La musique comme paradis

La musique comme paradis

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Français
80 pages

Description

Il ne vient à l’idée de personne d’établir une différence entre la musique qu’on écoute et celle qu’on joue. Il est pourtant frappant de constater qu’elle est seule parmi tous les arts à permettre ces deux pratiques bien différentes. Seule aussi à échapper au réel : elle n’exprime rien, n’est pas un langage, et avec elle deux fois deux ne font pas quatre. Le musicien, lui, est seul à pénétrer dans cet autre monde où les lois universelles n’ont pas cours.


Informations

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Date de parution 15 novembre 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782283032657
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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JACQUES DRILLON
LA MUSIQUE COMME PARADIS
essai
Il ne vient à l’idée de personne d’établir une différence entre la musique qu’on écoute et celle qu’on joue. Il est pourtant frappant de constater qu’elle est seule parmi tous les arts à permettre ces deux pratiques bien différentes. Seule aussi à échapper au réel : elle n’exprime rien, n’est pas un langage, et avec elle deux fois deux ne font pas quatre. Le musicien, lui, est seul à pénétrer dans cet autre monde où les lois universelles n’ont pas cours.
Jacques Drillon est né à Paris. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels le célèbreTraité de la ponctuation française.
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À la mémoire de François Michel
Avertissement
Il n’est pas coutume dans les essais de dire « je ». Les circonstances particulières dans lesquelles celui-ci fut rédigé, et dont rien ne peut être dit, expliquent la présence incongrue de ce pronom. L’auteur prie le lecteur de bien vouloir l’en pardonner.
« Chanterez-vous quand serez vaporeuse ? »
P. V.
1. Écouter / jouer
À la différence de la peinture, la musique laisse les penseurs tout à fait muets, à quelques brillantes exceptions près. Cette stérilité intellectuelle est annoncée par son symptôme le plus visible : il ne vient à l’idée de personne (sans exception, cette fois) d’établir une différence entre la musique qu’on écoute et celle qu’on joue. Le phénomène est d’autant moins explicable que les rares philosophes à s’être intéressés au sujet étaient tous musiciens. Il est pourtant frappant de constater que la musique estseule parmi tous les arts, pour autant qu’on puisse les réunir dans une rubrique unique, à permettre ces deux pratiques bien différentes. Cette dualité aurait dû les alerter. Même Jankélévitch n’évoque pas la question, en sorte qu’on ne sait pas, lorsqu’il traite de musique, de quoi il parle. (Et pourtant qui, mieux que lui, sait que poètede vient poiein, qui veut direfaire ? C’est parce qu’on fait de la musique qu’on est musicien,« en jouant de la cithare qu’on devient cithariste », dit Aristote.) Il y a pourtant loin du plaisir qu’on prend à l’écouter, et qui ne vaut guère plus,au fond, que celui qu’on éprouve à boire un verre de bière fraîche, à cette perfection d’existence dans laquelle l’homme est plongé lorsqu’il joue de la musique. Aussi loin que de la contemplation à l’action. Peut-être les philosophes sourds pensent-ils qu’une œuvre musicale consiste non en une pièce qu’on écoute, ni en une pièce qu’on joue, mais en une partition notée (ce qui exclut toute musique non écrite). La Sonate opus 111 consisterait en une vingtaine de pages imprimées. C’est un comble pour l’« art de combiner des sons »du dictionnaire. Peut-être sont-ils aveuglés par leur incapacité personnelle : n’étant pas musiciens, ils partent de leur expérience d’auditeur – considérant à la rigueur le fait de jouer soi-même comme le rameau adventice d’une plante principale, une sorte de surgeon plus ou moins disgracieux et gênant. Peut-être considèrent-ils qu’il n’y a pas de différence de nature entre un prélude de Chopin joué par Alfred Cortot (donc écouté) et ce prélude joué par soi-même. Durât-il une minute chez le premier, et quatre chez le second, pianiste maladroit. Et pourtant, la musique serait l’art du temps ! Jean-Jacques Nattiez a décrit les trois niveaux de la musique : le compositeur, le récepteur, et la partition : niveau« neutre », dit-il, puisqu’elle est la sujette de l’interprétation et de l’édition – avec ce que cela comporte d’erreurs et de partis pris. Que le récepteur soit aussi celui qui interprète la partition du compositeur ne lui semble pas un cas de figure intéressant. (Ce n’est donc pas lui qui expliquera pourquoi les musiciens professionnels vont si rarement au concert.) Et qu’un spécialiste des émotions et des sensations en général, comme Marcel Proust, capable de descendre au plus profond de l’âme humaine, n’ait pas vu ce qui différencie Morel, qui joue la sonate de Vinteuil, et Swann, qui l’écoute, ou plutôt ce qui différencie la sonate telle quejouéeMorel, et telle qu’ par écoutée par Swann, cela passe l’entendement. Proust, qui a su tout définir, échoue à définir la musique ; il ne décrit que l’effet produit sur l’âme : l’émotion. Il note par exemple :« Sans doute les notes que nous entendons alors tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne
pas être submergées par celles qu’éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette imprécision continuerait à envelopper de sa liquidité et de son “fondu” les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables, – si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. » Nous voyons que seules l’intéressent la perception de la musique et les circonvolutions quasi cérébrales de cette perception. Tout cela est prodigieusement intelligent, mais ne concerne que la musique entendue. Pourtant, celui qui a joué est fatigué ; celui qui a écouté est exalté. Cette divergence ne serait-elle pas digne d’intérêt ? Que l’énergie circule dans deux sens opposés, n’est-ce pas un phénomène curieux ? Par ailleurs, une œuvre cent fois écoutée...