués le traitement d’univers bien
définis : la culture, le sport, le social, l’économie, la politique, etc. Mais
cette spécialisation thématique structure également les services labellisés
Société, regroupant des rubricards affectés à différents secteurs d’action
publique : agriculture, éducation, logement, immigration,
délinquance/police, justice, etc. [Hubé, Kaciaf, 2006]. Enfin, Gaye
Tuchman identifie une spécialisation organisationnelle. Cette dernière
modalité correspond à l’activité de la plupart des journalistes politiques,
dès lors qu’ils sont chargés de suivre un parti ou une institution centralisée
telle que l’Élysée, Matignon ou une mairie dans le cas de la presse locale.
Les rubricards d’autres services peuvent également connaître une telle
affectation (les syndicats et organisations patronales pour les journalistes
sociaux, les équipes de football pour les journalistes sportifs, etc.).
25